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François Hollande, le discours d’un homme d’Etat républicain


Discours de Jean-Pierre Chevènement au meeting de Besançon de François Hollande, mardi 10 avril 2012


François Hollande, le discours d’un homme d’Etat républicain
Seul le prononcé fait foi

J’ai souvent accompagné François Mitterrand en Franche Comté avant 1981, à Besançon et à Belfort bien sûr.

Franche Comté, terre pugnace, terre de labeur, terre d’inventivité. De ces qualités, François Mitterrand ne manquait pas. Mais elles ne font pas non plus défaut à François Hollande, à qui il a fallu beaucoup de volonté, beaucoup d’acharnement et beaucoup d’art aussi – je puis en témoigner – pour être en capacité de devenir le deuxième François de la Vème République. A une condition, c’est que vous vous mobilisiez et que vous ne perdiez pas un jour dans les onze qui nous séparent du premier tour, le 22 avril, pour convaincre les indécis que tout se joue là, entre les forces de l’Argent et l’invention démocratique.

Nicolas Sarkozy daube souvent sur l’absence d’expérience de l’Etat notre candidat. Lui en revanche était ministre du budget en 1993 et ministre de l’Economie et des Finances en 2005. Il découvre aujourd’hui que les grands groupes du CAC 40 ne cotisent pas, ou si peu, à l’impôt sur les sociétés. Moins que les PME-PMI toutes ensembles ! Mais c’est là l’effet des exonérations qu’il a lui-même décidées. Il n’y a pas de quoi se vanter de son expérience ! Dois-je rappeler qu’Helmut Kohl n’avait aucune expérience avant d’être élu chancelier en 1982 ? Et il a été le second Chancelier de la réunification sept ans plus tard ! Obama avait été gouverneur de l’Arkansas. La Corrèze, terre de Présidents, vaut bien l’Arkansas !

En cette année qui est aussi celle du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau à Genève, non loin d’ici, la République est à la mode. Même M. Sarkozy s’y met. Il vante « le creuset républicain ». Il incite à « tenir bon sur le modèle républicain », car il y aura ainsi, dit il, « moins de risque de ségrégation et moins de risque d’éclatement de la société en groupes rivaux. » Mais de qui M. Sarkozy se moque-t-il ? A l’entendre, le grand danger qui menace la République ce serait l’immigration ! Je ne conteste pas qu’une immigration incontrôlée puisse poser problème. Mais l’immigration est-elle le problème central de la République ? La désindustrialisation de la France, les délocalisations industrielles, le chômage de masse, la crise des services publics, le pouvoir d’achat en berne pour ceux qui déjà gagnent le moins, l’explosion des inégalités, ne sont-ce pas là des problèmes autrement plus centraux ? Si la République a un défi à relever, c’est d’abord celui d’un capitalisme financier qui l’étrangle. L’ennemi, c’est la Finance ! Cet ennemi, en France, est-il vraiment sans visage ? Son visage ne ressemblerait-il pas à s’y méprendre à celui de M. Sarkozy ? « Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. »

M. Sarkozy peut bien nous parler de République le temps d’une campagne électorale. C’est une République à temps très partiel. Une République du bout des lèvres. [Car pour flatter les communautarismes, M. Sarkozy s’y connaît ! Pour exacerber les différences et trouver des boucs émissaires, pour dresser les travailleurs contre les chômeurs, les salariés du privé contre les enseignants, M. Sarkozy n’a pas encore trouvé son maître. Accordons-lui sans rechigner le prix d’excellence ! Le prix d’excellence, non pas du républicanisme, mais de la démagogie !]

La question centrale est de savoir où on met le curseur de la République. Le grand enseignement de Rousseau est d’avoir montré qu’il ne peut y avoir de nation pleinement civique qu’à deux conditions : en rendant indissociables la liberté et l’égalité car sans l’égalité la liberté ne peut subsister, et d’autre part en faisant des citoyens : « La patrie ne peut subsister sans la liberté, ni la liberté sans la vertu, ni la vertu sans les citoyens. Sans cela vous n’avez que de méchants esclaves, à commencer par les chefs de l’Etat »1.

Sous ce double aspect, on a vu depuis cinq ans la République régresser : M. Sarkozy n’a pas seulement retiré des moyens à l’Ecole mais il a, beaucoup plus encore, méconnu son rôle de formation du citoyen, en voulant la gérer comme une entreprise, ambition « managériale » clairement affichée par son ministre de l’Education, M. Chatel, en oubliant qu’elle est avant tout une institution fondatrice de la République.

Et qui peut soutenir que sous le quinquennat de M. Sarkozy les inégalités n’ont pas augmenté et augmenteraient plus vite encore si son bail devait être reconduit et le traité qu’il a signé avec Mme Merkel, le 2 mars dernier, mis en œuvre ? Ce traité ne propose pas seulement de supprimer les déficits à l’horizon 2016, soit cinq points du PIB c’est-à-dire cent Milliards. Le traité va plus loin encore : il prévoit une clause de désendettement pour ramener, à l’horizon de vingt ans, le stock de la dette publique à 60 % du PIB, soit pour la France un effort supplémentaire de 1,5 point de PIB par an, soit encore trente Milliards d’euros. Ce médecin de Molière voudrait tuer le malade qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

Je ne connais pas un économiste un peu sérieux qui ne s’inquiète du risque majeur qu’une cure d’austérité massive prolongée et simultanée dans dix-sept pays d’Europe ferait courir à nos économies. Déjà la récession frappe à la porte. L’Europe est la lanterne rouge de l’économie mondiale. Elle en deviendra durablement la mer des Sargasses. Avec le traité « Merkozy » ce serait le décrochement fatal pour la France, la certitude d’un déclassement sans retour. Ce traité a une logique : c’est de mettre à terre les États, et d’abord le nôtre, sans lequel la France n’existerait pas.

Ne resteraient en lice que les grands groupes industriels et financiers – d’ailleurs les industriels aujourd’hui se comportent en financiers. La puissance serait désormais privée et la puissance publique serait enfin désarmée. Foin de l’interventionnisme ! Voilà la stratégie du capital financier ! La France serait réduite à peu de choses, dans une Europe que dominerait, au sens propre, le « capitalisme rhénan ». Voilà la géopolitique implicite du projet « Merkozy ». Ce serait la France sans usines réduite au tourisme et à ses vignobles : Champagne et Château de Versailles, et bien sûr grands groupes du CAC 40 florissants mais à l’étranger seulement. Ce n’est pas un avenir pour notre jeunesse !

Les Français n’accepteront pas sans combattre ce destin en peau de chagrin. Le peuple n’acceptera pas cette dépossession démocratique supplémentaire qui lui ôterait la maîtrise de son budget, acte essentiel d’où le Parlement tire son origine et sa légitimité. M. Sarkozy, appuyé sur les marchés financiers, nous menace d’une situation à la grecque ou à l’espagnole si nous n’acceptons pas sa règle d’airain mais celle-ci nous y conduit tout droit !

Les Français ont mille raisons de voter François Hollande le 22 avril, mais d’abord celle-ci : François Hollande s’est engagé à réviser ce traité de mortification, et à vrai dire mortifère. Aidez-le, et, au-delà, faites passer le message à tous ceux qui seraient tentés de s’abstenir : demain, il serait trop tard ! Il faut doter l’Europe des moteurs de croissance indispensables : plan d’investissement financé par la BEI et par un emprunt européen dont on parle depuis 1994 sans l’avoir jamais mis en œuvre, taxation des flux financiers, contrôle public des banques, relance salariale dans les pays dont la compétitivité le permet. Politique de change ramenant le cours surévalué de l’euro qui écrase la compétitivité de nos entreprises à, pour le moins, son cours de lancement, adossement, enfin, du mécanisme européen de solidarité à la Banque Centrale européenne, car la crise de l’euro n’est malheureusement pas derrière nous : il suffit de regarder vers l’Espagne, l’Italie, ou même chez nous, où l’écart des taux avec l’Allemagne n’a jamais été aussi élevé. La France a certainement un problème de compétitivité mais elle garde de puissants atouts : la qualité de son peuple, le modèle républicain à condition qu’il soit mis en mouvement, ses grands groupes, objet de la sollicitude de tous les gouvernements qui devront bien renvoyer l’ascenseur, une épargne abondante enfin. Certes, l’effort sera nécessaire, mais un effort équitablement partagé ! Et là, nous pouvons faire confiance à François Hollande qui a toujours tenu un discours de vérité.

*

S’agissant du traité européen qu’il a signé, M. Sarkozy nous dit : « mais la parole de la France est engagée ! » Elle est engagée par lui mais elle n’engage pas la France. Ce traité insensé pour notre pays et pour l’Europe, mais pas pour les maîtres de l’Argent, n’a pas été à ce jour ratifié, ni en France ni ailleurs. La parole est encore au peuple français.

Depuis quand d’ailleurs un traité ne pourrait-il pas être modifié ? M. Sarkozy a-t-il oublié que le général de Gaulle a subordonné la mise en œuvre du traité du Marché Commun à l’organisation d’une politique agricole commune en 1962 ? Il n’a pu oublier qu’en 1966, le général de Gaulle a imposé aux Etats-Unis la sortie de la France de l’organisation militaire intégrée de l’OTAN, puisqu’il en a pris l’exact contrepied en 2008. Mais M. Sarkozy a-t-il jamais lu le général de Gaulle, médité sa pensée, compris son action ? C’est un homme pressé. Il n’a pas eu le temps de lire ! Ni la princesse de Clèves ni les Mémoires de guerre. M. Sarkozy se veut avant tout un homme pratique. C’est ainsi qu’on fait beaucoup de bêtises, en se dispensant de réfléchir. Car, soit dit en passant, quelle contrepartie la France a-t-elle retiré de sa réintégration des États-majors de l’OTAN ? A ma connaissance aucune, en matière de défense européenne par exemple, prétexte allégué, mais de lourds handicaps pour l’avenir, le doublement de notre contingent en Afghanistan, et le fameux bouclier antimissiles qui serait ruineux pour nos finances et pour notre autonomie, démobilisateur, et de surcroît percé. Le bel avantage !

M. Sarkozy veut nous mettre le couteau sous la gorge pour nous obliger à approuver une mauvaise politique. Le peuple français ne se laissera pas intimider. Il choisira le changement raisonné qu’incarne François Hollande. Je cite celui-ci, dans son discours du 17 mars : « Ce traité européen signé par Nicolas Sarkozy est une illusion, mais c’est aussi un risque. Ce traité crée les conditions d’une crise économique durable, laquelle ne peut faire que resurgir les conditions qui ont fait naître la crise financière à laquelle ledit traité prétend remédier ».

[Notre candidat ajoute : « Ce n’est pas une improvisation électorale ». En effet, il n’est pas de ceux qui, pour remédier aux délocalisations industrielles, proposent la réunion d’une Assemblée Constituante… Les Francs Comtois sont des gens sérieux : ils voteront pour la gauche sérieuse ! Ils voteront pour François Hollande !]

*

M. Sarkozy, dans un dernier chantage, prétend qu’une France qui aurait élu François Hollande Président de la République serait, en Europe, une France isolée. C’est le contraire qui est vrai. Combien de fois dans son Histoire, la France en Europe n’a-t-elle pas donné l’élan !

Regardez au contraire la Sainte Alliance des gouvernements conservateurs : elle commence à se fissurer. M. Rajoy, le premier ministre espagnol, prend ses distances avec le traité qu’il a signé la veille, tout simplement parce que celui-ci fixe des objectifs inaccessibles, même pour un gouvernement réactionnaire. La France aura des alliés et pas seulement chez les progressistes. Les Etats-Unis eux-mêmes ne voient pas sans inquiétude l’Europe s’enfoncer dans la récession. Le secrétaire américain au Trésor, M. Timothy Geithner, était venu plaider, il y a quelques mois, une politique de la BCE plus accommodante, inspirée de celle que pratique la Réserve fédérale américaine. La croissance américaine avoisine ainsi les 2 % par an, ce qui est quand même mieux que zéro !

Même l’inflexible Mme Merkel peut être fléchie. Dans la meilleure hypothèse pour elle, elle se retrouvera en 2013 à la tête d’une grande coalition avec le SPD et les Verts. Or, ceux-ci ont sur le redressement de l’Europe des positions plus proches des nôtres.

Aussi bien l’intérêt de l’Allemagne n’est pas dans la politique du « cavalier seul », la recherche de la seule compétitivité vis-à-vis des grands pays émergents de l’Asie. L’Allemagne réalise 60 % de son excédent commercial, plus de 100 milliards, sur la zone euro. Le naufrage de celle-ci serait aussi le sien

Au-delà de l’économie, c’est la vieille tentation du « Sonderweg », du « chemin particulier » qu’il faut conjurer. Pour cela, appelons-en à la bonne Allemagne, celle de Thomas Mann qui préconisait une « Allemagne européenne » plutôt qu’une Europe allemande, aujourd’hui plus qu’hier encore, hors d’atteinte. C’est aussi ce que déclarait l’ancien Chancelier Helmut Schmidt, le 4 décembre dernier, devant le Congrès du SPD : « Nous, Allemands, n’avons pas réalisé seuls notre considérable performance de reconstruction des six dernières décennies. Celle-ci n’aurait pas été possible sans l’aide des puissances victorieuses de l’Ouest … Nous, Allemands, avons le devoir d’honorer la solidarité reçue, en étant solidaires avec nos voisins. L’Allemagne a un intérêt cardinal à ne pas s’isoler et à ne pas se laisser isoler. » Il ajoute : « L’Europe restera au XXIe siècle un assemblage d’États nations. Elle ne deviendra pas une fédération, mais elle doit devenir un groupement d’Etats qui se développe de façon dynamique. Il n’y a aucun précédent à cela et nous n’aurions pu l’imaginer en 1918 ou en 1945. »

C’est, si je l’ai bien compris, ce que nous dit aussi François Hollande quand il parle de « l’amitié dans l’égalité » entre la France et l’Allemagne. Il y a là une vraie vision d’homme d’Etat : celle d’une Europe des peuples, fidèle à Rousseau aussi bien qu’à Jaurès, où les souverainetés populaires, éclairées par la raison et par les leçons de l’Histoire, se donneraient la main pour construire, pour l’Europe, un meilleur avenir.

François Hollande, dans son discours du Bourget, nous a parlé de l’intérêt général, il nous parle de la France et de sa volonté de prolonger son Histoire. Il entend « préserver l’Etat et son intégrité face aux puissances d’argent, face aux clientèles, face aux communautarismes ». « Présider la République, nous dit-il, c’est refuser que tout procède d’un seul homme, d’un seul raisonnement, d’un seul parti qui risque de devenir un clan ». C’est là le discours d’un homme d’Etat républicain.

François Hollande a besoin de toutes les sensibilités de la gauche, celles qui ont voté oui et celles qui ont voté non à Maastricht, et en 2005. Et j’en parle en connaissance de cause, puisque le Mouvement des Citoyens s’est constitué il y a vingt ans sur le refus de Maastricht.

François Hollande a besoin de toutes les forces de la France pour relever les défis qui sont devant elle. Il en a les capacités : l’intelligence, l’habileté, la volonté.

Ne gâchons donc pas les onze jours qui restent avant le premier tour : Mobilisons-nous et mobilisons autour de nous pour faire élire, le 22 avril et le 6 mai prochains, François Hollande Président de la République, pour que vive la République et que vive la France !


Rédigé par Chevenement.fr le Mercredi 11 Avril 2012 à 15:32 | Lu 3963 fois




1.Posté par COMA81 le 11/04/2012 22:12
Le ralliement de chevènement à l'européiste François Hollande fait mal aux fesses pour le républicain de gauche que je suis.

La politique politicienne fait des miracles en rendant compatible des visions politiques qui sont en réalité antagonistes.

2.Posté par Patrick LENORMAND le 15/04/2012 00:21
Que dire ? J'ai honte de mon vote de 2002.....
A "tous" il reste Dupont-Aignan ...

3.Posté par Vincent GOMES le 15/04/2012 14:40
Hollande et l'OTAN
Dans le petit livret que j'ai reçu aujourd'hui ("Mes 60 engagements pour la France"), Francois Hollande n'a pas demandé la sortie de la France de l'organisation militaire de l'OTAN.
Il y a eu une volonté de quitter immédiatement l'Afghanistan, mais à aucun moment je n'ai vu de critique de l'opération en Libye et dont on va voir sous peu le fiasco (un Irak bis).
On peut donc rester dans le doute sur les motivations de ce candidat...

Hollande et le nucléaire
Dans un contexte des diminutions de réserves pétrolières , et donc surement du remplacement par l'énergie électrique, la diminution de la part du nucléaire de 75% à 50% en 2025 est elle une bonne chose?

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