Agenda et médias

"Etre réaliste est la seule façon d'être humain"


Entretien de Jean-Pierre Chevènement à La Vie, propos recueillis par Henrik Lindell et Pascale Tournier, 27 octobre 2016.


La Vie: Des enseignants et des policiers ont récemment été agressés. La restauration de l'autorité de l'État sera-t-elle au cœur de la présidentielle ?
Jean-Pierre Chevènement:
Ces violences, intolérables, expriment une crise sociale et morale profonde. Crise morale : nous sommes à la fin d'un cycle libéral-libertaire résumé par le slogan soixante-huitard « II est interdit d'interdire ». Ce cycle a conduit à une crise profonde de l'autorité. À l'école d'abord avec les pédagogies constructivistes, mais aussi dans toute la société. Crise sociale aussi : le chômage qui frappe particulièrement la jeunesse semble fermer à beaucoup les portes de l'avenir. L'autorité de l'État est bien évidemment en cause. Il faut restaurer la responsabilité de ceux qui nous gouvernent et pour cela ressaisir les leviers de la souveraineté. C'est une tâche difficile. Cette question sera sûrement au cœur de l'élection présidentielle.

Dans votre livre, vous dites carrément que la France pourrait disparaître...
J'avais déjà écrit en 2011 La France est-elle finie ? (rires). Le but affiché de Daech est de provoquer la guerre civile dans notre pays. Le directeur général de la sécurité intérieure (DGSI), Patrick Calvar, a déclaré publiquement que nous nous y dirigions tout droit. Mais il faut tout faire pour éviter cette issue et échapper au « clash des civilisations ». C'est l'objectif stratégique du terrorisme djihadiste qui ne disparaîtra pas avec la chute de Mossoul et de Raqqa. Il ne faut pas vivre dans la culture du déni, mais voir la réalité À partir de là, nous pourrons relever le défi de civilisation qui est devant nous et promouvoir une politique réellement humaniste.

Quelle est cette réalité ?
Six millions de chômeurs d'abord, principalement des jeunes et en particulier ceux des banlieues. Depuis le milieu des années 1970 ensuite, nous ne maîtrisons plus le problème de l'immigration. Nous continuons à penser que ['intégration peut se faire toute seule. Ce n'est pas exact. Notre politique d'intégration est défaillante. Cette intégration n'est possible que dans le cadre de la nation. Il faut que la France s'aime assez elle-même pour donner envie de s'y intégrer.

Vous dites aussi que l'immigration est incontrôlée. Faut-il l'arrêter ?
Il faut la réguler. C'est un fait : il est extrêmement facile de venir en France et d'y rester. Nous ne raccompagnons dans les pays d'origine qu'une personne sur cinq, parmi celles qui sont dans l'obligation de quitter le territoire. L'immigration est nécessaire. Dans un monde ouvert, la France ne peut pas se calfeutrer. Mais en dernier ressort, le niveau de l'immigration doit dépendre de la capacité d'intégrer du pays.

Diriez-vous, comme certains, que nous sommes en guerre ?
Il y a des gens qui nous ont déclaré la guerre, tout de même. Mais la question se pose de la désignation de l'ennemi. Ce n'est pas l'islam, mais une pathologie de l'islam, le terrorisme djihadiste. Si on veut bien y réfléchir - et c'est le fil rouge de mon livre -, celui-ci est aussi une facette d'une globalisation devenue folle. Nous sommes en guerre contre des gens qui veulent mettre à profit les fractures que depuis des décennies nos élites, par irresponsabilité, ont laissé se creuser. Le discours que porte l’Occident, le « dieu Argent » dont a parlé le pape François, qui est le « premier terrorisme », le consumérisme, l'hyperindividualisme, une certaine forme d’amoralisme, et enfin I interventionnisme, heurtent de plein fouet ce conservatoire de la tradition qu'est l'islam Cela donne I islamisation des mœurs ou I islamisme politique Mais ce refus peut devenu rejet cela donne le terrorisme djihadiste.

Ardent défenseur de la laïcité, vous citez le pape François comme porteur d'un message politique, qui fait d'ailleurs défaut à nos élites gouvernantes.
Il en manque même chez nos évêques. J’ai lu les propos de Mgr Ponthier dans son interview du Monde (accordée à l’occasion de la publication de « Dans un monde qui change, retrouver le sens du politique » par la Conférence des évêques, ndlr). Mgr Ponthier dit qu’il faut arrêter d'exacerber les tensions et qu’il nous manque une direction commune. C'est vrai. En même temps, il ne voit pas que la laïcité est un facteur d'unité. Il qualifie par exemple la laïcité d’« étroite » Mgr Ponlhier, me semble-t-il, ne comprend pas bien le sens de la laïcité. Celle-ci implique que dans un espace de débat commun à tous les citoyens on privilégie l'argumentation raisonnée sur l’affichage des dogmes ou de la révélation propre à chacun. C'est ce qui permet cet art de vivre républicain que la France possède. La laïcité est ainsi plus que la simple liberté religieuse.

À vous entendre, vous renvoyez la question religieuse à la sphère privée...
L’espace de débat public n'est pas l'espace public, comme la plage ou la rue Je n'ai jamais dit qu’il fallait interdire le voile dans la rue. Mais je conseille à nos compatriotes de confession musulmane de s'inspirer du comportement des générations passées qui ont plutôt cherché à rejoindre les us et coutumes de la société française. Je ne m'affole pas du sondage de l’Institut Montaigne qui dit que 28 % des musulmans mettent au-dessus des lois de la République, la charia. Les catholiques connaissent cela. Un pratiquant peut attacher plus d'importance aux commandements de Dieu ou à ceux de l'Eglise qu’aux lois de la République. Mais il respectera les lois de la République.

Avez-vous été surpris par la polémique autour de votre nomination à la tête de la Fondation pour l'islam de France ?
Bernard Cazeneuve a fait appel à moi. Je n'ai pas cru pouvoir me dérober C'est une belle tâche que d’aider à « faire France » à nouveau. De faire une France ou il y aura une composante musulmane admise de plein droit par tous, des Français musulmans à égalité avec tous les autres citoyens. C’est une œuvre de longue haleine.

À votre avis, que devrait Faire la gauche aujourd'hui ?
Elle doit être réaliste. Sur le volet étranger, nous combattons le djihadisme au Mali, mais nous soutenons al-Nosra en Syrie. C'est absurde. Il n'y a pas de différence entre Daech et al-Qaida. Et même si Mossoul et Raqqa tombent, nous risquons de connaître encore des attentats en France et en Europe Être réaliste c'est la seule façon d'être vraiment humain Sur le plan intérieur, la gauche doit parler le langage de l'effort. C'est pour cela que je n'ai pas critiqué Manuel Valls sur la loi Travail. La méthode n'était pas la bonne, bien que la loi comportât quelques aspects positifs.

Estimez-vous avoir de l'influence ?
Il y a très longtemps que j'ai compris que le combat des idées était plus important que le combat politique au jour le jour.


le Vendredi 28 Octobre 2016 à 13:33 | Lu 2593 fois



1.Posté par JP Robert le 30/10/2016 14:38
Réalisme et idéologie ne font pas bon ménage. Il faut que les dirigeants de notre pays assument leurs responsabilités et qu'ils cessent de jouer avec la démocratie et la République. Autant d'échecs actuels de la politique notamment sécuritaire autant d'occasion pour les responsables de se pavaner devant les médias et affirmant qu'ils maitrisent une situation qui leur échappe. Sur le volet social c'est identique. Ne nous leurrons pas ALSTOM, c'est programmé, va disparaître. En l'espace de 40 ans le savoir faire de deux générations d'ouvriers va disparaître. L'Europe est à revoir et cela malgré les wallons qui viennent de nous donner une leçon de démocratie avec une ultime tentative de résistance! Voter? Pour qui vu que les politiciens ont perdu toute crédibilité! Revenez JPC!

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