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L’euro, un malentendu à lever


Par Jean-Pierre Chevènement ancien ministre, président d’honneur du MRC, tribune parue dans Libération, jeudi 28 février 2008


L’euro, un malentendu à lever
Un malentendu historique originel pèse sur l’actuelle politique économique de la zone euro. La France a cru s’approprier avec l’euro la puissance du mark allemand, mais, en fait, c’est l’Allemagne - en l’occurrence Helmut Kohl et le président de la Bundesbank de 1988 à 1991, Karl Otto Pöhl - qui a imposé ses conditions à la France : indépendance de la Banque centrale, critères de convergence astreignants, prolongés par le pacte de stabilité conclu à Amsterdam en 1997.

Le modèle allemand - lutte exclusive contre l’inflation, indifférence au taux de change - a mis la croissance européenne en berne depuis 1991 et a fait de l’Europe le spectateur impuissant de son déclin économique. Certes l’Allemagne peut aujourd’hui se targuer d’un excédent commercial de 200 milliards d’euros en 2007, mais celui-ci est la contrepartie d’une compression des coûts salariaux et de la demande interne depuis sept ans, qui entraîne chez elle une croissance encore plus faible que chez ses partenaires de la zone euro. La politique économique allemande n’offre pas seulement l’exemple d’une stratégie non coopérative en Europe. Elle constitue pour l’Allemagne même un choix malthusien, privilégiant les intérêts des rentiers et du capital financier sur ceux du monde du travail et sur la croissance.

Que faire face à la récession qui s’étend inexorablement ? Le pacte de stabilité fonctionne à contre-emploi, et la Banque centrale européenne refuse de baisser ses taux. A peu près tous les responsables politiques en France, de gauche ou de droite, ont réclamé depuis des années un gouvernement économique de la zone euro (1), voire un changement des statuts de la Banque centrale, des pouvoirs réels donnés à l’Eurogroupe [ministres de l’Economie des pays de la zone euro, ndlr] pour lutter contre l’appréciation du change, la non-prise en compte dans le calcul des déficits budgétaires des dépenses publiques consacrées à la recherche, etc. La ratification du traité de Lisbonne semble avoir enterré ces velléités de réforme.

La France et l’Europe restent tétanisées face à la fuite en avant du système étatsunien : surendettement intérieur et extérieur, chute du dollar, enlisement au Moyen-Orient. Nos réflexes sont d’un autre temps : celui où les épargnants allemands grugés par la spoliation originelle de 1948 assignaient la défense de l’épargne comme seul objectif à la Bundesbank. La Banque centrale européenne maintient dans un contexte entièrement nouveau les priorités de la «Buba». L’économie française étouffe d’avoir importé un modèle qui ne convient ni à sa démographie ni à son industrie… Deux facteurs peuvent cependant conduire à l’avènement d’un véritable gouvernement économique de la zone euro : la pression des Etats-Unis en vue de provoquer une relance européenne, à travers l’acceptation de déficits accrus, et le basculement prévisible des mentalités outre-Rhin. Les syndicats allemands en effet supportent de plus en plus mal la cure d’austérité qui leur a été imposée depuis sept ans. Avec le ralentissement économique, le commerce extérieur allemand, selon la fédération du patronat allemand, cessera de contribuer en 2008 à la croissance. Comment enfin ne pas voir que le surgissement au-dessus de la barre fatidique de 5 % des voix d’un nouveau parti à gauche de l’échiquier politique allemand - die Linke - peut peser de manière déterminante dans le sens d’une réorientation keynésienne de la politique économique ? Le SPD sera obligé de tenir compte de ce nouveau partenaire, et c’est tout l’axe de la politique allemande qui peut se déplacer dans les années qui viennent. La levée du malentendu originel sur l’euro ouvrirait un nouvel horizon à la coopération franco-allemande. La zone euro pourrait alors jouer le rôle d’un espace keynésien. Ce serait l’intérêt de l’Europe, mais aussi des Etats-Unis et du reste du monde.

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(1) Un colloque a été organisé à ce sujet par la Fondation Res Publica le 18 février à Paris. www.fondation-res-publica.org

Voir la tribune sur le site de Libération


Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le Jeudi 28 Février 2008 à 08:13 | Lu 5717 fois



1.Posté par Claire Strime le 28/02/2008 10:51
J'aime bien Die Linke et si j'étais allemand(e) mon choix électoral serait vite fait...mais (et il y a un mais) le système euroconsensuel de la RFA a encore des ressources: le FDP, sorte d'archétype bayrousien, peut s'allier indifféremment au SPD et à la CDU, et si le FDP ne suffit pas il est envisagé 1 alliance CDU-Verts (certes cela jette 1 lumière crue sur la vraie nature de ce dernier parti).

"Espace keynésien" : peut-être me renverra-t-on à la différence enrtre l'idéal et le réel, mais là le réel me semble si éloigné de l'idéal, et inversement. Il faudrait une proposition plus rationnelle, donc susceptible de devenir réelle (et pas aux calendes grecques).

2.Posté par Ratafee le 28/02/2008 11:15
Dans le même journal, un débat insignfiant sur le prix de l'essence et des pâtes et votre texte. Il n'y a pas photo ! Merci de faire prendre un peu de hauteur au débat sur la situation économique et sociale du pays.

3.Posté par tlepo le 02/03/2008 00:09
Bonjour,

Tout en y étant favorable, je ne crois pas une seule seconde à un retour, même à moyen terme, à une politique économique et financière keynésienne de la part des instances européennes. La marche forcée vers une constitution sous quelque forme que ce soit illustre bien la volonté des élites de ne pas revenir de sitôt à ce type de fonctionnement. Nous sommes partis pour longtemps dans un modèle hayekien supposé porté par le seul monde anglo-saxon. Or, nous observons que l'Allemagne contribue aussi largement à la propagation de ce modèle.

C'est là un des problèmes de l'Europe, dont les conséquences sont encore méconnues même des personnes intellectuellement armées. Parmi elles, nombreuses sont celles qui croient encore à, l'Europe comme un espace de liberté humaniste. La réalité est que nous avons basculé dans un espace de libertés individuelles avec une décroissance régulière de toutes les composantes citoyennes qui fondent notre intégration sociale et que rassembl(ai)ent les Etats ou les Nations.

La monnaire européenne est un des ces instruments de désagrétation qui nous précipité dasn un monde hayekien dont le but ultime s'appelle mondialisme. Est-ce là la société que nous voulons. La question ne se pose peut-être déjà plus!

4.Posté par Claire Strime le 03/03/2008 15:10
M.Fabius pose une bonne question (plan "secret" de la commission européenne et de Mme Lagarde) qui à a voir avec la politique monétaire et les dogmes maastrichiens.
Qui y apportera la bonne réponse?

http://www.laurent-fabius.net/article1044.html

5.Posté par Claire Strime le 06/03/2008 09:27
Il va dire c...toi pauvre... à Barroso et Trichet? Zyva Sarko...

"Sarkozy prêt à défendre la SocGén
Le président français Nicolas Sarkozy déclare qu'il est prêt à défendre la Société Générale si elle était menacée de rachat par une banque étrangère, dans une interview au journal Le Figaro publiée aujourd'hui.
"Je ne suis pas protectionniste. Mais il n'est pas possible que les pouvoirs publics ne soient pas vigilants quand un grand acteur bancaire français est menacé", explique-t-il, interrogé sur la crise de la Société Générale.
"Je préfère la stratégie volontariste qui nous a permis de sauver Alstom, de créer Suez Gaz de France ou de fusionner Sanofi Aventis", déclare M. Sarkozy.
La Société Générale, troisième banque de détail française, a été fragilisée par des pertes colossales de 7 milliards d'euros, dont près de 5 milliards imputés aux opérations du trader Jérôme Kerviel et deux milliards à la crise des "subprimes" aux Etats-Unis.
AFP"

6.Posté par Claire Strime le 06/03/2008 11:34
On n'est pas sortis de l'auberge...

« The central bankers had already agreed that they had to offer up a slightly more downbeat view of the euro area's growth prospects in the closely watched opening paragraph of its monthly statement. Turmoil in financial markets showed no sign of ending, and with every passing day, the risks rose that banks would constrict the flow of credit to the real economy, endangering everything from business investment to consumer spending.
ECB officials knew that a message about slower growth would inevitably fuel speculation that it was opening the door to lower rates, even though its message about inflation - a far more telling indicator of the bank's intentions - had not budged. So, against the wishes of some council members, the threat went in to help counterbalance the message on growth.”

http://www.iht.com/articles/2008/03/05/business/euro.4-234243.php

7.Posté par Claire Strime le 13/03/2008 10:22
Vivement dimanche soir pour que l'on voie plus loin et que le combat contre Lisbonne entame 1 nouvelle étape:

"Traité UE: Kaczynski menace
L'ex-Premier ministre conservateur polonais Jaroslaw Kaczynski a clairement menacé aujourd'hui de bloquer la ratification du Traité de Lisbonne, en faisant voter les députés de son parti contre le projet au parlement.
"Si on décide de forcer la version de la ratification proposée par le gouvernement, nous serons obligés de voter contre ou au moins nous abstenir, ce qui revient au même", a déclaré M. Kaczynski à la presse, précisant des menaces prononcées mercredi.
La veille, Jaroslaw Kaczynski avait présenté aux députés un projet d'amendement à la résolution de ratification du Traité. Il y demande de confirmer entre autres que "la République polonaise reste et restera un Etat souverain (...) notamment en ce qui concerne les décisions sur son appartenance à l'UE (...) mais aussi sur son désistement".
Source: AFP"


8.Posté par tlepo le 13/03/2008 14:48
Bonjour,

Quelqu'un peut-il me dire si dans le «mini-traité», la notion de peuple souverain est conservée ou non.

A+ T

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