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De Gaulle aujourd’hui


Texte de Jean-Pierre Chevènement paru dans la Revue Politique et Parlementaire, numéro 1094-1095, "Bonjour de Gaulle, Bonjour !", janvier-juin 2020


Pour s’être très tôt identifié à la France, de Gaulle l’a pensée dans son histoire et dans son être, et c’est pour l’avoir ainsi pensée qu’à la faveur de circonstances extraordinaires, il a pu laisser sur elle une empreinte indélébile.

L’HÉRITAGE SPIRITUEL

Empreinte spirituelle d’abord. Parce que la France, dans son esprit, allait de pair avec la grandeur, de Gaulle ne pouvait accepter que la défaite de 1940 scellât le sort de la guerre. Bien sûr, il comprend immédiatement que cette guerre est mondiale, mais cette vue ne procède pas que de la géopolitique (« dans l’univers libre, des forces immenses n’ont pas encore donné. Un jour, ces forces écraseront l’ennemi »). Cette vue s’enracine aussi dans l’idée qu’il se fait de la France, idée qu’il exprimera avec la plus grande clarté dans son discours du 22 juin 1940 : autant que l’honneur, il allègue « l’intérêt supérieur de la patrie ». « Si les forces de la liberté triomphaient finalement de celles de la servitude, quel serait le destin d’une France qui se serait soumise à l’ennemi ? ».

De Gaulle n’est pas seulement un visionnaire du point de vue géopolitique. Il comprend l’enjeu moral, on dirait aujourd’hui « idéologique » de cette guerre : celle-ci voit s’affronter « les forces de la liberté » et « les forces de la servitude », les démocraties et les « ennemis de la liberté ».

De Gaulle n’a pas besoin de qualifier de « fascistes » les forces de l’Axe. Dans son esprit, la France et la Liberté sont en effet une seule et même chose. C’est donc une raison spirituelle plus encore que géopolitique qui oblige la France à continuer le combat. « L’intérêt supérieur de la patrie », c’est le salut de son âme. Et c’est pour l’avoir compris et éprouvé au plus profond de lui-même en juin 1940 qu’il a permis à la France de continuer et de compter encore en 1945 au rang des vainqueurs. C’est pourquoi il faut qu’il soit clair que dès juin 1940, la France est à Londres et non pas à Vichy. Prétention qui peut paraître, de prime abord, exorbitante, mais que la majorité des Français finira par ratifier à la Libération. Ceux qui, aujourd’hui, veulent rabaisser la France disent qu’ils ont tout simplement rallié les vainqueurs. Vue myope des choses, à mon sens, qui fait litière de la vision altière que le grand homme se fait de notre histoire, aussi bien que de l’élan sacrificiel des Français libres et des premiers Résistants.

À Bordeaux et à Vichy, les apparences de la légitimité dont se drapent « des gouvernants de rencontre », à Londres, « le parti de l’Histoire de France », ainsi qualifié d’emblée par Bernanos. Il ne reste plus à la Force de l’Esprit que de faire son chemin pour que le rationnel devienne réel et que l’Histoire de France retrouve son lit naturel. Miracle ? Non ! Raison pour ceux qui après Michelet et Péguy, ont « pensé la France ». Seul un homme qui, pour avoir longtemps côtoyé (et jugé) nos responsables civiles et militaires d’avant-guerre, dominait à la fois la stratégie et l’Histoire de son temps, pouvait, par un véritable acte de souveraineté, décider où était la France. De Gaulle a souvent parlé des deux guerres mondiales comme d’une seule seconde « guerre de Trente Ans ».

Ceux qui décrivent comme une sorte de « coup d’État » l’appel du 18 juin, ne font qu’ânonner le discours de Vichy, ignorant la pénétrante analyse de Marc Bloch qui voyait le véritable coup d’État dans la prise de pouvoir le 17 juin 1940 par Pétain, appuyé sur les colonnes de chars allemands et asseyant sur la demande d’armistice la légitimité factice de son gouvernement. Marc Bloch avait vu dans L’Étrange défaite c’est-à-dire dès juillet 1940, les « nouveaux Bazaine » dans ceux que de Gaulle avait appelé « des gouvernants de rencontre ». Si ceux-ci n’ont fait à l’Allemagne que la « drôle de guerre », c’est qu’au fond de leur cerveau reptilien il n’y avait qu’une « guerre juste », celle que l’Allemagne devait faire à l’URSS. Si, comme je le crois cette analyse est juste, on mesura l’incompréhension de notre Histoire par les quatre derniers Présidents de la Cinquième République et le reniement qu’elle implique de l’action de la France Libre.

Depuis 1975, notre Histoire de France est devenue à nouveau, champ de bataille, entre ceux pour qui la France, en 1940, était à Londres et ceux pour qui elle était à Vichy. Et si cette dernière thèse devait durablement l’emporter, quand donc le maréchal Pétain aurait-il cessé d’être légitimement chef de l’État français ? Les quatre premiers Présidents de la Cinquième République avaient tenu bon face à la pression des lobbies de toutes sortes. Comment expliquer le renoncement de leurs quatre successeurs sinon par une excessive complaisance à l’égard de ces lobbies et plus profondément par une perte de confiance encore plus coupable en la France elle-même ?

De Gaulle nous avait légué l’image d’une France intacte. Ses lointains successeurs se sont fait gloire d’avoir entériné l’image d’une France souillée, comme si les crimes de l’État français étaient ceux de la France et même comme s’il n’y avait nulle césure entre la République et Vichy. Ce reniement atteint en son cœur l’héritage spirituel qu’avait légué à la France le général de Gaulle.

Mais l’affaire est-elle réglée une fois pour toutes comme si « l’irréparable » était le fait de la France et non de l’État français ?

Laissons aux historiens de l’avenir le soin de démêler l’écheveau complexe des faiblesses et des renoncements de notre avant-guerre et d’éclairer l’abîme du désarroi dans lequel la défaite de juin 1940 avait plongé notre peuple, ouvrant la voie dans une pénombre propice aux égarements, à l’héroïsme sacrificiel des uns et à la froide résignation des autres à l’abaissement national.

Les historiens de l’avenir discerneront sans doute la part qu’il faut faire dans l’explication de l’effondrement de la France en 1940 à la terrible saignée (1,4 millions de morts) infligée en 1914-18 à notre pays, à la vitalité démographique depuis longtemps déjà déclinante, au pacifisme démobilisateur qui en a résulté, à gauche comme à droite, et enfin à la marginalisation de la France dans l’affrontement des idéologies nées de la Première Guerre mondiale, communisme et fascisme, décrit par Ernst Nolte comme « grande guerre civile européenne ». Surtout les historiens de l’avenir sauront reconnaître que dans la deuxième partie de la « nouvelle guerre de Trente ans », la France s’est trouvée isolée et abandonnée par ses anciens alliés : Américains retournés dès 1920 à leur isolationnisme, Britanniques partisans jusqu’en 1939 de « l’appeasement » avec Hitler, Russes enfin, fourvoyés par Staline dans une volte-face suicidaire.

Quand viendra le jour d’un jugement équanime, les torts de la France seront pesés comme ceux de nos anciens alliés et en sortiront assurément allégés. Laissé seul, en première ligne, notre pays a été foudroyé, sans avoir pu trouver, comme en 1914-18, le précieux allié de revers qu’a été dès le départ, la Russie, ni le renfort massif de l’Empire britannique tout au long de la guerre, ni le secours ultime et décisif des États-Unis de Wilson.

La terrible défaillance de la France en 1940 aurait pu être mortelle. Beaucoup, sur le moment, l’ont cru. Aujourd’hui, on peut raisonnablement penser que cette défaillance sera surmontée. En effet l’idée d’une Europe supranationale, où se serait noyée la France, ressuscitant l’Europe carolingienne, telle que l’avaient conçue les « Pères fondateurs », n’a pas tenu la route. Avant même d’avoir pris forme, elle s’est dissoute, au fil des élargissements successifs. Il y a plusieurs Europe(s) et à l’intérieur de chacune d’elle des nations distinctes : l’Europe latine, l’Europe nordique, principalement germanique, l’Europe centrale dite de Visegrad, l’Europe balkanique, de tradition orthodoxe, sans compter la Grande-Bretagne, l’Ukraine et la Russie.

Seul un lien de type confédéral peut exister entre ces différentes Europes et ces différentes nations. Certes, il y a le marché unique qui constitue un même espace réglementaire mais où le principe de la concurrence devra s’accommoder de politiques industrielles fondées sur une subsidiarité négociée. Il y a la monnaie unique qui demeurera tant qu’une politique monétaire accommodante sera pratiquée. La politique commerciale devra épouser les contours d’un capitalisme régionalisé, bref comporter une dose variable de protectionnisme. Toutes ces orientations ne sont qu’à première vue des orientations économiques. Elles sont évidemment et surtout politiques. La leçon de la crise actuelle est simple, c’est le retour du politique, d’où découle le retour des nations, seuls cadres opérationnels pour rebâtir à neuf une société démocratique et solidaire.
A l’intérieur de la « chose européenne », les nations n’ont donc pas disparu. Dans ce concert européen d’un nouveau type, la France comme nation politique garde son rôle central. Il est important que la France perdure pour que l’Europe puisse s’affirmer en face des États-Unis et de la Chine, et penser son avenir avec l’Afrique et le Moyen-Orient. Qui ne le ressent ? C’est toute notre société qui est à rebâtir pour faire face aux défis de l’avenir. Et qui ne comprend qu’il faudra pour cela s’appuyer sur la France et sur la démocratie française et le riche héritage de valeurs qu’elle porte avec elle ?

En effet, les décisions que nous aurons à prendre ne sont pas des décisions techniques ou financières. Ce seront des décisions éminemment politiques. Et ce que nous devons d’abord à de Gaulle, c’est peut-être d’avoir maintenu la France comme une grande nation politique… En effet, on peut lire notre Histoire depuis 1945 comme celle d’un conflit toujours ouvert entre la France libre et la France alignée. La France libre, c’est celle qu’obéit à ses propres lois. La France alignée, c’est celle qui obéit à la loi des autres.

Pour peser en Europe et, hors d’Europe, face aux Empires et aux désordres du monde, il nous faut une France forte, une France républicaine, solidement campée sur ses principes. Comment cette France pourrait-elle faire entendre sa voix, sans reconnaître d’abord ce qu’elle doit à de Gaulle, d’avoir survécu comme grande nation souveraine ? Tout le reste en découle. Ce que nous devons à de Gaulle c’est d’avoir sauvegardé pour nous l’héritage spirituel de la Francie, c’est-à-dire, si on veut bien y réfléchir, la France elle-même.

Cette continuité historique de notre nation est l’essentiel. Grâce à de Gaulle, le fil qui relie le passé à l’avenir n’a pas selon moi été rompu et c’est ce précieux legs qui, malgré la faiblesse de nos dirigeants, peut être réactivé. Une certaine vision « pénitentielle » de notre Histoire n’a pas triomphé d’un patriotisme républicain toujours vivant dans ce qu’on appelle « le petit peuple » mais qui est, en réalité, le grand ! De Gaulle a ainsi pensé notre histoire.

L'HÉRITAGE INSTITUTIONNEL

Mais parce qu’il a pensé toute l’histoire de la France jusqu’au milieu du XXème siècle, de Gaulle a voulu aussi lui transmettre un autre legs : celui des « institutions » qui sont encore les nôtres, plus de soixante ans après qu’il les eut refondées.

De Gaulle aspirait à trouver une synthèse entre la tradition monarchique de la France et sa tradition républicaine, incarnée dans un régime d’Assemblée qui avait triomphé après le 16 mai 1877. Certes, ce régime d’Assemblée avait encore été capable de produire, en 1917, un Clemenceau, mais il avait révélé si cruellement ses défaillances quand Hitler réarma l’Allemagne, réoccupa, le 7 mars 1936, la rive gauche du Rhin et imposa à Munich, en 1938, le démantèlement de la Tchécoslovaquie, étalant au grand jour son incapacité à mettre sur pieds ce « corps blindé mécanisé » que préconisait alors de Gaulle, comme l’ultime sauvegarde du pays. Aussi de Gaulle n’eut-il de cesse que de donner « une tête à l’État ». Les institutions de la Cinquième République sont une réponse directe au délitement de l’État, tel que de Gaulle avait pu l’observer en mai-juin 1940. Encore faut-il attendre son discours de l’Albert Hall du 11 novembre 1941 pour que de Gaulle revienne sur sa condamnation d’un « Parlement qui a abdiqué (1) » et reprenne explicitement, mais en termes quelque peu ésotériques, l’héritage de la République.

« Nous disons : « Liberté, Égalité, Fraternité », parce que notre volonté est de demeurer fidèles aux principes démocratiques que nos ancêtres ont tiré du génie de notre race » (2). Pour de Gaulle la France n’a évidemment pas commencé en 1789. Pour donner naissance à la République, il fallait bien qu’au préalable se fût constituée la nation. Pour de Gaulle qui l’a exprimé dans ses discours de Bayeux et d’Épinal, en 1946, il faut un Président de la République en charge de défendre la souveraineté et l’intégrité territoriale du pays et, pour ce faire, capable de s’inscrire dans le temps long de l’Histoire. Il n’est donc pas anodin que la durée du mandat présidentiel (sept ans) n’ait pas coïncidé avec celle du mandat parlementaire (cinq ans, voir moins, en cas de dissolution). Il y a donc une étroite corrélation entre la réflexion institutionnelle du général de Gaulle et sa doctrine militaire. La défense est la première raison d’être de l’État. C’est une affaire d’abord politique et c’est pourquoi cette responsabilité doit s’inscrire dans les structures de l’État. Le Président de la République est le garant de l’indépendance nationale. Il n’est pas seulement le Chef des Armées. Il concentre dans ses mains des pouvoirs qui lui permettent cette articulation de la politique étrangère et de la politique militaire qui a tant manqué à la Troisième République finissante.

Depuis le décret du 14 janvier 1964 sur les forces aériennes stratégiques, c’est à lui qu’incombe la responsabilité d’ordonner le feu nucléaire. L’élection du Président de la République au suffrage universel depuis le référendum de septembre 1962 fait définitivement pencher la balance du côté du Chef de l’État, relativisant, en dépit du texte de la Constitution, le rôle du chef du gouvernement. Certes, dans la conception du « parlementarisme rationalisé » qui était chère à Michel Debré, le gouvernement est et reste responsable devant le Parlement mais c’est le Président qui nomme le Premier ministre et les ministres sur proposition de celui-ci. C’est à lui enfin qu’incombe le droit de dissoudre l’Assemblée nationale. Si la guerre ne peut-être constitutionnellement déclarée que par le Parlement, dans les faits, la décision d’engager les forces armées revient au gouvernement, c’est-à-dire au Président, sous réserve d’une approbation du Parlement, dans un délai qui ne saurait excéder quatre mois. Mais l’expérience a montré que cette approbation était essentiellement formelle, les parlementaires se trouvant « embarqués » par la décision de l’Exécutif.

L’organisation de la chaîne de commandement politico-militaire prolonge ainsi les attributions constitutionnelles du Président. Dans le triangle décisionnel constitué par le Président, le ministre des Armées et le Chef d’État-Major des Armées (CEMA), le Président est évidemment la tête. Il est doté depuis le début des années 1960 d’un État-Major particulier. C’est lui enfin qui préside les Conseils de Défense. Ainsi la France se trouve-t-elle aujourd’hui dotée d’une chaîne de commandement directe dont il n’y a pas d’équivalent même dans les grandes démocraties que sont les États-Unis, en raison des pouvoirs du Congrès et particulièrement du Sénat, ou la Grande-Bretagne, où aucun engagement majeur ne peut être décidé sans l’aval de la Chambre des Communes. De Gaulle a ainsi installé sa souveraineté au sommet de l’État.

Mais nous ne sommes plus en 1940.

À l’horizon nulle colonne d’invasion. Depuis trente ans, la menace du feu nucléaire en Europe s’est évaporée en même temps que se disloquait l’URSS. Dans un monde apolaire et semble-t-il de plus en plus voué au désordre, nous multiplions les OPEX (3). Une cinquantaine depuis les débuts de la Cinquième République dont la logique d’ensemble n’est pas toujours évidente : à côté de celles auxquelles nous conduisent les accords de défense passés avec les gouvernements de notre ancien « pré carré » africain, il faut compter en effet les interventions conduites sous le drapeau de l’ONU, ainsi au Liban, que justifie pleinement notre rôle de membre permanent du Conseil de Sécurité, mais aussi des expéditions conduites dans le cadre de l’OTAN (Kosovo, Afghanistan) ou avec son soutien (Libye) ou encore conjuguée avec celle des États-Unis (« Tempête du Désert » contre l’Irak, en 1991) ou « Chammal » contre Daech en Syrie et en Irak en 2014). Si ces OPEX ont été généralement acceptées par l’opinion publique, certaines cependant ont été contestées du fait des conséquences qu’elles ont entraînées. Les caractéristiques de la chaîne de décision politico-militaire française peuvent induire la tentation chez le Président de la République de s’affirmer comme « chef de guerre » sur la scène de la politique intérieure, au-delà même des exigences d’une défense nationale strictement comprise. Or, tout le monde n’est pas le général de Gaulle.

Certes le monde dans lequel nous vivons est de plus en plus dangereux mais il n’a plus les caractères simples des affrontements de jadis : du terrorisme aux pandémies, en passant par la cyberguerre, les menaces se sont diversifiées et il n’est pas toujours évident qu’elles appellent une réponse militaire. Il faut donc se poser la question : les institutions voulues par le général de Gaulle ne retardent-elles pas d’une guerre ? Et peut-être même d’un monde ?

DES INSTITUTIONS DÉPASSÉES PAR LE MOUVEMENT DU MONDE ?

Prenons une vue perspective des choses : depuis la mort du général de Gaulle (1970), la souveraineté de la France a été progressivement diluée. L’invasion du droit européen, direct ou dérivé, l’extraterritorialité de plus en plus insupportable du droit américain tiré de l’universalité du dollar, imprudemment consacré par les accords de la Jamaïque (1976), le déménagement de notre industrie dans les pays à bas coût, particulièrement en Chine, l’intégration de nos forces armées dans des chaînes de commandements ou dans des organisations dont la clé nous échappe ont souvent réduit la France à n’être plus qu’un compartiment dans des ensembles plus vastes (Union européenne, OTAN). Une mondialisation débridée a fait surgir de nouvelles et graves dépendances que la pandémie du coronavirus met en lumière. Des dérives que la mondialisation fait peser sur l’exercice de la souveraineté nationale, les institutions de la Cinquième République nous ont-elles protégés ?

C’est sur la décision de plusieurs de nos présidents que nous avons abandonné le contrôle de notre marché et nos politiques industrielles, notre souveraineté monétaire et budgétaire, que nous avons accepté la primauté du droit européen sur le droit national, que nous nous sommes résignés à une mondialisation aveugle, et que nous avons réintégré l’organisation militaire de l’OTAN : aucun de ces abandons ou de ces renoncements majeurs n’eut été possible sans l’engagement « européen » déterminé du Président Mitterrand (dans l’opacité la plus totale pour ce qui est de l’Acte unique mais par référendum pour ce qui concerne le traité de Maastricht, entraînant derrière lui les leaders de la droite, Jacques Chirac et Valery Giscard d’Estaing). De même, il n’eut pas été possible de faire adopter sans l’action concertée de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ni le traité de Lisbonne en 2008 qui bafouait le résultat du référendum du 29 mai 2005, ni le traité de cohérence budgétaire dit TSCG de 2012 que le premier avait signé et le second fait ratifier malgré l’engagement contraire pris devant le peuple.

On peut donc vanter l’efficacité à contre-emploi des institutions de la Cinquième République : elles ont servi à rendre irréversible ce qu’elles devaient empêcher dans l’esprit de son fondateur qui fondamentalement restait partisan de « l’Europe des nations », comme l’atteste le « compromis de Luxembourg » (1966). Ainsi l’État n’a été relevé que pour mieux rabaisser dans les faits, la souveraineté nationale. Paradoxal aboutissement de l’ultime effort du général de Gaulle pour inscrire dans le temps long de l’Histoire son projet de redressement national !

Il n’est que de lire Peter Sloterdijk, figure dominante de la pensée allemande contemporaine, qui déplore la « surélévation institutionnelle » de la Cinquième République et décrit la force de dissuasion nucléaire de la France comme l’expression d’une « compensation contraphobique » à la défaite de 1940 (4) pour comprendre que l’idée de transformer l’Élysée en une « Maison blanche européenne » heurte en profondeur nos voisins allemands.

Cent cinquante ans après sa première unification, l’Allemagne n’entend nullement retomber dans une situation qu’elle a connu de 1648 à 1815, celle d’une Europe que dominerait à nouveau la France. Cela peut se comprendre.

Ne faut-il pas prendre acte définitivement que le projet européen du général de Gaulle, tel qu’il l’avait formulé en 1962, avec le plan Fouchet et, en 1963, avec le traité de l’Élysée, a conduit dans l’impasse ? On aurait pu penser qu’après sa réunification et la chute du communisme, l’Allemagne retrouverait vis-à-vis des États-Unis une plus grande indépendance. Or force est de constater que même avec Donald Trump à la Maison blanche, tel n’a pas été le cas.

Le projet allemand semble ne devoir être pour le moment que celui d’une grande Suisse dominant économiquement l’Europe et s’accommodant parfaitement de l’ombrelle américaine. Perspective à laquelle la France ne peut souscrire parce qu’elle conduit à sa lente et progressive marginalisation.

Ainsi la France reste-t-elle sur le seuil, avec son « projet franco-allemand » sur les bras, comme un bouquet de fleurs depuis longtemps fanées…

Il y a un lien étroit entre l’impasse déjà ancienne de notre politique étrangère vis-à-vis de l’Allemagne, d’où tout le reste découle, et l’effet de corrosion qui, après plus de soixante ans de bons et loyaux services, frappe les institutions de la Cinquième République. Il faut le reconnaître, les Présidents de la République qui ont succédé à de Gaulle ont de moins en moins été reconnus comme correspondant au profil de « l’homme de la nation » qu’il avait dessiné. Dès les années 1970, la rivalité des partis dans le fonctionnement des institutions a repris le dessus, allant même jusqu’à faire cohabiter à trois reprises leurs leaders au sommet de l’État ! Était-ce la négation ou, au contraire, la confirmation de la conception des institutions que le général de Gaulle avait à l’esprit : au Président de la République la charge du long terme, et au gouvernement la gestion des affaires ordinaires ?

Quelque critique qu’ait suscité la cohabitation du point de vue de la nécessaire unité de l’État, la France s’en est accommodée.

C’est pourtant pour mettre fin à ce hiatus institutionnel qu’a été institué le quinquennat, le remède s’avérant, après trois expériences, probablement pire que le mal. Une excessive concentration des pouvoirs en a résulté, l’Exécutif finissant d’absorber le Législatif. On peut se demander si cette dérive n’était d’ailleurs pas inscrite dès l’origine dans les institutions de la Cinquième République, chaque réforme d’envergure étant l’occasion d’une accélération de ce processus.

Ainsi le quinquennat visait, à l’origine, à banaliser le rythme de la démocratie française par rapport à celui des autres démocraties. Il a engendré une spécificité inattendue : il a fait disparaître – de facto – le Parlement. Cet évanouissement du Parlement va de pair avec une crise de l’autorité de l’État destructrice du lien social. Cette crise plonge bien sûr ses racines dans des fractures plus anciennes, produites par la mondialisation et qui ont contribué à ce que Jérôme Fourquet a appelé « l’archipélisation » de la France.

Le fonctionnement actuel des institutions nous a ainsi éloignés de l’inspiration du discours de Bayeux et plus encore du « parlementarisme rationalisé » que voulait instaurer en 1958, Michel Debré. Quand une réforme n’aboutit pas à remplir l’objectif qui lui était assigné, mieux vaut sans doute revenir sur cette réforme et déconnecter à nouveau la durée du mandat parlementaire et celle du Président de la République, seule manière à la fois de rétablir la spécificité de son rôle et de redonner leur place au Parlement et au gouvernement.

Ainsi donc cinquante ans après la mort du général de Gaulle, ni l’esprit des institutions ni la vision qu’il avait du rôle de la France dans le monde, ni – on l’a vu – le récit national lui-même tel qu’il avait voulu l’établir pour l’avenir, à travers la geste de la France libre, ne sont plus reçus comme vérités d’évidence.

Est-ce à dire qu’il ne resterait rien des combats livrés jadis par le général de Gaulle ? Telle n’est pas la conclusion vers laquelle je veux entraîner le lecteur. Car s’il est vrai que selon un proverbe chinois, qui rejoint la pensée d’Héraclite : « tout change, tout le temps, sous le ciel », alors on conviendra que l’héritage du général de Gaulle reste un héritage disputé, pour ne pas dire un champ de bataille pour nos contemporains.

UN LEGS POUR FAIRE FACE A LA CRISE QUI VIENT

Le récit national n’est pas fixé. Il ne peut d’ailleurs l’être par un acte d’autorité du chef de l’État. Il y faudra le travail des historiens dans le temps long. Ce serait aujourd’hui s’avancer beaucoup que de prétendre qu’une seule et même lecture de l’Histoire prévaut chez tous les peuples européens. Or si on veut intégrer la dimension européenne au récit national, on butera inévitablement sur cette question mémorielle, s’agissant de la Seconde Guerre mondiale et des choix politiques et idéologiques qui y ont conduit. La grille de lecture que nous a laissé le général de Gaulle a résisté au temps et continuera à nourrir le débat.

Des institutions, il reste ce que de Gaulle avait, avant tout, voulu faire : donner une tête à l’État et à quoi il n’est parvenu que par tâtonnement. C’est l’élection du Président de la République au suffrage universel en 1962 qui a remplacé « l’oint du seigneur » au sacre de Reims. Cela n’était pas prévu dans le discours de Bayeux. Il n’empêche que l’architecture logique de celui-ci reste toujours très actuelle. Elle pourrait continuer d’inspirer la nécessaire réforme des institutions : celles-ci doivent permettre le débat public, canaliser l’expression de la volonté populaire, substituer à l’esprit de guerre civile si fréquent dans notre peuple, l’esprit du dialogue argumenté qui fonde la République. L’alternance de 1981 a incontestablement contribué à inscrire nos institutions dans la durée mais n’a pas empêché très tôt – dès 1993 – le dégagisme de se manifester. Mais il ne suffit pas de dire « dégage ». Il faut construire à neuf. La gauche d’Épinay a malheureusement vu son cycle épouser le cycle néolibéral à partir de 1983, au prétexte de « l’Europe » à construire. Mais le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’a pas été capable d’imprimer son sceau idéologique sur les traités européens. La chute du communisme l’a prise au dépourvu et la « troisième voie » blairiste n’a jamais été qu’une petite rigole de dérivation du « main stream » néolibéral. Pas davantage, la gauche dite sociale-démocrate n’a-t-elle été capable d’apporter une réponse à la crise de 2008 qui faisait déjà voir la fragilité du capitalisme financier mondialisé.

La gauche d’Épinay a fait son temps, pour avoir, au rebours de sa promesse initiale, trop étroitement coïncidé avec le cycle du néolibéralisme. Elle a donné une Constitution libérale à l’Europe dont elle n’a jamais pu se dépêtrer, faute d’un examen de conscience lucide et courageux. Il lui eut fallu proposer une révision des traités européens, remettant en cause le primat de la concurrence libre et non faussée et ainsi s’affronter à la doxa de l’ordolibéralisme allemand. Il ne pouvait en être question, l’alignement sur Berlin étant devenu au fil des ans comme une seconde nature des gouvernements français.

La crise de 2020, autrement plus profonde, appelle une réorientation générale de notre politique. C’est pour cela que d’avoir donné « une tête à l’État » pourrait s’avérer chose très utile dans les temps à venir.

Ce sont les rapports de forces mais aussi le mouvement des idées qui modèleront le monde qui surgira de la crise actuelle. Nous sommes affrontés à des défis de plusieurs natures qu’il faut se garder de confondre : la chute de la production d’abord et la recomposition géopolitique du capitalisme à venir, le défi des pandémies à l’échelle mondiale ensuite qu’il faut se garder de confondre avec le défi bien réel qu’est le réchauffement du climat, sans parler de la préservation des biens communs de l’Humanité (eau, sols, etc.). Une chose est sûre : la mondialisation telle qu’elle a été conçue dans les années 1970-80 n’est plus un horizon pour l’Humanité.

En l’absence de réelle solidarité européenne au sein de l’Union, il est inévitable que chaque pays cherche à retrouver des marges d’indépendance.

L’Europe – ce n’est pas nouveau – est confrontée à son hétérogénéité. La reconquête de l’indépendance s’impose pour les fragiles écosystèmes historiquement constitués par l’espèce humaine. Indépendance européenne ? Peut-être, si les grandes nations européennes savent unir leurs forces de l’Atlantique à la Russie. Mais cette Europe sera, par la force des choses, plutôt d’essence confédérale. Le général de Gaulle en avait esquissé la voie en évoquant une « Europe de l’Atlantique à l’Oural ». La chute du communisme a rendu plus accessible cette perspective. Bien sûr, dans cette Europe, la coopération de la France et de l’Allemagne restera essentielle. Mais cessons d’attendre de l’Allemagne ce qu’elle ne veut pas donner : prenons l’Allemagne telle qu’elle est, et comptons davantage sur nous-mêmes et, si elles le veulent, sur nos sœurs latines et grecque.

La monnaie unique survivra-t-elle aux soubresauts politiques prévisibles ? Ce n’est pas évident, car sans transferts financiers massifs, l’Italie et plus généralement les pays de l’Europe du Sud, ne pourront pas financer la nécessaire mutation de leur système productif, sauf à reprendre leur liberté monétaire. Se pose donc la question d’une « monnaie commune », instaurant en son sein une certaine flexibilité, sur le modèle de l’ancien « système monétaire européen » (SME). Une chose est sûre : il incombera à la France, de part l’Histoire et la géographie, de maintenir une forme de cohésion entre l’Europe du Nord et l’Europe méditerranéenne.

À l’échelle de la planète, la tension sino-américaine structurera-t-elle le monde d’après ? Ou, au contraire, la voix de l’Europe pourra-t-elle se faire entendre pour ressusciter un nouvel ordre du monde ? Sans cesser de rechercher le dialogue avec l’Allemagne, l’intérêt de la France lui commande de diversifier ses partenariats avec les autres pays européens, avec le monde méditerranéen et avec l’Afrique, et bien sûr avec les États-Unis, la Chine et l’Inde.

Le grand ébranlement du monde dont nous ressentons les premières secousses nous obligera à faire des choix. Faire des choix qui soient les siens, c’est le propre d’une nation indépendante.

Le souci de l’indépendance, voilà sans doute le legs le plus précieux que nous laisse le général de Gaulle. Reconstituer notre indépendance sanitaire, agricole, industrielle et technologique, c’est le dessein qu’a affiché le Président de la République, Emmanuel Macron, dans son discours du 13 avril 2020, si possible dans le cadre d’une autonomie stratégique européenne.

Y a-t-il meilleur confirmation de l’actualité du legs que nous a laissé le général de Gaulle pour faire face à la crise qui vient ? Aujourd’hui comme hier, l’indépendance reste « la grande affaire ».


Source : Revue Politique et Parlementaire


Mots-clés : de gaulle, Etat, france, république
Rédigé par Chevenement.fr le Mercredi 1 Juillet 2020 à 10:00 | Lu 112 fois


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