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Entretien pour la Revue Politique et Parlementaire sur la recherche en France


Entretien de Jean-Pierre Chevènement pour la Revue Politique et Parlementaire, novembre 2019.


  • Revue Politique et Parlementaire : Que retenez-vous de votre expérience de premier détenteur du portefeuille de la recherche de l’ère Mitterrand en 1981 ? Quel fut alors le sens de votre action ?

    Jean-Pierre Chevènement : J’ai été l’auteur du projet socialiste qui mettait le développement de la technologie, de la recherche et de l’industrie au premier plan de l’action gouvernementale. Mon ambition était de poursuivre tant sur la lancée des gouvernements de gauche, Front populaire et gouvernement de Mendès France, que sur celle du général de Gaulle en 1945 et 1958-59. Ces gouvernements avaient marqué une claire priorité au développement de la recherche. Le général de Gaulle aspirait à faire de la France une grande puissance scientifique, technologique et industrielle. Nous lui devons ainsi qu’à Pompidou les programmes Airbus, Ariane et beaucoup d’autres.

    Mon ambition était corrélée à celle de la gauche à cette époque. Je voulais porter l’effort de recherche, qui était de 1,8 % du PIB, à 2,5 % ainsi qu’il l’était indiqué dans le texte du projet socialiste. Il faut rappeler qu’en 1969 lors du départ du général de Gaulle il s’élevait à 2,2 % du PIB et qu’il ne représentait plus que 1,8 % en 1979-1980. Dès ma nomination au gouvernement, j’ai décidé la réunion d’un grand colloque national sur la recherche et la technologie. Il s’est déroulé de l’automne 1981 à janvier 1982 et a été suivi par le vote, en juillet 1982, de la loi d’orientation et de programmation de la recherche. C’est cette loi qui programme le développement de l’effort de recherche qui a atteint, en 1985, non pas 2,5 % du PIB mais 2,35 %. Néanmoins, cela représentait un effort très substantiel par rapport au niveau antérieur. D’autres thèmes essentiels ont émergé : la diffusion de la culture scientifique et technologique, le développement des revues d’expression française, la lutte contre les idéologies anti-science, l’emploi scientifique avec une augmentation du nombre de chercheurs, et des boursiers en thèse pour drainer la ressource intellectuelle vers la recherche, enfin l’effort fait en matière de formation par les grandes écoles d’ingénieurs. La loi d’orientation et de programmation a également débouché sur six programmes mobilisateurs destinés à relayer vers l’industrie la politique de recherche et de développement technologique telle qu’elle avait été mise en œuvre jusque-là, il faut le dire, davantage par le général de Gaulle que par ses successeurs.

  • Pensez-vous que la recherche constitue une vraie priorité pour les différents gouvernements qui se sont succédé depuis une vingtaine d’années ?

    Le niveau de l’effort de recherche a été stabilisé à peu près à 2,3 %. Nous sommes derrière l’Allemagne qui est à 3 % et le Japon qui y consacre 4 ou 5 %. La Chine avec ses énormes moyens est en train de rattraper le peloton des nations scientifiques hautement développées. Les Etats-Unis sont, en pourcentage, à peu près au même niveau que la France, mais leur PIB étant cinq fois supérieur, leur effort de recherche l’est également cinq fois en volume. Je pense que la recherche conserve une place moyenne dans les priorités budgétaires actuelles, mais elle n’a fait l’objet ni d’un soutien, ni d’une relance spectaculaire depuis longtemps. J’ose dire qu’il n’y a pas eu d’équivalent du colloque sur la recherche et la technologie de 1981-1982 qui a rassemblé 30 000 chercheurs d’une manière décentralisée, dans les régions d’abord puis au niveau national. En janvier 1982 François Mitterrand a présidé une grande manifestation nationale. Je n’ai pas le souvenir qu’un homme politique de premier rang ait porté le développement de la recherche depuis très longtemps. Il y a eu de bons ministres, mais il n’y a pas eu de chef de gouvernement et surtout de président de la République qui aient mis l’accent sur la recherche comme une priorité de leur action. Cela se traduit donc fatalement par une lente érosion de notre effort de recherche et par une fuite des cerveaux vers les Etats-Unis, mais nous ne sommes pas les seuls à être concernés, tous les autres pays européens le sont également

  • Considérez-vous que c’est le signe d’une absence de volontarisme politique dans ce domaine ?

    Cette absence de volontarisme est ancienne. La volonté de faire de la France une grande puissance scientifique, technologique et industrielle est un legs du gaullisme qui a été malheureusement abandonné par la gauche, qui a renoncé à son projet industrialiste, et que la droite n’a pas repris parce qu’elle est elle-même très éloignée de ses sources, très éloignée du gaullisme. Donc, en fait, nous poursuivons notre effort, mais l’effort se poursuit sur son ère, si je puis dire. Par exemple dans le domaine spatial des efforts sont faits, mais sont-ils à la hauteur ? Les problèmes de financement d’Ariane 6 sont toujours là. La France concourt pour plus de la moitié au financement du programme, l’Allemagne à hauteur de 20 % et les autres pays européens brillent par leur faiblesse voire leur absence.

  • La recherche est un élément de souveraineté. Le général de Gaulle la pensait ainsi, comme un élément puissant de rayonnement aussi. Mais la complexité de l’objet scientifique n’oblige-t-elle pas à dépasser le cadre souverain des nations ?

    Je ne crois pas qu’un programme national empêche qu’il puisse y avoir des coopérations internationales. Airbus en est un exemple. Notons par ailleurs que, compte tenu de la réglementation européenne sur la concurrence, Airbus ne pourrait pas aujourd’hui être constitué sous forme d’un groupement d’intérêt économique réunissant quatre pays : la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne. Lorsqu’il y a une volonté nationale très puissante elle peut entrainer sur un projet comme celui d’Airbus et c’est également vrai pour l’espace. Encore que, lorsque j’étais ministre de la Recherche, Helmut Schmidt, alors chancelier, me disais souvent : « vous les Français si vous voulez de l’argent pour l’espace c’est à cause de vos missiles stratégiques » puisqu’effectivement il y a des parties communes, c’est une technologie duale. Ce n’était pas tout à fait exact et c’était plutôt une boutade de la part d’Helmut Schmidt. Mais c’est un fait que l’industrie spatiale ne se serait pas développée s’il n’y avait pas eu la volonté de doter la France d’une force de dissuasions de missiles stratégiques à portée intercontinentale. Le M51 est un missile lancé par nos sous-marins mais cousin des fusées civiles.

  • Les chercheurs sont très attachés à la liberté et à l’autonomie de la recherche. Comment concilier la liberté de la recherche et le besoin de programmation de l’État stratège ?

    Alors il faut éviter les questions piégées. Le chercheur qui cherche seul avec son morceau de craie devant son tableau noir veut absolument être libre et il a absolument raison. A l’Institut des hautes études scientifiques vous avez de nombreux chercheurs, d’éminents mathématiciens, qui n’ont pas besoin de beaucoup d’équipements. Il faut les laisser phosphorer entre eux. Mais dès que vous abordez des sujets comme la recherche en matière de microphysique ou d’astronomie vous êtes amenés à utiliser d’énormes équipements tels que des cyclotrons, des télescopes géants. Cela représente plusieurs dizaines de milliards d’euros. La recherche appliquée à l’industrie dans les domaines, par exemple, de l’aéronautique, de l’espace, de l’électronique requiert des moyens financiers très importants et une programmation. Les organismes qui ont très bien réussi sont ceux qui excellaient dans la programmation comme le CEA ou le CNES. Même au CNRS, à l’Inserm ou à l’Inra il faut faire un certain nombre de choix. J’ai moi-même poussé ces organismes à développer leur recherche dans le domaine des biotechnologies, il fallait les orienter car ils n’y allaient pas d’eux-mêmes. Il faut se méfier de ce refus systématique de certains chercheurs de toute planification car c’est la recette de l’échec. En revanche, bien entendu, il faut leur faire confiance du point de vue intellectuel. La liberté, c’est la liberté de la recherche mais elle n’implique pas qu’on ne leur demande pas des résultats, à la mesure des crédits qu’ils demandent. Lorsque j’étais ministre de la Recherche j’avais garanti une enveloppe à la recherche fondamentale qui représentait environ 14 % du total des crédits dans la progression. Les chercheurs étaient donc rassurés, cela s’est passé dans une très bonne ambiance. Les critiques qui avaient existé du temps de Giscard d’Estaing vis-à-vis du « pilotage par l’aval » se sont estompées. A cette façon de voir j’ai substitué l’idée qu’il y avait une demande sociale à satisfaire.

  • Vous avez cité un certain nombre d’organismes à fois des EPIC, comme le CEA ou le CNES, et des EPST, comme le CNRS, qui constituent l’une des spécificités de l’organisation de la recherche en France, même s’il existe d’autres établissements et organismes dans les autres pays. Pensez-vous que ce modèle de grands organismes est encore adapté à la façon dont le monde de la recherche fonctionne ?

    Il y a un autre modèle qui fonctionne bien, c’est celui des universités américaines, mais elles drainent beaucoup d’argent à partir de fonds privés ou du budget de l’Etat. Le budget de la Défense américain, qui est de 700 milliards de dollars. Il a d’énormes retombées sur le système de recherche américain. Les universités américaines sont arrosées beaucoup plus que les nôtres par les crédits de recherche. Nous, nous avons trouvé un moyen qui date du Front populaire pour le CNRS et du général de Gaulle pour à peu près tous les grands organismes, sauf quelques uns que j’ai créés comme l’AFME, qui est devenue l’ADEME, et j’ai fusionné l’ORSTOM avec un organisme de recherche tropicale le CIRAT. L’ensemble est devenu par la suite l’IRD. Je suis intervenu à la marge au niveau des grands organismes, mais ceux-ci fédèrent la recherche universitaire. Nos chercheurs sont souvent des universitaires, mais ils manquent terriblement de moyens et s’il n’y avait pas de laboratoires mixtes CNRS/universités la recherche universitaire serait dans le même état que celui de certains pays voisins dont les chercheurs désertent les laboratoires pour venir travailler dans les nôtres.

  • Les développements technologiques et la puissance des GAFA ne remettent-ils pas en cause l’objet que constitue l’Etat stratège dans la définition et dans le développement des politiques de recherche ?

    Le développement des GAFA met en relief l’absence de volontarisme au niveau de l’Etat qui ne peut même plus être qualifié de stratège. En 1982, j’ai lancé le programme filière électronique et qui a débouché sur la création en Europe d’une industrie des composants avec STMicroelectronics, une entreprise franco-italienne. Elle a permis de préserver une industrie dans le domaine de l’électronique de défense avec notamment Thomson CSF, devenu aujourd’hui Thales. Des impulsions ont été données, malheureusement elles n’ont pas été suivies. Nous connaissons le destin d’Alcatel qui a fini dans les bras de Lucent puis de Nokia. C’est tout à fait dommage. Il y a eu une absence de volonté sur le long terme, une incapacité à se doter des outils, des moteurs de recherche, des banques de données qui auraient permis de concurrencer les GAFA. Les Chinois et les Russes ont été capables de le faire, avec d’autres aspects que je ne préconise pas, bien entendu, au niveau du contrôle. Malgré tout, c’était possible et c’est toujours possible de favoriser des initiatives au niveau national et européen.

  • Si vous aviez un message à transmettre concernant la recherche au monde politique, quel serait-il ?

    Je m’adresserais au président de la République. Je ne l’ai pas fait jusqu’à présent, mais je pourrais le faire en lui disant que la recherche est un domaine essentiel. Emmanuel Macron est tout à fait armé intellectuellement pour le comprendre il est très sensible à tout ce qui est startups et entreprises à caractère technologique. Mais il n’y a pas que la Silicon Valley à la française, il faut aussi des grandes initiatives structurantes et je crois que dans des domaines comme l’électronique ou la biotechnologie il y a des initiatives à prendre. En tout cas il pourrait missionner une équipe de chercheurs et de personnes qui ont pensé le développement des politiques de recherche pour essayer d’actualiser notre politique. Je ne pense pas que Mme Vidal ne fasse pas bien son travail, mais elle serait certainement aidée si, par une initiative visible, le Président Macron faisait à nouveau de la recherche une priorité du budget et de l’effort de développement national.

  • Un mot de conclusion ?

    Après la Seconde Guerre mondiale, les idéologies de la peur se sont substituées aux idéologies du progrès à l’horizon de l’histoire après la Seconde Guerre mondiale. Vous connaissez le principe de précaution dont Hans Jonas est l’inventeur. Je crains que le catastrophisme à l’horizon de l’histoire soit un frein au développement technologique et scientifique de notre pays. Plus que jamais nous devons mener le combat contre les idéologies anti-science. Prenons l’exemple de la filière nucléaire, il est lamentable qu’après avoir renoncé à Superphénix, à l’époque où Mme Voynet était ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement, nous abandonnions Astrid, le réacteur du futur. Nous avons mis un milliard de crédits dans ce projet qui permet de boucler le cycle du nucléaire, de retraiter les déchets, de pourvoir à une éventuelle hausse du prix de l’uranium. L’abandon d’Astrid par EDF sous la pression des « Verts » est de leur idéologie anti-science et antinucléaire est plus qu’une tache dans notre politique de recherche, c’est une démission nationale grave, tristement symbolique de la technophobie qui prévaut aujourd’hui.


    Source : Revue Politique et Parlementaire


Mots-clés : Etat, industrie, recherche
Rédigé par Chevenement.fr le Mercredi 20 Novembre 2019 à 12:08 | Lu 832 fois


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