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"Le moment est venu de revaloriser la démocratie représentative"


Jean-Pierre Chevènement était l'invité du 7/9 de France Inter pour l'interview politique de Léa Salamé, le lundi 18 février


Verbatim

  • Léa Salamé, France Inter : Vous publiez un document politique très fort, Passion de la France chez Robert Laffont, collection Bouquins : 1600 pages qui racontent un demi-siècle de vie politique. Vous dites « Il faut retrouver le sens de l’intérêt public, je m’inquiète du déclin du civisme en France ». A ce titre, l’agression verbale d’Alain Finkielkraut samedi est-elle une nouvelle preuve de ce déclin du civisme ?

    Jean-Pierre Chevènement : A l’évidence. Alain Finkielkraut est un homme tout à fait respectable. De le voir pris aux abords de la gare Montparnasse par des antisémites qui l’injurient n’est pas acceptable. C’est une ligne qu’on ne doit pas laisser franchir.

  • Vous écriviez déjà dans les années 2000 l’émergence de vents mauvais.

    J’écrivais ceci : « Comment le cœur ne se serrerait-il pas à la vue des malheurs grandissants qui courent, comme nuées d’orage à l’horizon ? (...) La confusion entretenue de toute réserve visant la politique israélienne avec un renouveau du vieil antisémitisme européen n’est pas toujours innocente. Elle n’est pas seulement une manière de placer cette politique au-dessus de toute critique ; elle vise à convaincre les juifs de la diaspora qu’ils n’ont pas d’autre patrie qu’Israël. Or, plus les juifs de la diaspora s’identifient à Israël, plus monte la judéophobie dans le monde musulman. C’est désormais le Juif en tant que tel que visent les attentats kamikazes. C’est le Juif qu’il faut tuer, extirper du reste de l’humanité comme intrinsèquement pervers. La judéophobie se confond alors avec l’antisémitisme ». (Passion de la France, pages 430-431)

    Cette fusion entre la judéophobie, née des problèmes du Moyen-Orient, et l’antisémitisme le plus traditionnel, je la discernais déjà il y a 20 ans.

  • Vous voyez donc une fusion des deux, à la fois le vieil antisémitisme d’extrême droite et la situation du Moyen-Orient ? Alain Finkielkraut dit qu’il ne s’agit là que de l’une des manifestations de l’islamisme radical.

    Alain Finkielkraut dit en effet qu’il a été agressé par des islamistes. On a pu croire un moment que c’était une résurgence de la vieille extrême droite, mais il semble, d’après son témoignage, que c’est plus compliqué. Pour autant, il ne faut pas faire de tous les musulmans des antisémites. On entrerait là dans la voie des amalgames coupables.

  • Trois mois de manifestations et ça ne s’arrête pas malgré les violences : comment ramène-t-on l’ordre républicain ?

    Le président de la République a choisi la voie du débat et a fait un certain nombre de concessions : 10 milliards, ce n’est pas rien. Le problème du pouvoir d’achat, si l’on en reste à la revendication principale des Gilets jaunes, n’est pas soluble rapidement. Il nécessite toute une réorientation d’une politique qui est étroitement liée à la mondialisation. On a vu, d’après les études de l’économiste Milanović, que les classes moyennes dans les pays anciennement industrialisés avaient beaucoup souffert de la mondialisation. Alors qu’en Asie, au contraire, elles s’étaient développées. Ce sont des inflexions de longue durée qu’il faut donner : il faut réindustrialiser ce pays qui a perdu la moitié de sa production industrielle en une trentaine d’années. J’ai d’ailleurs été à la tête de ce combat contre la désindustrialisation de la France.

  • Oui, et vous avez perdu... Vous écrivez dans votre livre qu’Emmanuel Macron n’est pas le seul responsable de la crise, qu’elle est le produit de 40 ans d’erreurs qui trouvent leurs racines dans les années 1980 dans le choix du néolibéralisme, de la désindustrialisation et de la paupérisation des classes moyennes. Emmanuel Macron a en effet hérité de cela, mais n’est-il pas allé encore plus loin dans cette vision ?

    On peut penser qu’il est allé, en tant que conseiller de François Hollande, plus loin dans cette direction. J’observe cependant que lors de ses derniers vœux, il a indiqué très clairement que nous étions à la fin du cycle néolibéral, qu’il venait de prendre conscience de cela pour rebattre les cartes.

  • Vous pensez qu’il a changé ?

    Je souhaite qu’il prenne acte de ce que les propositions qu’il a faites à l’Allemagne pour une relance européenne massive à hauteur de plusieurs points de PIB n’ont pas jusqu’ici réussi. La seule solution est en effet une relance contracyclique en Europe, comme l’ont fait les Américains chez eux, comme le font les Chinois. Il n’y a que l’Europe qui est prisonnière de l’ordolibéralisme allemand et reste le petit doigt sur la couture du pantalon. Il faut réorienter cette machine !

    Je propose qu’il y ait une grande conférence européenne où l’on mette toutes les cartes sur la table.

  • Avec les 27 ?

    Avec tous les pays européens qui doivent bien se rendre compte que l’Europe a creusé les fractures et que la crise européenne ne s’arrête pas au Brexit : toutes les nations européennes sont en crise. Si on continue comme ça, on va vers une crise majeure.

  • Dans votre livre, où l’on peut picorer 50 ans d’écrits, de pensées et de discours politiques, on voit l’évolution de votre pensée et la permanence de vos idées. Vous relatez cette confidence que Mitterrand vous a faite en 1979 : « Nous sommes d’accord sur tout, Jean-Pierre, sauf sur un point : je ne crois pas, hélas, que la France à notre époque puisse faire autre chose que passer à travers les gouttes ». Au vu de l’affrontement des grandes puissances que sont les Etats-Unis et la Chine aujourd’hui, et d’une moindre manière la Russie, Mitterrand avait-il raison ?

    Je crois qu’il n’avait pas raison, déjà en 1979... C’est le Général de Gaulle qui avait raison ! En 1940, on était au fond de l’abîme, on n’avait vraiment pas les moyens de passer à travers les gouttes : il fallait souffrir en combattant de la dernière chance. C’est ce qu’a fait le Général de Gaulle avec une sur-vision de l’avenir. Il faut compenser par l’intelligence, par la vue à long terme. C’est ce que j’essaie de faire dans ce livre, où dans tous les chapitres soigneusement découpés on peut voir mes interventions sur presque 50 ans et je crois qu’il y a quand même une grande continuité dans l’analyse.

  • Vous continuez de penser que la France est une grande puissance ?

    La France n’est pas une puissance au sens où le sont les Etats-Unis ou la Chine, qui vont s’affronter au XXIe siècle, mais elle est une des rares puissances de médiation si elle le veut. Il lui faut cette volonté politique. Elle peut entraîner une partie de l’Europe, et en tout cas témoigner pour une partie de l’Europe et être ce qui manque le plus au monde : une puissance de raison et de générosité. C’est la vocation de notre pays et c’est pour l’avoir oublié notamment dans les affaires du Proche et du Moyen-Orient que nous sommes aujourd’hui à la traîne et marginalisés.

  • La Ve République, avec sa figure d’homme providentiel et sa relation verticale au pouvoir, est-elle obsolète ou notre meilleur bouclier en ces temps difficiles ?

    La Ve République a été faite par le Général de Gaulle, qui voit dans le président de la République l’homme de la Nation, celui qui est garant du long terme, des intérêts nationaux et de la souveraineté nationale. En même temps, Michel Debré parle de « parlementarisme rationalisé », d’une dimension horizontale. Je pense que le moment est venu de revaloriser la démocratie représentative : les élus et notamment les parlementaires.

  • Les parlementaires vont mal. Avez-vous déjà connu un tel anti-parlementarisme ?

    Cela tient beaucoup au fait que les parlementaires n’exercent plus leurs prérogatives ! Le domaine de la loi s’est réduit comme peau de chagrin : la plupart des domaines sont confiés maintenant à des instances non élues, pas seulement la Commission européenne mais les autorités administratives indépendantes, les cours de justice nationale et autres. La part du Parlement s’est réduite de telle sorte que beaucoup de gens se posent la question de savoir à quoi sert un parlementaire.


    « On ne naît pas impunément en 1939 », écrivez-vous. Vous avez traversé toute la Ve République depuis de Gaulle sans tomber dans une nostalgie un peu facile. Ne vous dites-vous pas quand même que la politique et les hommes politiques, c’était mieux avant ?

    Les hommes politiques avaient une grande ambition au lendemain de la guerre : ils voulaient relever la France et c’était une tâche qui paraissait presque impossible. Ils y sont mieux parvenu qu’on ne l’a dit, grâce principalement à de Gaulle mais je ne veux pas jeter l’opprobre sur la IVe République qui a aussi des réalisations éminentes. De Gaulle avait la grande vision, la vision large.

    Les hommes politiques d’aujourd’hui feraient bien de revenir aux sources de la Ve République et de la République elle-même, car il s’agit de refaire un peuple de citoyens. Ce que nous voyons aujourd’hui montre que nous sommes tombés assez bas dans la dégradation du civisme.

    Source : L'invité de 7h50 - France Inter

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Rédigé par Chevenement.fr le Lundi 18 Février 2019 à 09:40 | Lu 783 fois


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