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Lettre ouverte à Hubert Védrine


Tribune de Jean-Pierre Chevènement, parue dans Marianne, vendredi 21 mars 2014.


Lettre ouverte à Hubert Védrine
Mon cher Hubert,
J’ai trouvé La France au défi (Fayard, 2014) perspicace et roboratif. Ton livre, en effet, va à l’os de nos difficultés : les Français ne croient plus en la France. Là est la racine de ce « nœud indémêlable », de ce « verrouillage » qui empêchent la France de sortir de la « nasse » dans laquelle elle s’est laissée enfermer : moins par la pyramide de ses déficits et de ses dettes que par le « nœud psychologique étroitement serré » d’où procèdent repentance systématique et déni de soi. Au fond de tout cela bien sûr « l’effondrement sans précédent de 1940 », ce vrai « passé qui ne passe pas » et qui taraude l’inconscient national. Aucun récit national à ce jour, même celui forgé par De Gaulle qui parlait d’une nouvelle « guerre de trente ans » (1914-1945), n’a réussi à enjamber ce gouffre. Parce que sans doute toutes les familles politiques ont leur part dans cet effondrement.

Bien sûr, tu as raison de décrire l’érosion de nos rentes de situation historiques et la compétition de plus en plus redoutable des pays dits émergents qui maîtrisent aussi bien que nous les technologies. Là est le vrai défi pour la France. Tu analyse très pertinemment le discrédit de ceux que tu appelles les « émetteurs », c’est-à-dire, au fond, les élites politiques, intellectuelles, médiatiques, et même économiques. Tu touches juste quand tu parles de « marécage politico-corporatisto-médiatico-judiciaire ». Ceux qui se sont essayés à gouverner savent tous l’immense difficulté à le faire dans une « société de défiance généralisée », où l’égoïsme est roi et le sens de l’Etat nulle part. Tu ajoutes justement que « la Vème République », conçue pour libérer les grands choix politiques des partis, cinquante-six ans après, leur est maintenant complètement assujettie.

Avant d’en venir aux remèdes que tu proposes et qui vont dans la bonne direction, je formulerai cependant deux remarques :

La première est de technique économique : la crise n’est pas seulement une « métamorphose », comme tu le dis. Elle illustre la faille d’un système financier complètement dérégulé (la « finance de l’ombre » draine autant de capitaux que le système bancaire lui-même). L’efficience des marchés est un mythe. Nous l’avons vu et nous le verrons encore, car la crise de l’euro n’est pas derrière nous : les mêmes causes produiront demain les mêmes effets. La « déflation interne » imposée par le traité budgétaire européen, enferme la zone euro dans une stagnation de longue durée, grosse de secousses en tous genres. Il est de bon ton, depuis trente ans, de sous-estimer l’importance du facteur monétaire. Tu évacues un peu vite, à mon sens, la possibilité d’un réaménagement de l’euro pour tenir compte de la compétitivité dégradée de l’Europe du Sud qui ne tient pas seulement à une mauvaise gestion des finances publiques mais à des structures productives très différentes et depuis très longtemps, de celles de l’Allemagne et des pays de l’Europe du Nord. Une monnaie surévaluée asphyxie. Une monnaie moins forte est mieux adaptée à notre économie et nous donnerait de l’air pour réformer. L’argument inverse que tu donnes d’une dévaluation compétitive espagnole ou italienne parallèle à la nôtre est déjà vraie aujourd’hui : simplement c’est une « dévaluation interne », infiniment plus douloureuse. Tu cites Pascal Lamy : « le protectionnisme ne marche pas, dès lors que 40 % de nos exportations sont réalisées à partir de ce que nous importons ». Il reste quand même 60 % de travail « national », qu’un « protectionnisme monétaire » - en fait une parité équitable - valoriserait. J’observe le monde autour de nous : la livre britannique, le yen, les monnaies des pays émergents dévaluent. L’euro, à l’inverse, a retrouvé des sommets par rapport au dollar et au yuan. Où sont nos principaux déficits ? La Chine, les pays pétroliers, maintenant les Etats-Unis, et bien sûr l’Allemagne (30 % du total).

J’en viens là à mon observation essentielle que tu suggères entre les lignes : l’Europe pourrait bien n’avoir été qu’un « prétexte » pour la France en tout cas, à « poser sac à terre : on n’en peut plus, on passe le relais à l’Europe ».

L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, les PECOs [pays d'Europe centrale et orientale] ont su faire un très bon usage de la construction européenne telle qu’elle s’est faite pour refaire l’une son unité, les autres leur retard. Mais la France, elle, s’est dépouillée des capacités de son « Etat-stratège » : plus de souveraineté monétaire, ni maintenant budgétaire, plus de politique industrielle, plus de diplomatie. Le récit national a été déconstruit et l’Etat défait. En tous domaines, l’Europe telle qu’elle s’est faite, se résume à « des marchandages sans fin ».

La géopolitique européenne ne favorise plus la France. Elle la met à la remorque. Plus grave, le lien entre la dévalorisation systématique de la France et le choix européiste qui a été fait il y a au moins trois décennies (l’Europe se substituant à la France) mériterait d’être davantage mis en valeur. Il est au ressort du décrochage de la France. Entends-moi bien : je ne remets pas en cause l’idée européenne (celle du resserrement de la solidarité entre les nations européennes, y compris l’Ukraine et la Russie) mais il est temps de poser clairement le problème, de savoir comment nous pouvons concilier la prépondérance économique allemande – qui est un fait – avec la diversité culturelle et l’hétérogénéité économique des autres nations européennes. Cela passe – je le crois – par une reconfiguration stratégique, géographique et institutionnelle du projet européen dans une perspective qui ne soit pas étroitement « occidentaliste », mais mondiale.

Venons-en aux remèdes. C’est la seule chose qui compte. Tu évoques une coalition de la gauche et de la droite pour une durée de quelques années. C’est infaisable dans le système actuel. Il faut un puissant électrochoc et un rassemblement de salut public. Pour faire quoi ? Je suis d’accord avec la plupart de tes propositions : réhabiliter le travail – et d’abord l’Ecole, rompre avec la démagogie technophobe des Verts, définir et appliquer une politique républicaine en matière d’immigration, de justice et de sécurité, refonder la légitimité démocratique, accepter, bien sûr, l’économie de marché et la rénovation de l’Etat-providence que seul le retour à la croissance pourra permettre et qu’il faut donc concevoir simultanément.

Tout cela ne sera possible que par un retour à l’Etat que tu évoques, c’est-à-dire aux valeurs collectives de patriotisme et de civisme qui sont à l’opposé de l’hyper individualisme libéral ambiant. Pour parler clair, par un renouveau de la France dont l’Histoire a fourni quelques exemples mais que le jour crépusculaire qui baigne aujourd’hui la conscience de la nation française ne laisse guère apercevoir.

Est-il possible qu’un tel projet de salut public puisse être porté à l’encontre de nos « élites mondialisées » (expression que j’emprunte au sociologue polonais Zygmunt Bauman) et trouver le concours du peuple ? Impossible, sans un énorme choc extérieur !

Peut-être pouvons-nous le préparer. D’abord par un travail de conscientisation de nos élites et de l’opinion publique auquel ton livre, salubre, participe. Le nœud gordien, c’est la désespérance française. C’est avec cela qu’il faut trancher. En montrant que la résurrection de la France n’est pas incompatible avec l’idée d’une Europe raisonnable, tu peux y aider puissamment, parce que tu es, justement, un homme politique raisonnable et apprécié comme tel.


Rédigé par Jean Pierre Chevenement le Lundi 24 Mars 2014 à 19:35 | Lu 5317 fois



1.Posté par Carl GOMES le 27/03/2014 21:00
Je pense que les hommes politiques commencent à comprendre que la coupe est pleine, surtout les socialistes qui ont trompé les électeurs depuis 30 ans, depuis Mitterrand.

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