Carnet de Jean-Pierre Chevènement

Hommage à Dominique Lecourt


Hommage de Jean-Pierre Chevènement


Avec Dominique Lecourt, disparaît un grand épistémologue français, reconnu par ses pairs. J'ajoute que je perds un ami très cher auquel m'unissaient des liens d'étroite complicité intellectuelle. Dominique savait allier la rigueur et l'humour. Il m'a apporté un concours précieux.

Ancien recteur, membre de mon cabinet au ministère de l'Education nationale, Dominique Lecourt était un penseur infatigable. Il laisse derrière lui plusieurs livres et essais essentiels qui plaident pour l’universalisme républicain.

Son travail s'inscrivait dans la lignée des Encyclopédistes, Diderot et d'Alembert, avec la coordination de la Nouvelle Encyclopédie à la fin des années 1980. Un ouvrage de prospective qui témoigne des ambitions très vastes que ce grand philosophe des sciences nourrissait. Son apport au débat public, à la revivification de l'idée républicaine, et son combat intellectuel en faveur de l'accès à la connaissance pour tous les citoyens sont immenses.

A tous les siens et aux équipes de l'Institut Diderot, j'exprime la profonde tristesse de toux ceux qui travaillent à la défense et l'actualité des idées républicaines. Dominique Lecourt manquera beaucoup au paysage intellectuel de la France et il manquera à tous ceux qui l'ont connu et aimé.


Mots-clés : Dominique Lecourt
Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le Lundi 2 Mai 2022 à 13:06 | Lu 561 fois



1.Posté par Jean-Michel WAVELET le 03/05/2022 09:10
Il voulait qu’on aille plus loin que lui

Au début des années quatre-vingts, Dominique Lecourt enseignait à l’Université d’Amiens auprès d’un public picard passionné de philosophie et partageant son temps entre une activité salariée et le suivi des cours. Sa voix grave, reconnaissable entre toutes, donnait vie aux textes les plus ardus. Il n’avait pas son pareil pour nous faire découvrir les soubassements, les sous-entendus, les références implicites qui nous ouvraient l’espace inconnu d’une pensée désacralisée et en construction. Nous qui n’étions que de modestes étudiants salariés, nous étions soudainement transportés au coeur des œuvres des plus grands. Il nous invitait à un partage de culture et de savoir totalement inédit. Nous comprenions soudain, grâce à Dominique, qui voulut être archéologue avant d’être philosophe, qu’un texte n’était que le fruit de couches de pensée successives. Le comprendre c’était en dévoiler les divers essais dont il était constitué.
Il nous connaissait tous et notre petit nombre lui permettait de nous accompagner avec une attention redoublée. En 1981-82, Kant et La Critique de la raison pure n’avait plus de secret pour nous, elle était une philosophie de la frontière et de la séparation entre les diverses facultés, une philosophie des limites de l’usage de la raison et de l’entendement. En 1982-83, Descartes et Les Passions de l’âme nous avaient tenu en haleine, découvrant par là-même combien ce philosophe réputé rationaliste et substantialiste s’était préoccupé des liens fonctionnels entre l’âme et le corps et de la médecine psychosomatique. Comme son maître, Georges Canguilhem, Dominique avait étudié les sciences biologiques pour édifier une philosophie des sciences qui en était issue afin d’éviter l’impasse des métaphysiques abstraites.
En 1982, l’instituteur que j’étais, proposa à Dominique Lecourt un travail de recherche en maîtrise sur Gaston Bachelard dont il était le spécialiste reconnu (il avait lui-même en 1969 publié chez Vrin son mémoire de maïtrise sur Bachelard avec le concours de Georges Canguilhem). Il accepta, m’encouragea et me félicita du travail passionnant que grâce à lui j’avais pu mener à bien. C’est à cette occasion qu’il me surprit en déclarant : « avec Bachelard, vous irez plus loin que moi ». La modestie de ce penseur immense lui fit imaginer ce qui était pour moi inimaginable, tant ce philosophe extraordinaire me semblait indépassable. Des travaux de recherche sur l’école et une carrière dans les corps d’inspection me détournèrent un temps de ce chemin. Mais la dette demeurait jusqu’au jour où je découvris qu’aller plus loin signifiait aussi prolonger et poursuivre. Je revins à Bachelard et mis en évidence les chemins successifs qu’il avait parcouru à partir de la télégraphie, de la technologie, des sciences, des mathématiques, de la poésie pour construire une philosophie concrète et plurielle. Gaston Bachelard, l’inattendu (éditions l’Harmattan) naquit en 2019 en hommage à celui qui fut un grand professeur et un grand philosophe.

Jean-Michel Wavelet, IA-IPR, honoraire Nancy

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