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"Il faut républicaniser le regard"


Jean-Pierre Chevènement était l’invité de l'Instant politique sur France Info TV. Il répondait aux questions de Daïc Audouit, le lundi 15 juin 2020.


Verbatim

  • Daïc Audouit : Emmanuel Macron hier (dans son allocution du 14 juin 2020) a parlé d'indépendance technique et agricole, de patriotisme républicain. Est-ce-qu'il a lu les oeuvres complètes de Jean-Pierre Chevènement pour préparer son discours ?

    Jean-Pierre Chevènement : Il n'avait pas besoin de lire mes oeuvres hier puisqu'il avait déjà employé ces expressions le 13 avril, la reconquête de l'indépendance industrielle, technologique, agricole, sanitaire de la France. Et je pense en effet que c'est un cap essentiel si on veut raisonner non pas seulement dans l'immédiat, mais dans une perspective à plus long terme. Il a évoqué 10 ans, mais c'est 20 ans qu'il nous faut pour reconquérir une certaine indépendance dans le cadre national et dans le cadre européen. Mais nous ne pouvons pas être à la merci de ruptures d'approvisionnement dès lors que les chaines de production et de valeur sont maintenant dispersées à l'échelle du monde. Je crois qu'il faut revenir sur cette situation.

  • Tout de même, dans le balancier par rapport à une ultra libéralisation, il faut faire attention à ne pas revenir à un ultra protectionnisme et considérer qu'on a besoin de la mondialisation...

    Jean-Pierre Chevènement : On ne va pas faire disparaître les échanges commerciaux entre les peuples, c'est l'évidence même. Mais aujourd'hui il faut se méfier de la doxa libre-échangiste qui est présente dans tous les systèmes d'information et qui va peser dans l'autre sens. Ce sera une tâche difficile qui demander des équipes solides, motivées, que de recouvrir notre indépendance, dans des domaines comme l'industrie agro-alimentaire par exemple. Qui sait que nous sommes déficitaires dans ce domaine hors boisson ? Cela est vrai dans l'électronique, cela est vrai dans la machine-outil, dans l'automobile qui affichait un solde excédentaire. Don il y a un vrai travail pour un vrai grand ministère de l'industrie.

  • Et est-ce-qu'on doit procéder comme à une époque, il y a 40 ou 50 ans, avec le Plan, c'est-à-dire qu'on planifie cette reconquête interne, cette réindustrialisation ? Ou c'est d'une autre époque ?

    Jean-Pierre Chevènement : Bien sûr qu'il faut planifier ! Tout d'abord il faut savoir là où nous avons des déséquilibres, je l'ai esquissé. Mais il faut déjà le savoir, et ensuite prendre les moyens. Et naturellement on ne peut le faire que si nos élites aussi en sont convaincues, car nos élites ont abandonné l'industrie, avec les résultats que l'on voit, il y a de cela plus de 30 ans. Elles ont mis en avant les services, mais les services c'est fragile, regardez le tourisme, le commerce...

  • Il y a aussi les services d'aides à la personne, ce sont des services dont on a besoin.

    Jean-Pierre Chevènement : Oui ce sont des services dont on a besoin, mais ça c'est le rôle des services publics. Et l'esprit de service public est évidemment quelque chose qu'on a un peu abandonné. Alors j'ai trouvé l'intervention du Président de la République à la fois ferme et claire. Claire parce qu'il a fixé des dates, aujourd'hui (lundi 15 juin), la semaine prochaine pour les écoles et les collèges. Et ferme sur un certain nombre de points, comme par exemple le racisme. Il faut combattre le racisme...

  • Emmanuel Macron a parlé du fait que le patriotisme républicain est une nécessité. On va commencer par un point très précis : quand il dit que la République n'effacera aucune trace ni aucun nom de son histoire, donc il se prononce contre le déboulonnage de statues de personnages qui sont ambivalents dans l'Histoire de France, comme Colbert...

    Jean-Pierre Chevènement : Mais tout est ambivalent dans l'Histoire. Pour autant, notre Histoire elle existe, la France elle existe, elle a une Histoire. Elle a eu deux empires coloniaux. Est-ce-qu'on doit gommer cela ? Est-ce-qu'on doit gommer le passé ? J'entends à ma grande surprise Jean-Marc Ayrault proposer qu'on débaptise le nom de la salle où il a siégé pendant presque 20 ans... Les socialistes ont été majoritaires pendant 20 ans, ils n'ont pas pensé à débaptister la salle Colbert. Colbert c'est aussi les Gobelins, c'est aussi la Compagnie des Indes, c'est aussi l'industrialisation.

  • Mais est-ce-que c'est si important que ça de débaptiser le nom d'une salle à l'Assemblée nationale si cela permet d'obtenir une forme de paix ?...

    Jean-Pierre Chevènement : Mais c'est là l'illusion cher Monsieur, car vous n'obtiendrez aucune paix de cette manière, vous vous coucherez, mais vous renchérirez le flot des injures et des contestations. Car il faut condamner le racisme, mais il faut condamner tous les racismes. Et le racisme anti-policier par exemple, qui vit à travers un certain nombre de films, d'expressions, etc., ce racisme est très dangereux, et si nous le laissions se développer nous paverions le chemin qui nous conduit vers la guerre civile. Il ne faut pas le faire. Il faut être ferme, et de ce point de vue là j'approuve l'expression du Président Macron.

  • Sans reprendre votre terme de racisme anti-policier, je dirais de détestation des policiers, est-ce-que Emmanuel Macron a trouvé le juste équilibre entre d'un côté la dénonciation du racisme dont peuvent être victimes les jeunes d'origine étrangère et la détestation des policiers ?

    Jean-Pierre Chevènement : Il y a un temps pour tout. Les choses ont pris une tournure telle que le Président ne pouvait pas ne pas émettre ce jugement ferme et je l'espère définitif. Je pense qu'il y a autour du Président Macron - J'ai été surpris d'entendre Madame Sibeth Ndiaye parler de statistiques ethniques - des gens avec la meilleure intention du monde qui sont prêts à mettre le doigt dans cet engrenage qui nous ramènerait à des affrontements de catégories, on distinguerait les Français selon leur origine.

  • Est-ce-que cela ne pourrait pas mettre fin à tous les fantasmes ?

    Jean-Pierre Chevènement : Vous les feriez fleurir. Vous développeriez tous ces fantasmes, toutes ces oppositions. On aurait les Arabes, on aurait les Sahéliens. Puis dans les Arabes on aurait les Algériens, les Marocains qui ne s'aiment pas toujours. Et vous mettriez le doigt dans un engrenage. Je crois que c'est volontairement que la République s'aveugle sur la race. Elle a chassé la race de l'espace public, et il y a des gens qui voudraient réintroduire la race, l'extrêmisme religieux, ou l'histoire coloniale comme si les guerres coloniales n'étaient pas terminées. Je pense que cette volonté de ranimer sans cesse les plaies n'est pas saine, elle obéit à un dessein qui est assez clair, qui est la destruction de la République comme construction politique fondée sur des principes, qu'il faut pas oublier qu'il faut défendre...

  • Est-ce-que ces principes là de la République ce n'est pas une langue morte. Cela parle à des gens comme vous et moi qui sommes nés au XXème siècle, mais est-ce-que à des jeunes nés au XXIème siècle ce rappel du patriotisme républicain parle encore ?

    Jean-Pierre Chevènement : Vous venez de démontrer la nécessité de l'éducation civique que, je vous le rappelle, j'avais rétabli en 1985, et qui méritait d'être enseignée parce que ce n'est pas une langue morte que de dire qu'un homme est un homme, et qu'on doit le regarder indépendamment de sa couleur de peau. Il faut républicaniser le regard, c'est cela qui est important. Il faut décoloniser les mentalités. Il faut aller vers ce dialogue tout simplement humain et vrai entre tous nos concitoyens, quelles que soient leur religion, leur race... ça c'est quelque chose qui doit passer à l'arrière-plan.

  • Et peut-être inventer quelque chose de nouveau ? La République est quelque chose de rassurant, que l'on connait, mais peut-être plus opérant ?

    Jean-Pierre Chevènement : Mais la République est un bloc comme l'aurait dit Clemenceau. Il a toujours besoin d'être enseigné. C'est un combat permanent. Et le Président Macron nous parle à juste titre du patriotisme républicain car c'est là le carburant qui peut mettre le pays debout, qui peut amener nos élites à revenir sur leur parti pris de mondialisation à tous crins, et qui peut peut-être trouver dans le peuple un écho qui fera que, effectivement, la voie de la République restera la voie de la France.


    Source : L'Instant politique - France Info TV


Rédigé par Chevenement.fr le Mardi 16 Juin 2020 à 18:05 | Lu 2061 fois



1.Posté par Lucio CAMPANILE le 17/06/2020 18:52
Je viens d'écouter l'interview de JP CHEVENEMENT. Encore un fois le ton est posé, les mots sont juste et je souhaite qu'il puisse jouer un rôle important lors du prochain remaniement ou que le président l'appelle auprès de lui.

Félicitations, ce n'est que du bonheur d'entendre parler du patriotisme industriel, du civisme et de l'esprit Républicain qui manque tant à notre pays.

Lucio CAMPANILE

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