Agenda et médias

"La révolte des classes populaires vient de loin"


Jean-Pierre Chevènement était l'invité de Sonia Mabrouk sur Europe 1, dans l'émission "L'Invité d'Europe soir", le jeudi 7 décembre.


Verbatim

  • Quels mots utiliser pour décrire ce qui est en train de se passer dans le pays ?

    Je dirais une crise de la démocratie illustrant la coupure entre les élites et les classes populaires. La révolte de celles-ci vient de loin, elle s'enracine dans des choix vieux de 30 ans : l'Acte unique, avec le primat de la concurrence et le pouvoir donné à la Commission européenne pour, par exemple, libérer les mouvements de capitaux – mais on crée une inégalité fondamentale entre les capitaux, qui peuvent se déplacer à la vitesse de la lumière, et le travail, qui est assigné au local, à la glèbe comme on aurait dit autrefois. C'est aussi l'abandon de la souveraineté monétaire, qui se traduit par une surévaluation de notre monnaie, compte tenu de ce qu'est notre économie. Nous avons un déficit de 70 milliards d'euros par an alors que cette monnaie, pour l'Allemagne, est sous-évaluée : elle a un excédent de 250 milliards.

  • Tous les choix politiques, depuis des années, ont finalement contribué à ce que vous appelez aujourd'hui cette crise de la démocratie ?

    Absolument. Cette crise se cristallise d'ailleurs en 2005 quand, à 55%, le peuple français dit "non" au projet de traité constitutionnel européen et 3 ans après, Monsieur Sarkozy et Monsieur Hollande s'entendent pour que le Congrès contourne la décision populaire et vote le traité de Lisbonne, qui reprend la substance du projet de traité constitutionnel. C'est un déni de démocratie.

  • Samedi, un dispositif de sécurité inédit est prévu et le pouvoir parle d'individus qui veulent casser et tuer. Notre doctrine française de maintien de l'ordre, fondée sur la mise à distance des manifestants, n'est plus efficace ?

    Il n'y a pas eu de crise de cette ampleur depuis peut-être 1947, les méthodes habituelles sont donc déphasées. Il est très difficile de faire face à une telle violence, qui est inscrite dans la société française : les black blocs, les zadistes, les groupuscules d'extrême droite ou d'extrême gauche sont une réalité. Quand vous voyez également qu'un lycéen sur deux considère que le blocage d'un lycée est une méthode normale pour remettre en cause une réforme de l'Education nationale, on se dit qu'il y a aussi une crise de l'éducation civique...

  • "Une volonté manifeste de tuer de la part de certains" : nous sommes très loin des "sauvageons" dont vous parliez il y a plusieurs années. Aujourd'hui, ce sont des ennemis de la République ?

    Je ne veux pas employer de mots trop forts et jeter de l'huile sur le feu : la radicalisation de la violence favorisera des solutions à l'extrême droite, il faut le savoir. Je dis aux Gilets jaunes ce que disait Maurice Thorez en 1936 : il faut savoir arrêter une grève dès lors qu'on a obtenu satisfaction.

    Ils ont obtenu des satisfactions réelles sur le prix des carburants, c'est notable. Il y a bien entendu le problème du pouvoir d'achat, et sans doute y a-t-il quelque geste à faire. Il y a la fiscalité, et puis il y a un chantier qui est la rénovation de notre démocratie. Il faut en finir avec le quinquennat, déconnecter la durée des mandats du Président de la République et de l'Assemblée nationale pour revenir à un "parlementarisme rationalisé", comme disait Michel Debray. C'est nécessaire.

    Il y aussi d'autres sujets. Par exemple, la proximité : on a dévalorisé la commune et le département, qui étaient des échelons auxquels les Français étaient habitués.

  • Décentraliser, c'est ce que beaucoup de gouvernements n'ont pas réussi à faire depuis des années y compris vous Jean-Pierre Chevènement, puisque vous avez fait partie de nombreux gouvernements ?

    Je pense avoir fait progresser une intercommunalité souple à travers les coopératives de communes. Le carcan actuel me paraît tout à fait excessif. L'élection des présidents d'intercommunalité va délégitimer les maires. Revenons en à l'essentiel.

  • Je m'adresse au Républicain que vous êtes : comment avez-vous réagi samedi dernier lorsque vous avez vu l'Arc de triomphe dégradé, souillé ?

    Mon sang n'a fait qu'un tour : voir La Marseillaise de Rude décapitée m'a profondément choqué. La nation républicaine est le rempart qui nous permettra d'éviter la dérive vers l'extrême droite. On a laissé le drapeau à Le Pen. Je dis "on", mais je ne parle pas de moi : j'ai au contraire lutté par exemple pour essayer de rétablir la Marseillaise. Que de quolibets n'ai-je pas essuyé ! Mais c'était en 1985...

  • Vous voulez dire qu'on a dénigré les valeurs de la République, de la nation, du patriotisme ?

    On a oublié le patriotisme républicain. C'est à l'aune de l'intérêt national qu'on doit prendre les principales décisions. La nation républicaine est ce qui nous évitera de devenir l'Italie, avec la Ligue mais peut-être sans le mouvement 5 étoiles. C'est ce qui nous menace. On ne va pas résoudre en quelques jours le conflit qui s'est créé, il faut du temps. Il faut que ça se fasse à l'intérieur des institutions, et je ne peux pas admettre non plus qu'on demande au Président de la République de démissionner. Il a été élu.

  • Certains chefs d'Etat se révèlent face à une crise. Est-ce que ce sera le cas d'Emmanuel Macron ?

    Il faut certainement qu'il fasse évoluer certaines de ses interprétations. La France devrait se donner des marges, elle en a besoin car elle étouffe. Il faut que le Président de la République s'exprime au nom de la Nation, et qu'il n'oppose pas la Nation à l'Europe. Cela dit, il y a une concentration excessive des critiques sur sa personne, parce que beaucoup des choix dont on voit aujourd'hui les fruits amers ne sont pas les siens. La taxe carbone et la fiscalité écologique, c'est sous François Hollande ; la libération des capitaux, c'est sous François Mitterrand, et le traité de Maastricht aussi. Il ne faut pas faire porter à Emmanuel Macron la totalité de la responsabilité.

  • Est-ce que vous pensez véritablement que, politiquement, Emmanuel Macron peut reprendre la main ?

    C'est un homme très intelligent. Tous les Français, me semble-t-il, étaient ravis qu'il habite sa fonction quand il a été élu. Il ne faut pas tomber d'un extrême à l'autre même si je sais bien qu'il n'y a pas loin du Capitole à la roche Tarpéienne. Il faut raison garder, rester dans le cadre des institutions et les faire évoluer si on est pas d'accord, mais il faut exprimer cela par le vote, à l'intérieur du cadre démocratique.

  • "Raison garder" : c'était important de vous entendre, Jean-Pierre Chevènement, c'est également l'expérience et non pas l'ancien monde...

    Et quand on voit ce qui passe autour de nous, le choc des Titans entre la Chine et les Etats-Unis, les problèmes qui se posent en Afrique, la crise de l'Europe, on se dit que la France doit sortir de cette période paroxystique - qu'on peut comprendre bien entendu, mais il faudra du temps pour résoudre tout cela et il y a des chantiers à ouvrir.


    Source : Europe 1


Mots-clés : europe, gilets jaunes
Rédigé par Chevenement.fr le Samedi 8 Décembre 2018 à 09:34 | Lu 896 fois



1.Posté par Carl GOMES le 08/12/2018 23:25
D'après P Chasseray, délégué général de l'association 40 Millions d'automobilistes les Français ont perdu 500 € par an depuis 10 ans à cause de l'augmentation des taxes.
Cela n'est pas admissible.
Commencer par demander une baisse de -25% des taxes me semble être une mesure concrète applicable immédiatement.
Et cela permettrait à Macron de sortir de son habituelle langue de bois.

2.Posté par Carl GOMES le 09/12/2018 23:25
Visiblement les politiques n'ont pas encore pris la mesure des événements qui ont lieu en France depuis un mois et qui sont de nature insurrectionnelle.
J'espère vivement que pour une fois Mr Macron va faire demain soir des propositions qui seront à la hauteur au lieu des mesurettes proposées la semaine dernière.
Concernant les arrestations effectuées par milliers parmi les manifestants hier, elles sont choquantes dans une démocratie.

3.Posté par Daniel RIGOLLET le 10/12/2018 18:56
Michel Debré, pas Michel Debray ...
Aujourd'hui les éditoriaux tant du Figaro que du Nouvel Obs titrent : Il faut sauver le soldat Macron !
Il a en effet créé un tel vide politique autour de lui qu'on se demande bien qui pourrait aujourd'hui, en dehors de lui sauver le pays.
Espérons qu'il saura ce soir, être à la hauteur de l'intérêt suprême de la Nation.

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