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  <title>Chevenement.fr | le blog de Jean-Pierre Chevènement</title>
  <description><![CDATA[Le blog de Jean-Pierre Chevènement, sénateur du Territoire de Belfort, président d'honneur du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) et président de la Fondation Res Publica: agenda, actualités, discours, propositions, vidéos, etc.]]></description>
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  <dc:date>2026-07-16T19:16:07+02:00</dc:date>
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   <title>Chevenement.fr | le blog de Jean-Pierre Chevènement</title>
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   <title>Entretien à Sud Radio : "J’ai de plus en plus républicanisé mon socialisme, jusqu’au point où je ne discerne plus l’un de l’autre"</title>
   <pubDate>Tue, 06 Oct 2020 17:03:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Jean-Pierre Chevènement était l'invité de l'émission « Les Clefs d'une vie » sur Sud Radio. Il répondait aux questions de Jacques Pessis, dimanche 27 septembre 2020.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
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     <div>
      <span class="u">Verbatim</span>       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : En 50 ans de vie politique, à l'inverse d'une formule qui fit votre légende vous n'avez jamais cessé d'ouvrir votre gueule. Vous le confirmez aujourd'hui dans un livre, par plume interposée donc. Bonjour Jean-Pierre Chevènement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Bonjour !        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Vous publiez vos souvenirs, Qui veut risquer sa vie la sauvera, chez Robert Laffont, des mémoires de près de 500 pages, faciles à lire, très claires, et on va s'en inspirer pour évoquer votre parcours – au-delà de ce qu'on connaît parce que justement il y a plein de choses qu'on ne connaît pas, qu'on découvre dans ce livre – à travers des dates. La première date que j'ai trouvée, c'est le 22 avril 1962, je crois que c'est votre départ pour Oran.</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : En effet. J'étais au sortir de Cherchell, l'école d'officiers à laquelle j'ai accédé comme appelé du contingent après mes classes à Belfort. Au sortir de Cherchell, je suis devenu officier SAS, les SAS c'étaient les affaires algériennes, les « bureaux arabes » comme on disait autrefois dans l'armée d'Afrique. Et ces SAS ont été dissoutes au lendemain du cessez-le-feu du 19 mars 1962. Donc je me suis retrouvé à Pérrégaux, non loin de Saint-Denis-du-Sig, comme officier SAS, et je ne savais pas quoi faire. Et j'ai vu passer un appel d'offres lancé par la préfecture qui manquait de cadres, car tous les cadres étaient repartis en métropole, Oran était aux mains de l'OAS. Donc j'ai fait ce choix très politique de rejoindre la préfecture d'Oran, où on m'a confié les relations militaires avec l'armée française et avec l'armée algérienne. J'avais 23 ans et je me suis trouvé investi d'une responsabilité qui normalement est assumée par des gens qui ont rang de sous-préfet au moins, puisque j'étais chef de cabinet chargé des relations militaires. J'ai vu toute cette période et je l'ai fait parce que je pensais que si l'Algérie devait devenir indépendante, comme cela était assez évident, il valait mieux que cela se passe avec la France, comme l'a dit le général de Gaulle, que contre elle. Et par conséquent j'ai voulu aider à une transition aussi pacifique que possible. </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Ça a failli mal se terminer puisque je crois que le 5 juillet 1962 vous avez failli être tué et c'est un miracle que vous soyez encore là Jean-Pierre Chevènement. </b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui j'ai failli, comme quelques autres, être enlevé, c'était le fait du désordre. Il n'y avait plus d'autorité légitime, ni française puisque l'Algérie avait cessé d'être française, ni algérienne puisqu'il y avait un conflit entre le gouvernement de Benkhedda à Alger et le groupe dit d'Oudja, l'armée des frontières, Ben Bella, et Boumédiène qui le soutenait. Donc pour maintenir l'ordre, il y avait des auxiliaires temporaires occasionnels (ATO), des policiers supplétifs non formés, et par conséquent un grand désordre, avec des gens qui pouvaient tirer n'importe comment. Je me suis vu avec une mitraillette plaquée sur l'estomac, avec la culasse en arrière. Donc j'ai vraiment vu ma dernière heure arriver ! S'il n'y avait pas eu un bruit assez strident de l'autre côté de la rue qui a amené l'ATO qui me tenait au bout de sa mitraillette à la retourner en sens inverse, je n'aurais pas eu l'occasion de m'échapper en faisant un sprint, le plus rapide de ma vie.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Je pense oui ! </b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Et par ailleurs, je me suis occupé de retrouver les autres, et je suis allé avec le nouveau consul général qui arrivait du Japon à Tlemcen où se trouvaient Ben Bella et Boumédiène, je leur ai demandé la libération de ceux qu'on pouvait libérer, on en a récupéré une vingtaine. La suite a continué, j'ai vu s'installer l'Algérie algérienne, les conflits entre Ben Bella et puis le gouvernement du GPRA à Alger, un conflit qui s'est terminé par la prise de pouvoir de Ben Bella.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : A cette époque-là il y avait des jeunes appelés du contingent, parmi eux il y avait Jean-Claude Brialy, qui a fait son service en Algérie, qui a tourné son premier court-métrage pour l'ECPA, c'était le cinéma aux armées, Chiffonard et Bon Aloi, c'était pendant la guerre d'Algérie. Il y avait beaucoup de monde en Algérie. </b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Chacun a vécu sa guerre, parce que les périodes sont très différentes et je pense que la période que j'ai vécue, à savoir 1961-63, car je ne suis revenu en métropole qu'en 1963, est évidemment très différente des années 1956-57.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Cette période en Algérie vous a permis de grandir parce que, lorsque vous étiez enfant, vous aviez un côté taiseux. Vous dites : « Bien faire et laisser braire ». Vous étiez quelqu'un de très timide, de très renfermé, Jean-Pierre Chevènement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Renfermé ce n'est pas vraiment le cas. Mais j'étais dans les livres et dans l'imagination. La politique m'avait tout de suite saisi, j'y voyais le moyen de réparer l'outrage fait à la France pendant l'Occupation, quand j'étais tout petit et que mon père était prisonnier. Je voyais mon village occupé par les Allemands, même l'école où nous vivions avec ma mère. Oui la politique à l'époque était une grande chose, et par conséquent le choix que j'ai fait justement à Oran, le 22 avril 1962, c'était un risque que je prenais mais je pensais que dans la vie il faut savoir prendre des risques. La photo qui orne mon livre c'est la photo d'un homme qui réfléchit, qui s'interroge, qui hésite, qui voit bien que les choses ne sont pas simples. C'est une photo qui date de beaucoup plus tard, elle date de 1981, mais 1981 m'interpellait aussi. « Était-ce une si bonne chose et avons-nous fait le bon choix ? », c'était toujours la question que je me posais.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Votre mère était institutrice mais vous l'appeliez « madame » quand vous étiez en classe. Elle vous considérait comme quelqu'un de très agité. Vous avez très bien travaillé, mais à quatre ans ce n'était pas facile pour elle. </b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Elle me considérait comme très fatigant, parce que je lui posais beaucoup de questions, j'étais un enfant très curieux. Elle m'avait mis au fond de sa classe, plutôt que de me confier aux petites bonnes du voisinage. Au fond de sa classe – elle avait une classe unique, avec les petits et les grands –, j'assistais à tous les cours, cours préparatoire, cours élémentaires, cours moyens, fin d'étude, par conséquent j'ai appris très vite. Dès l'âge de trois-quatre ans, je savais lire, et j'ai commencé à lire les livres qui étaient dans la bibliothèque de l'institutrice diplômée de l'École normale de Besançon.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Il y avait quand même la bibliothèque verte, la bibliothèque rose, les livres d'Alexandre Dumas, Le club des cinq, et Enid Blyton qui écrivait un roman par semaine ! On ne peut pas imaginer ça aujourd'hui ! </b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : En effet ! Mais moi je lisais plutôt Alexandre Dumas.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et Panorama de la guerre.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Et <span style="font-style:italic">Panorama de la guerre</span>… C'était plus tard, après la guerre, mes parents m'ont acheté un gros livre, dans lequel je pouvais prendre connaissance au jour le jour de ce qui s'était passé pendant ces quatre années sidérantes, où il est arrivé quelque chose à la France. Évidemment, cela ne donne pas une ligne claire d'explication, puisque c'étaient les dépêches, jours après jour, on voyait le drame qui se précipitait sur la France mais on n'en comprenait pas les ressorts. C'est ce que je voulais comprendre.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Vous avez fait vos études au lycée Victor Hugo de Besançon, qui a une particularité : c'est le premier lycée « Victor Hugo », au lendemain de la mort de Victor Hugo.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : J'ignorais que ce fût le premier. Mais Victor Hugo est natif de Besançon, c'est tout à fait légitime !        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : On vous a appris aussi l'amour du travail bien fait, Jean-Pierre Chevènement. Ça c'est important pour vous.</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, ma mère ne tolérait pas les fautes d'orthographe, ni les fautes de syntaxe. Elle ne tolérait pas non plus qu'on se tienne mal. Donc j'étais soumis à une éducation qui était assez rigoureuse, je dois dire.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et votre travail rigoureux vous a mené à l’ENA, mais par hasard.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Tout à fait par hasard ! Parce que mes professeurs voulaient que je fasse Normal, j'avais un accessit au concours général de grec, et un autre au concours général de géographie. Donc mes professeurs au lycée Victor Hugo pensaient que je pourrais faire un bon helléniste et que si ensuite le professorat m'ennuyait, je pourrais devenir chercheur. Le proviseur de mon lycée m'avait même dit archéologue. Ça ne m'a pas tenté, à tort ou à raison. Finalement j'ai choisi de faire Sciences Po, parce qu'il y avait une bourse de service public, qui m'obligeait à préparer l'ENA, mais je l'ai fait par curiosité pour la chose politique et la compréhension de l'histoire. C'était ça qui me taraudait. Par conséquent, quand je suis monté à Paris, je me suis jeté dans les livres, à la bibliothèque de Sciences Po qui était une magnifique bibliothèque. J'ai commencé à me former une Weltanschauung comme disent les Allemands, c'est-à-dire une vision du monde. Si vous regardez mon livre, vous voyez qu'il y a un lien étroit entre l'action et la pensée, quand je m'engage c'est toujours en fonction d'une analyse, que je crois juste, à tort ou à raison. C'est ce cheminement que je décris, je crois assez impartialement, car ce livre est véridique, je ne cherche pas à ramener la couverture à moi. Je décris les atmosphères auxquelles j'ai participé, celles de mon enfance, de mon lycée, de mon service militaire, de l'Algérie au moment de l'indépendance. Et puis l'atmosphère des années 60 quand, jeune militaire libéré de ses obligations après plus de deux ans de service militaire, je considère que l'offre politique en France n'est pas convenable et j'imagine de lui en substituer une autre et de créer un think tank pour donner une sorte de journal de marche à l'union de la gauche qui n'était pas encore faite.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : On va en reparler dans quelques instants, avec une autre date, Jean-Pierre Chevènement, le 12 juin 1971. C'est la première fois que vous apparaissez à la télévision, il y a le Congrès du PS à Epinay-sur-Seine, et vous êtes interviewé brièvement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : En effet c'est une grande date pour moi parce que c'est mon jour si je puis dire. Le Congrès d'Epinay, j'ose le dire, je le fais, parce qu'il n'y a pas de majorité au Parti socialiste indépendamment du CERES, c'est-à-dire du petit groupe de jeunes gens que j'anime avec Didier Motchane, Georges Sarre, Pierre Guidoni. Nous avons 8,5 % des mandats, et les deux coalitions adverses, Savary-Mollet d'un côté 45 %, Mitterrand-Defferre-Mauroy 45 %. Donc c'est selon que nous votons avec l'une ou avec l'autre que les majorités se font. Sur les structures, par exemple la désignation à la proportionnelle des courants pour les organismes dirigeants du parti, nous votons avec Guy Mollet, mais la fois suivante pour ce qui est de la désignation du Premier secrétaire et de la majorité qui va diriger le parti, nous votons avec François Mitterrand et nous mettons en minorité Alain Savary et Guy Mollet qui le soutenait. Donc c'est la fin d'une période dans l'histoire du socialisme, celle qui commence en 46 et qui se termine en 71, et c'est le début d'une autre période avec François Mitterrand mais sur une base politique qui est la conclusion d'un programme commun avec le Parti communiste, sur la base d'un programme socialiste que Mitterrand me chargera de préparer. Donc j'ai en main au soir du 12 juin 1971 beaucoup d'instruments d'influence puisque, encore une fois, il n'y a pas de majorité sans nous dans le Parti socialiste.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Vous avez donc créé le CERES, cela veut dire Centre d'études, de recherches, et d'éducation socialiste, qui n'a rien à voir avec le Cérès, qui a été le premier timbre-poste d'usage courant français, et à l'époque on ajoutait « Cérès et République », vous le saviez ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je le savais, mais avant il y avait Cérès dans la mythologie latine. Cérès c'est la déesse de la glèbe et, ajoutions-nous, de la plèbe, ce n'était pas tout à fait vrai ! Cérès qu'en grec on appelle Déméter. Nous voulions faire lever des moissons de jeunes militants, et nous y avons réussi parce que nous avons attiré des dizaines de milliers de jeunes gens qui, pleins d'enthousiasme, se lançaient à l'assaut d'un monde à construire que nous leur avions décrit sous des dehors pas seulement chatoyants mais aussi rigoureux que nous le pouvions parce que nous étions quand même une fine équipe il faut le dire, avec des gens assez bien formés et issus des meilleures écoles, avec l'appoint décisif des postiers socialistes de Georges Sarre. Avec tout cela, nous avons vraiment rebattu les cartes et créé les conditions de l'alternance dix ans plus tard en 1981. On peut dire que sans nous ça ne se serait pas fait.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Mitterrand vous l'avez connu en 1965, rue Guynemer. Alors curieusement, on le sait peu, mais il habitait dans un immeuble où vivaient également Maritie et Gilbert Carpentier qui ont fait des grandes émissions de variété à la télévision.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Ah ça je l'ignorais.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : C'était un homme secret qui ouvrait de temps en temps un tiroir. Il vous a beaucoup surpris : il y a une scène à Cosne-sur-Loire qui vous a beaucoup marqué Jean-Pierre Chevènement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je précise que nous avions créé le CERES en 1964 avant de connaître François Mitterrand, ou peut-être même nous nous en méfiions un petit peu. Nos préventions avaient disparu parce que nous l'avions trouvé tout de même très attachant et intéressant, et c'était réciproque, il y avait un petit coup de foudre. Néanmoins nous grandissions très vite et en 1970 au Congrès de Grenoble nous faisions déjà presque 20 % des mandats dans le parti, ça commençait à peser lourd. Donc au dîner de jubilé de François Mitterrand, celui-ci s'approche de ma table où j'étais assis avec ma femme et Dalida, née en Égypte comme ma femme, il s'approche donc et glisse à ma femme : « Vous savez il ne faudrait pas que Jean-Pierre me prenne pour Naguib. » Naguib c'était celui qui avait pris le pouvoir en Égypte et qui avait évincé un jeune colonel ambitieux, Gamal Abdel Nasser. Moi je n'étais pas du tout désireux d'évincer François Mitterrand, ça me paraissait un procès très injuste, je ne l'ai pas pris au sérieux, j'ai trouvé ça plutôt marrant, ma femme était elle-même extrêmement surprise de découvrir le jeune homme qui venait de l'épouser sous les traits de Gamal Abdel Nasser. Alors cela se passe comme ça.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Vous racontez dans votre livre une anecdote assez inédite à Cosne-sur-Loire sur François Mitterrand : il sort d'une voiture, il va se promener, et il revient avec une certitude.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui effectivement Cosne-sur-Loire c'est autre chose. François Mitterrand demande à son chauffeur, qui a été un sous-préfet qui me le racontera par la suite quand il sera devenu préfet, de s'arrêter dans la nuit, de le laisser se dégourdir les jambes et François Mitterrand fait une longue promenade dont il revient au bout de trois quarts d'heure en lui disant : « J'ai compris, Alain Peyrefitte a raison, les gaullistes sont au pouvoir pour trente ans s'ils ne font pas de bêtises. Il n'y a qu'une seule manière de déjouer ce piège c'est de s'allier avec les communistes ». C'est en 1960. Ça montre quand même le sens stratégique de François Mitterrand parce que rien ne le rapprochait du Parti communiste, je peux vous le dire : ce n'était pas du tout un communiste !        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et vous avez aussi vu naître le look de François Mitterrand, son chapeau… C'est assez étonnant...</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui je l'ai aidé à la choisir, nous étions en bons termes et il m'avait demandé de venir avec lui choisir un chapeau car il voulait se faire un look un peu comme Léon Blum ou Aristide Bruant. Alors il a cherché un chapeau, il a essayé un ou deux chapeaux et il m'a demandé : « Ne suis-je pas trop ridicule ? », je lui ai répondu : « Pas du tout, cela vous va très bien ». Et il a ajouté par la suite une écharpe, et cela a donné le look mitterrandien que chacun connaît.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et puis vous dites dans votre livre qu'il savait que Pompidou allait mourir rapidement. D'ailleurs on se souvient de cette scène où il dînait à la brasserie Lipp, et le patron vient lui annoncer à l'oreille la mort de Pompidou, il se lève sans finir son diner pour aller préparer sa campagne.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui visiblement François Mitterrand pensait à l'élection présidentielle ; nous, nous pensions à l'union de la gauche, à la transformation qu'elle apporterait, à l'amélioration de la société à laquelle il fallait procéder. François Mitterrand, lui, pensait surtout à l'élection présidentielle. Donc il était plus attentif à la santé de Georges Pompidou que nous-mêmes       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et en 1974 quand il a été battu par Valéry Giscard d'Estaing, il pensait que c'était fini et vous faites partie de ceux qui lui ont dit : « Non ça va marcher un jour ou l'autre ». </b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui j'ai continué à la soutenir parce que dès qu'il a été battu, il a commis une petite imprudence, il a dit : « Il faudra que d'autres, plus jeunes, prennent le relais et poursuivent le combat pour le socialisme. » C'était un moment de déprime, au lendemain de l'élection. Naturellement, Michel Rocard y a vu un présage, les ailes lui ont poussé, et ensuite, après que François Mitterrand nous a mis dans la minorité, il était très content de nous retrouver pour s'opposer à Michel Rocard au Congrès de Metz en 1979 et l'écarter de la direction du Parti socialiste. C'est nous qui encore une fois lui avons fourni l'appoint nécessaire. Il m'a confié la rédaction du projet socialiste, la suite ne m'a pas appartenu car il en a très peu tenu compte !       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Vous racontez aussi une scène étonnante : vous êtes à Latché dans sa bergerie, vous vous promenez, et vous voyez un monsieur arriver avec une lettre pour François Mitterrand...</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : On voit trois silhouettes à l'orée de la forêt, habillées de noir, qui s'approchent de nous. Nous sommes devant la bergerie de François Mitterrand qui lui sert de bibliothèque, et on reconnaît des Asiatiques. Au fur et à mesure qu'ils se rapprochent, on voit les écussons rouges au revers de la veste. Puis on voit que ce sont des gens qui portent des insignes à la gloire de Kim Il-sung. Ils nous demandent où est la maison de François Mitterrand. Je leur réponds : « Eh bien c'est ici, qu'est-ce-que vous êtes venus chercher ? » Ils me disent : « Nous venons porter à François Mitterrand une lettre de notre cher leader, une lettre d'invitation à Pyongyang, la capitale de la Corée du Nord, et nous sommes allés à Paris puis on nous a envoyés à Château-Chinon, puis de là à Biarritz, nous avons marché à travers la forêt. » Ils avaient mis trois semaines pour arriver. Et François Mitterrand leur dit : « Eh bien j'irai à Pyongyang, c'est un bon signe. » Et effectivement quand il est allé en Chine, quand il a été invité quelques mois plus tard, il a fait un crochet par Pyongyang. Il se voyait peut-être en réunificateur de la Corée mais ça faisait partie du prestige tiers-mondiste qui, à cette époque-là, était à la mode.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : On va continuer de parler de vous, de votre livre et de votre carrière avec une autre date : le 7 février 1983. Vous rétablissez la vérité sur une phrase historique que vous aviez prononcée ce jour-là : « Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l’ouvrir, ça démissionne. » Cette phrase a fait le buzz, comme on ne disait pas encore, pendant des semaines.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Cela continue à le faire… C’est un principe de déontologie qui est valable mais il faut, pour bien comprendre cette affirmation devant des journalistes (il s’agit d’une conférence de presse que je donne en tant que ministre de la Recherche et de l’Industrie, avec le titre de ministre d’État que m’avait accordé François Mitterrand en prime), se souvenir du contexte. C’est quelques jours après avoir remis une lettre de démission en mains propres à François Mitterrand. Celui-ci, il faut le dire, m’a saboté le travail lorsque j’essayais d’organiser les entreprises nationales avec une petite feuille de route avec quelques chiffres sur leurs résultats en matière d’investissements, de commerce extérieur, de recherche, d’emploi, de dialogue social, etc. Cela a été le prétexte d’une offensive organisée d’une main de maître par un certain nombre de gens qui ne souhaitaient pas voir mettre en œuvre une politique industrielle, chose qui me tenait beaucoup à cœur car je considérais que la France était sur une mauvaise pente, celle de la désindustrialisation. Et par conséquent, pour moi, c’était une question vitale pour l’avenir du pays. J’y mettais beaucoup de moi-même, je travaillais comme une bête. François Mitterrand avait confié à la télé le soin de dire aux journalistes, sur les marches du palais, qu’il fallait éviter qu’il y ait des tracasseries inutiles à l’égard des entreprises nationales de la part de l’autorité de tutelle (c’est-à-dire moi-même). Je m’éreintais à faire ce travail ingrat en négociant avec les syndicats tous les jours et François Mitterrand me cassait la baraque. Il y avait derrière tout cela beaucoup de choix pour la France, en particulier celui de savoir si nous resterions dans le système monétaire européen, si nous nous accrocherions à une monnaie faible ou forte, et aussi la question de la dérégulation, cette question posée par le néolibéralisme qui avait pris le pouvoir en Angleterre avec Mme Thatcher et aux États-Unis avec M. Reagan. J’exerçais alors sur François Mitterrand la pression maximale, lui disant : « Je ne peux pas travailler dans ces conditions-là. Vous ne pouvez pas me saper le travail de cette manière. Je préfère vous dire que je ne sais pas faire. Par conséquent, je vous remets ma démission. » Bien sûr il y avait une colère mais je savais que l’équation était impossible si François Mitterrand ne revenait pas sur cette orientation. Il a écarté la lettre et m’a dit : « Attendez les élections municipales, on verra bien après. » J’ai attendu car j’étais tout à fait loyal à François Mitterrand (ces municipales m’ont d’ailleurs permis d’être élu maire de Belfort). Au lendemain de ces élections, Pierre Mauroy m’a téléphoné, me disant : « Tu prends l’Équipement. » Je lui ai répondu : « Non, je ne prends pas l’Équipement, c’est l’Industrie ou rien. » Mauroy a dit : « Alors, ce sera rien. » J’ai donc quitté le gouvernement mais un an après je suis revenu parce qu’il y avait le naufrage de l’Éducation nationale, la grande querelle du Spulen (grand service public unifié et laïque de l’Éducation nationale) et l’affaire scolaire (Savary démissionnant). Pour moi c’était dramatique. J’y voyais l’effondrement de l’école publique à laquelle je tiens beaucoup, comme fils d’instituteurs. Je me suis laissé convaincre par Laurent Fabius, le nouveau Premier ministre pressenti, d’accepter le poste de ministre de l’Éducation nationale, après qu’il a vérifié, auprès de François Mitterrand et sans doute des dirigeants de la Fédération de l’Éducation nationale, que j’étais persona grata. Je suis donc devenu ministre de l’Éducation nationale, il s’agissait d’un détour pour retaper la République, ce qui était devenu mon ambition parce que, à partir du moment où le Parti socialiste était au pouvoir, il était au service de la France, d’une République qui était bringuebalante, qui était déjà à reconstruire.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Vous avez découvert aussi des ministères, Jean-Pierre Chevènement, la lenteur de l’administration. C’était une surprise au début. Et puis vous aviez subi des fake news à l’époque où on les appelait « fausses nouvelles ». On vous a en effet accusé de recenser les machines à écrire dans votre ministère.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui c’était totalement aberrant. C’était un dirigeant d’emprise nationale qui était allé raconter ça dans un déjeuner. Un autre PDG me l’a rapporté par le menu. Il s’agissait de Georges Besse, l’un de mes amis que j’avais proposé à Mitterrand pour présider d’abord Pechiney-Ugine-Kulmann puis qui a présidé Renault, et qui a été assassiné par Action directe. Georges Besse était venu me raconter ce qui s’était passé, me disant : « Si vraiment je gérais mon entreprise comme François Mitterrand gère l’État, il y a longtemps que mon entreprise serait en faillite. » Je lui reste reconnaissant de sa sollicitude à mon égard.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Il y a quand même une chose étonnante, lorsque vous êtes devenu ministre Jean-Pierre Chevènement, on vous a demandé de respecter une règle très précise : arriver à l’heure au conseil des ministres (alors que Mitterrand n’était pas toujours à l’heure) et ne pas lire votre journal pendant ce conseil.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Cela peut paraître bizarre mais c’est ce que François Mitterrand a dit à tous les ministres d’ailleurs : premièrement ne pas bavarder, deuxièmement arriver à l’heure sinon la porte est fermée, et ne pas faire passer des petits billets autour de la table du conseil des ministres, ce que d’ailleurs les ministres ont enfreint très rapidement.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Vous avez aussi, lorsque vous êtes devenu ministre de l’Éducation nationale, reçu la visite d’un ancien ministre, Edgar Faure, qui a remarqué une particularité dans votre bureau : la poignée de la porte était à l’envers.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Absolument, je me flattais de réformer un certain nombre de choses qu’avait faites Edgar Faure. Par exemple, redonner un certain lustre aux humanités (il avait supprimé le latin en sixième). Edgar Faure me dit : « Il y a au moins une chose qui n’a pas changé. C’est le sens de la poignée de la porte. Elle tourne toujours à l’envers. C’est moi qui l’ai faite tourner ainsi car à l’époque il y avait toujours beaucoup de monde dans le couloir et les gens pénétraient dans le bureau du ministre sans frapper à la porte. Par conséquent, j’avais introduit cette légère modification qui leur compliquait la tâche. Et vous voyez, cela tourne toujours. »       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Ça a donné une idée à une directrice de théâtre aujourd’hui décédée qui, pour éviter les huissiers qui venaient chez elle, avait enlevé la poignée de porte de l’ascenseur, ce qui fait que les huissiers montaient et ne pouvaient pas sortir. Vous avez aussi, lorsque vous étiez ministre de l’Éducation nationale, Jean-Pierre Chevènement, rétabli le concours général des lycées et des collèges. Et ça, c’est quelque chose auquel vous teniez.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui j’y tenais parce que l’idée du mérite me paraît importante. Des théoriciens très à gauche, Langevin et Wallon, avaient dit que le but de l’école était « la promotion de tous, et la sélection des meilleurs ». Et moi j’avais inventé une formule : « l’élitisme républicain ». Quoi de plus logique que de récompenser publiquement, dans le grand amphithéâtre de La Sorbonne, ceux qui avaient eu accès aux prix du concours général. Donc j’avais rétabli cette cérémonie. Cela a eu beaucoup de succès en 1985. C’était la manifestation claire que je voulais inverser le sens de la poignée de l’école publique. Je voulais qu’elle tourne dans le bon sens.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Ce concours général est une tradition très ancienne puisque les premiers prix d’excellence ont été décernés au XVIIIe siècle par des chanoines (Le Gendre et Collot) et la première distribution de prix a eu lieu le 23 août 1747, en présence du Parlement de Paris et du futur chancelier de l’université.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C’était déjà l’esprit des Lumières.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Exactement… Alors ensuite il y a eu des tas de choses dans la cohabitation. Vous êtes témoin de ce qui s’est passé en coulisses lorsque la gauche a perdu les élections et qu’il a fallu nommer Chirac en 1986. Ça n’a pas été simple Jean-Pierre Chevènement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Ça n’a pas été simple. Mitterrand a réuni les dirigeants du Parti socialiste, moins pour prendre leur avis, car il suivait le sien, mais pour sonder un petit peu les esprits. Et certains se sont prononcés contre Chirac qui était l’incarnation du diable. Et d’autres, au contraire (j’en étais), approuvaient François Mitterrand pour le prendre comme Premier ministre. A la sortie du premier conseil des ministres, il y a un déjeuner à l’Élysée, j’y participe, et François Mitterrand dit : « Je ne vais pas faire plaisir à Chevènement, mais je vais expliquer aux Français ce qu’il faut pour revenir aux affaires, nous allons les prendre par leurs petits côtés, la droite ne manquera pas de supprimer l’impôt sur la fortune ou bien l’autorité administrative de licenciement. Et puis la droite fera certainement beaucoup de bêtises, dans différents domaines que je ne peux pas prévoir, mais c’est là-dessus que nous reviendrons.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et ça a marché…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Ça a marché puisqu’en 1988 il a été réélu.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et il détestait je crois le mot « cohabitation », François Mitterrand ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, ça ne lui plaisait pas car ça introduisait une confusion entre la droite et la gauche, or il ne voulait pas de cette confusion. Ça n’a pas empêché, qu’en 1988, il soit revenu sur un programme à « l’eau tiède » : ni nationalisation nouvelle, ni privatisation… et un programme qui était très européiste. Donc, en réalité François Mitterrand s’accommodait très bien de la cohabitation quand c’était avec le Premier ministre qu’il choisissait. Il a toujours été plus ou moins en cohabitation, il a toujours été le président de la République.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  Et d’ailleurs, il y a un Premier ministre, qui est Pierre Bérégovoy, qui est venu après, il aurait pu venir avant et vous le racontez aussi, Jean-Pierre Chevènement, vous avez assisté à la scène où Bérégovoy a failli être Premier ministre bien plus tôt.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, parce que François Mitterrand, contrairement à la légende, voulait sortir du système monétaire européen. Il considérait que le mark était une monnaie trop forte, qui handicapait la compétitivité française. C’était l’avis de Jean Riboud, son principal conseiller en matière économique, patron de Schlumberger. Mais il n’a pas trouvé les hommes pour faire cette politique, ni Mauroy, qui a répondu : « je ne sais pas conduire sur le verglas ». Ni évidemment Delors, qui comme président de la Commission européenne, un an après, a mis en route « l’Acte unique », c’est-à-dire la dérégulation à l’échelle européenne et mondiale, c’est-à-dire la suppression de toutes les barrières dans tous les domaines, notamment la libération des capitaux qui se fait sans harmonisation de la fiscalité sur l’épargne. Donc, quand Mitterrand cherche quelqu’un, il ne le trouve pas et il s’adresse à Bérégovoy. Mais Bérégovoy est un homme trop isolé, il ne s’entend pas bien avec Fabius qui, à l’époque, vise Rivoli. Et finalement ça ne se fait pas. Mitterrand revient vers Mauroy, qui accepte de redevenir Premier ministre, mais pour faire sa politique, la politique qui lui paraissait bonne.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  Il y a ensuite votre nomination comme ministre de la Défense, dépendant directement de François Mitterrand, et vous avez beaucoup travaillé sur le bicentenaire de la Révolution. Le bicentenaire de la Révolution ça a été, Jean-Pierre Chevènement, un événement international ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, parce que François Mitterrand a convoqué le G7 à Paris, le jour du défilé de Jean-Paul Goude, le 14 juillet 1989. Et moi j’ai organisé au mois de septembre la commémoration de Valmy, pour associer l’armée à la République, à l’histoire de la République. Je rappelle que le 22 septembre c’est la proclamation de la République, mais la veille, le 21 septembre, c’est Valmy. Donc, c’était une manifestation culturelle, un peu curieuse parce que j’avais confié un peu les clés de la maison dans ces domaines à Patrick Bouchain, que m’avait désigné Jack Lang, le ministre de la Culture.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  Et ça a été une fête qui a été suivie par huit-cents millions de téléspectateurs dans le monde. Et vous avez vu François Mitterrand dans ses derniers jours, c’est une image très particulière que vous donnez.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, François Mitterrand m’a fait venir dans l’appartement qu’il occupait, rue Frédéric Leplay. C’était à la fin du mois de novembre 1995, c’est-à-dire à peine un mois avant sa mort, et j’en suis sorti absolument bouleversé, parce que j’avais gardé le souvenir du Mitterrand que j’avais connu dans la conquête du pouvoir, quand même quinze ans qui nous ont étroitement soudés. Et puis dans la contestation que je faisais de sa politique, notamment en matière économique, le néolibéralisme n’était pas ma tasse de thé, même au prétexte de l’Europe. Donc, nous avions des conflits, mais des conflits qui n’ont jamais altéré notre relation fondamentale et j’ai vu Mitterrand me dire : « Vous savez, si je pouvais être en Corse, au soleil, assis sur un banc, avec cette canne, c’est là que je me sentirais le mieux. » Et il m’a raccompagné ensuite à l’ascenseur, il a fait l’effort surhumain de m’accompagner jusqu’au bout, il ne me reconnaissait plus à la fin. Il a serré la main de mon officier de sécurité, plutôt que la mienne, en me disant des choses très aimables pour ma femme. Donc, je me sentais très très ému.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Il y avait de quoi. Il y avait d’autres moments d’émotions dans votre livre, dont nous allons continuer de parler. Pourquoi d’abord avoir fait ce livre Jean-Pierre Chevènement ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je l’ai fait d’abord parce que mon éditeur me l’a demandé. J’ai publié dans la collection Bouquins tout ce que j’ai fait et dit, tout au long d’une vie de plus de 50 ans, donc c’est une immense fresque, qui va de la guerre d’Algérie à aujourd’hui, et même si on revient aux années d’enfance, des années d’occupation et de libération jusqu’à aujourd’hui, donc ce sont des fresques, successives, avec des tableaux et des portraits. Une atmosphère pour chaque époque et un lien de cohérence, parce que j’ai progressé. Je suis venu non pas du socialisme à la République, mais j’ai de plus en plus républicanisé mon socialisme jusqu’au point où je ne discerne plus l’un de l’autre. Je considère que travailler pour la République, c’est-à-dire pour ses concitoyens, pour la France, pour cette continuité historique qu’est la France depuis quinze siècles, c’est quelque chose qui peut emplir une vie. Donc je l’ai fait à chaque moment en prenant des risques. La parole de Saint Matthieu c’est : « Qui veut sauver sa vie la perdra, qui veut risquer sa vie la sauvera ». Je n’ai gardé que la deuxième partie « Qui veut risquer sa vie la sauvera » et j’ai pris quelques risques.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Oui parce qu’écrire ce livre, ça été une épreuve pour vous, Jean-Pierre Chevènement ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : En même temps ça a été une épreuve parce que je l’ai fait honnêtement, donc je me suis contraint à l’introspection, à juger de mes motivations. Je l’ai fait avec un regard assez distancié. D’ailleurs, je ne cherche pas, encore une fois, à me « dorer la pilule ». Je montre bien toute la difficulté de certains choix et la logique qui les sous-tendait.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Concernant votre évolution, vous dites que vous aviez au départ des convictions que vous n’auriez peut-être pas aujourd’hui.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Mes convictions d’enfance, c’est celles que m’a léguées ma mère, mes parents instituteurs dans le Haut-Doubs. Disons que c’est une éducation républicaine. Mes parents ont voté socialiste, mais n’étaient pas socialistes, ils étaient plutôt mendésistes, moi-même je suis devenu mendésiste à l’âge de 15 ans et j’aimais Mendès France. Je me suis tourné vers de Gaulle, car j’ai trouvé que de Gaulle était quand même plus efficace pour résoudre le problème des guerres coloniales et pour éviter à la France une guerre civile désastreuse.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  Oui, vous avez à plusieurs reprises été ministre et la dernière fois que vous avez été ministre, vous avez été ministre de l’Intérieur. Vous avez aussi démissionné et lorsque vous étiez ministre de l’Intérieur, il s’est passé un drame au Pont de l’Alma et vous l’avez vécu en direct, Jean-Pierre Chevènement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, puisqu’on m’a appelé sur le coup de 9h ou 10h le soir pour m’annoncer l’accident de Lady Diana et naturellement je suis parti de Nainville-les-Roches (un petit château qui appartient au ministère de l’Intérieur), pour aller tout de suite à la Pitié Salpêtrière. J’ai pu reconnaître son visage qui n’était nullement tuméfié, j’espérais qu’elle survivrait et j’ai passé la nuit avec l’ambassadeur de Grande-Bretagne à attendre un pronostic favorable. Il n’est pas venu malheureusement et on nous a annoncé que Lady Di allait mourir. Donc, j’ai cherché à joindre le président Jacques Chirac et Lionel Jospin qui étaient à la Rochelle. Donc c’est moi qui ai annoncé à la presse anglo-saxonne et mondiale, il y avait au moins 300 journalistes dans une petite salle, c’était tout à fait impressionnant. Je leur ai annoncé la mort de Lady Di, il fallait trouver les termes, le monde entier regardait ce qui se passait et tout ça a été reproduit, rediffusé. Et en me rendant sur le lieu de cette conférence de presse, j’ai rencontré Mohammed El Fayed, le père de Dodi, l’amant de Lady Di, qui venait reconnaître son fils. Je lui ai indiqué le chemin de la morgue. Et il m’a dit que c’était le destin, avec beaucoup de dignité. Ce sont des souvenirs bouleversants.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  On vous a fait venir un costume noir du ministère pour être dans le ton de cette annonce, Jean-Pierre Chevènement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : J’étais en tenue de campagne, si je puis dire. J’étais à la campagne, donc j’ai fait venir, en effet, un complet sombre, une cravate et une chemise blanche, pour pouvoir être en état de faire cette conférence de presse qui était un exercice difficile parce qu’il fallait parler avec les mots justes de Lady Di. J’ai donc parlé de cette princesse libre et sensible.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et d’ailleurs vous avez tenté pendant toute la nuit de joindre Jacques Chirac, le président de la République, qui était introuvable…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il était introuvable… Enfin, ce n’était pas à moi de le trouver, c’était des gens de l’Élysée. Je ne sais quel directeur de cabinet, Monsieur Landrieu, peut-être qui avait la tâche de le trouver.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>Jacques Pessis : Alors ce qui est étonnant c’est que cette histoire, finalement, on ne l’a jamais élucidée. Qu’est-ce qui s’est passé sous le pont de l’Alma ? On a tout dit, que Monsieur Paul était ivre, qu’il y avait une voiture en face, c’est un mystère total, Jean-Pierre Chevènement ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oh je ne pense pas qu’il y ait un mystère, il y a eu une enquête qui a été faite par la police et la justice. Alors le père de Dodi El Fayed était persuadé que c’était un coup des services secrets britanniques, aidés par les services secrets français, alors j’ai essayé de l’en dissuader mais vainement… En réalité, je pense que ce chauffeur devait avoir un peu d’alcool dans le sang et puis il conduisait très vite et ne s’est pas rendu compte qu’en s’engouffrant dans le tunnel de l’Alma il allait percuter un des poteaux. Alors, c’est un accident malheureusement très banal. Dodi El Fayed occupait la « place du mort » et Lady Diana était à l’arrière…       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Sans ceinture ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Sans ceinture, je ne me rappelle plus. Donc ces éléments de l’enquête l’illustrent et j’ai confiance en la police judiciaire.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Alors, quand on lit votre livre, Jean-Pierre Chevènement, on s’aperçoit combien vous êtes attaché à la grande histoire. Vous avez rencontré les grands de ce monde, vous avez vécu la chute de l’URSS et celle du mur de Berlin, et vous avez connu Poutine.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : J’ai connu Poutine, je l’ai même connu quand il était encore Premier ministre à l’époque de la première guerre de Tchétchénie. J’étais en Russie pour la libération d’un otage dans le Caucase. Et puis j’ai revu Poutine à plusieurs reprises, comme envoyé spécial du président de la République pour la Russie. Donc, oui, je connais Poutine qui a essayé de redresser l’État et qui y est parvenu, à un moment très difficile dans l’histoire de la Russie, après une décennie de désordre incroyable sous la présidence de Boris Eltsine.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  Il a l’air très dur comme ça mais, finalement, il a des côtés attachants que vous avez remarqués, Jean-Pierre Chevènement ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Ce n’est pas un « enfant de chœur » parce que, évidemment, on ne devient pas président de la Fédération de Russie, si on est un « enfant de chœur ». Je pense que son but a été de relever la Russie de la moderniser, de mettre au pas les oligarques et c’était nécessaire, à condition qu’ils ne fassent pas de politique et, naturellement, il a beaucoup à faire parce que la Russie est un pays compliqué, très complexe, avec 147 millions d’habitants, 20 millions de musulmans, 85 nationalités pour le moins, et sa tâche est évidemment très difficile. Puis, il y a des gens qui peuvent chercher à la lui compliquer. Je pense que dans les événements qui se passent, il y a aussi de cela et il faut toujours bien connaître la Russie si on veut en parler justement.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et puis vous avez connu Ronald Reagan, pas comme président mais comme gouverneur de Californie, Jean-Pierre Chevènement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, j’ai connu Ronald Reagan à qui j’ai dit : « Mais alors vous avez la réputation d’être un homme d’extrême droite ? » et qui m’a répondu : « Pas du tout ! J’étais au Parti démocrate, j’étais même syndicaliste. Je collectais les fonds, enfin les cotisations des acteurs et je peux vous dire qu’ils ne voulaient jamais payer. J’en ai eu marre et au bout de dix ans je suis passé chez les Républicains. ». Il m’a raconté ça d’une manière très drôle et j’ai noué une relation très cordiale avec lui, mais c’était dans les années 60. J’étais très jeune, j’étais un galopin à l’époque.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Oui mais on n’imaginait pas qu’il deviendrait un jour président des États-Unis ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il avait été battu par Barry Goldwater dans les primaires américaines, aux présidentielles. Par conséquent on ne lui donnait aucun avenir. C’est pour ça qu’il n’avait rien à faire et qu’il me recevait.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et dans ce livre vous évoquez aussi vos trois semaines dans le coma. Je crois que c’est France soir qui a annoncé votre mort et vous êtes bien vivant, on le voit aujourd’hui. Vous avez eu un accident thérapeutique mais qui aurait pu mal finir Jean-Pierre Chevènement.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement :  Ça tient essentiellement au fait que, pour une opération bénigne qui n’a d’ailleurs pas eu lieu, une opération de la vésicule biliaire, qui m’a fait souffrir le soir même de la victoire de la France à la coupe du monde de football, on m’a administré une dose de curare. Et cette dose de curare qui devait immobiliser mes viscères, a tellement bien fait son travail que mon cœur s’est arrêté pendant 55 minutes et que grâce à, non pas aux électrochocs, une bonne douzaine, mais grâce aux médecins militaire du Val-de-Grâce, manu militari, qui m’ont ranimé et au bout de 55 minutes mon cœur est reparti. Alors j’étais en mauvais état, ma femme ne voulait pas qu’on me voie dans cet état-là.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Et vous êtes resté ministre et un mois de votre vie a totalement disparu de votre mémoire.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement :  Disons que pendant ce mois (en fait trois semaines) où j’ai été dans le coma naturel d’abord puis artificiel, pour éviter que je ne souffre trop de mes organes endommagés, tout s’est passé en dehors de moi. Et je dois dire que même les quelques jours qui ont précédé ces accidents thérapeutiques, j’ai presque complétement perdu le souvenir de ce qui s’est passé.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : C’est étonnant. Mais que vous soyez encore là, les médecins ont considéré que c’était un miracle.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement :  Oui, j’ai fait quelques rêves, c’est la seule chose que je garde de cette période.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  Il y a une chose qu’on sait peu sur vous, c’est que vous avez également écrit un film sur Louis Rossel avec un comédien dont nous allons entendre la voix.</b> <span style="font-style:italic">(Enregistrement)</span> <b>André Dussolier, qui lui aussi a eu une vie, une enfance pas particulière. Il était totalement isolé, il avait peu d’amis. Et un jour un copain est venu à la maison et il l’a enfermé pour que son copain ne parte pas de chez lui. C’est assez curieux. Qu’est-ce que c’était ce film sur Louis Russel ? Pourquoi c’est une chose qu’on ne connaît pas de vous, Jean-Pierre Chevènement ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement :  Rossel est un jeune officier, sortant de polytechnique, qui s’échappe de Metz, gagne la Grande-Bretagne. Puis Gambetta le nomme colonel, et à l’issue de la guerre de 1870-71, il refuse la défaite et il choisit la Commune car il choisit le parti de ceux qui n’ont pas capitulé. Il en devient ministre de la Guerre et il démissionne à un moment parce qu’il n’est pas d’accord avec les dirigeants de la Commune qui conduisent la guerre n’importe comment contre les Versaillais. Donc les Versaillais l’attrapent… Enfin, il ne se cache même pas et il est fusillé après avoir refusé la grâce que Thiers lui offre, s’il accepte l’exil. Mais Rossel refuse. Par conséquent, il accepte d’être fusillé à Satory. Je ferai déposer des fleurs sur sa tombe comme ministre de la Défense, en 1990.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  Et ce personnage vous fascinait ? </b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, c’est un homme qui a écouté sa conscience, son patriotisme et qui a préféré avoir une vie brève et intense, plutôt qu’une vie qui aurait été lamentable.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis : Alors vous avez eu un engagement politique et intellectuel de cinquante ans et François Mitterrand vous a dit un jour : « Le pouvoir c’est la noblesse de la politique. »</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui, c’était au lendemain des élections législatives de 1973 et il me dit : « Jean-Pierre si je vous écoutais, vous et vos amis, nous aurions peut-être cent-cinquante députés mais nous n’aurions pas le pouvoir. Or le pouvoir c’est la noblesse de la politique. »  Je lui ai répondu : « Mais le pouvoir pour le pouvoir n’est pas non plus un horizon. » Et la conversation s’est perdue ensuite dans l’action, si je puis dire.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  La politique, vous l’avez arrêtée à soixante-quinze ans, mais vous continuez à travailler.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je n’ai pas arrêté… alors je n’ai plus de mandats, je n’ai pas voulu renouveler mon mandat sénatorial. Je m’étais fixé depuis très longtemps de partir à soixante-quinze ans, j’avais été élu pendant quarante-et-un ans du territoire de Belfort, que je veux associer à toute cette fresque d’histoire, car je n’ai rien fait tout seul, j’ai fait beaucoup avec des amis, des militants… J’ai réuni les maires du territoire de Belfort, je leur ai dit, écoutez, pour moi la vie continue mais je ne sépare pas le combat d’idées du combat politique et par conséquent je poursuivrai le combat d’idées même si je n’ai plus de mandat.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Jacques Pessis :  Et bien la preuve, ce livre Qui veut risquer sa vie la sauvera, chez Robert Laffont, que je recommande à toutes celles et ceux qui veulent vraiment savoir ce qui s’est passé pendant cinquante ans et vous le racontez très bien. Merci Jean-Pierre Chevènement d’avoir participé « ces clés d’une vie » et d’avoir fait ce livre.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Merci.       <br />
              <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="https://www.youtube.com/watch?v=Bohi3qXvuhk&amp;list=PLaXVMKmPLMDQVk_MxJ_jFc3Az4Aqy_giC&amp;index=1&amp;t=1178s">Les Clefs d'une Vie- Sud Radio</a></li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
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   <link>https://www.chevenement.fr/Entretien-a-Sud-Radio-J-ai-de-plus-en-plus-republicanise-mon-socialisme-jusqu-au-point-ou-je-ne-discerne-plus-l-un-de-l_a2119.html</link>
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   <title>Entretien à France inter - le Grand Face-à-Face : « La démocratie ne peut fonctionner qu’avec la nation »</title>
   <pubDate>Mon, 14 Sep 2020 16:40:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Jean-Pierre Chevènement était l’invité du Grand Face-à-Face sur France Inter, une émission animée par Ali Baddou. Il répondait aux questions de Natacha Polony et Gilles Finchelstein, le samedi 12 septembre 2020.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
          <iframe src="https://www.franceinter.fr/embed/player/aod/fd3e517f-78c4-4ae9-8a4a-e40eb1ed813c" width="100%" height="64" frameborder="0" scrolling="no"></iframe>
     </div>
     <div>
      <span class="u">Verbatim</span>       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : « Le patriotisme républicain peut seul armer la France pour relever les défis de l’avenir. Aucun projet ne peut façonner l’Histoire s’il n’est pas chargé d’idéologie, j’entends par là un système organisé de croyances comme une pile d’électricité. Maintenant qu’est engagé le reflux des idées néo-libérales, n’est-il pas temps pour les nouvelles générations de reprendre l’ouvrage. Le projet se résume endeux mots : citoyenneté et Etat social. C’est l’éternel combat pour la liberté et l’autogouvernement des hommes et pour la justice sociale dans lequel la France est le moteur et l’Europe la visée. Il faut y croire. » Bonjour Jean-Pierre Chevènement !</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Bonjour Ali Baddou.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Je ferme les guillemets, ces mots ce sont les vôtres et on les trouve dans un livre qui vient de paraître chez Robert Laffont, Qui veut risquer sa vie la sauvera. Ce sont des Mémoires dans lesquelles vous revenez sur un parcours politique hors-norme. C’est aussi une page de l’histoire de France, une page qui raconte les combats, les combats que vous avez menés, ceux que vous avez remportés, ceux que vous avez perdus. Vous parlez du monde d’avant, vous parlez aussi du monde d’après, et j’ai très envie de vous entendre débattre avec Gilles (Finchelstein) et Natacha (Polony) de ce qu’est la République aujourd’hui, de ce qu’il nous reste de l’idéal républicain que vous avez essayé de porter tout au long de votre carrière. J’aimerais savoir, juste d’un mot, Natacha, vous qui la semaine dernière vous disiez chevènementiste entre 1997 et 2002…</b>       
       </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <b>Natacha Polony : Pas seulement entre 1997 et 2002 ! Mais il faut préciser par honnêteté vis-à-vis des auditeurs que, avant d’être journaliste, j’ai été engagée auprès de Jean-Pierre Chevènement, justement pendant la campagne présidentielle de 2002, c’est-à-dire que j’ai rejoint le Mouvement des Citoyens en 2000. J’ai été candidate aux élections législatives. Ensuite, j’ai abandonné, je suis partie, pour des raisons qui sont sans doute liées à tout ce que raconte Jean-Pierre Chevènement dans son livre.</b>       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Et on va y revenir justement…</b>        <br />
              <br />
       <b>Natacha Polony : Et je suis allée faire du journalisme. Mais pour savoir d’où l’on parle, il me semble que c’est absolument nécessaire.</b>       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Et vous Gilles Finchelstein, comment avez-vous reçu ce livre ? Vous n’avez jamais été chevènementiste ?</b>        <br />
              <br />
       <b>Gilles Finchelstein : Je n’ai pas été chevènementiste, mais étant, comme l’on disait autrefois, de la gauche non communiste, on a fait un bout de chemin ensemble, même si on n’a pas été toujours été sur les mêmes positions. J’ai lu le livre avec beaucoup d’intérêt. Ce qui ressort, je trouve, à la lecture de ce livre, c’est – vous le dites-vous-même – qu’il y a une continuité, il y a une cohérence. On peut partager les choix et les combats qui ont été les vôtres ou pas, mais on ne peut pas ne pas reconnaitre cette cohérence. J’ajoute qu’il y a une volonté d’élévation du débat, d’exigence intellectuelle qui sont tout à fait notables. En même temps, je suis frappé : vous avez eu un rôle politique mais une faible influence électorale, au-delà des victoires que vous avez vous-même pu remporter. Faible influence électorale à l’intérieur du Parti socialiste où votre courant a toujours été minoritaire même si cette minorité pouvait peser beaucoup, et surtout faible influence électorale dans le pays quand vous vous êtes présenté soit aux élections européennes (2,5%) ou à l’élection présidentielle à laquelle participait Natacha Polony. La question que je me posais, c’est : quelle analyse vous faites rétrospectivement de cette situation ? Est-ce-que cela tient à la forme, au type de discours, de messages que vous avez voulu porter ? Ou à la capacité de réception de ce discours par les Français ?</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Incontestablement le combat que j’ai mené n’est pas seulement un combat politique, c’est aussi un combat d’idées, et quand on mène un combat d’idées on est toujours un petit peu en avance sur la perception que les gens peuvent en avoir. Donc incontestablement cela réduit la base politique, la base électorale sur laquelle je m’appuyais. Je dirais que quand j’ai quitté le Parti socialiste, au lendemain du referendum sur Maastricht et de la Guerre du Golfe, je n’avais pas un système d’alliances au sein du Parti socialiste qui m’aurait permis de le faire d’une manière majoritaire. Ce n’était pas possible. C’était un peu une bouteille à la mer. C’était très difficile, mais il fallait le tenter car je pars de l’idée que les combats qu’on perd vraiment sont ceux qu’on ne mène pas, et que le combat par lui-même produit une énergie, crée une base militante, permet d’aller plus loin. Et c’est peut-être un peu ce qui manque à Emmanuel Macron aussi, c’est qu’il n’a pas mené un combat suffisamment long pour pouvoir s’appuyer, comme par exemple le général de Gaulle en 1958 sur les anciens de la France Libre, de la Résistance, du RPF. Disons qu’un combat, cela produit des troupes aussi.        <br />
              <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : Et on va y revenir justement à ce combat qui n’est toujours pas terminé et à ceux qui l’incarnent ou pourraient l’incarner à vos yeux. Natacha vous avez lu naturellement de très près ce livre, avec ce titre, Qui veut risquer sa vie la sauvera, qui vient Jean-Pierre Chevènement ?...</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Qui vient de la guerre d’Algérie, qui plus exactement est une parole de Saint Matthieu, mais c’est une réflexion que j’ai eue à l’esprit le jour où j’ai fait le premier choix d’engagement périlleux qui était pour moi de rejoindre la fournaise d’Oran au temps de l’OAS, ce n’était pas évident.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Vous étiez tout jeune.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : J’avais 22 ans, c’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée que celui qui veut risquer sa vie peut aussi la sauver.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Natacha Polony : D’ailleurs le récit de la guerre d’Algérie est là aussi passionnant. Et il faudrait en effet pouvoir revenir sur cette question-là : vous expliquez très bien comment la fracture s’est faite entre deux pays et deux peuples qui ont tout pour s’entendre, et cette histoire n’est pas soldée. Mais en fait ce qui est très intéressant dans votre livre, c’est que l’on revit de l’intérieur, de très près, au cœur des débats idéologiques, 50 ans d’histoire de France. Ce qui m’a frappé, à la lecture, c’est que ce que nous vivons aujourd’hui, à savoir la fin de ce cycle néo-libéral, vous en aviez anticipé la problématique dès les années 1970 puisqu’en fait les débats étaient déjà là. Et on retrouve une critique farouche de la deuxième gauche sous votre plume, du rôle de Michel Rocard, de Jacques Delors, c’est-à-dire de tous ceux qui …</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je ne dirais pas farouche, amusée.        <br />
              <br />
       <b>Natacha Polony : Elle n’est pas tendre !</b>        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Vous rendez hommage à Jacques Delors mais vous n’êtes pas tendre avec Michel Rocard.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je ne suis tendre avec aucun mais je ne suis sévère avec aucun non plus. Je dis à quel point Michel Rocard était pour moi un homme sympathique qui avait une pensée si complexe qu’il avait l’art de se rendre incompréhensible.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Natacha Polony : Derrière les personnes, parce que ce n’est pas ça qui est le plus intéressant, ce sont les idées, et en fait ce que vous analysez de la deuxième gauche c’est ce ralliement d’emblée au néo-libéralisme notamment par les mots. Vous citez la façon dont déjà les arguments sur le pragmatisme, sur le fait de rassurer les marchés étaient là, l’arrimage au franc fort… Et on comprend en fait 40 ans d’échec politique de la gauche, de désindustrialisation, à travers cette analyse. On en est sortis ? Non toujours pas.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je pense que son apport est beaucoup plus dans la manière dont je décris comment à partir des « ides de mars 83 », c’est-à-dire le retournement de politique subie par François Mitterrand, parce que François Mitterrand cherche à sortir du système monétaire européen mais il ne trouve pas les hommes qui lui permettraient d’appliquer cette politique. Par conséquent, ce qui est important, c’est de voir comment, à partir de cet épisode dont Jacques Delors sort grand vainqueur, le Chancelier Kohl le pressent pour être président de la Commission européenne et pour préparer le marché unique à l’horizon 1992, comment ce marché unique, qui est un acte de dérégulation à l’échelle européenne et même du monde, est préparé par un rapport du Commissaire britannique qui est un ami de Madame Thatcher, qui s’appelle Lord Cockfield. Pratiquement, ce qui se passe à Luxembourg, à travers l’adoption de l’Acte unique, c’est l’acceptation par la gauche française et par la social-démocratie européenne d’un acte de dérégulation qui traduisait la prépondérance de l’idéologie néo-libérale. Je rappelle que Madame Thatcher avait été élue en 1979 en Frande-Bretagne, Monsieur Reagan à la fin de 1980 aux Etats-Unis, mais il ne s’est rien produit de ce fait. En réalité c’est à l’intérieur du gouvernement français et puis à l’intérieur de la Commission européenne et dans les Conseils européens qui se sont étalés jusqu’à la fin de 86 que s’opère le grand retournement qui fait que la concurrence libre et non faussée devient la loi pour l’Europe et même pour les rapports que l’Europe entretient avec les pays tiers.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : On connait votre combat pour une Europe européenne comme aurait dit le général de Gaulle. Gilles, encore une question parce que quand vous revenez sur votre parcours, quand vous revenez sur votre histoire politique en l’occurrence, est-ce-que vous choisissez une partie de cette histoire ? Qu’est-ce-que vous laissez de côté ? Qu’est-ce-que vous ne racontez pas Jean-Pierre Chevènement ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il y a très peu de choses que je ne raconte pas. C’est un livre sincère, je n’ai pas cherché à faire de la propagande, c’est un témoignage pour l’Histoire. Ce sont des tranches d’histoire avec beaucoup d’anecdotes qui restituent l’atmosphère d’une époque. Des anecdotes quelquefois amusantes : comment je suis pris à contre-pied par exemple en plein conseil des ministres par l’annonce d’une directive qui va entériner la libération des capitaux avant même qu’on ait harmonisé la fiscalité des Etats-membres, c’est monstrueux ! Alors je m’exprime et Bérégovoy me dit : « Tais-toi, c’est déjà arbitré ». Je comprends que tout ça s’est passé en dehors du conseil bien entendu comme d’habitude. Et François Mitterrand prend la parole pour dire que la contrepartie de tout cela c’est la monnaie unique. Mais la monnaie unique on en est loin, ça se passe au début de 89 cet épisode. Et je pourrais raconter beaucoup d’autres choses amusantes, quand François Mitterrand me dit, à la veille du Congrès de Metz où le CERES va rattraper François Mitterrand par le col de la veste si je puis dire parce qu’il aurait été en grande difficulté : « Jean-Pierre, finalement il n’y a qu’une chose qui nous sépare, c’est que je ne crois pas malheureusement qu’à notre époque la France puisse faire autre chose que passer à travers les gouttes ».        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : C’est ça qui est important Jean-Pierre Chevènement. C’est justement sur ce point-là que je voulais en arriver. D’un côté François Mitterrand qui vous dit que la France ne peut rien faire d’autre qu’essayer de passer entre les gouttes, et vous qui avez encore une idée de la France, à laquelle vous vous raccrochez, dont on peut se demander si elle n’est pas, finalement, dépassée. On va en parler Gilles d’un mot, parce que j’aimerais entendre le Président de la République c’était il y a quelques jours au Panthéon.</b>       <br />
              <br />
       <b>Gilles Finchelstein : Avant l’idée de la France, l’idée du pouvoir. Vous dites que 1983 est un tournant, non seulement pour la gauche mais un tournant pour la France et vous en tirez les conséquences puisque vous démissionnez. En même temps vous revenez au pouvoir l’année d’après au gouvernement en 1984, avec Laurent Fabius sur une ligne qui n’est pas, c’est le moins que l’on puisse dire, différente. Vous y revenez à nouveau en 1988 malgré la directive que vous évoquez sur la liberté des capitaux…</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Que je ne connaissais pas à l’époque…        <br />
              <br />
       <b>Gilles Finchelstein : Et avec la politique du franc fort de Pierre Bérégovoy que vous connaissiez. Vous y revenez à nouveau en 1997 avec Lionel Jospin. Et donc, à chaque fois d’ailleurs vous démissionnez, vous êtes sur un rapport où à la fois vous êtes capable de quitter le pouvoir mais vous avez quand même participé à 10 des 15 années de gouvernement de la gauche entre 1981 et 2002. Donc à la fois vous montrez ce détachement et quand même vous y allez en surestimant votre capacité à infléchir les choses ou votre volonté de faire des choses qui est tout à fait estimable.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : A l’origine, il faut le dire, le CERES permet à François Mitterrand de devenir Premier secrétaire du Parti socialiste, mais sur une ligne qui est celle du Programme commun, que je prépare par la rédaction du programme socialiste, « Changer la vie », 1972, la négociation du Programme commun, et quand celui-ci aura été dénoncé par le Parti communiste, c’est à moi encore que François Mitterrand confie l’élaboration du projet socialiste.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Pour les plus jeunes, il faut rappeler que le CERES, dont vous parlez tous les deux comme si tout le monde savait ce que c’était, c’était un groupe, un collectif, que vous aviez créé Jean-Pierre Chevènement, le Centre d’études, de recherches et d’éducation socialistes, qui a permis en s’alliant à François Mitterrand de lui permettre de conquérir et de conserver la mainmise sur le Parti socialiste.</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Absolument. J’ai ensuite vu que je me heurtais à des forces très puissantes, 83, les ides de mars, mais en même temps je continuerais à chercher à infléchir. Et il faudra que je considère après la Guerre du Golfe et la conclusion du traité de Maastricht, soumis au referendum, que je ne peux plus faire autre chose que de chercher à infléchir mais de l’extérieur en faisant appel au peuple. Bouteille à la mer, création du Mouvement des Citoyens. C’était un espoir, malheureusement vain, puisque ce que j’ai cherché à construire avec Lionel Jospin n’a pas réussi.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : Mais peut-être que vous avez un héritier surprenant en la personne d’Emmanuel Macron que vous ne critiquez pas trop dans votre livre. Ecoutez-le, le Président de la République, c’était donc le vendredi 4 septembre au Panthéon pour célébrer l’anniversaire de la proclamation de la 3ème République : « Aimer nos paysages, notre histoire, notre culture en bloc, toujours. Le Sacre de Reims et la Fête de la Fédération, c'est pour cela que la République ne déboulonne pas de statues, ne choisit pas simplement une part de son histoire, car on ne choisit jamais une part de France, on choisit la France. » Vous souriez Jean-Pierre Chevènement ? Parce qu’on choisit toujours au fond une partie de l’histoire de France…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je pense qu’il faut choisir l’histoire de France dans sa continuité et l’assumer, avec ses ombres et ses lumières, mais je pense qu’elle est quelque chose de plutôt positif. Et détruire, déconstruire ce sentiment de collectivité qui sous-tend le fonctionnement de la démocratie, sans laquelle il n’y a pas de solidarité, de sécurité…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Non mais on choisit de Gaulle plutôt que Pétain ! Quand le Président de la République dit qu’on ne déboulonne pas de statues et qu’on accepte toutes les parties de l’histoire de France, c’est faux. Il n’y a plus de rue du Maréchal Pétain nulle part sur le territoire national. Vous-même dans votre livre et dans vos combats, vous dites que vous avez dès le plus jeune âge rejoint l’Algérie, vous êtes plongé dans la fournaise oranaise et en l’occurrence contre l’OAS, contre une vision de l’histoire de France. On choisit, même quand on est républicain comme vous, toujours une partie de la France.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Mais ni Pétain ni l’OAS n’ont fait l’histoire de France. Et par conséquent…        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Ah non ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Ah non. Bien entendu ce sont des acteurs de l’histoire de France mais je continue à soutenir l’idée, qui était celle du Général de Gaulle reprise par François Mitterrand, que la République n’est pas, en quelque sorte, comptable des crimes commis par Vichy. Je pense que la République ce n’est pas Vichy. Et que ceux qui veulent établir une équation d’égalité entre la République et Vichy se trompent. Et j’approuve le discours d’Emmanuel Macron au Panthéon parce qu’il dit explicitement que la République a existé avant la République et que s’il n’y avait pas eu la nation, il n’aurait pas pu y avoir la République.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Natacha Polony : La nation c’est justement ce qui court tout au long de votre livre et de façon très intéressante parce qu’on voit aussi vos adversaires et ils disent quelque chose de votre conception de la nation, puisqu’on s’aperçoit que très tôt vous vous trouvez face à une détestation farouche de la part de certains intellectuels, alors vous citez Bernard Henri-Lévy, c’est peut-être pour des questions de vexation personnelle mais de toute façon il vous associe au cœur de ce qu’il appelle « l’idéologie française », vous accusant des pires turpitudes. Puis vous racontez justement…</b>       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : En vous accusant d’être maurassien pour dire les choses très clairement.</b>       <br />
              <br />
       <b>Natacha Polony : Oui c’est ça. Et puis pendant la période 97-2002, vous racontez le moment où vous vous trouvez en bute à une campagne de la part du journal Le Monde, menée par Edwy Plenel et Jean-Marie Colombani, et comment en fait c’est une opposition sur la conception de la nation puisqu’ils vous expliquent « votre vision de la nation et de la France nous est insupportable, nous sommes europhiles… ». Edwy Plenel à cette époque vous baptisait du sobriquet de « national-républicain ». Comment expliquez-vous cette opposition farouche qui est une opposition entre deux visions de la gauche mais qui essayait de vous faire sortir de la gauche ?</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je pense que nous avons affaire à une idéologie post-nationale qui veut déconstruire la nation et qui ne comprend pas que la démocratie ne peut fonctionner qu’avec la nation, c’est-à-dire un sentiment d’appartenance suffisamment puissant pour que la minorité s’incline devant la majorité. Et seule cette conception de la nation peut aussi fonder des politiques de solidarité, sécurité sociale, etc., justement parce qu’il y a ce sentiment d’étroite communauté. Ce venin que je récolte périodiquement – et cela continue d’ailleurs : j’écoutais par hasard Vincent Peillon sur France Culture il y a quelques jours, mais il confond l’universalisme et le cosmopolitisme, ce qui est curieux pour un agrégé de philosophie c’est qu’il ne semble pas avoir lu Jaurès, or Jaurès montre très bien « qu’un peu d’internatonialisme éloigne de la patrie, et que beaucoup y ramène ».       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Pourtant il lui a consacré plusieurs livres !</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il y a vraiment dans tout Jaurès une explication très pédagogique du fait qu’on ne peut pas renoncer à la nation sans renoncer à la démocratie et même au socialisme.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Gilles Finchelstein : Je voudrais revenir sur 2002, qui est un moment clé pour la France et dans votre vie politique, pour arriver à Emmanuel Macron. Il y a un chapitre très intéressant du livre dans lequel vous vous défendez du procès en responsabilité de la défaite de Lionel Jospin. Natacha disait qu’elle participait à votre campagne en 2002, moi j’étais dans l’équipe de campagne de Lionel Jospin, et je dois dire que je partage ce que vous dites, c’est-à-dire que si vous portez une part de responsabilité comme tous les autres candidats de la gauche plurielle votre candidature n’était pas moins légitime que les autres et que la source se trouve sans doute dans les difficultés de la campagne de Lionel Jospin lui-même. Mais ce qui m’intéresse c’est le positionnement que vous explicitez et que vous assumez même dans cette campagne en disant qu’au fond il y a eu une forme d’ambiguïté, d’ambivalence, à la fois une stratégie qui était de peser pour le socialisme républicain et puis d’un autre côté, on ne sait jamais, de faire turbuler le système et de rassembler ceux que vous avez appelé les républicains des deux rives en dépassant le clivage gauche-droite. Est-ce-que 20 ans après ou 15 ans après ce n’est pas ce que par un pied de nez de l’histoire Emmanuel Macron a fait en dépassant le clivage gauche-droite non pas en rassemblant les républicains des deux rives mais en rassemblant les Européens des deux rives ?</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Emmanuel Macron a fait un passage au Mouvement des Citoyens, mais il a compris la nécessité de faire turbuler le système. J’avais considéré que les partis de gouvernement qui avaient confisqué le pouvoir sous la 5ème République, à droite le RPR et l’UMP, à gauche le Parti socialiste, finalement faisaient une politique du pareil au même, c’est-à-dire que, prisonniers des mêmes textes européens qu’ils avaient votés, ils finissaient par faire une politique que le peuple de plus en plus rejetait, le dégagisme. Le dégagisme je l’ai très bien compris, et Emmanuel Macron l’a compris aussi lors de son bref passage au Mouvement des Citoyens. Ce que j’ai ajouté c’est que ça n’avait d’intérêt, de faire turbuler le système, que si on offrait une alternative, et c’est cette alternative que j’ai espérée qu’Emmanuel Macron ferait surgir, parce que je ne croyais pas à l’équation de départ qu’il avait posée attendant de l’Allemagne qu’elle suscite par un budget européen, budget de la zone euro plus précisément, la relance dont elle avait besoin. Je constate que depuis lors il s’est passé beaucoup de choses, que l’Allemagne a renversé sa politique budgétaire, que la Banque centrale européenne crée des liquidités très abondantes et que finalement même le principe de la mutualisation a été retenu. Je n’ai pas voulu en quelque sort décrédibiliser d’emblée Emmanuel Macron, c’était facile de le faire comme le fait Natacha Polony, je le lui ai dit, j’ai beaucoup de sympathie pour elle…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Et pour lui !</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Et pour lui aussi.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Alors qu’a priori on pourrait se dire qu’il incarne absolument tout ce que vous avez combattu et qu’aujourd’hui vous êtes curieusement proche, ou indulgent avec Emmanuel Macron…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Non non non, je reste fidèle à mon combat et j’appuie les orientations que je juge positives.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Natacha Polony : C’est toute la différence, cher Jean-Pierre, entre la position de l’homme politique et la position du journaliste. C’est-à-dire que mon rôle est justement d’avoir un regard critique et de déceler ce qui peut-être ne va pas dans le sens de ce qui peut être proclamé. Mais justement, il y a des choses positives, en effet, dans la politique d’Emmanuel Macron : bien sûr la réorientation du projet européen, bien sûr la prise de conscience de la nécessité de défendre une souveraineté de la nation et de l’Europe. Il y a des choses donc auxquelles il faut s’intéresser. Dans tout votre livre, on retrouve là aussi, très tôt, le souci face à la désindustrialisation de la France. Vous êtes un des rares à avoir alerté là-dessus, immédiatement, en comprenant le danger qu’il y avait à avoir des élites françaises qui choisissaient les services, les services et la finance, c’est-à-dire la dérégulation absolue. Aujourd’hui on a certes des mots, une prise de conscience, mais on a un Secrétariat d’État à l’industrie, c’est-à-dire absolument pas un grand ministère qui aurait permis une machine de guerre pour remettre en place l’industrie française. Un Commissariat au Plan qui va pondre des rapports… Est-ce que réellement c’est à la hauteur de ce que vous aviez comme vision sur la nécessaire réindustrialisation ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Non, je pense d’ailleurs qu’on n’est qu’au début. Le plan de relance à 100 milliards va largement aux entreprises et à l’industrie. C’est positif, 100 milliards ce n’est quand même pas tout à fait rien et on ne peut pas dire que le gouvernement ne fasse rien : le plan de chômage partiel et les prêts garantis par l’État ont permis de sauvegarder l’essentiel de notre tissu entrepreneurial. Personne ne le dit, moi je le dis parce que je ne partage pas cette espèce de vindicte que beaucoup de gens ont à l’égard d’Emmanuel Macron, je considère que c’est excessif, mais en même temps je vois bien que le Secrétariat d’État à l’Industrie n’est pas un outil suffisant…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Mais c’est assez paradoxal que vous voyez en Emmanuel Macron une forme d’héritier, votre héritier en politique … C’est curieux !</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Non, je le pousse…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Oui, vous le poussez à l’être.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Dans le discours du Panthéon que vous citiez tout à l’heure, Emmanuel Macron prononce des formules que vous retrouvez quand même dans plusieurs de mes ouvrages…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : et dans ceux de Marc Bloch et de ces lieux communs… parce que citer le Sacre de Reims auquel nous devrions tous vibrer et la Fête de la fédération… Je me demande qui aujourd’hui vibre encore au souvenir du Sacre de Reims, ni qui sait d’ailleurs ce qui s’y est passé.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : La continuité de notre histoire nationale, l’idée que la République commence avant la République, ça c’est une idée très forte.       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Mais c’est une histoire discontinue, vous citiez vous-même Vichy, par exemple l’histoire de France, vous en excluez Vichy, vous en excluez la collaboration. C’est bien que cette histoire n’est pas continue, Jean-Pierre Chevènement, il y a des pans entiers que vous refusez.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je ne peux pas faire en sorte que Vichy n’ait pas existé, mais en même temps je ne lui donne pas le statut de gouvernement légitime parce que je partage l’avis de Marc Bloch que c’est un coup d’État, le 17 juin 1940. Appuyé sur les colonnes de chars allemands, Pétain impose, à Reynaud d’abord et ensuite à Lebrun, la démission de Reynaud et sa nomination comme Président du Conseil, sur la base de la capitulation, c’est-à-dire sur une demande d’armistice qui interviendra quelques jours plus tard.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Natacha Polony : Il y a quand même une différence majeure entre ce que vous appelez de vos vœux et ce que fait Emmanuel Macron. Tout à l’heure vous avez cité le fait qu’il fallait penser la nation, que c’était absolument le cadre indispensable de la démocratie et, avez-vous ajouté, du socialisme. Dans votre livre, la question du socialisme est centrale, vous évoquez à un moment d’ailleurs ce petit film que vous aviez fait sur Louis Rossel et la Commune, et dans ce film où vous racontez ce personnage de Rossel, vous lui faites dire : « je suis arrivé au socialisme par la patrie ». Le socialisme, aujourd’hui, qu’a-t-il encore à apporter ? C’est quoi le socialisme aujourd’hui ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Ce film sur Rossel date de 1977, où nous prétendions amorcer le passage vers le socialisme. Je dois vous dire que dès que j’ai été ministre d’État, ministre de la Recherche et de la Technologie, j’ai tout de suite identifié mon parcours, un parcours républicain. J’ai mené les assises de la recherche, j’ai porté une loi de programmation qui fait partie du bilan de la gauche. Disons que je l’ai fait du point de vue de l’État, du point de vue de la France. C’était reconnu par tous, aussi bien par les gens de droite. Ensuite sur le plan de l’industrie, de l’Ecole, de la sécurité et des Français, j’ai toujours essayé d’agir à partir d’une conception exigeante de la République, qui repose sur le citoyen, le citoyen formé par l’Ecole laïque. Un ensemble, un corpus idéologique clair. Et je me suis tenu…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Avec une police, une justice punitive, avec l’armée… c’est ça aussi votre vision de la République.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Punitive… il faut bien punir les crimes. (rires)       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Oui, mais vous êtes un tenant d’une conception dure de la République…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Énergique disons… qui m’a fait traiter de Jacobin par des gens qui ne savent pas ce que c’est. Mais, peu importe. Oui j’ai une conception de la République qui est solide.       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Mais en l’occurrence quand vous regardez les débats sur l’insécurité, qui étaient déjà présents en 2002 avec des faits divers, avec l’histoire de « papy Voise », avec vos discours pour soutenir les forces de police. À l’époque un discours très dur contre les délinquants, vous vous retrouvez dans ce débat-là 18 ans après ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Disons que j’ai eu sur les problèmes de sécurité le discours de celui de Villepinte, qui était en principe le discours du gouvernement, de ce qu’on appelle la gauche plurielle et je me trouvais en phase avec Lionel Jospin.       <br />
              <br />
       <b>Natacha Polony : Il faut préciser ce qu’est que Villepinte pour les gens de passage.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Villepinte c’est le colloque sur la sécurité qu’organise le gouvernement de la gauche, en octobre 1997, et qui apparait comme un tournant majeur dans la manière avec laquelle la gauche appréhende les problèmes de la sécurité. Elle passe de l’angélisme au réalisme et je m’inscris dans cette continuité. Naturellement, je suis pour l’application d’une loi humaine, mais la loi est faite pour être appliquée, sinon il n’y a plus de loi.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Gilles Finchelstein : On oscille entre la République et la gauche et pour vous les deux choses se rassemblent. La gauche socialiste a été votre famille pendant près de 30 ans, vous y avez adhéré quand même en 1964 à la SFIO et quand on se souvient de ce que c’était l’état de la SFIO en 1964…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C’était héroïque.       <br />
              <br />
       <b>Gilles Finchelstein : C’était héroïque. C’est votre famille, même après votre départ vous avez appelé à voter pour Ségolène Royal en 2007 et pour François Hollande en 2012. J’ai été frappé, en lisant vos mémoires, de mesurer à quel point le rebond a été rapide au début des années 70. 69, la gauche est éliminée du premier tour des présidentielles, avec un score aux alentours de 5%. Vous l’avez dit tout à l’heure, 71 le congrès d’Épinay de refondation du Parti socialiste. Début 72, le programme que vous rédigez, « Changer la vie ». Mi-72, le Programme commun. Deux ans après, la gauche, François Mitterrand, est battue d’extrême justesse et arrive au pouvoir en 81. Quelle leçon vous en tirez car vous n’avez pas répondu à la question de Natacha, sur la gauche, et pas sur la République. Est-ce qu’un tel rebond vous semble possible ou est-ce que vous pensez que c’est fini ? Et si c’est possible, qu’est-ce qui manque ? Est-ce que c’est une clarification idéologique, un leader charismatique ? Ou est-ce que c’est, tout simplement, la volonté de s’unir ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : A mon avis ça va plus loin. C’est un problème conceptuel, c’est que la gauche a rebondi parce que l’union de la gauche a permis le rapprochement de ses deux familles qui étaient divisées depuis 50 ans, depuis le Congrès de Tours, et il y a eu une énergie qui en est sortie, un espoir a jailli des masses et par conséquent, à ce moment-là, on a vu une dynamique très forte mais que François Mitterrand, de son côté, avait déjà pressentie, puisqu’il avait été candidat unique de la gauche, grâce, il faut le rappeler, à Waldeck Rochet. Mais avec le CERES et le congrès d’Epinay, c’est un autre cycle qui commence et très vite (71-74) on est quasiment à la majorité. Il faudra quand même attendre un peu plus, ça fait pour François Mitterrand 23 ans, pour moi ça fait 16 ans, 16 ans de militantisme dans l’opposition avant de revenir au pouvoir en 1981.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Natacha Polony : Il y a une autre dimension qui transparaît tout au long du livre, c’est la question géopolitique, c’est-à-dire le positionnement de la France, le rapport entre la France et les États-Unis à travers l’OTAN, mais aussi la politique arabe de la France. Et ce qui me frappe c’est que cette question est toujours au cœur de votre réflexion et elle est en lien avec votre vision de la République et de la démocratie. Et il y a un élément qui le montre, c’est un moment où vous dites que les mêmes, qui en 1989, au moment de l’affaire du voile à Creil, étaient pour des accommodements raisonnables avec le voile islamique, étaient farouchement pour la guerre en Irak en 2003, c’est-à-dire toutes ces petites interventions que nous avons vues fragiliser des leaders arabes laïques et dont on voit que ça a aboutit à l’émergence de l’islamisme.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Absolument. Il faut tout d’abord partir des choses, du réel. Les Arabes sont nos voisins, il faut faire avec eux. Charles de Gaulle l’avait compris. Et quand je regarde en direction du monde arabe, je vois que la laïcité fera beaucoup de bien, par exemple, au Liban, à beaucoup de pays arabes plutôt que de les laisser s’enfermer dans une vision religieuse rétrograde.       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Leur système politique est fondé là-dessus, c’est quand même très compliqué de changer d’organisation.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il y a un principe de non-ingérence, c’est-à-dire…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : La non-ingérence de la France ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Si par exemple la Turquie veut avoir un régime « Frères musulmans », comme c’est d’ailleurs le cas, on ne peut pas l’empêcher, c’est comme ça, c’est un principe de non-ingérence. Mais en même temps, ça ne nous empêche pas de militer pour la laïcité et de faire en sorte que la laïcité reste un repère pour tous ceux qui veulent construire leur pays sur cette base.        <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : Est-ce que vous pensez qu’on peut encore changer la vie ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C’est poétique, c’est Rimbaud… c’était un peu de la récup'…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Oui, mais c’était vous (rires), c’était vous tout jeune, c’était votre engagement politique et vous y avez cru…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement :  Oui certainement. Les communistes étaient plus prosaïques, ils voulaient vivre mieux et nous nous voulions vivre autrement. Donc c’était le double « calicot » qui ornait le grand meeting du Programme commun à la Porte de Versailles…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Oui mais vous y avez cru, changer la vie ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : J’y ai cru jusqu’à un certain point car je suis assez réaliste pour être philosophiquement conscient que la vie est toujours une tragédie. Donc, je sais qu’on peut toujours lutter pour le progrès, pour le bonheur… Je serais plutôt sur la ligne du « melliorisme », mais je me refuse à inscrire à la catastrophe à l’horizon de l’histoire, comme le font les écologistes… avec Hans Jonas, une orientation, pensée politique et philosophique allemande, qui fait suite à la Seconde Guerre mondiale : la catastrophe est à l’horizon de l’histoire.       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Oui vous critiquez la collapsologie…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je suis pour une conception modérée de l’écologie, la préservation des biens communs de l’humanité. Mais en même temps, je ne veux pas aller vers une dérive technophobe, je ne veux pas aller vers une décroissance vers la collapsologie… tout ça, non ! C’est réactionnaire pour moi et de ce point de vue-là, je reste évidemment culturellement de gauche.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ali Baddou :  Il reste quelques minutes pour une dernière question…</b>       <br />
              <br />
       <b>Gilles Finchelstein : J’aimerais poser une dernière question sur l’état du débat intellectuel aujourd’hui. On le voit dans vos interventions comme dans votre livre, à quel point c’est important. Il y a une revue qui a annoncé son dernier numéro et qui s’appelle Le Débat. Comment vous interprétez ça ? Est-ce que vous considérez que c’est une anecdote, au sens où d’autres formes vont lui faire face, où chacun va composer sa propre revue, ou c’est symptomatique d’un état du débat intellectuel ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C’est très grave. La revue de Marcel Gauchet et de Pierre Nora était quelque chose d’indispensable, 4000 lecteurs je crois qui achetaient cette revue, mais c’était ce qui restait du Débat. J’observe qu’on organise plus de débat sur les chaînes de télévision, notamment publiques, de débat politique entre gens qui se porteraient la contradiction…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Ça existe toujours… il suffit d’allumer une chaîne info pour voir deux, trois, quatre hommes politiques débattre, s’invectiver… Je ne sais pas ce que vous appelez débat…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : J’appelle débat quelque chose qui permet d’exposer, d’argumenter, de ses idées, de ses choix à long terme. Quelque chose qui nous sorte de l’instantanéité et de la frivolité de ces débats qui n’en sont pas. Donc, oui, le débat est nécessaire et il faut l’organiser et c’est le rôle du Service Public de l’organiser.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : Natacha ?</b>       <br />
              <br />
       <b>Natacha Polony : Vous dites avec amusement que changer la vie c’est poétique finalement. Pour ma part, j’ai écrit un livre en 2016 qui s’appelle Changer la vie parce que j’y ai cru et que j’y crois encore et que je voulais redéfinir la nation, la République et le socialisme. Et, je me pose la question en vous entendant, jusqu’à quel point vous y avez cru, vous. Par exemple en 2002, est-ce que vous y avez cru suffisamment pour brûler vos vaisseaux, rompre tout, ce qui aurait peut-être permis de faire en sorte que ça passe ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Qu’est-ce-qu’aurait signifié ‘brûler mes vaisseaux’ ? Ne l’ai-je pas fait suffisamment ? J’ai vraiment opéré toutes les transgressions qu’aucun autre homme politique de gauche ou de droite n’a jamais faite. Ils sont toujours restés très près de la niche, autant que leur permettait d’aller le collier. J’ai vraiment fait preuve toute ma vie d’une grande liberté, y compris à l’égard de mon camp qui me l’a reproché ô combien sévèrement, sans comprendre que c’était pour rester fidèle à une certaine idée que je l’ai fait. Et peut-être ça aurait pu tourner autrement…       <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : Mais vous avez douté. Et malgré tout, ce sont des pages assez fortes dans votre livre Jean-Pierre Chevènement, quand vous parlez de 2002, quand vous parlez de l’opprobre, lorsque vous parlez de cette responsabilité qu’on vous faisait porter. Je vous cite : « Pour la première fois je doutais car j’avais voulu ouvrir un chemin en me portant candidat et ce chemin s’était refermé, apparemment sans espoir ». Ce moment de désespoir c’était il y a maintenant 18 ans, c’est ce qui vous a fait renoncer au combat politique au sens où vous vous étiez engagé jusqu’alors ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Non je n’ai pas renoncé au combat, j’ai été encore maire de Belfort, et je me suis fait élire sénateur </li></ul>[du Territoire de Belfort] contre un candidat de droite mais aussi contre un candidat socialiste.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Mais vous comprenez ce que je veux dire, c’est le moment où vous renoncez au pouvoir…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : J’ai renoncé au pouvoir parce que je n’avais pas la base électorale qui me permettait d’y prétendre. J’ai été finalement une dizaine d’années au gouvernement, après avoir démissionné trois fois, je trouve que c’est presque aussi long que Jack Lang, c’est donc pas mal, lui qui n’a pas démissionné en ce qui le concerne. Donc j’ai quand même eu de ce point de vue-là des expériences intéressantes et je les ai toujours subordonnées à la volonté d’infléchir un cours politique car je ne me résignais pas à voir triompher l’option néo-libérale qui creusait ces fractures dans notre société. Je pensais qu’on allait surmonter cela, je le crois toujours et je l’espère.        <br />
              <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : D’un mot, puisqu’il est temps de conclure, Natacha, si vous deviez conseiller ce livre comment est-ce-que vous le présenteriez ?</b>        <br />
              <br />
       <b>Natacha Polony : Parce qu’il nous raconte ce qu’a été pendant 50 ans la vie politique, la vie des idées en France et qu’il nous raconte aussi ce qu’a été même la façon de faire de la politique et, par rapport à ce qui se fait aujourd’hui, il y a quand même un gouffre vertigineux. </b>       <br />
              <br />
       <b>Gilles Finchelstein : Parce que c’est une partie de l’histoire de la gauche qui est une partie de l’histoire de la France.</b>       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ali Baddou : Si vous deviez dire votre personnage préféré de l’histoire contemporaine de la France, en vous lisant on se dit que c’est le général de Gaulle. De Gaulle, malgré tout, ce n’est pas un homme de gauche.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Mais je crois qu’il a transcendé ces frontières. Il s’est imposé le 18 juin 40 comme le recours de l’espérance. Mendès France dit que c’est ce qui nous permettait de porter l’uniforme français dans les rues de Londres sans se faire insulter, c’était le Général de Gaulle. J’ai beaucoup d’admiration pour cet homme mais on ne fait pas un Général de Gaulle tous les siècles…       <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Un par siècle c’est déjà pas mal !</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Mais il n’y en a pas eu beaucoup dans l’histoire de France : il y a eu Jeanne d’Arc et il y a eu de Gaulle. Je mets Napoléon tout à fait à part parce que Napoléon n’incarne pas le génie national.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Entre Jeanne d’Arc et Cochon, là aussi vous choisissez.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Ah non, là je choisis évidemment la Pucelle.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Eh bien vous voyez qu’on choisit toujours une partie, une part de l’histoire !</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Mais Cochon était à la solde des Anglais.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Bien écoutez il était malgré tout là et français !</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je rappelle que c’était l’évêque de Laon.        <br />
              <br />
       <b>Ali Baddou : Merci d’avoir été notre invité.</b>        <br />
              <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-face-a-face/le-grand-face-a-face-12-septembre-2020">France Inter - Le Grand Face-à-Face</a>       
       </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/49801805-38624517.jpg</photo:imgsrc>
   <link>https://www.chevenement.fr/Entretien-a-France-inter-le-Grand-Face-a-Face-La-democratie-ne-peut-fonctionner-qu-avec-la-nation_a2113.html</link>
  </item>

  <item>
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   <title>Série d'entretiens sur France Culture (audio et transcription) : 2/ "Mousquetaire de l’union de la gauche"</title>
   <pubDate>Mon, 20 Apr 2020 07:00:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Deuxième épisode de l'émission "A Voix nue" avec Jean-Pierre Chevènement, une série d’entretiens produite par Gérard Courtois et réalisée par Marie Plaçais. Diffusée du lundi 23 au vendredi 27 mars sur France Culture de 20h à 20h30 et publiée en intégralité sur franceculture.fr.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/44827385-36469655.jpg?v=1784179985" alt="Série d'entretiens sur France Culture (audio et transcription) : 2/ "Mousquetaire de l’union de la gauche"" title="Série d'entretiens sur France Culture (audio et transcription) : 2/ "Mousquetaire de l’union de la gauche"" />
     </div>
     <div>
      Présentation de l'épisode par France Culture : &quot;De l’adhésion au Parti socialiste à la victoire de François Mitterrand en passant par le congrès d’Epinay, Jean-Pierre Chevènement retrace la longue marche de la gauche vers le pouvoir et ses premiers pas ministériels.&quot;
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <iframe src="https://www.franceculture.fr/player/export-reecouter?content=0450a24c-1600-4719-ad03-fe1ca8587e8a" width="481" frameborder="0" scrolling="no" height="137"></iframe>     </div>
     <div>
      <span class="u">Transcription intégrale.</span>       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Jean-Pierre Chevènement bonjour. Nous avons évoqué hier vos années de formation, votre rude expérience algérienne et votre scolarité à l'Ena où vous rongez votre frein. Et en réalité, pour vous, l'essentiel est ailleurs, puisque c'est le moment – 1964, vous avez 25 ans – où vous décidez de vous engager en politique. Et vous n'y allez pas par quatre chemins, vous prenez rendez-vous avec Guy Mollet, le tout puissant patron du PS de l'époque qui s'appelait encore la SFIO, et vous lui proposez vos services. Pourquoi le PS ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il faut dire que le paysage politique au retour d'Algérie ne me satisfaisait pas du tout. J'étais sociologiquement de gauche, je ne pouvais pas être autre chose, fils d'instituteurs, j'avais milité à l'Unef. Et j'étais mendésiste surtout : à partir de l'âge de 15 ans j'aurais voulu soutenir Mendès France, c'était mon grand homme. Mais ensuite je suis devenu gaulliste en Algérie parce que j'ai vu que de Gaulle était le seul capable de trancher le nœud gordien et d'empêcher une guerre civile. Et le personnage de de Gaulle m'impressionnait beaucoup, mais il avait 75 ans…. Par conséquent il fallait préparer l'après-de Gaulle et je ne me voyais pas travailler avec les barons du gaullisme, ça ne me disait rien du tout. J'ajoute que ça aurait fait croûtard… J'étais élève de l'Ena… Non ça n'était pas possible.        <br />
              <br />
       A gauche qu'est-ce-qu'il y avait ? Le Parti communiste, ce n'était vraiment pas ma tradition. Je vous ai décrit le Haut-Doubs : des communistes on n'en a jamais vu,  socialiste c'est déjà l'extrême gauche. Le Parti socialiste je le haïssais. C'est lui qui m'avait envoyé dans les djebels, et je me souviens encore de mes parents les poings serrés le soir du 6 février 1956 quand Guy Mollet avait reculé devant les tomates. Donc je n'avais même pas l'idée de franchir…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Guy Mollet qui était à l'époque Président du Conseil...</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … qui était Président du Conseil et qui envoyait le contingent en Algérie, 28 mois.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Donc c'était un repoussoir Guy Mollet ? Vous allez voir un repoussoir ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Eh bien c'est la conséquence d'une analyse logique : ce qui nous paraissait intéressant, c'était de faire l'union de la gauche qui en était à ses tout premiers balbutiements. Il y avait un dialogue idéologique. Et nous avons tout de suite vu que ce qu'il fallait faire c'était recréer un Parti socialiste qui, en alliance avec le Parti communiste, conquerrait la majorité.       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Ce n'était pas le centre de gravité du Parti socialiste de l'époque ; on qualifiait les communistes de « cosaques » encore…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Bien entendu. Mais néanmoins il y avait ce dialogue idéologique mené du côté socialiste, avec Roger Quillot et Georges Brutel. Guy Mollet, nous sommes allés le voir, et l'une des premières questions que nous lui avons posées c'est : « Comment s'est passé l'entretien que vous avez eu avec Khrouchtchev » ? A l'époque, l'URSS donnait des signes je ne dirais pas de « démocratisation » mais enfin …       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … d'assouplissement… </b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … d'assouplissement. Et il nous a répondu sur la Yougoslavie, parce qu'il revenait en fait d'un voyage en Yougoslavie. Il nous a fait une description des porcheries industrielles en Yougoslavie qui lui assurait que le salariat était maître de l'avenir et que si on faisait notre travail de militants on pourrait convaincre une majorité de ce que le socialisme était réellement l'avenir. Donc il nous a envoyé militer, au fond d'une 14ème section, dans le 14ème arrondissement de Paris, mettre des tracts sous le pare-brise des voitures, faire le boulot ingrat du militant. Donc il ne nous a pas vraiment pris au sérieux. Alors qu'on était venus comme des gens prêts à fournir des dossiers sur les…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … Vous vouliez régénérer le PS de l'intérieur.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : On voulait régénérer le PS de l'intérieur.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Ça ne l'intéressait pas du tout, Guy Mollet.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui il considérait qu'il fallait que nous fassions nos classes.       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Et puis que la doctrine c'était lui de toute façon.</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Et que la doctrine c'était lui qui la maîtrisait. Il y avait les démocrates qui étaient des socialistes, c'était le sel de la terre, le Parti socialiste SFIO. Il y a avait les démocrates qui n'étaient pas socialistes, il les appelait centristes, c'était la droite qui n'était pas gaulliste. Il y avait les socialistes qui n'étaient pas démocrates, c'étaient les communistes, eh bien il faudrait qu'ils attendent encore pour devenir vraiment démocrates. Et puis il y avait les autres, qui avaient le pouvoir, qui n'étaient ni démocrates ni socialistes, qui étaient les gaullistes, c'était l'horreur. Ce n'était pas du tout notre vision, car nous, nous étions assez gaullistes en matière de politique étrangère, de défense, d'institutions… Nous voulions mettre en quelque sorte une base de gauche sous les institutions de la Vème République.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Quand vous dites « nous », c'est le petit groupe que vous formez avec…</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … C'est le tout petit groupe : il y a  Gomez et moi, au départ…       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … Alain Gomez…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … Alain Gomez, qui est devenu ensuite Président de Thomson ; nous rencontrons Georges Sarre le jour de notre adhésion, qui avec l'association des postiers socialistes va nous donner les moyens de conquérir la majorité de la Fédération de Paris ; Didier Motchane que je rencontre Quai Branly…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … à la DREE (Direction des relations économiques et extérieures)…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … et puis quelques élèves de l'Ena ou de Polytechnique assez divers. Nous entrons au Parti socialiste…       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … vous vous retrouvez militants dans le 14ème, ça ne dure pas très longtemps parce que très vite vous créez le CERES ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : On le crée presque simultanément, les statuts sont déposés en janvier 1966.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Le CERES, c'est-à-dire le Centre d'études…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … Centre d'études, de recherches et d'éducation socialiste.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Très ambitieux !</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Vous voyez que je reste fidèle à ma vocation de recherche et d'éducation. Mais nous ne sommes pas très nombreux. Heureusement, il y a Georges Sarre et les postiers socialistes, puis nous sommes candidats, Georges et moi, aux élections législatives de 1968, et l'année suivante nous prenons la Fédération de Paris.       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Parlons deux secondes du CERES, parce que cela va être le point d'appui de toute la suite. C'est un laboratoire d'idées dans votre esprit.</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C'est ce qu'on appelle un <span style="font-style:italic">think tank</span> aujourd'hui, un laboratoire d'idées : nous avons pour but de définir un petit peu ce que sera le projet de la gauche. Or pour nous le projet de la gauche c'est le projet de de Gaulle – les institutions, l'Europe européenne, la politique étrangère (contre les blocs), et la politique de défense (la dissuasion).        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Vous venez de dire qu'il y avait toute une composante gaulliste au fond dans le travail et dans la réflexion du CERES, mais il y a aussi une composante marxiste. C'est un drôle d'alliage !</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C'est un alliage assez curieux. On ne peut pas dire que nous étions vraiment marxistes parce que nous avions lu le livre d'Annie Kriegel sur le congrès de Tours. Et puis nous étions frottés surtout d'austro-marxisme : nous avions lu le livre de Rudolf Hilferding sur le capitalisme financier qui était un peu le maître à penser de Lénine, dans <span style="font-style:italic">L'impérialisme stade suprême du capitalisme</span>. Nous avions lu Léon Blum parce qu'on nous avait offert ses œuvres complètes. Nous avions rendu visite à sa veuve, qu'on appelait Janot, à Jouy-en-Josas, qui nous avait fait écouter les discours enregistrés… Ça nous avait un peu rafraîchis parce qu'on avait entendu le discours par lequel Léon Blum essayait de convaincre les militants qu'il ne fallait pas intervenir en Espagne, or pour nous l'erreur de Léon Blum était de ne pas être intervenu en Espagne… Longtemps après, nous avons compris qu'il ne le pouvait pas, parce que les Britanniques ne le voulaient pas, parce que les radicaux ne le voulaient pas, par conséquent il était obligé de tenir compte de tout cela.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : En tout cas vous allez devenir très vite le poil à gratter aussi bien de Guy Mollet –  la SFIO – que plus tard de François Mitterrand à la Convention des institutions républicaines…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Dans un premier temps, nous voyons que François Mitterrand est un accélérateur du processus que nous avions pensé…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … par sa candidature de 1965...</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … et un de mes maîtres de conférences, qui a été à son cabinet, nous met en contact, ou plus exactement nous met au boulot : nous faisons des petites interviews par lesquelles le candidat est censé répondre aux soucis des agriculteurs. Alors nous travaillons avec nos dossiers. Je ne suis pas sûr que nous ayons fait gagner beaucoup de voix à François Mitterrand mais nous sommes associés à sa campagne. Nous ne le connaîtrons qu'après, au mois de janvier [1974], où il réunit les gens qui l'ont aidé. Il nous prodigue quelques paroles d'encouragement. Mais enfin tout ceci nous incite plutôt à rester militants du Parti socialiste. Nous croyons beaucoup plus à la structure de parti qui embraie sur les couches populaires qu'aux petits cénacles – vous m'avez parlé de la Convention des institutions républicaines, mais ils n'étaient pas beaucoup plus nombreux qu'au CERES…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : C'était un club de notables…</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C'étaient des clubs des notables, des petits-bourgeois, ça n'avait aucune réalité…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Un mot sur Mai-68 : vis-à-vis de cette tornade qui secoue la France pendant un mois, vous avez des sentiments assez mitigés ou en tout cas distancés par rapport à ce qui se passe à ce moment-là.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il faut dire que le CERES s'était fait un petit peu non pas en opposition mais clairement nous nous étions distingués de tous ceux qui rêvaient du « socialisme sous les tropiques » ou bien de la Révolution culturelle maoïste…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Vous voulez parler de Cuba…</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je parle de Cuba, je parle de la Chine qui croyait au rôle des masses paysannes. Nous, nous voulions travailler avec la société française. Donc nous étions sur une ligne socialiste traditionnelle, au fond nous pensions que le communisme avait été une erreur d'aiguillage, et que le vrai socialisme ne pourrait surgir que de la société française telle qu'elle était composée, avec son abondant salariat, sa classe ouvrières, ses employés, ses ingénieurs, techniciens… Nous pensions qu'il fallait prendre appui – c'était le marxisme officiel du milieu du XIXème siècle – sur la réalité sociale de notre temps. Et nous pensions que, avec la politique étrangère du général de Gaulle, une France socialiste entraînerait le reste de l'Europe et nous avions une grande ambition pour la gauche et pour la France. Nous pensions que pour la gauche c'était le moyen d'effacer les erreurs du Front populaire et même de la période qui va jusqu'à la Libération – tous les socialistes ne choisissent pas la Résistance (il y a Daniel Mayer, et Guy Mollet d'ailleurs, mais il y a aussi ceux qui continuent à accorder leur confiance au Maréchal Pétain…).        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Finalement, l'événement important pour vous de Mai-68 c'est la rencontre avec votre épouse, Nisa ?</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Alors je l'ai rencontrée en février, trois mois avant, chez un camarade de SAS [Section administrative spécialisée], Reingold, dont la femme était une amie de Nisa. Donc quand je suis arrivé chez lui où se tenait notre réunion, j'ai vu dans le reflet d'une glace une jeune fille qui corrigeait sa frange. Je n'ai pas encore reconnu ma future épouse, je ne m'en doutais pas. J'ai simplement demandé son numéro de téléphone à mon ami Reingold.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : C'est un début.</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C'était un début !        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Vous évoquiez le contrôle par le CERES de la Fédération de Paris, ça c'est 1969,  c'est un premier levier. Mais on arrive très vite au congrès d'Epinay, qui est le congrès décisif pour mettre en œuvre la stratégie que vous préconisiez, la stratégie d'union de la gauche, de programme commun avec le Parti communiste…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … il faut dire qu'après Paris nous avons pris d'autres fédérations, la Marne, la Savoie, et au congrès d'Epinay, [nous en avions] une bonne douzaine, dont celle du Territoire de Belfort où il y a une majorité pour la motion du CERES.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Bref vous vous retrouvez avec 8,5 % des mandats à l'ouverture du congrès d'Epinay.</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Alors c'est une situation en or car Mitterrand et ses alliés, Mauroy et Defferre, font 45 % ; Guy Mollet et Savary avec l'appoint de Poperen font 46 % ; et nous, nous faisons l'appoint. Et dès le départ, il y a un vote sur les structures, nous imposons la proportionnelle intégrale avec une barre à 5 %, c'est-à-dire en-dessous des 8,5 % que nous pesons. Nous sommes donc la clé à tous les niveaux, au comité directeur, au bureau exécutif. Et pour le vote de la motion, nous imposons la nôtre, c'est-à-dire la négociation d'un programme commun avec le Parti communiste pour les élections de 1973. Mitterrand n'ajoute qu'une chose : « sur la base d'un programme socialiste, préalablement débattu et approuvé par une convention nationale ». Mais, je ne sais pas encore que c'est moi qu'on va charger de faire ce programme ! Donc nous sommes en très bonne position.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Mais c'est un sacré pari quand même parce que Mitterrand, la veille du congrès, n'est pas socialiste. Mauroy et Defferre, ses alliés – Defferre le patron  de la Fédération des Bouches-du-Rhône, Mauroy, le patron de la Fédération du Nord, les deux grosses fédérations du Parti socialiste – sont la droite du parti, vous, vous êtes la gauche. Donc vous vous alliez, si je puis dire, avec un aventurier, Mitterrand, et deux représentants de la droite socialiste. C'est gonflé comme pari !</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Nous avions un projet, nous pensions qu'il attirerait la jeunesse, et effectivement des dizaines de milliers de gens ont adhéré dans les années qui ont suivi. Le rôle des sections d'entreprises a été important, nous les avions fait inscrire dans les statuts, et Georges Sarre, qui était le secrétaire à l'Organisation et aux Sections d'entreprise, a fait adhérer des milliers de militants ouvriers, qui venaient de la CFDT, ou des Cégétistes qui n'étaient pas encartés au Parti communiste, ou gens de FO – Georges venait initialement de FO. Donc il y avait toute une masse de gens très peu formés politiquement mais qui ont adhéré au Parti socialiste en passant par le CERES. Le CERES était à la mode. Nous étions un lieu d'effervescence et de bouillonnement d'idées, et les anciens se sont sentis même dépassés.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Vous êtes chargé, vous le disiez, du programme socialiste, et puis ensuite du chapitre économique du programme commun avec les communistes. Qu'est-ce-qu'il y a dans ces deux textes ? Qu'est-ce-que ça change au fond ? En quoi ça change complètement le paysage de la gauche ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Le Parti communiste pensait que, avec un tel accord, il pourrait plumer la volaille socialiste, donc il voulait l'accord. Et c'était sa thématique depuis presque une dizaine d'années. Les communistes pensaient qu'avec un train supplémentaire de nationalisations on déplacerait le centre de gravité de la société française, c'était ce qu'ils appelaient la théorie du passage pacifique au socialisme à partir du capitalisme monopoliste d’État.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Mais c'était un peu votre analyse également…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui. Nous y ajoutions quand même quelque chose de très important, c'était l'idée de l'auto-gestion, mais qui n'était pas seulement fondée sur le pouvoir des travailleurs dans l'entreprise, qui était également fondée sur l'articulation entre la démocratie dans l'entreprise et la planification. Donc nous avions réfléchi, c'était l'époque où quand même on voyait que le libéralisme n'avait pas dit son dernier mot, on sentait les premiers prodromes du néo-libéralisme, mais nous construisions une société qui était évidemment une société mixte, mais où la plupart des grandes entreprises – pas toutes – étaient publiques et pouvaient jouer un rôle de levier, de locomotive, pour l'ensemble de l'économie. Donc sur ce sujet de l'auto-gestion, nous étions en désaccord avec les rocardiens qui eux croyaient à <span style="font-style:italic">l'optimum</span> du marché, aux forces du marché, que de la même manière les coopératives, les mutuelles se trouveraient spontanément un point d'accord optimal. Nous ne pensions pas cela. Nous pensions quand même, c'était notre originalité, que le rôle de l’État restait nécessaire pour orienter l'ensemble de l'économie.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Il reste que c'est une période euphorique pour vous, pour le Parti socialiste. 1971-1973, la dynamique de l'union de la gauche marche pleinement, en tout cas en faveur du PS.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui bien sûr, il y a à ce moment-là un afflux énorme de jeunes militants qui vont remporter succès sur succès, beaucoup vont se trouver maires en 1977…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … déjà des députés aussi.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Nous avons 102 députés en 1973…       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … et pour la première fois davantage que le Parti communiste, pour la première fois depuis des lustres.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Le Parti communiste a 73 députés. Et en termes de voix, nous sommes à touche-touche. Le Parti communiste est à 22 %, le Parti socialiste à 21 %. L'année suivante, aux élections législatives partielles, le Parti communiste s'aperçoit que bien loin de plumer la volaille socialiste…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … c'est l'inverse…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … il fait les frais de l'alliance… Et par conséquent ça va être la cause de la suspension du programme commun en 1977.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Vous le disiez précédemment, au fond cette période des années 1970 a été une période de bataille idéologique intense au Parti socialiste…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … c'est une bataille sur plusieurs fronts. D'abord il y a les vieux de la vieille qui sont attachés aux anciennes définitions – l'atlantisme, etc. –, ils ne sont pas toujours droitiers sur le plan intérieur – j'ai gardé de très bons souvenirs de mes discussions avec Albert Gazier, qui était le ministre des Affaires sociales de Guy Mollet, c'était un homme qui était très paternel à notre égard –, donc il y avait cette vieille SFIO. Et puis il y avait le PSU, qui est passé très bizarrement d'une position très radicale, quand il était tout à fait isolé…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … à l'extrême gauche…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … à l'extrême gauche du paysage, mais quand Rocard est entré au Parti socialiste, c'était pour s'allier avec Mauroy et avec Pontillon, et avec ce qui était une partie de l'aile droite du Parti socialiste, et il a donné un air de modernité à des thèses qui étaient au fond très voisines des thèses néo-libérales qui étaient en vogue aux États-Unis. Et la bataille sur l'auto-gestion n'a pas vraiment fait rage parce que c'était plutôt un marqueur vis-à-vis du Parti communiste… Ça aurait pu être un vrai débat, entre ce qu'on a appelé la « deuxième gauche » – ils se sont eux-mêmes appelés la « deuxième gauche » pour flétrir la première – et puis nous, mais ce qui nous séparait véritablement c'était le rôle de l’État, le rôle de la planification, la politique industrielle. Mais le fond de l'affaire en réalité était que Michel Rocard voulait devenir candidat à la place de François Mitterrand, et que la deuxième gauche, son idéologie… tout ce qu'on nous raconte aujourd'hui, il y a un peu de blague là-dedans. Le fond de l'affaire c'est que Michel Rocard n'a livré qu'une petite bataille idéologique au congrès de Nantes [1977] où il a essayé de distinguer deux gauches, une gauche jacobine contre une gauche girondine, une gauche centralisatrice contre une gauche décentralisatrice. Mais ça c'était pour les journalistes qui sont un peu paresseux, il fallait leur mettre quelque chose sous la plume.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Mitterrand refait alliance avec vous en 1979…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … il est bien obligé…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … vous vous retrouvez à nouveau en position d'arbitre…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … parce qu'il n'a pas la majorité à lui-seul…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … et il vous charge à nouveau du projet socialiste…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … il me charge à nouveau du projet…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … qui va être la base du projet présidentiel de 1981…</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … il va charger Bérégovoy d'en extraire 110 propositions, d'ailleurs toutes ne sont pas extraites du projet socialiste, mais enfin c'est quand même le texte majeur qui est adopté à la quasi-unanimité par le comité directeur, sauf Delors, qui démissionne du comité directeur. Mais Delors n'appartient pas à la deuxième gauche. La deuxième gauche ne livre pas combat, elle considère qu'il n'y a pas lieu… Donc le projet socialiste passe et il est adopté définitivement au congrès de Créteil [janvier 1981] qui en même temps investit François Mitterrand.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Quels étaient vos rapports avec Mitterrand ? C'était de l'estime, de l'amitié peut-être, de la rivalité ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C'était un rapport assez complexe, fluctuant. Au départ nous ne le connaissions pas du tout, il avait même assez mauvaise presse : nous le liions à l'affaire de l'Observatoire, nous avons compris assez vite qu'il avait été dupé et que même tout cela se renversait en sa faveur parce que, tombé très bas, il avait réussi, avec la seule force de son courage et de son initiative, à remonter très haut le candidat unique de la gauche – 45 % des voix au deuxième tour de l'élection présidentielle [de 1965]. Ça lui donnait une stature. Et entrant dans son intimité – il nous invitait à déjeuner… –, nous avons, on peut le dire, sympathisé. C'était une sympathie réciproque. Il aimait les auteurs de <span style="font-style:italic">l'Enarchie</span>, il nous trouvait impertinents. Et il était très simple.       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Mitterrand, le 10 mai 1981, est élu Président de la République, la gauche accède au pouvoir après 23 ans de purgatoire. Qu'est-ce-que vous ressentez ce soir-là ? La victoire d'une stratégie électorale et d'une stratégie politique ou la victoire d'un projet de société ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : D'abord c'est une formidable victoire pour tous les paris successifs que nous avons faits. Nous avons vraiment parié sur ce que nous pourrions faire de la SFIO, sur ce que pourrait devenir Mitterrand, et évidemment sur notre capacité à gagner une majorité dans le pays. Donc c'est un sentiment de satisfaction. Mais en même temps, connaissant les choses de l'intérieur, nous sommes aussi un peu angoissés, angoissés que Mitterrand se laisse circonvenir par des forces qui vont à l'encontre de ce que nous souhaitons. Donc nous sommes très vigilants, néanmoins Mitterrand fait rentrer 4 ministres communistes au gouvernement – ça ne change pas d'ailleurs les équilibres d'ensemble. Les premiers arbitrages sont conformes à ce que nous souhaitons. Je suis ministre de la Recherche et de la Technologie, abondamment pourvu de crédits et de postes, et je peux lancer mon colloque sur la recherche et la technologie…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … les Assises de la Recherche…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … qui draine à peu près 40 000 personnes, qui fait remonter 10 000 contributions, et qui est un exemple réussi de remobilisation d'une communauté scientifique qui était un peu en désarroi. Donc la loi de programmation fait remonter l'effort de recherche de 1,8 à 2,35 % du PIB, et on peut dire qu'il y aura une décennie dorée pour la recherche française, avec une loi d'orientation et de programmation qui apporte beaucoup de concepts nouveaux et qui fait que la France reste encore aujourd'hui un grand pays scientifique.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Et ensuite vous enchaînez, si je puis dire, avec le ministère de l'Industrie et de la Recherche, donc vous élargissez votre périmètre et vous globalisez au fond votre stratégie de développement industriel.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Oui Pierre Dreyfus se retire, il est fatigué, et par conséquent Mitterrand m'attribue le ministère de l'Industrie.        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : On est en 1982 là.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : On est en 1982, juin 1982. Je prends cela au sérieux. La ligne du projet socialiste est clairement une ligne industrialiste. Je réunis les PDG des entreprises nationales, puis j'organise des journées de l'Industrie avec des gens du privé. L'idée est de faire en sorte que, en effet, les entreprises nationales soient renflouées par apport de capital, et l’État apporte au capital 5 ou 6 fois ce que les actionnaires privés ont apporté dans les 8 années précédentes. Et puis par ailleurs une certaine restructuration s'opère : le téléphone va à Alcatel, les produits bruns et l'électronique de défense va à Thomson, c'est-à-dire Thales aujourd'hui. Donc il y a une espèce de grand mécano industriel pour constituer des champions industriels à l'échelle mondiale. Je prévois de signer avec les entreprises nationales des contrats de plan, 4 chapitres d'engagements réciproques – le commerce extérieur, l'investissement, la recherche, l'emploi – ; ce sont des documents dont je charge Louis Gallois, qui est mon directeur de cabinet, de superviser l'élaboration. Donc les choses se passent bien jusqu'à des journées de politique industrielle où je remarque que François Mitterrand ne mentionne pas les efforts pourtant éreintants que fait son ministre de l'Industrie, ça se passe en novembre. Mais j'ai un allié dans la place, c'est Riboud, Jean Riboud – il était le patron de Schlumberger, une entreprise du parapétrolier, un ancien déporté, un homme remarquable à tous égards, avec lequel je m'entendais très bien –, qui avait été d'accord pour présider les Assises de l'Industrie que je projetais en juin 1983. Mais il se passe quelque chose de bizarre : j'apprends qu'un déjeuner a eu lieu à l’Élysée, avec 6 patrons, hors ma présence, avec par contre celle d'un certain nombre de conseillers dont Jacques Attali et Pierre Dreyfus, et que le but de l'exercice est de flétrir ma gestion. On invente dans ce déjeuner l'idée que j'aurais recensé les machines électroniques des différentes entreprises. Tout cela n'avait aucune réalité…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … et ça se traduit peu de temps après…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … ça se traduit par une remontrance en Conseil des ministres, à l'égard des méthodes de « bureaucratie tatillonne ». Voyant la tête que je fais, François Mitterrand me dit : « Ce n'est pas pour vous, je vise l'ensemble des ministres ». Mais Attali, sur le perron de l’Élysée, dit que le Président a flétri les excès de bureaucratie tatillonne à l'égard des entreprises nationales. Qui cela peut-il viser sinon moi qui suis le ministre de l'Industrie ?       <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : Et ni une ni deux…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : … ni une ni deux je fais ma lettre de démission. Je dis à Mitterrand : « Vous ne pouvez pas me cisailler les mollets », enfin « vous ne pouvez pas m'enlever le peu d'autorité dont je dispose »…        <br />
              <br />
       <b>Gérard Courtois : … mais au fond il y a une sorte de coïncidence étonnante entre votre démission fin mars et les grands choix de politique économique que Mitterrand va faire à ce moment-là. Au-delà de la réaction si je puis dire d'amour propre après la remontrance du Chef de l’État en Conseil des ministres, ce qui est en jeu en fait, c'est la politique économique du gouvernement socialiste depuis deux ans, avec laquelle vous êtes de moins en moins en accord, en tout cas sur laquelle vous essayez de peser et sur laquelle, au bout du compte, vous n'arriverez pas à peser. Mais on y reviendra demain si vous le voulez bien.</b>       <br />
              <br />
       La série en intégralité à retrouver <a class="link" href="https://www.chevenement.fr/Jean-Pierre-Chevenement-republicain-ombrageux--une-serie-d-entretiens-sur-France-Culture_a2085.html">ici</a>. 
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/44827385-36469655.jpg</photo:imgsrc>
   <link>https://www.chevenement.fr/Serie-d-entretiens-sur-France-Culture-audio-et-transcription-2-Mousquetaire-de-l-union-de-la-gauche_a2094.html</link>
  </item>

  <item>
   <guid isPermaLink="false">tag:https://www.chevenement.fr,2026:rss-45008309</guid>
   <title>Hommage à Loïc Hennekinne</title>
   <pubDate>Sun, 19 Apr 2020 08:00:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Carnet de Jean-Pierre Chevènement]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Hommage de Jean-Pierre Chevènement à Loïc Hennekinne, ambassadeur de France     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/45008309-36541801.jpg?v=1587373229" alt="Hommage à Loïc Hennekinne" title="Hommage à Loïc Hennekinne" />
     </div>
     <div>
      Loïc Hennekinne, une des premiers responsables du CERES et ancien Secrétaire général du Quai d'Orsay, nous a quittés à l'issue d'une longue maladie. Loïc était un militant extrêmement motivé - il a créé la section CFDT du ministère des Affaires étrangères - et un diplomate à la carrière exceptionnellement brillante : conseiller diplomatique du Président Mitterrand, il a été aussi ambassadeur à Jakarta, à Tokyo, puis à Rome.        <br />
              <br />
       Je perds un ami très proche et la Fondation Res Publica un de ses animateurs les plus constants. Tous ses amis se joignent à moi pour dire à sa famille notre profond chagrin. 
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
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   <link>https://www.chevenement.fr/Hommage-a-Loic-Hennekinne_a2100.html</link>
  </item>

  <item>
   <guid isPermaLink="false">tag:https://www.chevenement.fr,2026:rss-19378856</guid>
   <title>Pierre Mauroy ou la passion du Parti Socialiste</title>
   <pubDate>Tue, 09 Jan 2018 13:31:00 +0100</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Actualités]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Message de Jean-Pierre Chevènement au colloque de l’Institut Pierre Mauroy, "Pierre Mauroy ou la passion du Parti Socialiste", le 7 décembre 2017.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/19378856-23288146.jpg?v=1779515465" alt="Pierre Mauroy ou la passion du Parti Socialiste" title="Pierre Mauroy ou la passion du Parti Socialiste" />
     </div>
     <div>
      <b>I. Comment j’ai rencontré Pierre Mauroy, sept ans avant le congrès d’Epinay.</b>       <br />
              <br />
       J’ai adhéré au Parti Socialiste qui s’appelait alors la SFIO, en décembre 1964, à la 14ème section de Paris.        <br />
       Si quelqu’un me l’eût prédit, dans les années de la guerre d’Algérie, «guerre imbécile et sans issue», comme l’avait qualifiée Guy Mollet lui-même, en 1955, pendant la campagne du Front Républicain, cette prédiction m’aurait laissé abasourdi. Que dis-je ? Je lui aurais ri au nez !        <br />
              <br />
       Je revois, en effet, mes parents, alors instituteurs à Besançon et qui votaient socialiste, pester contre Guy Mollet, au soir du 6 février 1956, où, Président du Conseil en visite à Alger, il avait reculé devant quelques jets de tomates, pour démettre le général Catroux et appeler Robert Lacoste à la tête du gouvernement général. Je me revois surtout crapahutant dans les djebels, en 1961-62, pour conduire cette guerre, en effet imbécile, à sa seule issue logique : l’indépendance de l’Algérie, à laquelle ensuite, quand les SAS auxquelles j’appartenais furent dissoutes, je m’efforçai de contribuer de mon mieux, pour qu’elle se fît, selon le mot du Général de Gaulle, avec la France plutôt que contre elle.        <br />
              <br />
       N’empêche, la période avait été éprouvante pour ceux qui l’avaient traversée et il était difficile de ne pas en vouloir à Guy Mollet d’avoir aggravé les choses en envoyant le contingent en Algérie, en 1956. Par méconnaissance des réalités, celles de l’Algérie, et celles surtout de son temps, il avait sûrement prolongé la guerre de quelques années.        <br />
              <br />
       Quand je revins d’Algérie, en 1963, la SFIO paraissait un bateau à la dérive. Le Général de Gaulle avait imposé, en septembre 1962, l’élection du Président de la République au suffrage universel. Les élections législatives lui avaient donné une majorité à l’Assemblée nationale. La SFIO, discréditée par les guerres coloniales, apparaissait comme un vestige du passé.        <br />
              <br />
       Cependant un vent de contestation sociale soufflait sur le pays, avec la grève des mineurs de 1963 notamment. L’ «après de Gaulle» était déjà dans les esprits. Et il nous apparut à quelques camarades et à moi-même qu’en faisant l’union de la gauche avec le Parti Communiste, la «Vieille Maison», comme l’appelait Léon Blum, pouvait retrouver son lustre d’antan. Mais à cette condition là seulement. 
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      C’est en allant voir Guy Mollet à la Cité Malesherbes, qu’Alain Gomez et moi-même, rencontrâmes Pierre Mauroy dont le bureau qui jouxtait celui du secrétaire général. Celui-ci revenait d’un voyage en Yougoslavie et nous fit une description élogieuse du titisme et de l’autogestion yougoslave. Guy Mollet était revenu épaté par la visite de complexes agro-industriels qui lui avaient ouvert des perspectives sur une société entièrement salariée, et dont la vocation était naturellement le socialisme. C’était l’époque de Monsieur K (Khrouchtchev) à Moscou. Guy Mollet nous parla du «dialogue idéologique» qu’il convenait de mener avec les communistes pour les ramener à une conception démocratique du socialisme. Nous trouvions dans ces propos la confirmation de nos intuitions sur la nécessité de l’union.        <br />
              <br />
       C’est dans ces années là que nous créâmes le CERES (Centre d’Etudes, de Recherches et d’Education Socialistes).        <br />
              <br />
       Nos premiers cahiers parurent à partir de janvier 1966. Guislaine Toutain tapait à la machine les articles que notre petite équipe préparait, par exemple sur la politique industrielle et les nationalisations, ou bien encore, sur la Révolution culturelle en Chine, mise en œuvre par Mao, que nous critiquions d’autant plus âprement que l’intelligentsia «maoïste» tenait le haut du pavé dans facs parisiennes dans ces années qui précédèrent 1968.        <br />
              <br />
       Naturellement Pierre Mauroy souhaitait intégrer le CERES à l’organisation de jeunesse qu’il animait par ailleurs, le CEDEP, vitrine politique des «cercles Léo Lagrange» l’une des miettes que le pouvoir gaulliste avait laissées à la SFIO. Pierre Mauroy, de sa voix enjôleuse et dessinant dans l’air, de ses mains longues et fines, des volutes, à travers lesquelles on apercevait, sinon les lendemains qui chantent, du moins la promotion que ne manqueraient pas de nous valoir nos talents dans l’organisation du parti, essayait de nous convaincre de fusionner CERES et CEDEP.        <br />
              <br />
       Je garde le souvenir des déjeuners au «Petit Marguerit», près de la Cité Malesherbes, où Pierre Mauroy nous conviait avec Roger Fajardie, homme de grande culture qui ne nous prenait pas trop au sérieux et dont je garde surtout le souvenir des fou-rires qui ponctuaient nos conversations.       <br />
              <br />
       La fusion du CERES et du CEDEP se révéla vite impossible, parce que nous travaillions en fait sur des hypothèses politiques différentes.        <br />
              <br />
       Mais les évènements bouleversèrent tout cela.        <br />
              <br />
       Mai 68 arriva. La SFIO se fondit d’abord dans le NPS (Nouveau Parti Socialiste) d’Alain Savary. Dauphin putatif désigné de Guy Mollet, Pierre Mauroy se voyait rejeté dans l’opposition. C’est ainsi que commença de se dessiner entre nous, la convergence qui, autour de François Mitterrand, permit deux ans plus tard le Congrès d’Epinay.        <br />
              <br />
       <b>II. Le congrès d’Epinay.</b>       <br />
              <br />
       François Mitterrand avait été adoubé, en 1965, comme candidat unique de la gauche, moins par Guy Mollet, il faut le dire, que par Waldeck Rochet alors secrétaire général du Parti Communiste français que François Mitterrand avec rencontré à Londres en 1944       <br />
              <br />
       Nous nous étions liés avec François Mitterrand qui avait alors besoin de porte-plumes et avait pris en sympathie les auteurs de «l’Enarchie». François Mitterrand, peu de mois avant Epinay (juin 1971) avait deviné le parti qu’il pouvait tirer du CERES. Et celui-ci qui s’était, grâce à Georges Sarre, emparé de la Fédération de Paris et commençait d’essaimer un peu partout dans le pays entendait bien faire payer son éventuel concours, d’un ralliement du PS à la stratégie du programme commun.       <br />
              <br />
       François Mitterrand avait mis Pierre Mauroy dans la confidence. Je me souviens d’un dîner avec celui-ci, Roger Fajardie, Robert Pontillon, Didier Motchane et Georges Sarre à mon domicile, rue Poulletier. C’était à la veille d’Epinay.        <br />
              <br />
       C’est ainsi que se dessina la convergence qui permit le Congrès d’Epinay. Roger Fajardie mit à notre disposition un centre Léo Lagrange pour accueillir nos délégués de province et les tenir bien au chaud pour un congrès qui s’annonçait «sportif».        <br />
              <br />
       J’ai raconté dans «Défis républicains» ces mémorables journées. Le CERES qui, avec 8,5 % des mandats, faisait l’appoint entre les deux coalitions rivales (Guy Mollet-Savary d’un côté, Mitterrand-Mauroy- Deferre de l’autre), chacun disposant de 45% des mandats, imposa la proportionnelle et le programme commun. Mitterrand y ajouta sur « la base d’un programme socialiste » préalablement délibéré et emporta le morceau avec un discours d’une incroyable maestria.       <br />
              <br />
       Cette alliance dite «contre-nature» entre la droite et la gauche du PS autour de François Mitterrand fut majoritaire de 1 000 voix sur un peu plus de 100 000 mandats.        <br />
              <br />
       Il apparut vite, le lendemain du Congrès, que le candidat à la présidentielle, François Mitterrand, devait être aussi Premier secrétaire. Pierre Mauroy sut le comprendre et devint Secrétaire national à la coordination. C’est là qu’il gagna ses galons de futur Premier ministre, dix ans plus tard.        <br />
              <br />
       L’essentiel était fait : le Parti Socialiste s’était adapté aux institutions de la Vème République, comme allait le faire la droite quand Jacques Chirac, cinq ans plus tard, créa le RPR sous Valéry Giscard d’Estaing, au lendemain de sa démission du poste de Premier ministre.        <br />
              <br />
       Le RPR allait être la machine de guerre, qui après deux tentatives infructueuses (1981 et 1988) allait le conduire à l’Elysée en 1995.        <br />
              <br />
       François Mitterrand dut s’y prendre, lui-même, à deux reprises : 1974 et 1981, mais s’y installa pour deux septennats.        <br />
              <br />
        Si je me suis un peu étendu sur le Congrès d’Epinay, c’est qu’il a réalisé l’adaptation du PS aux institutions de la Vème République. Son Premier secrétaire est le candidat naturel du parti à l’élection présidentielle.        <br />
              <br />
       Mon propos n’est pas de vous raconter les péripéties internes du Parti Socialiste, le Congrès de Metz par exemple, ni la formation du premier gouvernement à la tête duquel François Mitterrand appelle Pierre Mauroy. Cette histoire a évidemment créé entre nous des liens très forts qui transcendent nos divergences politiques.        <br />
              <br />
       <b>III. Le choix de mars 1983.</b>       <br />
              <br />
       Le choix de la monnaie forte, en mars 1983, nous oppose en effet. Derrière l’accrochage du franc au mark, tout le reste se laissait deviner et notamment la monnaie unique qui n’était pas encore à l’ordre du jour.        <br />
              <br />
       De l’accrochage du franc au mark, découlait toute une conception de l’Europe qu’a mise en œuvre par la suite Jacques Delors.       <br />
              <br />
       Mais je suis convaincu que sans la résistance de Pierre Mauroy qui mit en jeu sa responsabilité de Premier ministre, en déclarant «je ne sais pas conduire sur le verglas», François Mitterrand aurait suivi le conseil de Jean Riboud, et accessoirement le mien, en prenant congé, au moins provisoirement, du système monétaire européen, afin d’opérer une assez forte dévaluation vis-à-vis du mark.        <br />
              <br />
       Pour ma part, j’étais bien le seul, comme ministre de l’Industrie, à m’inquiéter d’une progressive désindustrialisation de la France. Ce choix de mars 1983 fut un choix capital, car il engagea toute la suite.        <br />
              <br />
       Certains soutiennent que ce choix fut un choix pour ou contre l’Europe. Ce n’est pas ainsi que je l’ai vécu. Ce fut un choix entre des modalités différentes de la construction européenne et qui débouchaient sans doute sur deux «Europes» différentes.        <br />
              <br />
       Mais tel n’est pas le sujet du jour.        <br />
              <br />
       Vos travaux portent sur le Parti Socialiste. J’y reviens donc à travers un rappel historique qui éclairera l’avenir, du moins je l’espère.        <br />
              <br />
       <b>IV. Déjà quatre refondations historiques du Parti Socialiste.</b>       <br />
              <br />
       <b>1. Si nous reprenons les choses dans le temps, la première unification socialiste s’opère en 1905 mais se brise sur la guerre de 1914-1918.</b>       <br />
              <br />
       On se souviendra que la guerre a été déclarée par l’Allemagne à la France le 1 er août 1914. Le 3 août, la neutralité belge était violée. Je ne conteste donc pas le choix de «L’union sacrée» opéré alors par la SFIO. Jaurès assassiné, Jules Guesde, Ministre d’Etat du gouvernement. Ce choix s’imposait : la France était le pays agressé. On pouvait, a contrario, contester le vote par le SPD des crédits de guerre le 4 août 1914 (en interne d’ailleurs, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht s’en étaient dissociés).        <br />
              <br />
       <b>2. Reste que le premier Parti Socialiste, celui de 1905, s’est brisé définitivement au Congrès de Tours en 1921 sur les 21 conditions posées par la IIIème Internationale, c’est-à-dire par Lénine.</b>       <br />
              <br />
       Le choix des minoritaires de Tours, derrière Léon Blum a été un choix salvateur. Il a préservé, non seulement la «Vieille Maison» mais l’étroite alliance du socialisme et de la République qui était tout l’enseignement de Jaurès.        <br />
              <br />
       La SFIO de Léon Blum est venue au pouvoir avec le Front Populaire, cette «embellie» dans le souvenir de la classe ouvrière, mais elle n’a pas su répondre au défi que jetait aux démocraties, l’Allemagne nazie de Hitler. La France était en première ligne et comme laissée seule par les autres démocraties. La SFIO a été balayée par la défaite de 1940 et le ralliement à Pétain, le 10 juillet 1940, d’une majorité de parlementaires socialistes.        <br />
              <br />
       <b>3. Il a fallu reconstruire le Parti Socialiste dans la Résistance.</b>       <br />
              <br />
       Ce fut l’œuvre de ceux qui s’étaient regroupés autour de Daniel Mayer. Après une sévère épuration dans ses rangs, le premier Congrès du Parti Socialiste SFIO a désigné, Guy Mollet comme Secrétaire général, en 1946. Il l’est resté jusqu’en 1969, cédant alors la place à Alain Savary. Mais la SFIO d’après-guerre a été en réalité balayée par son incapacité à résoudre la question algérienne et par la Vème République à laquelle elle ne s’est adaptée que tardivement (1971).        <br />
              <br />
       <b>4. En effet, il a fallu attendre 1971 pour que s’opère la vraie refondation du Parti Socialiste, celle qu’a permis le Congrès d’Epinay.</b>       <br />
              <br />
       On peut constater que le cycle d’Epinay est, aujourd’hui, allé à son terme 1971-2017 : 46 ans, presqu’un demi-siècle.        <br />
              <br />
       Que s’est-il passé ?        <br />
              <br />
        Pour moi, les choses sont simples. Le Parti Socialiste historiquement n’a jamais été un parti qui recherchait le pouvoir pour le pouvoir.       <br />
              <br />
       Il suffit de se rappeler les discussions de l’entre-deux guerres sur la «conquête du pouvoir» ou sur «l’occupation du pouvoir», alternative soutenue par Léon Blum en 1936 pour justifier le gouvernement du Front Populaire.       <br />
              <br />
       Quand François Mitterrand a conquis l’Elysée, en 1981, il n’a nullement exclu de se représenter en 1988 pour un second septennat et il a ainsi appris aux socialistes ce que Paul Eluard appelait «le dur désir de durer» c’est-à- dire en fait à devenir un parti de gouvernement.        <br />
              <br />
       En venant au pouvoir en 1981, le Parti Socialiste a ainsi opéré une mutation fondamentale. Mais il est aussi devenu un «parti de système». Il a opéré en effet, selon moi, une conversion au néo-libéralisme ambiant, mais cela au détriment des engagements qu’il avait pris devant ses militants en 1971 et surtout devant le peuple dans les années qui ont suivi la signature du programme commun de 1972 mais surtout en 1981, sur la base des 110 propositions que François Mitterrand avait extraites du «projet socialiste pour les années 1980».        <br />
              <br />
       Le Parti Socialiste aurait pu justifier une «conversion républicaine», en expliquant que son accession au pouvoir l’obligeait, dans un contexte imprévu, à réviser ses objectifs et son calendrier, mais sans pour autant dévier de son engagement fondamental «D’abord l’emploi!».        <br />
              <br />
       Ce n’est pas ce qui s’est passé. François Mitterrand a déclaré, en 1983, n’avoir pas changé de cap mais simplement «ouvert une parenthèse».       <br />
              <br />
       Le Parti Socialiste a donc opéré une mutation inconsciente en devenant un «parti de système».        <br />
              <br />
       Je dis «parti de système» et non pas parti de gouvernement.        <br />
              <br />
       Un parti de gouvernement peut en effet s’autoriser des «réformes révolutionnaires», pour reprendre la terminologie d’André Gorz, mais un parti de système, prisonnier des contraintes qu’il a acceptées par traité, ne le peut plus.       <br />
              <br />
       La mutation du Parti Socialiste en «parti de système» s’est donc faite progressivement avec l’Acte unique (1985-87), le traité de Maastricht (1992) et le traité budgétaire dit TSCG de 2012. En même temps, on enregistrait la montée du chômage : 3 millions de chômeurs en février 1993.        <br />
              <br />
       Cette mutation n’a pas échappé aux électeurs.       <br />
              <br />
       Le Parti Socialiste a certes bénéficié de la rente institutionnelle que la Constitution de 1958 offre aux partis de gouvernement grâce aux modes de scrutin majoritaire.        <br />
              <br />
       L’électorat les consacre et les rejette tour à tour. Ainsi en fut-il du Parti Socialiste, défait en 1986, 1993, 2002, 2007 et 2017 mais ayant bénéficié longtemps d’un «effet essuie-glace», c’est-à- dire du rejet de la droite à son profit, en 1988, 1997 et 2012. Mais cette «rente institutionnelle» bien anticipée par François Mitterrand dans les années 1980, ne pouvait, à la longue, que s’éroder. Elle a disparu en 2017 où le candidat socialiste s’est trouvé relégué au cinquième rang du premier tour de l’élection présidentielle.        <br />
              <br />
       L’effet essuie-glace ne peut plus jouer à nouveau. L’élection de 2017 a ainsi clos «le cycle d’Epinay». Elle a mis au pouvoir non pas un parti de droite traditionnelle mais un parti qui se veut de rassemblement, à la fois de droite et de gauche.        <br />
              <br />
       Le Président, Emmanuel Macron, procède de la gauche, en tout cas du choix de François Hollande, mais il a pris la mesure de l’usure du système tel que le traduisaient à la fois la montée des extrêmes et l’augmentation constante de l’abstention depuis vingt ans.        <br />
              <br />
       Si «La République en marche» trouve l’adhésion durable du pays ou du moins d’une majorité relative en son sein, il n’y a pas d’espace pour le Parti Socialiste tel qu’il est devenu, c’est-à- dire un «parti de système».        <br />
              <br />
       Ses choix européens ou plutôt européistes ne lui permettent pas, selon moi, de se distinguer de LREM.        <br />
              <br />
       «La France Insoumise» dessine, elle, une alternative en pointillés mais elle est loin de constituer un parti de gouvernement. Elle reste un parti essentiellement tribunicien.        <br />
              <br />
       C’est pourquoi, il me paraît probable que le Parti Socialiste, sans cesser d’être un parti de gouvernement, doive revoir fondamentalement son équation européenne. C’est seulement ainsi qu’il pourra cesser d’apparaître comme un «parti de système», ouvrir un horizon et redevenir crédible et surtout désirable aux yeux des électeurs.        <br />
              <br />
       Ce nouvel Epinay prendra du temps mais c’est, selon moi, la seule voie possible à moyen et long terme.        <br />
              <br />
        Je n’oublie évidemment pas l’héritage des valeurs morales et sociales qui nous a réunis et qui nous unit toujours mais la République passe avant une idée du socialisme devenue évanescente dans l’esprit public. Il faut repartir de l’intérêt général du pays. Cette notion d’intérêt général est au cœur de la République. On ne pourra reconstruire que sur cette base.        <br />
              <br />
       Toute nouvelle refondation - ce que j’appelle «un nouvel Epinay» - implique donc non seulement une critique de la dérive néo-libérale mais une vigoureuse réforme intellectuelle et morale, à laquelle un ressourcement dans la pensée de Jaurès apporterait beaucoup et notamment la compréhension du lien qui unit le socialisme et la République dans une conception de l’Europe revisitée à la lumière du lien qui unit la nation et la démocratie.        <br />
              <br />
       Bien sûr, une réforme intellectuelle et morale implique aussi cette chaleur humaine qu’a su apporter, à la gauche, Pierre Mauroy et qui reste inscrite dans la mémoire populaire et aussi – faut-il le dire ? – dans la mienne.        <br />
              <br />
       Aucune grande entreprise humaine ne peut réussir, si elle n’est pas portée par l’élan du cœur. «Ouvrier, nous a rappelé Pierre Mauroy, n’est pas un gros mot». Avec lui, la fraternité n’était pas seulement un mot dans la devise de la République. Elle avait un visage.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <link>https://www.chevenement.fr/Pierre-Mauroy-ou-la-passion-du-Parti-Socialiste_a1964.html</link>
  </item>

  <item>
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   <title>Voici venu le moment de nous séparer...</title>
   <pubDate>Fri, 03 Nov 2017 08:18:00 +0100</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Jean Pierre Chevenement</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Carnet de Jean-Pierre Chevènement]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Hommage à Didier Motchane, par Jean-Pierre Chevènement, mairie de Montreuil, jeudi 2 novembre 2017.     <div>
      Voici venu le moment de nous séparer ...       <br />
              <br />
       J’ai connu Didier il y a plus de cinquante ans. C’était à ma sortie de l’ENA. Je fus affecté en juin 1965 à la Direction des Relations Economiques extérieures, au bureau des Etudes. Le chef de bureau s’appelait Didier Motchane. Il était à peine rentré d’Iran où il avait été quelques années Conseiller Commercial. Il avait condensé son expérience dans l’austère revue à couverture vert sombre du Ministère de l’Economie et des Finances, sous un titre qui ne laissait pas d’interroger « Sur un marché persan ». La musique de Ketelbey accordée au pas du dromadaire montrait l’esprit facétieux du chamelier, à moins que ce ne fût celui du charmeur de serpents qui conclut ce morceau de bravoure.       <br />
              <br />
       Le travail du « bureau des Etudes » consistait à publier mensuellement les statistiques du commerce extérieur de la France en redressant les chiffres que nous communiquait la Direction générale des Douanes et en l’assortissant d’un commentaire avisé. Cette tâche redoutable nous laissait quelques loisirs que nous employâmes d’abord à prolonger les déjeuners dans les restaurants qui environnaient le Quai Branly, là où s’élève aujourd’hui les coupoles dorées de la Cathédrale Orthodoxe, dessinées et recouvertes d’or pâle par Wilmotte.       <br />
              <br />
       Je ne sais si l’inspiration divine était déjà là. Je venais d’adhérer avec Alain Gomez et Georges Sarre à la 14ème section de la Fédération de la Seine du parti socialiste. Didier était curieux. Le projet du Ceres encore balbutiant l’intéressait. Sa capacité d’abstraction lui en avait fait deviner les virtualités. Didier nous rejoignit donc à la 14ème section. Novembre 1965, François Mitterrand par la grâce de Waldeck Rochet, secrétaire général du PCF fut adoubé comme le « candidat unique de la gauche ». Il n’y avait pas grand monde autour de lui. Par l’intermédiaire de Pierre Soudet, un de mes anciens maîtres de conférences à l’ENA, nous voilà enrôlés comme petites plumes de François Mitterrand. Didier n’avait eu jusqu’alors qu’un rapport lointain à la politique. Ce qui l’intéressait c’était l’apparente folie du projet. Sa puissance d’abstraction lui faisait deviner les virtualités qu’il comportait pour une Histoire encore en gestation. Didier fit sien le projet du Ceres, lui donna sa formulation théorique et le développa partout avec cette forme d’éloquence créatrice d’énergie qui était sa marque.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Ce qui distinguait Didier de nos autres camarades, c’était l’extrême courtoisie dont il ne se départissait jamais. Pour autant il n’était pas bourgeois. Au contraire, il n’aimait pas les bourgeois. Cela nous rapprochait. Nous ignorions de quel monde venait Didier. Il n’était pas dans notre forme d’esprit de le lui demander. Je ne sus que longtemps plus tard que son père, Léon Motchane, était le créateur de l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques de Bure sur Yvette qui a produit moult « médailles Fields » (l’équivalent du Prix Nobel pour les mathématiques) quand celui-ci est venu me voir avec Renaud de la Genière alors gouverneur de la Banque de France pour solliciter l’appui du ministère de la Recherche. Ce grand mathématicien me fit forte impression. J’avais appris qu’il était né en Russie où ses parents avaient travaillé à la construction des chemins de fer russes avant la guerre de 1914. Je savais vaguement parce que je m’intéressais à l’Histoire des religions que sa mère était une des nièces de Salomon Reinach.       <br />
              <br />
       Didier, chef de bureau, me laissait beaucoup de temps pour nourrir les Cahiers du Ceres auxquels il contribuait lui aussi. De cette époque date une amitié que soudait un même regard sur les choses et sur les êtres.        <br />
              <br />
       Ainsi, dans <span style="font-style:italic">L’Enarchie</span> paru en 1967 nous nous étions répartis les chapitres : « l’enarchisant » fut confié à Gomez, « l’enarchiste » à moi-même, « l’Enarque », c’est-à-dire la chrysalide devenue papillon, en fait sobriquet de dérision, à Didier. C’était le chapitre le plus drôle. Mais l’unité du style rendait indiscernable l’auteur de tel ou tel chapitre … Celui qui me fait le plus rire, c’est celui où Didier égale La Bruyère dans la description des anciens de l’ENA selon que leur carrière les a projetés à l’Elysée ou au contraire relégués dans les tréfonds d’une Administration oubliée :       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">« Dans l’entrebâillement de deux vestons attentifs, je reconnais Adraste, autrefois répandu dans les clubs où les fonctionnaires gauchissent leur conscience … Le sourire policé dont il ponctue et componctue ses phrases trahit pourtant quelque souffrance intime : n’a-t-il pas dû, pour servir l’Etat comme l’y obligeait son talent, faire litière de ses inclinations politiques, et moudre une farine dont il ne voulait pas manger le pain ? Mais il explique à qui veut l’entendre – et qui ne voudrait pas entendre un aussi jeune Directeur de Cabinet ? – qu’il n’attend de la gauche qu’une deuxième rencontre – celle du pouvoir assurément – pour s’abandonner à la fidélité souterraine et ininterrompue qui le porte incessamment vers elle.       <br />
              <br />
       Roquet, que j’avise, trois pas plus loin, est un spéléologue d’un autre genre. Voué aux profondeurs d’une administration quasiment inconnue, comme un Joseph Prudhomme que Prud’hon aurait peint, vivante allégorie de la hargne, du bagne et de l’épargne, il promène dans ce brillant conclave un corps farouche qui semble fait de trois gros cailloux superposés. Son visage celtique porte les stigmates de sa passion pour la sécurité. Fureteur, inquiet jusqu’à l’os, son regard jamais ne s’arrête, parcourant l’assistance comme une échelle d’indices. C’est lui, je crois, qui, remarquant par mégarde au sortir d’un examen une fille un peu jolie, et que l’un d’entre nous connaissait, me dit qu’elle l’était trop pour être épousable. » </span> (1)       <br />
              <br />
       Nous étions unis comme les doigts de la main. Ce que nous avons fait ensemble politiquement, nul ne l’aurait fait séparément ; tant était forte la vision anticipatrice qui nous poussait vers l’avant et donnait sens à l’engagement de ceux qui nous avaient rejoints. Et, faut-il le dire, il y avait aussi l’amitié fraternelle qui nous portait l’un vers l’autre, aussi dissemblables que nous fussions, Didier Motchane, Georges Sarre, Pierre Guidoni et moi-même. Nous croyions détenir le secret de fabrication d’une gauche et d’une France régénérées, transcendées par l’union du Peuple et de l’Etat et ainsi lavées de leurs trop évidentes imperfections.       <br />
              <br />
       Le CERES prit en 1969 la Fédération de Paris grâce à Georges Sarre et à ses postiers socialistes – j’aperçois Michel Jaurrey dans la salle. C’est Didier avec je crois Paul Calendra qui le dote alors d’un emblème destiné à faire le tour du monde, le poing et la Rose, la force et la douceur. Au lendemain d’Epinay, deux ans plus tard, le parti socialiste prit l’emblème à son compte. C’était le désir de François Mitterrand. Nous n’avons pas demandé de droits d’auteur pour l’usage que le PS en fit : pas assez de force pour trop peu de douceur !       <br />
              <br />
       Didier meurt alors que vient de se clore définitivement pour la gauche le cycle ouvert à Epinay en 1971. Faut-il y voir un symbole ?        <br />
              <br />
       Didier a été d’abord un homme politique. Membre du Comité Directeur du PS en 1971, puis de son bureau exécutif. Secrétaire National en 1973 chargé des relations internationales avec le Tiers-Monde puis à la Formation.  Député européen de 1979 à 1989. Didier n’a pas eu le destin politique qu’il méritait. Les marchés ne nous faisaient pas rêver.       <br />
              <br />
       Didier était avant tout un écrivain, un penseur, un éducateur. L’éducateur d’une génération de militants.        <br />
              <br />
       Il est de la race des grands moralistes français mais il faisait sien le mot de Pascal : « La vraie morale se moque de la morale ». Il n’aimait pas la moraline.       <br />
              <br />
       Didier a beaucoup publié : Avec Alain Gomez et moi-même, <span style="font-style:italic">« l’Enarchie »</span> en 1967, <span style="font-style:italic">« Socialisme ou social médiocratie »</span> en 1969, et avec Pierre Guidoni, en 1983, <span style="font-style:italic">« Le socialisme et la France »</span>, toujours sous le pseudonyme de Jacques Mandrin.        <br />
              <br />
       Sous son nom :        <br />
       -	en 1973, <span style="font-style:italic">« Clés pour le socialisme »</span>, un manuel de régénération socialiste, entre Marx et Marcuse ;       <br />
       -	en 1979, <span style="font-style:italic">« L’enlèvement de l’Europe »</span>, critique décapante de l’européisme, et apologie de l’Europe des nations ;       <br />
       -	en 1992, <span style="font-style:italic">« Un atlantisme à la charentaise, de Jarnac à Maastricht, dix ans de politique étrangère »</span>, où il entrevoit clairement que c’est désormais du côté Sud du monde que viendront les plus grands défis de l’avenir (p. 39).       <br />
              <br />
       Didier, je l’ai dit, c’était d’abord un éducateur et un chercheur dont le verbe éclatant servait l’intelligence acharnée à serrer de près la mouvante réalité. Il fut l’infatigable directeur et rédacteur en chef de revues telles que <span style="font-style:italic">« Frontières », « Repères »</span>, puis <span style="font-style:italic">« Non »</span>, quand il fallut combattre le flot montant de ce que nous appelions la nouvelle petite bourgeoisie ou encore « la gauche américaine », c’est-à-dire l’abandon du social pour le sociétal, couverture du ralliement à l’hégémonie mondiale des Etats-Unis. Ce raidissement idéologique a reflété l’âpreté du combat. Il n’enlevait rien à l’exquise courtoisie de Didier, à son humour, à sa grande sensibilité nullement incompatible avec son côté farceur       <br />
              <br />
       Didier, après 2002, a pris du recul vis-à-vis d’une politique dont le parti socialiste, enkysté dans un pouvoir que n’arrivait pas à nimber sa religion européiste, bornait tristement l’horizon. Il a attendu 2010 pour publier <span style="font-style:italic">« Voyage imaginaire à travers les mots du siècle »</span> où il laisse libre cours à sa fantaisie.        <br />
              <br />
       Le cycle d’Epinay (1971) s’est définitivement clos en 2017.        <br />
              <br />
       Eclairons le rapport du pouvoir et du socialisme d’une anecdote : Un jour, c’était au lendemain des élections législatives de 1973, François Mitterrand m’a dit : « Des gens comme vous, j’en ai connus, qui se seraient fait tuer l’un pour l’autre, mais si je vous suivais, nous ne dépasserions pas cent cinquante députés. Nous n’aurions jamais le pouvoir. Or, le Pouvoir c’est la noblesse de la politique ». Il n’avait pas tort et le Ceres d’ailleurs fit preuve de beaucoup de flexibilité car nous n’avons jamais contesté la légitimité qu’avait François Mitterrand d’être notre candidat à la présidentielle.       <br />
              <br />
       Mais François Mitterrand n’avait pas tout à fait raison non plus, car « le pouvoir pour le pouvoir » n’a pas de sens, si on tourne le dos aux promesses fondatrices, fût-ce au prétexte d’une Europe éventée, je devrais dire, éventrée par le néolibéralisme. Le « dur désir de durer » dont parle, je crois, René Char, se transforme alors en sclérose progressive de la pensée et de l’action. Bien que François Mitterrand ait vu très tôt la « rente institutionnelle » dont les institutions de la Ve République allaient pourvoir le parti socialiste, comme d’ailleurs le RPR, parti dominant de la droite, le peuple français a fini par se lasser de l’« effet essuie-glaces » qui faisait se succéder le pareil et le même au gouvernement. Des traités européens - Acte Unique, Traité de Maastricht, traité budgétaire européen, etc. - découlait largement le reste. La concurrence  était érigée en valeur paradigmatique d’un marché en voie de rapide mondialisation. Un paradigme, celui du vieil utilitarisme bourgeois, chassait l’autre, celui du « Changer la vie » qui impliquait la vertu, le dévouement à plus grand que soi, ou tout simplement le sens du service public.        <br />
              <br />
       Didier était un polémiste né. Le réquisitoire prend sous sa plume l’éclat de la foudre céleste frappant ceux qui ont tourné le dos aux promesses fondatrices :        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">« Chaque fois que se laisse enfler en majuscule       <br />
         Le trou tonitruant d’une idée sans ferveur       <br />
         Pire que de plier un genou sans rotule       <br />
         De vos dévotions s’évente la saveur       <br />
              <br />
         Vous les rentiers gluants de la pensée des autres       <br />
         Qui n’en prennent l’habit que pour le déchirer       <br />
         Vieux chantres assourdis à bout de patenôtres       <br />
              <br />
         Déglutisseurs de mots très sinistres curés       <br />
         Faites ici silence et ce matin peut-être       <br />
         La vérité des cœurs se fera reconnaître »</span>       <br />
              <br />
       Didier Motchane et Pierre Guidoni avaient écrit ensemble en 1983, sous le pseudonyme de Jacques Mandrin, un ouvrage intitulé <span style="font-style:italic">« Le socialisme et la France »</span>. Ils y mettaient en garde la gauche contre le désir de plaire car, <span style="font-style:italic">« dès lors qu’on a décidé de séduire à tout prix, le prix ne cesse de s’élever, jusqu’au jour où la gauche, ayant adopté le programme de la droite, ses idées, ses méthodes, on peut alors la renvoyer. Qui, à ce moment, quand elle s’est déjà reniée, souhaiterait la défendre ? Ballet mélancolique »</span>... Didier et Pierre résumaient, au moment où s’ouvrait la parenthèse libérale, le quart de siècle qui suivit. C’est en 1983 que Didier et Pierre concluaient leur livre : <span style="font-style:italic">« Au cœur de notre action, il y a cette valeur qui a toujours été une des valeurs fondamentales de la gauche mais qui prend aujourd’hui tout son sens : le patriotisme. »</span>       <br />
              <br />
       Ecoutez cette « Ode à la France » que je tire du <span style="font-style:italic">« Voyage imaginaire »</span> et qui éclaire l’histoire et la personnalité de Didier mieux que je ne saurais le faire :       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">« Tous les chemins mènent en France ; en cela aussi cette nation reste fille de Rome et fille de la République. Lieu commun que de rappeler que la République, refondatrice de la nation s’identifie à une France qui ne sera jamais terminée. … Le nom de la France est par tous les mots de sa langue ce qui fait ma patrie. Non pas la langue de mes pères, mais celle dans laquelle j’ai ouvert les yeux, la langue dans laquelle le monde m’a parlé. C’est la langue française qui montre le mieux que la Cité et le Verbe sont consubstantiels ; elle est en moi l’opération la plus pure de leur transsubstantiation. Les deux extrémités d’une chaîne, le bout Julien Benda (La France est une victoire de l’abstraction sur le concret) et le bout Michelet (la France est une personne). Mémoire d’une France invincible : invincible mémoire de la France ...       <br />
              <br />
       Cloué dans mon lit jusqu’à mes quatorze ans, je m’imagine rétrospectivement et à tort comme un enfant sans enfance, dans cette situation qui faisait précéder pour moi dans une large mesure l’appréhension sensuelle de l’univers par la découverte intellectuelle du monde.  Je me souviens surtout du jour auquel je pense encore comme celui de ma découverte, de ma vraie découverte du monde : celui où, pour la première fois depuis mes huit ans – j’en avais quatorze ce jour-là il me semble – , je pus sortir de ma chambre et marcher à l’air libre, respirer librement à pleins poumons. Je m’en souviens vraiment, de ces premiers pas dans la rue et de l’exaltation qui m’a saisi à me sentir brusquement assailli par l’inépuisable profusion du monde. Ce monde tel qu’il est né à ma conscience et dont chaque parcelle a la couleur d’un mot français, il me semble encore aujourd’hui ne pouvoir le parler que dans leur langue. Non  que je ne me sois astreint plus tard, souvent avec plaisir, à le lire comme par les yeux d’un autre dans d’autres langages, mais sans guère pouvoir jamais m’empêcher d’en faire instantanément et malgré moi la traduction. Alpha et Oméga de ma patrie, le langage français tel que je l’entends est doué de cette grâce inhérente à la langue qui continue d’opérer en moi la création du monde, sa poésie. »</span>       <br />
              <br />
       Didier Motchane laissera une trace profonde. Son beau visage exprimait toute la noblesse d’un homme qui avait su surmonter l’épreuve cruelle d’une enfance fracassée et l’avait sublimée dans la recherche de la beauté et dans l’exigence de la vérité et de la justice. Nous lui devons, je lui dois, beaucoup.        <br />
              <br />
       Didier était à mes côtés une conscience exigeante mais fidèle. Il n’était pas homme à faire des concessions. Mais il acceptait aussi, sans jamais renier rien de ce qu’il pensait, de ne pas avoir raison tout seul. Il fallait pour cela une grande confiance que nous nous faisions mutuellement. Nous n’étions pas spontanément d’accord sur tout mais nous finissions toujours par y arriver. Ou presque toujours. En 1995, il fallut un vote du Conseil National du MDC pour nous départager sur le soutien qu’il fallait – ou non – apporter à la candidature de Lionel Jospin. Mais si je souhaitais le faire, c’était bien sûr pour infléchir sa ligne. Didier l’a accepté dès lors qu’il savait que je resterais fidèle à notre engagement fondateur.       <br />
              <br />
       Après 2002, il a jugé, à juste titre, qu’on ne pouvait pas refaire le MDC. Il avait tout à fait raison. Il fallait maintenir la ligne du « Pôle républicain ». Mais on ne peut pas le faire tout seul. Et il n’était pas possible de laisser sur le côté de vieux camarades qui nous avaient suivis sans toujours comprendre qu’<span style="font-style:italic">« au-dessus de la droite et de la gauche telles qu’elles sont devenues, il y a la République »</span>.       <br />
              <br />
       Quinze ans après, il faut reconnaître deux mérites à Emmanuel Macron. Par son élection, il a renvoyé aux oubliettes de l’Histoire un bipartisme qui depuis longtemps n’avait plus de sens. Il a ensuite réhabilité la décision politique et le mouvement, rompant ainsi avec l’immobilisme des trois héritiers de M. Queuille qu’ont été très consciemment François Mitterrand, Jacques Chirac et François Hollande.       <br />
              <br />
       L’esprit dialectique de Didier n’aurait pas manqué d’interroger le troisième mouvement qui découle de l’« en même temps ». Didier était un dialecticien et un créateur. L’invention de l’avenir l’a toujours motivé. Comme il doit motiver les jeunes générations que nous avons entendu s’exprimer. Je veux saluer, outre le maire de Montreuil, M. Patrice Bessac, que je veux remercier vivement pour son accueil, Gaël Brustier, Philippe Corcuff, Dominique Garabiol, Didier Leschi, Laurent Roth. Je veux aussi remercier de leur présence Messieurs Arnaud Montebourg et Alexis Corbière.       <br />
              <br />
       Le long combat que nous avons entrepris, il y a plus de cinquante ans, n’aura pas été vain si dans un contexte radicalement nouveau, dans un monde qui, en quarante ans, a profondément changé, cette même valeur du patriotisme peut encore guider nos pas non vers la Terre promise que nous n’avons jamais foulée, mais vers une France libre et juste dans une Europe européenne. Dans une de nos dernières conversations – il y a moins de quinze jours – Didier m’a dit qu’il était heureux. Il pensait comme moi que ce que nous avions semé pendant cinquante ans, germerait dans les cinquante ans qui viennent. Pas plus que l’idéal de la liberté, l’idéal de la justice ne peut mourir.       <br />
              <br />
       Didier était un créateur et il aimait les créateurs, n’est-ce pas Dominique ? Didier avait un talent que les éditeurs d’aujourd’hui ne reconnaissent plus : il était poète. Et il l’était naturellement. Il écrivait des poèmes à l’âge de quatorze ans. Celui-ci, de 1945, prémonitoire :        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">« Qu’allais-je faire un jour de cette rime éparse       <br />
         Que je viens de jeter en travers du papier       <br />
         Promesse du futur s’élevant jusqu’au pied       <br />
         Du cortège d’un rêve où finissent mes farces       <br />
              <br />
         Reprenant tour à tour un visage qui spasm-       <br />
         Odiquement retombe au fond de ce panier       <br />
         A salade ou à son si vous le désirez       <br />
         Pour régenter les fous j’imiterai Erasme »</span>       <br />
              <br />
       Et celui, révolutionnaire, du 15 février 2010 :       <br />
       <span style="font-style:italic">« J’aime la musique ferroviaire       <br />
         Dont les trains qui partent       <br />
         N’arrivent jamais       <br />
              <br />
         Que ce soit mon unique et profane prière       <br />
         Rebattre les cartes       <br />
         Quand Dieu n’y peut mais »</span>       <br />
              <br />
       Didier était un homme magnifique. Il a donné une haute idée de la grandeur humaine. Sa noblesse d’âme se voyait sur son visage. Sa perte est pour moi celle d’un ami incomparable et irremplaçable.        <br />
              <br />
       Ai-je besoin de dire à Dominique, sa femme, à Jean-Frédéric et à Emmanuel ses fils, à Jean-Loup son frère, à sa famille, à Anne, à tous ses proches, qu’ils ne sont pas seuls à le pleurer …       <br />
              <br />
       -------       <br />
       1) Ces citations n’ont pas été prononcées à Montreuil.       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Nota Bene: Ce discours n’a pas été intégralement prononcé à la cérémonie de Montreuil. Par ailleurs, je me suis écarté à plusieurs reprises de ce texte qui n’en traduit pas moins ma pensée.</span>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <link>https://www.chevenement.fr/Voici-venu-le-moment-de-nous-separer_a1955.html</link>
  </item>

  <item>
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   <title>Didier Motchane, un homme magnifique</title>
   <pubDate>Sun, 29 Oct 2017 21:43:00 +0100</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Jean Pierre Chevenement</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Carnet de Jean-Pierre Chevènement]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
        <div>
      Didier Motchane était une figure exceptionnelle. Sa disparition coïncide avec la fin du cycle d’Epinay. Didier Motchane a été avec Georges Sarre, Pierre Guidoni et moi-même, l’un des fondateurs du CERES, au mitan des années 1960. Il en a été ensuite l’infatigable animateur, comme de Socialisme et République et du Mouvement des Citoyens.       <br />
              <br />
       Son intelligence supérieure, sa vaste culture - il était poète à ses heures, son caractère ont porté l’exigence de notre mouvement et l’élan qu’il a donné à la gauche au-dessus de la grisaille de la « petite politique ».        <br />
              <br />
       Depuis plus de cinquante ans, Didier Motchane a été à mes côtés une conscience exigeante et fidèle. Ses vues profondes ont éclairé notre chemin. Toute sa vie, il a été un bloc de courage, un homme magnifique. Cette grande âme a affronté la mort comme il avait mené sa vie, sans ciller.        <br />
              <br />
       Sa mort me bouleverse profondément.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <link>https://www.chevenement.fr/Didier-Motchane-un-homme-magnifique_a1954.html</link>
  </item>

  <item>
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   <title>La dissuasion, gage de l’indépendance française et de l’autonomie stratégique européenne</title>
   <pubDate>Sat, 14 Oct 2017 08:21:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Jean Pierre Chevenement</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Actualités]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Intervention de Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre au Colloque de la Fondation pour la Recherche Stratégique, « Résistance et Dissuasion », tenu le 5 octobre 2017 à la Bibliothèque Nationale de France.     <div>
      Pour les peuples, la guerre est toujours le moment de la Vérité. C’est-dire qu’elles se gagnent ou se perdent longtemps à l’avance, en fonction des doctrines stratégiques, de l’effort consenti pour faire face aux menaces, de la qualité des hommes, de l’adéquation des systèmes d’armes et, plus que tout, d’un « vouloir vivre national ».        <br />
              <br />
       <b>I. Si j’insiste sur ce dernier point, c’est qu’il ne peut pas y avoir de bonne défense pour un peuple qui se défait.</b> Le patriotisme n’est pas seulement le ressort de l’esprit de sacrifice qu’on attend des soldats. Il est l’ultime garantie que la France saura surmonter demain les épreuves qui sont sur sa route, comme il permit hier à une petite élite exemplaire d’incarner la France Libre et de maintenir la République française au rang des vainqueurs de la Seconde guerre mondiale.       <br />
              <br />
       A. La dissuasion a ainsi été forgée par l’effort de tous ceux qui avaient ressenti la brûlure de 1940. C’est dans le souvenir du grand effondrement de notre pays que celui-ci a puisé la volonté de se doter d’un outil militaire qui lui permettrait de ne jamais plus connaître la honte de la capitulation ourdie par ceux que Marc Bloch appelait <span style="font-style:italic">« les nouveaux Bazaine »</span>.       <br />
              <br />
       « Jamais plus 1940 ! » voilà le cri silencieux des patriotes dans les générations qui ont suivi la Seconde guerre mondiale. Mais avec le temps qui passe, les souvenirs s’effacent.        <br />
              <br />
       De là à voir dans la dissuasion, comme l’écrit le philosophe allemand Sloterdijk, un simple <span style="font-style:italic">« symptôme contraphobique »</span>, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas, car la dissuasion est d’abord à mes yeux un outil politique, moyen pour la France de ne pas être entraînée dans « une guerre qui ne serait pas la sienne ».
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      B. Avec la fin de la guerre froide, l’implosion de l’URSS et les tentatives de désarmement qui se sont fait jour dans les années 1990, la dissuasion a subi sa première grande épreuve.       <br />
              <br />
       C’était aussi par patriotisme qu’une élite scientifique appuyée sur la volonté du Général de Gaulle et de ses successeurs a su tirer de l’effondrement sans précédent de 1940, l’ambition et la capacité de doter la France de l’arme nucléaire, ultime garantie de sa souveraineté, sans cesser jamais de l’adapter au contexte stratégique.       <br />
              <br />
       Ce fut aussi par patriotisme que cette élite, bien sûr renouvelée, sut avec Georges Baleras à la DAM, puis Jacques Bouchard, Alain Delpuech, Daniel Verwaerde et François Geleznikoff doter la France d’une capacité de simulation propre à la doter d’armes nucléaires robustes sans passer par le stade des essais nucléaires.       <br />
              <br />
       Rien ne garantissait après le moratoire de 1992 et la fin des essais nucléaires proclamée en 1996, le succès du programme « Simulation » et pourtant, celui-ci a été mené à bien : la France est aujourd’hui capable de fabriquer ses propres têtes nucléaires robustes, TNA et TNO, sans avoir à recourir aux essais nucléaires. Cet exploit scientifique n’aurait pu être réalisé sans le patriotisme des équipes du CEA et de sa direction des applications militaires.        <br />
              <br />
       C. C’est aussi sur le patriotisme des équipages des SNLE et des « Mirage » et sur celui des ingénieurs et cadres de la DGA, soucieux de maintenir une base industrielle et technologique capable de forger les têtes nucléaires et les vecteurs nécessaires - sous-marins, avions et missiles - qu’a reposé cette grande réussite matinale.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>II. Dans cet exposé, je voudrais essentiellement montrer comment s’est forgé le consensus national sur la dissuasion dans les années qui ont précédé et suivi l’accession de la gauche au pouvoir en 1981.</b>       <br />
              <br />
       A. On se souvient qu’au départ de l’effort industriel qui a permis de créer la dissuasion, furent votées contre ceux qui parlaient alors de <span style="font-style:italic">« bombette »</span> ou de <span style="font-style:italic">« bombinette »</span>, deux lois de programmation militaire dont l’adoption nécessita l’utilisation du 49.3.       <br />
              <br />
       On aurait tort, cependant, d’oublier l’effort qu’avaient fait les grands acteurs de la IVème République pour permettre, en 1960, la première expérimentation d’une arme nucléaire française et la campagne « Gerboise » qui a suivi. Trois autres expérimentations eurent lieu en 1960 et 1961.       <br />
              <br />
       Il revient à Pierre Mendès-France et à Guy Mollet d’avoir adopté les décisions de principe, pour le premier en 1954 et d’avoir pourvu aux crédits nécessaires, pour le second en 1956. Je ne dis pas cela pour minimiser l’effort des Guillaumat et Goldschmidt qui œuvraient au CEA mais par simple souci de servir la vérité.        <br />
              <br />
       Il faut rappeler aussi la contribution de Frédéric Joliot dans les cinq années qui ont suivi la Seconde guerre mondiale avant sa révocation parce qu’il était communiste et que la guerre froide commençait. Ce fut une grande perte au plan scientifique.       <br />
              <br />
       B. Je vais maintenant évoquer un épisode moins connu qui est celui du ralliement de la gauche à la dissuasion nucléaire dans la décennie de 1971 à 1981.       <br />
              <br />
       1. Le Congrès d’Epinay a adapté le PS aux institutions de la Vème République. François Mitterrand avait déjà été le candidat unique de la gauche en 1965 grâce à Waldeck Rochet, alors Secrétaire général du PCF qui avait connu Mitterrand à Londres.       <br />
              <br />
       François Mitterrand devient le Premier Secrétaire du PS d’Epinay et donc le candidat désigné de la gauche à l’élection présidentielle par la conjonction de trois forces : la sienne, la CIR (Convention des Institutions Républicaines) et celle de la droite de la SFIO (Mauroy, Defferre) mais aussi celle de la gauche du CERES.       <br />
              <br />
       Le CERES, Centre d’études, d’éducation et de recherches socialistes, était un petit groupe d’anciens élèves de l’ENA et de Polytechnique qui tirait une bonne part de sa force du soutien de l’association des postiers socialistes de Georges Sarre, 8.5 % de mandats qui firent pencher la balance sur une ligne : l’union de la gauche scellée par un programme commun avec le PCF, lui-même élaboré sur la base d’un programme socialiste intitulé « Changer la vie » et dont j’avais reçu la charge. Celui-ci fut adopté en avril 1972.       <br />
              <br />
       Le programme commun le fut, le 30 juin de la même année.       <br />
              <br />
       2. Le CERES en matière d’institutions, de politique étrangère et de défense avait, pour aller vite, les idées du Général de Gaulle.       <br />
              <br />
       Dans un séminaire de 1966, Robert Verdier et Jules Moch dirent à l’un d’entre nous Loïk Hennekinne, qui avait été premier secrétaire à notre ambassade à Saïgon : <span style="font-style:italic">« Comment pouvez-vous faire carrière avec des idées pareilles ? »</span>.       <br />
              <br />
       Un autre Jacques Darmon fut appelé, avec mon accord, au cabinet de Michel Debré alors ministre de la Défense, c’était en 1970.       <br />
              <br />
       Le CERES était un think tank en même temps qu’un mouvement politique immergé au sein du PS.       <br />
              <br />
       A l’époque, revenu d’Algérie, j’avais embrassé avec mes amis, Gomez, Motchane, Hennekinne et quelques autres, la doctrine du Général de Gaulle sur la dissuasion.       <br />
              <br />
       Mais comment convaincre le PS ?       <br />
              <br />
       Je faisais confiance globalement à la logique des institutions.       <br />
       François Mitterrand devait faire son « aggiornamento » mais il fallait l’y amener.       <br />
              <br />
       Juin 1971, je suis alors Secrétaire national du PS, chargé du programme. Il me faut d’abord convaincre Georges Sarre d’introduire trois options dans l’avant-projet de programme soumis au Comité Directeur à l’automne 1971. Ce fut le plus difficile, car Georges Sarre avait sur la question les idées des socialistes de l’époque. Mais il me fit confiance parce qu’il était mon ami. Et son soutien était déterminant pour rallier le CERES à la dissuasion.       <br />
              <br />
       Dans l’avant-projet du programme soumis au Comité Directeur du PS à l’automne 1971, j’introduisis trois options :       <br />
       -	Développement de la dissuasion,       <br />
       -	Maintien en état,       <br />
       -	Suppression.       <br />
              <br />
       Après débat au sein du Comité Directeur, il n’en resta que deux :        <br />
       -	Maintien en état,       <br />
       -	Suppression.       <br />
              <br />
       C’est sur cette formulation qu’eut lieu le débat au sein du parti. La première option sortit minoritaire mais avec un assez bon score. Le CERES était le poisson pilote de cette opération qui fut défendue à la tribune de la Convention par Charles Hernu. Celui-ci était l’agent que François Mitterrand avait désigné pour suivre les questions militaires.       <br />
              <br />
       Au lendemain d’Epinay fut constituée une Commission de la Défense du PS qui dépendait du Secrétaire national au programme que j’étais.       <br />
              <br />
       Charles Hernu, Jacques Huntzinger, Pierre Bercis et moi-même étions chargés de l’animer. Nous créâmes une association dite Convention des officiers de réserve pour l’ « Armée Nouvelle », titre d’un ouvrage de Jaurès sur la mobilisation de la nation en armes. Cette association portait donc le nom de « CORAN ». Il fallait le faire !       <br />
              <br />
       Pendant ce temps, le CERES se développait, faisant plus de 25 % des mandats au Congrès de Pau en 1975, les relations avec le PCF firent voir à celui-ci, ou du moins à Jean Kanapa, chargé de la politique étrangère au bureau politique du PCF, que la dissuasion avait quelque chose à voir avec l’indépendance nationale.       <br />
              <br />
       A tel point qu’au moment de la rupture du programme commun de gouvernement, en 1977, le prétexte allégué par Georges Marchais, en Corse où il passait ses vacances, fut : « François Mitterrand veut renoncer à la dissuasion et donc à l’indépendance nationale… Liliane, fais les valises, etc… ».       <br />
       Ce qui veut dire que la direction du PCF avait fait, depuis 1972, un chemin intellectuel considérable.       <br />
       Au lendemain d’une courte défaite aux législatives de 1978, François Mitterrand jugea l’heure venue de l’« aggiornamento ».       <br />
              <br />
       Une convention nationale sur la défense fut convoquée.       <br />
              <br />
       François Mitterrand sentait bien qu’il ne pouvait pas être candidat à la Présidence de la République en renonçant à la dissuasion.       <br />
       Le débat fut animé. Jean-Pierre Cot défendait la position traditionnelle des socialistes mais se heurta à la conjonction du CERES et de Charles Hernu.       <br />
              <br />
       Les amis de François Mitterrand et tous les leaders des fédérations qui étaient « au parfum », essentiellement le Nord et les Bouches-du-Rhône, se rallièrent à la formulation qu’Hernu et moi leur proposions (« maintien en état » de la dissuasion). La suite est connue, François Mitterrand fut élu, en 1981, et le cap de la dissuasion nucléaire fut maintenu :       <br />
       -	Charles Hernu fut le premier ministre de la Défense (1981-1985),       <br />
       -	Paul Quilès après la démission de Charles Hernu occupa le poste et lancera la plupart des programme (PAN – Leclerc, etc…),       <br />
       -	André Giraud lui succéda et fit voter la loi de programmation militaire 1987-1989 à laquelle succéda la loi de programmation militaire 1990-1993 portée par mes soins (Jean-Pierre Chevènement, ministre de la Défense 1988-1991).       <br />
              <br />
       Ce fut la période de montée en puissance régulière de la FNS mais aussi des armes dites « préstratégiques ».       <br />
              <br />
       En 1985, est intervenu le lancement de la TN75.       <br />
       Le Hadès est produit pour remplacer le Pluton. 400 kilomètres de portée au lieu de 80. Engin sur roues qui pouvait être déplacé rapidement et non plus engin chenillé comme le Pluton.       <br />
              <br />
       Le seul incident lié à la cohabitation de 1986-1988 fut l’affaire du S4 dit « missile à roulettes » (missiles embarqués sur des camions banalisés).       <br />
       Pour des raisons liées au consensus, François Mitterrand était contre leur déploiement.       <br />
              <br />
       De cette période où je n’étais pas encore ministre de la Défense, je garde quelques souvenirs :       <br />
       François Mitterrand déclara un jour : <span style="font-style:italic">« la dissuasion c’est moi »</span>. Vue profonde car le Président de la République est en effet l’unique décideur. Il était bien loin le temps où il moquait « la bombinette ». François Mitterrand déclara un jour de façon un peu énigmatique : <span style="font-style:italic">« le plateau d’Albion est la pointe de diamant de notre dissuasion »</span>. Et comme je lui demandais <span style="font-style:italic">« pourquoi ? »</span> : <span style="font-style:italic">« Parce que,</span> me dit-il, <span style="font-style:italic">une attaque contre le plateau d’Albion signerait l’auteur de l’agression et le désignerait aussitôt à notre riposte »</span>. Je me contentai de cette explication, bien qu’à mon sens il faille interpréter plus largement la notion d’intérêt vital.       <br />
              <br />
       Un autre débat avait lieu entre François Mitterrand et moi qui reflétait en fait celui qu’il avait avec Helmut Köhl sur le devenir de nos armes « préstratégiques ».       <br />
              <br />
       Je pensais l’avoir convaincu de leur intérêt pour dissuader tout déploiement de chars et par conséquent toute offensive blindée.       <br />
              <br />
       Je me souviens de la tête d’Helmut Köhl au défilé du 14 juillet 1989 à l’apparition des Plutons sur les Champs-Elysées.       <br />
              <br />
       Dans mon esprit, le Hadès avec sa portée bien supérieure et sa mobilité aurait permis de tempérer les craintes du Chancelier que je pouvais comprendre.       <br />
              <br />
       Mais le Hadès fut progressivement retiré à partir de 1991, c’est-à-dire après mon départ de l’Hôtel de Brienne.       <br />
              <br />
       A ce moment-là, en 1991, notre arsenal comptait près de 600 têtes nucléaires, contre moins de 300 aujourd’hui.       <br />
              <br />
       C. Après 1991 commença, en effet, l’ère du désarmement.       <br />
              <br />
       L’annonce d’un moratoire sur les essais nucléaires, en 1992, par le nouveau Premier Ministre, Pierre Bérégovoy, devant l’Assemblée Nationale, où j’avais retrouvé mon siège, me stupéfia.       <br />
              <br />
       C’était une concession faite aux écologistes à la veille des élections de 1993. J’en étais scandalisé. Car le moratoire annonçait la fin des essais et rien ne garantissait que nous pourrions mettre au point un programme de simulation propre à garantir la pérennité de notre dissuasion stratégique.       <br />
              <br />
       C’était une raison de plus que j’avais de m’éloigner du Parti Socialiste. Ce n’était pas la seule.       <br />
              <br />
       <b>III. L’avenir du consensus sur la dissuasion</b>       <br />
              <br />
       Celle-ci est plus nécessaire que jamais dans un monde multipolaire où les arsenaux nucléaires se développent en Asie de l’Est et du Sud et où l’équilibre est précaire (ainsi au Moyen-Orient).       <br />
              <br />
       Au fond de moi-même, je reste inquiet, malgré les sondages flatteurs.       <br />
              <br />
       1. Il y a d’abord la tentation permanente du désarmement. Le discours d’Obama à Prague, en 2009, a entretenu le mirage d’« un monde sans armes nucléaires ».       <br />
              <br />
       La pression des pays non dotés s’est accrue à l’ONU avec le projet de traité d’interdiction signé mais non ratifié par 122 pays.       <br />
              <br />
       Ce mouvement trouve un écho, y compris dans les plus hautes sphères. Chacun se souvient d’une tribune libre dans <span style="font-style:italic">Le Monde</span>, co-signée par deux anciens Premiers ministres, par un ancien ministre de la Défense et par un ancien Chef d’Etat-Major de l’Armée de l’Air (1).       <br />
              <br />
       La crainte d’un effet d’éviction sur les forces conventionnelles existe chez nos militaires.        <br />
              <br />
       2. Ma crainte est aussi budgétaire du fait de la « bosse » qu’il va falloir absorber pour lancer le SNLE 3ème génération à compter de 2020, par le missile M51-4 à partir de 2022 et enfin par les choix structurants qu’implique le renouvellement de la composante aéroportée. Il s’agit du concept de missile hypervéloce et des conséquences pour l’aéronef porteur.       <br />
              <br />
       3. Troisième source d’inquiétude : aux yeux de l’opinion publique, le terrorisme paraît contourner la dissuasion.       <br />
              <br />
       Avisons-nous, cependant, qu’il peut y avoir demain un terrorisme d’Etat.       <br />
              <br />
       Plusieurs puissances dans le monde peuvent glisser dans une forme d’extrémisme radical et approchent déjà le seuil nucléaire.       <br />
              <br />
       La Corée du Nord et le Pakistan ont déjà les armes nucléaires (comme Israël et l’Inde). L’Iran est sur le seuil. L’accord du 14 juillet 2015 fige heureusement la situation. La Turquie, l’Arabie Saoudite et l’Egypte peuvent être tentées de se rapprocher du seuil.       <br />
       D’où l’intérêt de maintenir le TNP. C’est une digue fragile mais qui a le mérite d’exister.       <br />
              <br />
       4. Le contexte européen, enfin, constitue à mes yeux une quatrième source d’incertitudes.       <br />
       a – L’Europe n’est plus à l’abri de missiles à longue portée venus de l’Asie. Ainsi la Corée du Nord qui a bénéficié de transferts de technologies en matière balistique, opérés à partir de l’Ukraine, semble-t-il, à un échelon non gouvernemental.       <br />
       b – La France est la seule puissance nucléaire sur le continent.       <br />
       c – La dissuasion doit rester nationale.       <br />
       d – Le concept de « dissuasion élargie » se constate le moment venu. Il ne peut donner lieu à des engagements publics préalables, à plus forte raison à des traités. La dissuasion française contribue à la défense européenne mais elle doit rester nationale. Il ne doit y avoir qu’un seul décideur : le Président de la République, qui apprécie les intérêts vitaux de la France.       <br />
       e – Il faut préserver le consensus qui s’est formé autour de la dissuasion. La dissuasion contribue à l’équilibre et à la sécurité de l’Europe. La Russie reste une puissance nucléaire majeure. L’armée russe n’est plus et ne redeviendra plus l’armée soviétique. Nous n’avons pas intérêt à une nouvelle guerre froide sur notre continent. Mais la sécurité européenne implique un équilibre des forces, à négocier, au plus bas niveau possible. La dissuasion nucléaire française ne relève pas et ne doit pas relever du Comité des plans nucléaires de l’OTAN.       <br />
              <br />
       C’est le gage de l’indépendance française et celui de l’autonomie stratégique européenne.       <br />
              <br />
       L’avenir de notre dissuasion dépend de la persistance du consensus national et, en dernier ressort, du patriotisme français lui-même.       <br />
              <br />
       La dissuasion a été, est et sera la fille de l’esprit de résistance du peuple français !       <br />
              <br />
       ------       <br />
       (1) Voir la tribune <a class="link" href="http://www.lemonde.fr/idees/article/2009/10/14/pour-un-desarmement-nucleaire-mondial-seule-reponse-a-la-proliferation-anarchique_1253834_3232.html">« Pour un désarmement nucléaire mondial, seule réponse à la prolifération anarchique »</a> de Messieurs Juppé, Norlain, Richard et Rocard, Le Monde, 14 octobre 2009
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <link>https://www.chevenement.fr/La-dissuasion-gage-de-l-independance-francaise-et-de-l-autonomie-strategique-europeenne_a1950.html</link>
  </item>

  <item>
   <guid isPermaLink="false">tag:https://www.chevenement.fr,2026:rss-17460319</guid>
   <title>Hommage à Nicole Bricq</title>
   <pubDate>Wed, 04 Oct 2017 18:47:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Jean Pierre Chevenement</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Carnet de Jean-Pierre Chevènement]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
        <div>
      Je regrette que des obligations contractées antérieurement et que je ne pouvais remettre m’empêche d’être parmi vous pour rendre à Nicole l’hommage qui lui est dû et dire à tous les siens, à son fils Renaud, à ses petits-enfants et à tous ceux qui l’ont aimé, particulièrement à Jean-Paul Planchou, ma tristesse et ma fidélité.       <br />
              <br />
       Nicole Bricq qu’une mort brutale vient de nous enlever était à l’image même de cette jeunesse qui face au discrédit ou à l’impuissance des anciens partis s’était levée, au début des années 1970, pour redonner sens à la politique et à l’engagement militant.       <br />
              <br />
       1971 fut l’année où Nicole enfanta d’un petit Renaud, mais ce fut aussi l’année où elle s’engagea au Parti Socialiste, via le CERES que ses adversaires décrivaient, à juste titre d’ailleurs, comme « un parti dans le parti ».       <br />
              <br />
       Nicole et son mari, Philippe, adhérèrent à Mazamet dans le Tarn, où ils travaillaient avec la ferme détermination de bousculer les anciens de la SFIO et de forger l’outil politique qui permettrait l’alternance pour « changer la vie » : tel était en effet le titre du programme socialiste de 1972. Nous voulions réussir, là où nos anciens avaient échoué, sous le Front Populaire face à la montée du fascisme, et à la Libération face à la guerre froide. Nous pensions possible dans un contexte nouveau, de surmonter la division de la gauche en France et en Europe, en forgeant un Parti Socialiste renouvelé, en prise avec les nouvelles générations.       <br />
              <br />
       Nicole était le symbole de cette détermination. Entier était son engagement, comme entière était sa personnalité. Chez elle pas de faux-fuyant.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Sincérité, dédain de la petite politique qui faisait passer les questions de personnes avant les idées, tel était son caractère.       <br />
              <br />
       Après le Tarn, Nicole fit un crochet formateur au Portugal, de 1974 à 1977, où elle avait suivi son mari. Le Portugal de la Révolution des Œillets qui éclate en avril 1974, était considéré alors comme le laboratoire de l’union de la gauche en Europe.       <br />
              <br />
       Le CERES se sentait très proche du « Mouvement des capitaines » qui avait réussi d’un seul coup la décolonisation en Afrique, la dé-salarization au Portugal, et l’ouverture d’un processus révolutionnaire en Europe.       <br />
              <br />
       Nicole et Philippe reviennent en France en 1977.        <br />
              <br />
       La Fédération de Paris que le CERES avec Georges Sarre animait depuis 1969 leur ouvrit les bras.       <br />
              <br />
       La Fédération de Paris qui avait inventé « le Poing et la Rose » était le bélier du CERES dans le Parti Socialiste. Le CERES pesait alors plus du quart du parti et la Fédération de Paris comptait près de 5000 adhérents jeunes et hypermotivés. Après Georges Sarre, Christian Pierret pris, en 1977, Jean-Paul Planchon comme Premier secrétaire, vient en 1981 le tour de Nicole Bricq, première femme Première secrétaire de la Fédération capitale, fer de lance d’une entreprise qui n’aurait pu pleinement réussir que si les socialistes avaient fait une conversion républicaine et non pas seulement libérale après leur accession au pouvoir en 1981.       <br />
              <br />
       La suite est connue. Nicole avait acquis assez de visibilité pour accéder à de nouvelles responsabilités : Présidente de la Commission des Affaires Culturelles au Conseil régional d’Ile-de-France, élu pour la première fois, en 1986, au suffrage universel, Nicole me secondera, de 1988 à 1991, comme chargée de communication au cabinet du ministère de la Défense.       <br />
              <br />
       Elle n’a pas partagé mon choix et celui de la majorité de « Socialisme et République » qui avait succédé au CERES au moment de la guerre du Golfe. Mais il est normal, à mes yeux, que des gestes forts, dont seule l’histoire est juge, suscitent en même temps approbations enthousiastes et franches désapprobations.       <br />
              <br />
       Ce désaccord aurait pu nous séparer durablement. Il n’en a rien été. J’ai retrouvé Nicole Bricq au Sénat où elle a été élue en 2004 après un mandat au Palais Bourbon, de 1997 à 2002.       <br />
              <br />
       J’ai eu l’occasion d’apprécier son métier, sa parfaite connaissance des dossiers, quand elle a été rapporteure générale du Budget. Elle m’a beaucoup aidé quand elle fut nommée, de 2012 à 2014, ministre du Commerce extérieur, sur les questions de coopération aéronautique avec la Russie, notamment. Elle comprenait, en effet, l’importance pour la France d’une relation solide et durable avec la Russie.       <br />
              <br />
       J’ai admiré son efficacité. C’était une « bosseuse », comme on dit. Elle maîtrisait parfaitement les dossiers les plus difficiles.       <br />
              <br />
       Dans la vie de Nicole, riche et bien remplie, il y a eu, bien sûr, comme dans toute vie, plusieurs vies.       <br />
              <br />
       Dans sa vie politique, on pourrait distinguer la vie de la militante et de la responsable de parti engagée, puis une phase plus rangée dans l’exercice de responsabilités parlementaires puis gouvernementales. L’honneur du politique est de s’affronter un jour aux réalités. Il y a bien sûr plusieurs manières de le faire, soit pour s’y plier soit pour les dominer. Nicole Bricq avait trop de caractère pour ne pas chercher sa manière à elle de dominer le réel.       <br />
              <br />
       Permettez-moi pour finir, une note plus personnelle.       <br />
              <br />
       Comme beaucoup d’entre nous, elle a éprouvé la violence de la politique. Mais cela ne lui a rien enlevé de sa gaîté. J’entends encore son rire résonner, un rire communicatif par lequel elle exprimait sa vraie nature, très au-dessus des petitesses de la vie politique ordinaire. Une gaîté qui disait sa robustesse et qui nous rend sa disparition comme irréelle.       <br />
              <br />
       Après 46 ans d’engagement politique, parvenue au terme d’un long cycle, Nicole a voulu s’engager dans la rénovation de la vie politique française. Car Nicole avant d’être socialiste, était, me semble-t-il, une républicaine, soucieuse de servir le Bien public et d’être utile, encore et toujours, à son pays.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <link>https://www.chevenement.fr/Hommage-a-Nicole-Bricq_a1946.html</link>
  </item>

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   <title>Entretien à l'hebdomadaire Le Point</title>
   <pubDate>Thu, 13 Oct 2016 14:05:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Voici le texte validé de l'interview donnée par Jean-Pierre Chevènement à l'Hebdomadaire Le Point qui en reproduit une version contractée, jeudi 13 octobre 2016, propos recueillis par Laureline Dupont et Thomas Mahler.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/10387574-17009969.jpg?v=1783686158" alt="Entretien à l'hebdomadaire Le Point" title="Entretien à l'hebdomadaire Le Point" />
     </div>
     <div>
      <b>Le Point: Votre livre est une défense de la realpolitik et d’une vision stratégique sur le long terme. Mais cela peut-être dur à entendre quand on assiste au quotidien à un martyre comme celui de la ville d’Alep…       <br />
       Jean-Pierre Chevènement:</b> Le plus grand risque pour un politique qui entend comprendre le monde c’est de se laisser happer par l’immédiateté, et c’est le plus sûr moyen de réduire la politique à la communication, c’est-à-dire à rien. La France aborde un temps d’épreuves qu’elle ne surmontera que si elle comprend la nature du défi qui lui est jeté, non seulement par le terrorisme mondialisé, mais par la « globalisation », dont celui-ci n’est qu’une facette. L’ambition de ce livre a été de déplacer l’axe de la caméra de la partie vers le tout, de l’Islam vers une « globalisation » devenue à elle-même sa propre fin, non pour nier la réalité et la gravité des périls qui nous menacent, mais pour les comprendre afin de les surmonter.       <br />
              <br />
       La France est aujourd’hui en panne de projet. J’ai voulu montrer qu’il y avait pour elle un chemin, celui de « l’Europe européenne », de l’Atlantique à la Russie, que le général de Gaulle lui avait indiqué, il y a plus d’un demi-siècle. C’est le seul moyen de relever les défis venus du Sud par un projet de civilisation et de desserrer, au XXIe siècle, les mâchoires du G2 sino-américain qui sont déjà en train de se refermer sur l’Europe. Je propose donc une grille de lecture du monde, et particulièrement des relations entre le monde musulman et l’Occident, depuis au moins un demi-siècle. Il y a évidemment un rapport entre celles-ci et le terrorisme qui nous frappe. Pour comprendre la réaction du monde musulman à la « globalisation » et au tsunami de modernité et d’hyperindividualisme  occidental, j’utilise les concepts forgés par Pierre Brochand que je crois éclairants : rebond (Malaisie-Indonésie) – rente (pays du Golfe) – renoncement (Somalie) – refus, à travers l’islamisme politique (Iran et pays sunnites gagnés à l’influence des « Frères musulmans »), rejet enfin, à travers le terrorisme djihadiste dont Gilles Kepel a décrit les étapes depuis 1979 : djihad afghan, djihad planétaire d’Al Quaïda, djihad territorialisé et réticulaire de Daech. 
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Tout cela ne peut se comprendre sans le déplacement du centre de gravité du monde arabo-musulman vers les pays du Golfe, après les chocs pétroliers, la montée du fondamentalisme religieux à partir de 1979, le rôle déstabilisateur des deux guerres du Golfe qui ont abouti à la destruction de l’Etat irakien, l’absence de solution apportée au problème palestinien, sans omettre, bien sûr, les facteurs endogènes (rivalité sunnites- chiites, faiblesses de la tradition démocratique, etc.).       <br />
              <br />
       <b>Mais Alep…</b>       <br />
       Je ne veux nullement me dérober à votre question. Sur le Proche et le Moyen Orient, notre politique est erronée. Croyant avoir raté le train des printemps arabes, M. Sarkozy, en 2011, a voulu se rattraper en Libye et en Syrie. Dans ce dernier pays nous avons gravement sous-estimé les appuis dont bénéficie encore Bachar el Assad dans la société syrienne, y compris sunnite. A la guerre intersyrienne entre le Pouvoir et son opposition, traditionnellement et principalement islamiste, nous avons ajouté la guerre par procuration que la Turquie, l’Arabie Séoudite et le Quatar entendaient faire à « l’axe chiite » (Iran, Irak passée dans l’orbite de Téhéran, suite aux deux guerres du Golfe, Syrie alliée traditionnelle de l’Iran, Hezbollah libanais).        <br />
              <br />
       Alors soyons clair : Alep va tomber mais on n’a pas les moyens de l’empêcher, pour une raison très simple : au sol les rebelles dits modérés sont moins de 10 000, l’armée syrienne compte environ 100 000 hommes, Daech c’est 60 000, le Front Al Nosra au moins 30 000. Aucune opération combinée air/sol n’est possible du côté américain alors que les Russes peuvent le faire avec l’armée syrienne : c’est pour cela qu’ils ont repris Palmyre que la coalition américaine n’avait pas su défendre. Alors oui, je suis pour un universalisme du réel qui ne se confond pas tout à fait avec la « Realpolitik ». « L’homme n’est ni ange ni bête, nous dit Pascal, et qui veut faire l’ange fait la bête ». Au prétexte des droits de l’Homme, nous faisons en Syrie une politique de com’. Certes je ne doute pas de la sincérité des efforts de Jean-Marc Ayrault, mais une politique vraiment humanitaire aurait consisté à ne pas allonger de plusieurs années les souffrances du peuple syrien, en encourageant l’ingérence. Il faut renouer avec les Russes pour permettre la formation à Damas d’un gouvernement plus représentatif et concentrer contre Daech les efforts de tous. C’est le bon sens. Il est temps de mettre un terme à une politique qui nous a « cornérisés » au Moyen-Orient. Le rôle de la France est de servir de médiateur dans une guerre de religion qui est bien sûr aussi un conflit politique entre l’Iran et l’Arabie Séoudite, au Yémen par exemple. C’est cela l’universalisme du réel : « aller à l’idéal, disait Jaurès, mais comprendre le réel ».       <br />
              <br />
       <b>Pour cerner ce qui se passe dans les pays musulmans, il faut déjà comprendre l’échec de la Nahda, cette renaissance arabe moderne, écrivez-vous…</b>       <br />
       En effet, car la victoire apparente du fondamentalisme religieux est l’envers de cet échec. La Nahda, c’est l’aspiration à la modernité et un mouvement de réforme très ancien, puisqu’il remonte au XIXe siècle. Déjà apparaît avec le Perse Al Afghani qui dialoguait avec Renan, un besoin de ressourcement de l’Islam face à l’Occident. Ce mouvement se prolonge avec Mohamed Abd’ouh son disciple. En Egypte, l’ouverture aux idées occidentales se manifeste tôt avec Mehemet Ali puis avec Rifah al Tahtaoui qui prône dès 1869 l’égalité civique au sein d’une même patrie égyptienne, enfin au début du XXe siècle avec l’écrivain Taha Hussein et le parti du Wafd, libéral et laïc. On observe très tôt cette ouverture à la connaissance chez les Tatars de Russie. Dans l’Empire ottoman, elle se manifeste d’en haut avec l’ère du Tanzim et puis le mouvement « jeune turc », en 1908, avant de triompher avec Kemal Ataturk, apôtre de la laïcité dont on ignore généralement qu’il a aussi conservé l’Islam comme « religion de l’Etat ». Le nationalisme arabe avec le Baas fondé par un chrétien Michel Aflak, un sunnite, Salah Bitar et un alaouite, Al Arzouzi, est fondamentalement laïc, comme le seront en pratique les régimes de Nasser et Bourguiba. Le monde arabe et le monde musulman ne se sont pas montrés rétifs à la modernité, dès lors que celle-ci s’appuyait sur un mouvement de libération nationale.       <br />
              <br />
       <b>L’Occident n’a selon vous pas mis dans de bonnes conditions toutes ces aspirations à la modernité…</b>       <br />
       C’est le moins qu’on puisse dire, sans avoir besoin de remonter à la colonisation. La politique occidentale n’a pas cherché à nouer un dialogue égalitaire et réellement humain avec cette partie du monde. La France l’a tenté, après l’indépendance de l’Algérie en 1962, avec la « politique arabe » du général de Gaulle. Telle n’a pas du tout été  la politique américaine, qui n’a vu que ses intérêts pétroliers en Arabie saoudite. Elle a noué avec celle-ci le Pacte du Quincy en 1945 et a apporté un soutien inconditionnel à la colonisation israélienne après 1967. Le nationalisme arabe s’est trouvé très vite l’otage de la guerre froide. Il y a eu une occasion ratée : ce sont les Russes qui ont offert les crédits pour la construction du barrage d’Assouan en 1954-1956, alors que ça aurait très bien pu être les Etats-Unis. Mais l’aspiration à la modernité existe toujours dans les sociétés arabes. On ne peut pas comprendre autrement les réactions qui se sont manifestées en Tunisie ou en Egypte pour se défaire des gouvernements islamistes. Des peuples qui peuvent produire des écrivains de la stature de Naguib Mahfouz ou Alaa El Aswany ne sont pas ancrés définitivement dans l’obscurantisme. Je suis convaincu, pour connaître un peu ces pays, qu’il y a une puissante aspiration à la connaissance et à la modernité dans la jeunesse universitaire et beaucoup de gens brillants qui sont l’avenir d’une nouvelle Nahda. J’aimerais que quand on pense au monde arabo-musulman, on voie aussi les facteurs positifs en son sein et qu’on comprenne bien que le terrorisme djihadiste n’est qu’une facette d’un problème beaucoup plus vaste. L’islam est une mosaïque, et non pas comme on le croit trop souvent un bloc homogène.  Faire de l’Islam la source de tous nos maux est une hérésie : d’abord c’est faux et ce serait ensuite nous mettre à rebours de l’histoire, à commencer par la nôtre. La France a toujours eu une brillante école d’orientalistes. La voix du dialogue à égalité avec le monde arabo-musulman est la seule féconde. Le « regard républicain » chez nous doit remplacer définitivement le « regard colonial » quand il subsiste.        <br />
              <br />
       <b>D’où vient, pour un natif de Belfort, ce goût pour les pays méditerranéens ? C’est l’influence de votre épouse d’origine égyptienne ? </b>       <br />
       Mon épouse n’est qu’une conséquence (rires). C’est vraiment la guerre d’Algérie, où j’ai servi de 1961 à 1963, appelé du contingent, comme sous-lieutenant-SAS (les sections administratives spécialisées étaient les lointaines héritières des « bureaux arabes »). De là vient mon intérêt pour les populations qu’on qualifiait alors de « musulmanes ». Puis, au cabinet du préfet d’Oran, j’ai été le premier Français, avec notre Consul général, M. Herly, à rencontrer le 10 juillet 1962, à Tlemcen, Ben Bella et Boumédiène pour obtenir la libération de Français enlevés le 5 juillet 1962, à Oran. A partir de là, je n’ai cessé de m’intéresser au u monde arabe. J’ai fait un premier voyage en Egypte en 1972, au lendemain du départ de Nasser, avec mon épouse que j’avais rencontrée à Paris. J’ai pu saisir ce moment particulier de basculement politique.        <br />
              <br />
       <b>Les réseaux sociaux ont raillé votre phrase « Je suis allé au Caire il y a 40 ou 50 ans »…</b>       <br />
       Certes j’ai mon âge et je ne compte plus mes voyages en Egypte. C’est un grand avantage que d’avoir connu le monde à différentes époques. Cela permet les comparaisons.       <br />
              <br />
       <b>La Turquie aussi inquiète les opinions occidentales…</b>       <br />
       N’ayez pas peur ! La Turquie est une grande civilisation. L’élément kémaliste et laïc s’est endormi dans un certain confort. L’arrivée au pouvoir de l’AKP, au début des années 2000 a traduit le rejet d’élites souvent considérées comme corrompues. Il faut reconnaître que la politique d’Erdogan sur le plan économique a été un succès. N’oublions pas, par ailleurs, qu’un coup d’Etat sanglant vient d’avoir lieu. Il est normal que le Pouvoir le réprime ; Le Président Erdogan est un président élu. Certes je ne cautionne pas toutes les formes de répression, je souhaite que l’Etat de droit soit respecté, mais je pense que certains commentaires sont trop orientés par un souci de stigmatisation systématique des tendances autoritaires d’Erdogan. Celui-ci a remporté les récentes élections législatives. Personne n’a contesté sérieusement qu’il ait réuni une majorité. Pas plus d’ailleurs que n’ont été contestées les élections législatives en Russie, où le parti de Vladimir Poutine a réuni 55 % des vois. Gardons-nous des tentations de l’ingérence.        <br />
              <br />
       <b>Poutine sera à Paris le 19 octobre. Est-ce l’occasion d’amorcer un rapprochement ?</b>       <br />
       La France doit contribuer, à mon avis, à la levée des sanctions européennes et américaines contre la Russie, d’abord parce que c’est notre intérêt national évident et aussi dans la mesure où c’est l’Ukraine qui bloque jusqu’à aujourd’hui l’application du volet politique des accords de Minsk. D’après mes informations récentes, l’Ukraine pourrait enfin voter la loi constitutionnelle de décentralisation qui doit permettre la tenue d’élections locales dans le Dombass, après quoi, elle pourra récupérer sa frontière avec la Russie. Avec celle-ci nous avons des intérêts communs majeurs, à la fois au plan politique, économique et géostratégique. La sécurité européenne et la restauration d’un climat de confiance sont des enjeux décisifs pour l’avenir de l’Europe et pour la paix dans le monde. J’ai rencontré Vladimir Poutine pendant 2h40 en tête à tête le 5 mai 2014 à Sotchi. Je dois témoigner que ce qu’il m’a annoncé s’est passé. Il a dit qu’il laisserait faire les élections en Ukraine, que les problèmes du Donbass devaient se régler à l’intérieur de l’Ukraine par un statut de décentralisation poussée et qu’il ne souhaitait pas couper le gaz à l’Ukraine pendant l’hiver malgré un lourd contentieux financier. Vous savez, il faut voir tout ça dans une perspective longue. La population de la Russie aujourd’hui n’est plus que la moitié de la population de l’URSS.  A l’Ouest, elle a retrouvé ses frontières du XVIe siècle. Poutine a restauré une tradition d’Etat après dix années de troubles où le pays avait perdu la moitié de son PIB et enregistré une paupérisation accélérée. L’Europe a besoin de la Russie et réciproquement, si nous voulons encore exister au XXIe siècle. Ne cédons pas aux effets de communication !       <br />
              <br />
       <b>Vous expliquez que les Etats-Unis ont tout intérêt à entretenir cette crise ukrainienne pour que l’Union Européenne reste dans son giron. N’est-ce pas un peu complotiste ?</b>       <br />
       Non, il suffit de lire Brzezinski dans le « Grand Echiquier » paru en 1998. Même s’il a fait, depuis lors, évoluer son propos, sa pensée continue d’imprégner les analyses des milieux néo-conservateurs aux Etats-Unis. Par rapport aux mastodontes chinois, la tentation de certaines de nos entreprises est de se vendre à des entreprises américaines. Mais la question que nous devons nous poser est : «devons-nous systématiquement nous jeter dans les bras des Américains ou essayer de préserver notre indépendance en construisant pas à pas une « Europe européenne », de l’Atlantique à la Russie ? Investir en Russie, profiter de la profondeur du marché russe, cela permettrait peut être de préserver pour l’Europe une marge de manœuvre. Nous ne sommes pas condamnés à périr étouffés dans les pinces d’un G2 américano-chinois. Nous pouvons quand même essayer d’organiser une « Europe européenne ». Les Etats-Unis ont pris des habitudes qu’ils n’avaient pas il y a quinze ans. L’extra-territorialité de leur droit fait  que nos banques se considèrent désormais comme interdites de financer le commerce avec la Russie ou avec l’Iran. C’est quand même incroyable ! BNP Paribas a payé une amende de près de 9 milliards d’euros pour violation d’on ne sait quel embargo. Il y a un moniteur américain à l’intérieur de cette banque pour surveiller ses opérations financières. Toutes les autres sont tétanisées. Est-ce que le général de Gaulle aurait accepté cela ? Est-ce que même François Mitterrand l’aurait toléré?        <br />
              <br />
       <b>Vous consacrez dans le livre une longue partie à l’Allemagne, pour qui vous éprouvez à la fois de la fascination et une méfiance…</b>       <br />
       Vous savez, je suis un homme de l’Est et l’allemand a été ma première langue. Je le crois profondément : la France et l’Allemagne sont deux pays condamnés à s’entendre. Nous devons mieux comprendre les Allemands, mais l’inverse est aussi vrai. Il y a encore beaucoup à faire. Je montre les problèmes démographiques de l’Allemagne, qui dominent à mon avis tous les autres, et la manière dont elle y répond, qui est peut-être bonne pour elle à court terme, mais pas pour l’Europe dans son ensemble. Nous devrions changer de modèle de développement. Nous devons retrouver, à l’échelle de la zone euro tout entière, un taux de croissance plus élevé pour résorber le chômage qui pèse sur l’avenir de notre jeunesse et sur l’équilibre moral et politique de nos sociétés. Pour cela introduire plus de flexibilité dans l’organisation économique et monétaire de l’Europe. Redonner au marché intérieur européen un rôle moteur qu’il a perdu du fait des politiques ordo-libérales impulsées par la Commission européenne. Lancer de grandes initiatives de politique industrielle pour contrer le monopole du GAFA (Google, Apple, Face Book, Amazon), muscler notre outil et nos industries de défense, lancer une grande initiative de co-développement avec l’Afrique, seule réponse à un défi migratoire que nos sociétés sont incapables de relever. Tout cela ne sera pas possible si nous ne parvenons pas à convaincre l’Allemagne de « changer de braquet ». J’ai cru, au début des années 2000, qu’une sorte de « gaullisme allemand » pourrait prendre forme. Or, l’Allemagne ne semble pas aujourd’hui concevoir son avenir en dehors d’une « globalisation » toujours plus poussée. C’est une erreur. Le commerce international ralentit. L’administration américaine accable les entreprises allemandes comme les nôtres d’amendes colossales (Deutsche Bank après Volkswagen). Les sanctions contre la Russie pénalisent l’Allemagne comme la France et l’Italie. Il devient urgent de resserrer le dialogue franco-allemand en le recentrant sur les sujets de fond. Le traité de l’Elysée (1963) est resté largement virtuel. Il est temps d’en faire une réalité.        <br />
              <br />
       <b>L’Union européenne serait pour vous un « néo-féodalisme post-moderne ». </b>       <br />
       C’est au monde globalisé que j’applique cette formule que j’emprunte à Alain Supiot, professeur au Collège de France . L’Union européenne telle qu’elle fonctionne  est ressentie comme non-démocratique. Je propose que l’administration dépende d’une autorité politique légitime, le Conseil des Chefs d’Etat et de gouvernement, et non d’une autorité hors-sol comme la Commission, dont on ne sait pas de quelle légitimité elle procède. Ce sont des gens que personne ne connaît ! Il est de temps de restaurer la transparence des débats et de faire que les citoyens des pays européens se sentent dirigés par des responsables qu’ils ont élus. Il est temps de remettre la démocratie au cœur du fonctionnement des institutions européennes. La démocratie fonctionne dans les nations parce que la loi de la majorité ne peut s’appliquer que là où existe un fort sentiment d’appartenance. Les nations peuvent déléguer des compétences à condition que l’exercice de celles-ci soit démocratiquement contrôlé. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. D’où la crise de l’Europe actuelle. On n’y remédiera que par un nouveau traité.       <br />
              <br />
       <b>En sortant de l’Euro ?</b>       <br />
       Non, en changeant sa nature. On pourrait, de manière concertée avec l’Allemagne, faire de l’euro une monnaie commune, mais qui restaure les mécanismes de flexibilité dont nous avons besoin entre les différents pays. Joseph Stiglitz l’a bien expliqué en 600 pages. En quelques lignes, la monnaie commune serait réservée aux transactions internationales. Un SME bis serait reconstitué. Les parités entre les devises nationales reflèteraient l’évolution de la compétitivité des différentes économies depuis la création de la monnaie unique, en 1999. Ainsi seraient évitées les politiques de dévaluation interne qui plombent la croissance. Serait également surmontée la coupure de l’Europe entre pays appartenant ou non à la zone euro. Le vice fondamental de la monnaie unique qui rassemble sous son toit des économies par trop hétérogènes, serait corrigé. Naturellement  cela suppose un accord avec l’Allemagne. En attendant, il faudra faire avec la Banque Centrale européenne qui a déjà su faire évoluer son rôle mais une solution plus durable est préférable.       <br />
              <br />
       <b>Vous saluez le courage le « courage » du peuple britannique qui a voulu la sortie l’Union européenne. Mais la livre-sterling s’effondre…</b>       <br />
       La baisse du cours de la livre sera très bonne pour l’industrie britannique. Malgré le pronostic de Patrick Arthus, les exportations britanniques se développent beaucoup plus vite que les nôtres. Le Royaume-Uni dégage un solde excédentaire en matière automobile, alors que nous, depuis 2006, nous avons un déficit qui atteint aujourd’hui 10 milliards d’euros. Dans le même temps l’Allemagne affiche dans ce secteur un solde excédentaire de 127 Milliards en 2015. Plus de la moitié de son solde global ! Il n’est pas raisonnable de vouloir transposer le modèle allemand avec une balance extérieure équivalent à 10,5 points du PIB aux autres pays de la zone euro. Le modèle allemand est instransposable.       <br />
              <br />
       <b>L’inquiétude des marchés pour la Grande-Bretagne ne semble guère vous inquiéter…</b>       <br />
       (Il soupire). Dans un monde où tout bouge, il faut savoir bouger soi-même. Quand vous regardez les choses sur le long terme, vous voyez que la livre n’a cessé de fluctuer. Il y a des avantages pour le tissu productif anglais. Il y a très peu de chômage en Angleterre. La livre reprendra des couleurs d’ici un an et deux. Ce qu’a voulu le peuple anglais, c’est retrouver le contrôle de ses affaires. Je ne suis pas sûr qu’il ait eu tort. Car la construction européenne actuelle est une maison branlante … La Grande-Bretagne restera une nation sœur, car nous avons beaucoup d’intérêts communs. Je ne veux pas participer au concert d’imprécations anti-britanniques.        <br />
              <br />
       <b>Dans le livre, vous revenez sur l’aventure CERES, « laboratoire du futur » au sein du socialisme que vous avez fondé en 1966. Au départ, vous étiez des marxistes parlant d’ « autogestion » et de « résistance au capitalisme »…</b>       <br />
       Nous étions des politiques. Notre stratégie était l’union de la gauche pour refaire un grand parti socialiste. Nous nous définissions donc comme « anti-anti marxistes ». Nous n’avons évidemment jamais partagé le messianisme de Marx mais ses méthodes d’analyse appliquées à la politique étaient et restent intéressantes. Laboratoire du futur ? Pour avoir adhéré au parti socialiste en 1964, nous avons dû attendre dix-sept ans pour que l’alternance de 1981 se produise. Ce n’était quand même pas mal vu, même s’il fallait un peu de patience … Certes Cohn-Bendit, en 1968, a failli faire capoter le bel édifice de nos prévisions. Mais c’est surtout le courant des idées libéral-libertaires issues de mai 1968 qui a plombé notre vision à plus long terme. Sa contestation des valeurs de savoir, de l’effort et de l’autorité notamment à l’Ecole a miné la République jusqu’à aujourd’hui. Même si les fondateurs du CERES, sous le pseudonyme de Jacques Mandrin, avaient écrit « l’Enarchie » en 1967,  nous n’étions en rien des soixante-huitards. Nous appartenions à la génération précédente où on respectait encore la culture et le mérite et où les mots « patrie et « République » avaient encore un sens. Nous n’avons d’ailleurs pas changé d’avis et les jeunes générations me paraissent le comprendre de mieux en mieux.       <br />
              <br />
       <b>Votre drame, c’est que les  « libéraux-libertaires » ont gagné, et que Nicolas Sarkozy, qui a beau vouloir « liquider » l’héritage de mai 68, reste un soixante-huitard dans l’âme…</b>       <br />
       Absolument. C’est l’imprégnation du cerveau de nos élites par cette idéologie libéral-libertaire débile qui les empêche de prendre la mesure des problèmes. Il faut ramener la gauche et le pays aux sources de la République. Croyez-vous d’ailleurs qu’à un niveau international – car le problème est mondial -, cet individualisme libéral exacerbé, destructeur des valeurs du civisme, du patriotisme et de la responsabilité, n’est pas un lourd handicap pour l’Occident tout entier ? Il est nécessaire de revenir à des valeurs solides – la transmission par exemple - dans le domaine de l’école. D’un point de vue progressiste, il y a des choses à conserver : la mémorisation, la discipline. Les jeunes générations dont l’avenir a été sacrifié sur l’autel du laxisme et du court-termisme (« Après moi le déluge ! »), commencent à comprendre l’idiotie de mots d’ordre comme « il est interdit d’interdire », « vivre et jouir sans entraves », etc. Il est temps qu’une République énergique vienne siffler la fin d’une récréation libéral-libertaire qui a mis le pays au bord du gouffre et peut-être de la guerre civile.       <br />
              <br />
       <b>Faites-vous encore des cauchemars du tournant de la rigueur de mars 1983, qui est le même où selon vous Mitterrand troque le programme de gauche pour le « pari pascalien » de l’Europe ?</b>       <br />
       Mars 1983 n’a pas été que le ralliement au néolibéralisme ambiant, c’est-à-dire la victoire du court-termisme (la fameuse « acquisition de la valeur pour l’actionnaire » qui allait être le mot d’ordre du capitalisme financier mondialisé). Mars 1983 a été pour la gauche une capitulation morale, un renoncement en rase campagne, l’abandon de « l’Etat stratège » que comme ministre de l’Industrie je pouvais percevoir immédiatement, et tout cela au nom de la « monnaie forte » et sous le déguisement d’une Europe-substitut dont la fragilité, ensuite, n’a pas manqué d’apparaître ! Je persiste à penser qu’il y avait pour la gauche une autre voie que le démantèlement de « l’Etat-stratège » et que cela eût été l’intérêt du pays.        <br />
              <br />
       Regardez Alsthom à Belfort. Le projet de fermeture de l’usine de locomotives est le résultat d’une politique essentiellement financière. La direction a déshabillé l’usine à Belfort qui employait encore 1 500 personnes en 1995, la matrice de toute notre industrie ferroviaire depuis 1878, en faisant fabriquer les composant en République tchèque ou ailleurs, parce qu’ils voulaient en finir avec un haut lieu de la conscience industrielle et ouvrière du pays, qui a fait deux grèves, en 1979 et 1994. Une direction peut quand même supporter deux grèves en cinquante ans ! On massacre un potentiel de savoir-faire. On voit les ratios, les chiffres, les nombres, mais on ne voit pas l’humain.       <br />
              <br />
       <b>En 1983, les partisans de Delors ou Rocard vous qualifiaient d’« Albanais »…</b>       <br />
       L’insulte ne grandit jamais celui qui la profère. Elle montre à quel point ses auteurs étaient incapables de débattre d’une politique industrielle et combien la chimère européenne avait déjà estompé dans leur esprit l’idée d’un intérêt national.        <br />
              <br />
       <b>La mort de Michel Rocard vous-a-t-elle peiné ?</b>       <br />
       Oui, j’ai quand même un long compagnonnage avec Michel Rocard. Entre 1971 et 1974, j’avais même cherché à rapprocher Rocard de Mitterrand en organisant  des déjeuners chez Georges Egal qui fut ensuite Ambassadeur à Berne. Mais quand il eut rallié le PS, Michel Rocard s’est allié à Pierre Mauroy, contre le Ceres et en fait déjà contre François Mitterrand. J’étais censé incarner « l’autre culture » dans l’opposition qu’il avait campée au congrès de Nantes en 1977 entre deux cultures. Parlait-il parlait de culture « jacobine » par rapport à la sienne qui aurait été « girondine ». ? Ou d’une culture « marxiste » par rapport à la sienne qui se disait « proudhonienne » ? Franchement je ne l’ai jamais su ! Je ne crois pas qu’il ait lu Proudhon. Moi j’ai lu « Le Capital » à 18 ans, il est vrai dans une édition réduite. Ca faisait quand même 300 pages (rires). Michel Rocard a fait l’apologie du marché tout au long des années 1970-1980, ce qui correspondait à la montée de l’Ecole de Chicago. Cela lui valait des satisfecit dans les médias mais ce n’était pas vraiment méritoire. Notre véritable opposition était plus dans la stratégie et dans la pensée de la Nation, de l’Etat et de la souveraineté. Nous n’avons jamais eu l’occasion d’en débattre vraiment. Ce n’étaient pas ses thèmes. Outre que la mort de Rocard me rapproche de la mienne, je garde le souvenir de son inventivité (« les contrats de plan » par exemple étaient une excellente idée), de sa générosité naturelle et de cette perpétuelle juvénilité qui faisait tout son charme.…       <br />
              <br />
       <b>Vous déplorez la perte de puissance de la France. Mais les petits pays comme la Suisse ou le Danemark ne sont-ils pas plus heureux, et plus riches ?</b>       <br />
       Le jour où la France se pensera comme la Suisse ou le Danemark, alors l’Europe sera vraiment sortie de l’Histoire. Cela dit, la Suisse que je connais bien a une industrie. Dans chaque ville suisse, vous voyez des usines flambant neuves, ils ont préservé leur industrie pharmaceutique, leur industrie agro-alimentaire (Nestlé), leur horlogerie, leur industrie de la machine-outil, le tourisme et bien sûr leurs banques …       <br />
              <br />
       <b>Pourquoi cette obsession de l’industrie ? Après tout, Houellebecq imagine une France paisible vivant uniquement du tourisme, un musée géant sans usine pour encombrer le paysage…</b>       <br />
       Houellebecq, l’écrivain français le plus lu dans le monde, a porté très haut l’art du pince-sans-rire, en même temps que l’art du romancier. Un pays sans industrie est un pays condamné. Nous avons besoin de maîtriser les technologies d’avenir, besoin d’équilibrer notre balance commerciale. C’est la grande erreur des élites françaises d’avoir tiré une croix sur les usines dans les années 1980. J’en reviens à Alstom. Pourquoi n’aurions-nous pas une usine fabriquant des locomotives ? La France va-t-elle se passer de locomotives à l’avenir ? Allons-nous cesser de les vendre afin de creuser davantage encore le déficit de notre balance commerciale?        <br />
              <br />
       <b>Nicolas Sarkozy a-t-il tort quand il évoque « nos ancêtres les Gaulois » ?</b>       <br />
       Je me souviens d’une tenue blanche rue Cadet où j’avais été invité, et où un franc-maçon guadeloupéen s’est levé en disant « Moi je regrette le temps où l’on disait nos ancêtres les Gaulois car ça nous mettait tous à égalité alors qu’aujourd’hui on me dit que je suis différent parce que je suis noir. ». Je n’abonde pas dans le sens de Sarkozy, mais je ne m’émeus pas outre mesure de ses propos.        <br />
              <br />
       Le patriotisme républicain englobe toute notre Histoire. Mais c’est aussi un patriotisme de principes. C’est les deux à la fois. Pour ce qui me concerne, je n’ai pas de trouble sur l’identité française. Le patriotisme républicain est, comme je le montre dans mon livre, une des principales forces de résilience sur lesquelles nous pouvons nous appuyer pour rebondir au XXIe siècle. J’y ajoute un récit national de notre XXe siècle, épuré de ses scories et maintenant tourné vers l’avenir, car il faudra « faire France » à nouveau …       <br />
              <br />
       <b>N’est-ce pas paradoxal de la part d’un Républicain, attaché à la loi de 1905, de considérer que c’est à l’Etat de gérer l’islam ?</b>       <br />
       Ce n’est pas à l’Etat de gérer l’Islam. L’Etat n’a rien à voir avec la théologie.  L’Etat a créé la Fondation pour l’islam de France pour que les musulmans qui vivent en France, un peu moins de 5 millions, soient des citoyens avec tous leurs droits et naturellement leurs devoirs. C’est à eux de faire émerger cet islam de France compatible avec les principes républicains. Il faut que les jeunes aient une autre approche de la religion que celle que leur donnent les sites salafistes et les prédicateurs plus ou moins extrémistes qui ont contribué à l’émergence de ces groupes djihadistes qui sont d’abord, ne l’oublions pas, le produit de notre société. L’effort à faire est immense. Cela passe d’abord par l’école, l’emploi, le civisme, une laïcité bien comprise, un récit national véridique où chacun puisse se retrouver et bien sûr un projet collectif rassembleur auquel j’ai consacré la partie la plus substantielle de mon livre.        <br />
              <br />
       <b>En 1999, ministre de l’Intérieur, vous avez lancé une grande consultation qui a donné naissance, en 2003, au CFCM. Or, un récent sondage du JDD montrait que seuls 68 % des musulmans interrogés déclarent connaître ce conseil censé les représenter…</b>       <br />
       Que treize ans après sa création, 68% des musulmans connaissent son existence me paraît un résultat remarquable ! N’oubliez jamais que l’église catholique a mis plusieurs siècles et a dû réunir plusieurs conciles pour fixer ses dogmes. Les religions évoluent au pas de la tortue. Le CFCM a le grand mérite d’exister. Il a condamné de la manière la plus claire les attentats terroristes. Il vient de créer un conseil des affaires religieuses qui pourra donner par exemple une certification aux imams alors qu’aujourd’hui, peut être imam celui qui s’improvise comme tel. La Fondation n’a qu’une mission profane : créer un pont entre la République et nos compatriotes musulmans. La formation religieuse est exclusivement l’affaire des musulmans.  Il y a quinze universités qui ont créé des diplômes d’université comprenant une formation juridique, civique et sociale, donc purement laïque. Il y aura aussi des Instituts d’islamologie que pourront suivre aussi les futurs imams. Faire émerger un Islam de France est un travail de longue haleine. Si Bernard Cazeneuve m’a demandé de présider la Fondation pour l’Islam de France, c’est sans doute que j’avais initié en 1999 la consultation de toutes les sensibilités de l’Islam en France qui a ensuite donné naissance au CFCM. C’était d’ailleurs la première fois que les représentants des différentes sensibilités de l’islam se rencontraient. Le travail commence …       <br />
              <br />
       <b>La formation des imams est une partie de la solution.  Quid de l’école ?</b>       <br />
       Une ségrégation s’est établie. Certains usagers fuient l’école publique dans des communes où elle n’est plus au niveau pour des raisons aisément compréhensibles. Il faut, à mon sens, revoir tout cela à travers la politique d’urbanisme, de logement et de transport de façon à ce qu’on répartisse les jeunes dans les classes d’une manière telle qu’ils puissent recevoir un enseignement digne de ce nom. L’école reste le principal instrument d’intégration en France, alors qu’en en Allemagne c’est l’emploi à travers les écoles professionnelles. J’avais demandé à Jacques Berque en 1985 un rapport sur « l’immigration à l’Ecole de la République ». Le chantier reste ouvert.       <br />
              <br />
       <b>Il y a un débat régulier autour de l’enseignement des langues d’origines. Votre avis ?</b>       <br />
       Le rôle de l’école publique serait de promouvoir un enseignement de l’arabe classique à travers des enseignants recrutés par les concours de CAPES et d’agrégation où les postes seraient incomparablement plus nombreux qu’aujourd’hui. On devrait faire des classes bi-langues, mais avec des bons professeurs bien formés apprenant l’arabe classique.  Nos jeunes nés de l’immigration ne retournent pas au bled mais ils peuvent être des passerelles entre la France et les mondes arabe, turc, lusophone, africain, chinois, etc.       <br />
              <br />
       <b>Que restera-t-il du chevènementisme ? Pour les mauvaises langues,  un logo, « le poing et la rose », et un slogan : « Un ministre ça ferme sa gueule ou ça démissionne »…</b>       <br />
       Nous avons, mes amis et moi, contribué à maintenir et à relever une idée de la nation et de la République à une époque où elle n’était plus portée ni par la gauche ni d’ailleurs par la droite. Si tous les responsables politiques avaient eu le même souci, Marine Le Pen ne serait peut-être pas à l’étiage où elle se trouve. Ce combat n’aura pas été vain s’il permet les redressements futurs. Et puis dans le domaine de l ‘action, je ne considère pas qu’on puisse compter pour rien la relance de l’effort de recherche de 1,8 % à 2,35 % du PIB au début des années 1980, le rétablissement de la paix scolaire en 1984, la fixation d’un objectif ambitieux pour nos lycées et nos universités : porter 80 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat, la création du baccalauréat professionnel en 1985 (près de 150 000 bacheliers aujourd’hui), la modernisation de notre dissuasion nucléaire et le plan « Armées 2000 », en 1989, la création de la police de proximité en 1999, l’extension de l’intercommunalité aux zones urbaines par la loi du 19 juillet 1999.        <br />
              <br />
       Evidemment, dans ma vie politique,  j’ai fait passer avant toute autre considération le combat des idées. Il m’est arrivé de me démettre de mes fonctions mais c’était à chaque fois pour préserver une certaine idée de l’avenir.       <br />
              <br />
       <b>Qui sont vos héritiers ?</b>       <br />
       (Long silence.) D’abord je ne suis pas mort. Bien sûr Marie-Françoise Bechtel, députée de l’Aisne et vice-présidente de République Moderne. Mais j’en vois beaucoup dans la plupart des formations qui, à des degrés divers, se réclament de moi. A tort ou à raison d’ailleurs. Et moi je reconnais, à des doses variables, des gens qui sont en effet proches de moi. Les médias me renvoient toujours Florian Philippot qui se dit chevènementiste, il a dû participer à ma campagne de 2002 puisqu’il le dit mais je ne l’ai jamais rencontré. Même Emmanuel Macron a été militant à la 11e section. Au PS,  Arnaud Montebourg a fait ses classes au CERES. Il a une cohérence, une continuité et je crois aussi un potentiel. Le numéro 2 du Front de gauche, Eric Coquerel, vient du Mouvement des citoyens.       <br />
              <br />
       <b>Manuel Valls est un rocardien qui s’est chevènementisé…</b>       <br />
       En matière économique je n’en suis pas sûr. Mais je lui sais gré d’avoir employé l’expression « Etat-stratège » pour justifier la sauvegarde de l’usine de locomotives de Belfort. J’ai de la sympathie pour lui. Il tient un discours républicain qui est en phase avec la période.        <br />
              <br />
       <b>Pourquoi avez-vous échoué dans l’union des souverainistes ?</b>       <br />
       Le mot « souverainiste » est ambivalent. En principe, tout le monde devrait être pour la souveraineté nationale qui est la condition de la démocratie. Le titre I de la Constitution s’intitule d’ailleurs « De la souveraineté ».        <br />
              <br />
       En fait vous voulez désigner ceux qui critiquent l’euro. Mais Marine Le Pen, Joseph Stiglitz, Jean-Luc Mélenchon et Jean-Pierre Chevènement sont des personnages différents. Il y a d’autres lignes de clivage en politique. Ce que j’ai essayé de faire en 2002 était prémonitoire mais le capitalisme financier mondialisé n’est entré en crise qu’en 2008, l’euro en 2010, et les impasses de la construction européenne n’étaient pas encore reconnues par une majorité, comme cela a été vérifié au référendum du 29 mai 2005. Il faudra encore des secousses pour faire progresser l’idée que l’Europe ne pourra être refondée que dans la souveraineté des peuples ...       <br />
              <br />
       <b>Constatez-vous une perte de profondeur intellectuelle chez les responsables politiques ?</b>       <br />
       Oui c’est la victoire du temps court et le triomphe de la « Com… ». Et c’est à la fois la défaite de la pensée et l’oubli de l’intérêt national.       <br />
              <br />
       <b>Vous êtes un spécialiste des formules choc qui sont celles que les médias retiennent et qui desservent peut-être la profondeur de vos idées. « Les sauvageons », le conseil de « discrétion » que vous donnez aux musulmans, au moins dans l’espace public,  c’est de la maladresse ? </b>       <br />
       Pas du tout ! Je défends ces expressions ! Le sauvageon c’est le jeune abandonné à lui-même, devant son poste de télévision, qui confond le réel et le virtuel et tue une épicière à 14 ans. C’est donc la mise en cause de l’abandon de l’éducation par les parents.        <br />
              <br />
       Et quand j’incite à la discrétion, pas seulement les musulmans mais toutes les religions dans l’espace du débat public, je définis la  laïcité comme l’espace commun à tous les citoyens où ils doivent utiliser l’argumentation raisonnée et non pas afficher leur foi, leurs dogmes ou la Révélation qui leur est propre, et les signes extérieurs qui en portent le témoignage. Vous croyez que ce que je dis là ne correspond pas à ce que pensent 90% des Français ? Et je rends aussi service aux musulmans car je leur dis quelque chose qui leur est utile. Il faut que nos compatriotes de confession musulmane connaissent le ressenti de la majorité des autres Français. Et réciproquement. Sinon ils ne feront pas l’effort qu’ont fait les générations antérieures de l’immigration pour s’adapter aux us et coutumes de la société française, sans bien sûr renoncer à leur culture et à leur quant à soi.       <br />
              <br />
       <b>Durant tout votre parcours, vous n’avez cessé de fustiger le « néo-libéralisme », « l’économisme »,  « la gouvernance par les nombres ». Mais en 1981, 44% de la population mondiale vivait dans l’extrême pauvreté et aujourd’hui c’est moins de 10% selon la Banque mondiale. N’est-ce pas un apport de la mondialisation?</b>       <br />
       Je connais ces chiffres mais dans mon livre je fais remarquer qu’ils sont essentiellement imputables à la Chine qui est passée à une économie de marché, certes, mais qui quand même est restée un Etat puissamment organisé. Ce résultat a été atteint par la conjugaison d’un pouvoir centralisé animé par un Parti communiste de 80 millions d’hommes et de femmes et d’une ouverture, depuis 1979, à l’investissement étranger et à l’économie de marché. Et en Afrique noire, vous avez près de la moitié de la population qui vit en dessous du seuil de pauvreté car la plupart des pays africains n’ont pas encore construit un Etat avec les capacités régaliennes que cela suppose. Or, sans sécurité pas de développement ! Entendez-moi bien : je ne suis pas contre le marché, je suis même pour, car on n’a pas encore inventé quelque chose de mieux. Mais le marché doit être régulé. L’Etat doit rester un Etat stratège face à la segmentation du processus de création de la valeur, c’est-à-dire à la dispersion des fabrications dans différents pays à plus ou moins bas coûts. Je pense que l’Allemagne, la Suisse, la Suède nous donnent l’exemple de pays qui ont su conserver l’assemblage, la fabrication des segments à haute valeur ajoutée, l’ingénierie, la recherche et n’ont pas abandonné leur industrie. L’industrie allemande c’est encore 22 % du PIB contre 10 % en France. Quand le critère dominant devient le critère de l’acquisition de la valeur pour l’actionnaire, c’est destructeur du long terme. Quand dans nos grands organismes de recherche, les salaires absorbent 90 % du budget, que les laboratoires ne disposent plus que de 3 ou 4 % et qu’il faut aller chercher l’argent au guichet européen ou à celui des régions, il n’est plus possible de construire des programmes à long terme. Il faut réhabiliter le long terme et redonner un horizon de progrès à l’humanité. Nous avons besoin de grands projets comme par exemple le projet de co-développement entre l’Europe et l’Afrique. Ca, c’est fondamental.       <br />
              <br />
       <b>Pour finir, nous aimerions vous poser la traditionnelle question de Bernard Pivot : le jour où vous rencontrerez Dieu, qu’aimeriez-vous l’entendre dire ?</b>       <br />
       Vous m’avez longtemps cherché …
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
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   <title>"Jean-Pierre Chevènement, une histoire politique"</title>
   <pubDate>Sun, 05 Oct 2014 11:51:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Jean-Pierre Chevènement était l'invité de l'émission "La voix est libre" sur France 3 Franche-Comté, samedi 4 octobre 2014. Il répondait aux questions de Jérémy Chevreuil.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
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     <div>
      <span class="u">Verbatim :</span>       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> Je suis allé au terme de ce que je pouvais faire comme parlementaire. J'ai été élu pour la première fois il y a 41 ans, en 1973. Mais Jean-Pierre Chevènement peut exister autrement qu'en étant sénateur ou député dans le paysage politique. Par conséquent, je continuerai à m'exprimer.        
       </li></ul><ul class="list"><li> J'ai consacré l'essentiel de mon temps à l'action politique, mais une politique qui ne se séparait pas du combat des idées, par conséquent aussi à la lecture, à la réflexion. Je pense être resté fidèle à cette conception très ancienne de la politique, où on ne sépare son engagement politique d'une vision du monde. C'est un engagement de l'être tout entier au service de ses concitoyens, de son pays. Par conséquent, on ne se ménage pas. On lui accorde peu de repos.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Au moment où on approchait de la fin du septennat du général de Gaulle, l'idée de refonder la Ve République sur des bases de gauche, d'unir la gauche, avec un Parti Socialiste entièrement rénové (je suis l'un des principaux artisans du congrès d'Epinay), est enthousiasmante. Et cela a réussi. J'ai adhéré au Parti Socialiste en 1964. L'alternance avec François Mitterrand fonctionne en 1981. C'était un travail de patience, et je m'y suis pleinement investi, en rédigeant notamment les programmes du PS.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur l'accident d'anesthésie de Jean-Pierre Chevènement</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Cet épisode a renforcé mon caractère, mais il ne l'a pas changé.       
       </li></ul><ul class="list"><li> J'ai une bonne santé, c'est ce que les médecins m'ont dit, car j'ai surmonté une épreuve qui m'a été très difficile. Mon cœur s'est arrêté pendant 55 minutes. Il fallait ensuite récupérer. J'étais aussi très motivé. Je pense que cela m'a donné une certaine force.       
       </li></ul><ul class="list"><li> Mes amis, qui sont des laics intransigeants, ne voulaient surtout pas que je sois miraculé d'autre chose, d'où l'expression « le miraculé de la République ». Le miracle devait s'être déroulé dans le strict espace républicain et laic. C'est une plaisanterie !       
       </li></ul><ul class="list"><li> J'ai vu la mort à deux ou trois reprises d'assez près dans ma vie. Pendant la guerre d'Algérie, je me suis fait arrêté en quelque sorte par une police supplétive, des gens qui n'avaient aucune formation, et je revois le pistolet mitrailleur appuyé sur mon estomac, avec la culasse en arrière, dans une position extrêmement dangereuse. Et heureusement, quelqu'un pousse un cri de l'autre côté. Et le « policier » occasionnel tend sa mitraillette dans la direction opposée. Donc je ne me suis pas fait prier, et j'ai pris la poudre d'escampette. C'était en juillet 1962, les premiers jours de l'indépendance de l'Algérie.        
       </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
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     </div>
     <div>
      <span style="font-style:italic">Sur les 3 démissions de Jean-Pierre Chevènement</span>       <br />
       <ul class="list"><li> En février 1983, j'avais une discussion avec François Mitterrand sur la politique industrielle, dont je lui réclamais les moyens. Quand je suis revenu au ministère de l'Industrie, les journalistes m'attendaient pour une conférence de presse, et m'ont demandé ce que je pensais de la négociation qui allait s'engager sur le maintien ou non de la France dans le Système Monétaire Européen. Et j'ai donc dit : « <span style="font-style:italic">Un ministre, ça ferme sa gueule. Si ça veut l'ouvrir, ça démissionne</span> ». Et j'ai ajouté que pour le moment je fermais ma gueule. J'ai démissionné du gouvernement le mois suivent.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Je n'ai pas quitté le gouvernement sur un choix mineur, ou des questions de susceptibilité, mais sur des questions majeures. L'accrochage du franc au mark allait déterminer  toute la politique ultérieure de libéralisation.        
       </li></ul><ul class="list"><li> J'ai démissionné une seconde fois pour protester contre la première guerre du Golfe en 1991. Je n'y reviens pas. On en voit aujourd'hui les résultats. Le Califat islamiste, c'est la conséquence de cette première guerre du Golfe, redoublée par une seconde, qui a détruit l'Irak, alors qu'on pouvait éviter cette guerre, je vous le certifie.        
       </li></ul><ul class="list"><li> J'ai démissionné la troisième fois à propos de la question corse. Transférer le pouvoir réglementaire aux régions, c'est revenir à l'Ancien régime, où on changeait de loi plus souvent que de cheval, comme disait Voltaire en traversant la France ! Cela devient un pays éclaté, ce n'est plus la République. La République comporte une loi, qui est la même pour tous. L'idée que l'on puisse transférer, non seulement le pouvoir réglementaire, mais aussi le pouvoir législatif à la Corse, me hérissait.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Il faut dire non à des choses très importantes. J'aurais pu démissionner mille fois ! En 1988-89, quand j'ai vu qu'en application de l'Acte unique, on allait libéraliser les mouvements de capitaux, non seulement à l'intérieur de l'Europe mais aussi vis-à-vis des pays tiers, sans aucune harmonisation fiscale, croyez-moi, j'ai ouvert ma gueule en Conseil des ministres ! Mais j'étais le seul. Tous les arbitrages avaient été rendus. Par conséquent ça s'est fait, au 1er janvier 1990. Cette décision est fondatrice du capitalisme financier, dans la crise duquel nous nous débattons aujourd'hui. Peut-être que là j'aurais pu démissionner, et peut-être même l'aurais-je dû.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur les conséquences de la première guerre du Golfe</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Si je raisonne dans le cadre de notre politique extérieure, de notre politique arabe, de notre politique au Moyen-Orient, oui, je considère que François Mitterrand a fait une grave erreur en participant à la guerre du Golfe. Il a retourné la politique qui était celle du général de Gaulle. Et pour moi, c'était très dur à supporter, parce que j'adhérais à cette politique.        
       </li></ul><ul class="list"><li> La modernisation du monde arabe devait être encouragée, et pas les tendances les plus fondamentalistes.        
       </li></ul><ul class="list"><li> On voit aujourd'hui le résultat : on a cassé l'Irak, qui était le verrou par rapport à l'Iran. On a ouvert la voie à Ben Laden et à Al Qaeda, et aujourd'hui les sunnites irakiens se sentent laissés pour compte, et se sont livrés au Califat islamiste.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Très franchement, je ne sais pas ce que sera la suite, mais nous n'avons pas fini de boire le calice jusqu'à la lie.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur les cycles politiques de longue période de la gauche</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> François Mitterrand à Epinay, a pris la tête du PS alors qu'il n'en avait pas la carte 24 heures auparavant, cela notamment grâce à l'aide du CERES. Mais il avait été le candidat de l'union de la gauche en 1965, et c'est cela qui lui avait donné une stature extrêmement attirante pour les couches populaires.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, beaucoup de choses ont changé. L'abolition de la peine de mort, la décentralisation, la retraite à soixante ans, les lois Auroux, une certaine démocratisation de l'enseignement... beaucoup a été fait. Mais il y a un retournement fondamental qui est intervenu au milieu des années 1980. L'ampleur de ce qu'on a appelé la « parenthèse libérale », qui ne s'est jamais refermée, l'ampleur de la conversion au libéralisme, la dérégulation appliquée non seulement en France, mais aussi en Europe et dans le reste du monde, est immense.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Il y a malheureusement des Français éminents, considérés en tout cas comme tel, Jacques Delors et un certain nombre d'autres technocrates bien connus, qui ont joué un rôle tout à fait décisif au printemps 1983, et par la suite au moment de l'Acte unique, qui étend le néo-libéralisme a toute l'Europe, puis la monnaie unique, en 1992.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Soyons clairs : la gauche au pouvoir aujourd'hui n'est pas la même gauche. Nous ne sommes plus dans la même situation. La globalisation financière s'est installée, via l'Europe et en particulier le nœud français de 1983, par le ralliement de la Chine à l'économie de marché en 1979, et l'implosion de l'URSS en 1991.        
       </li></ul><ul class="list"><li> La masse des capitaux, qui font ce que l'on appelle les marchés financiers, sont les arbitres de vie ou de mort des entreprises et des États. Nous sommes dans un monde très différent, et par conséquent, il faut imaginer une stratégie nouvelle, qui reste fidèle aux inspirations initiales.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Nous sommes dans un monde où il faut penser que la France soit un pays qui reste inspiré et voué à l'universel, voué à servir de pont entre l'Occident et les pays émergents.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur François Mitterrand</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> En 1979, François Mitterrand me reçoit à son domicile. Me raccompagnant, il se penche vers moi et me dit : « Vous savez Jean-Pierre, nous sommes d'accord sur tout, vous et moi. Mais malheureusement, à votre différence, je crois que, à notre époque, la France ne peut plus faire autre chose que passer à travers les gouttes ». C'est une des rares phrases que j'ai noté, parce que je pense qu'elle a bien symbolisé jusqu'à l'épisode de la guerre du Golfe.        
       </li></ul><ul class="list"><li> François Mitterrand était un homme qui a commis des erreurs. Le traité de Maastricht en était une, et elle n'était pas mince ! Mais pour autant, c'était un homme tout à fait fascinant, qui avait un recul historique, une culture, qui impressionnait. Les hommes politiques d'aujourd'hui sont formés à une autre école.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur l'ENA</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> J'ai donné mon sentiment sur l'ENA dans un petit livre, intitulé : « <span style="font-style:italic">L'énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise</span> », en 1967, que j'ai écrit avec deux copains sous le pseudonyme de Jacques Mandrin. En fait, l'ENA c'est deux concours : un concours d'entrée et un concours de sortie. Il faut les réussir ! Mais entre les deux, ce n'est rien.        
       </li></ul><ul class="list"><li> A l'ENA, je n'ai appris qu'à servir le vin ! C'est l'anecdote que je raconte pour faire rire : mon préfet, chez lequel je faisais un stage dans le Morbihan, m'avait appris à tourner le goulot de la bouteille, de telle manière que d'un coup sec, je pouvais éviter que la goutte ne tombe sur la nappe.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur quelques considérations liées à notre époque</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Avec la mondialisation libérale, on trouve le triomphe de l'argent. Les gens sont mus davantage par l'envie de gagner de l'argent. C'est le règne de la pantoufle, du parachute dorée. Il y a aussi l'instantanéité, le court-termisme qui s'est substituée à la réflexion de long terme.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Le système médiatique s'est profondément transformé. Il y a beaucoup plus de télévisions et de radios, les réseaux sociaux sont là... Chacun est en position d'être le valet de chambre de tous les hommes politiques que nous avons en activité !        
       </li></ul><ul class="list"><li> Il n'y a plus de respect du secret de l'instruction, de la présomption d'innocence, de la vie privée. Je pense que c'est regrettable.        
       </li></ul><ul class="list"><li> De Gaulle disait : « <span style="font-style:italic">L'autorité ne va pas sans prestige, et le prestige ne va pas sans éloignement</span> ». Aujourd'hui, l'éloignement n'est plus possible. Tout se diffuse, les conseillers parlent, les attachés parlent... Pratiquement, pour être sûr de garder un secret, il faut le garder pour soi-seul, et n'en parler à personne !        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur la Russie et l'Ukraine</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Pour faire l'histoire, il ne faut pas se mettre à la remorque des États-Unis. Prenons le cas de l'Ukraine. Je pense que l'histoire s'est passée d'une façon différente de ce qui nous est raconté. Je pense que les tords sont très partagés. On donne une description souvent outrée de la Russie d'aujourd'hui. La Russie d'aujourd'hui, ce sont des classes moyennes qui partent à l'assaut des aéroports. La Russie, ça change.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur Manuel Valls</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Je pense que Manuel Valls a été un très bon ministre de l'Intérieur. Il a très bien compris le rôle de la règle : la règle protège, et la liberté écrase. Pour être un bon Premier ministre, il doit savoir que la République ne s'applique pas qu'à l'ordre public : la République, c'est aussi quelque chose qui doit intervenir dans l'ordre économique et social. Il pose à bon escient le problème de l'euro, qui est une monnaie surévaluée, qui nous plombe depuis trop d'années, qui a contribué largement à notre désindustrialisation.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur la campagne présidentielle de 2002</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Je ne me suis pas préparé à être Président de la République ou Premier ministre. En 2002, mon intention était de créer un courant républicain qui pèse suffisamment sur la gauche plurielle.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Tout ce que j'ai dit reste juste, et les axes principaux de ma campagne, je peux les reprendre aujourd'hui à mon compte. Mais je ne me suis pas préparé à être Président de la République quand je le pouvais, c'est à dire au moment où j'ai été élu député, à l'âge de 34 ans. Si à ce moment là, j'avais voulu me mettre dans la roue de François Mitterrand, je n'aurais pas fait le CERES, j'aurais caché mes dissentiments, je n'aurais  démissionné en aucune circonstance. J'aurais alors peut-être pu devenir Président ou Premier ministre, mais ce n'est pas sûr. Et en agissant de la sorte, je me serais confondu avec la couleur de la muraille.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Je considère qu'il est très injuste de faire de moi le bouc-émissaire de la défaite du candidat socialiste, qui lui doit quand même beaucoup, par sa politique et par sa campagne, qui n'était quand même pas formidable. Et pourquoi avoir donné des parrainages à Besancenot ? Pourquoi n'avoir pas découragé Taubira qui était prête à se retirer ?        
       </li></ul><ul class="list"><li> Lionel Jospin n'avait pas accroché quelques étoiles à son firmament. Je le lui ai dit sous cette forme en 2000. C'était un très bon Premier ministre, avec beaucoup de compétence, mais je pense qu'il n'avait pas la capacité de devenir Président de la République. Il n'avait pas la vision. Il avait été pour la Constitution européenne. Il avait été l'un des suppôts de Maastricht. L'expression « <span style="font-style:italic">parenthèse libérale</span> » est la sienne à l'origine. On ne peut pas dissimuler que nous avions deux lignes différentes. Ce n'est pas criminel !       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur le Front National</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Je n'ai pas du tout le même itinéraire que Marine le Pen. Sur des sujets fondamentaux, nous ne pensons pas du tout la même chose. Le problème aujourd'hui, c'est de savoir comment on desserre la contrainte monétaire. Ce que je propose est quand même plus fin que ce que propose Marine le Pen.        
       </li></ul><ul class="list"><li> S'agissant de la République, je la crois fondée sur la citoyenneté. L'idée que l'on puisse distinguer un Français par son origine me fait horreur.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Il y a des gens qui se revendiquent de moi dans tous les partis politiques. Ma pensée a essaimé largement, et peu, je crois, au FN, parce que je suis un partisan ardent de la citoyenneté, que la France est naturellement un pays métissé. Je demande simplement à ceux qui veulent la nationalité française de respecter la loi républicaine, et l'esprit de la loi : se conformer à quelques usages raisonnables.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Je combats le racisme, l'islamophobie, l'antisémitisme, tout ce qui vise à ranger les Français dans une catégorie particulière. Je pense que quand on est citoyen français, on est citoyen français. Point final.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Pour Belfort</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Avoir été maire de Belfort pendant plus ou moins 30 ans, c'est une charge, mais c'est d'abord un honneur. Belfort est devenue une ville universitaire. Le TGV, après 25 ans d'efforts, y arrive. Les fondements industriels ont été consolidés, et je n'y suis pas tout à fait pour rien. L'organisation territoriale a été modifiée. Nous avons répondu à la disparition de Bull par une stratégie : Technum. Il y a aujourd'hui, sur le site de Technum, autant d'emplois qu'il y en avait à l'époque de Bull et d'Alstom. Il a fallu intervenir constamment pour que le bateau reste à flot et continue d'avancer.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur l'avenir de la gauche</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> La vie politique procède par cycles de longue durée. La gauche reviendra quand elle se sera refondée intellectuellement, qu'elle aura pris la mesure du monde, qu'elle aura une nouvelle grille de lecture qui lui permettra de comprendre où elle se situe et où elle doit aller. J’œuvrerai pour ma part, dans les années qui me restent, à lui fournir ces clefs, à faire ce travailleur d'instituteur républicain, à montrer que la France reste un grand pays universaliste, qui peut tendre la main à tous, qui peut jouer un rôle pour construire une Europe européenne, peser dans le monde de demain entre les États-Unis et la Chine, défendre notre modèle social en le modernisant.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Je préside la Fondation Res Publica, qui en est à son 85ème cahier - un immense travail de fond y est fait par les meilleurs experts, dans tous les domaines. Je traduirai aussi cette œuvre sous la forme des livres que je vais écrire. Il y aura certainement quelque chose que je ferai sur la théorie de la République, qui me paraît un peu oubliée, pour montrer la cohérence du concept, sur le récit national, qui doit être vrai et non falsifié, pour redonner à la France l'estime de soi qui lui manque tellement, et puis construire un programme de Salut public ! </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
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     </div>
     <div>
      <span style="font-style:italic">Sur les questions de sécurité</span>       <br />
       <ul class="list"><li> Sauvageons et racaille, cela n'a rien à voir ! Sauvageons, c'est un arbre non-greffé. En utilisant ce terme, je pointais le défaut d'éducation. Racaille, c'est une expression choquante. J'ai tendance à penser qu'il faut toujours offrir une voie de rédemption. Je suis toujours pour des réactions très proportionnées. Sauvageon, ça n'a peut-être pas été compris, beaucoup ont été choqués car ils ont entendu « sauvage », mais ils ont fait des progrès en Français, puisque je leur ai expliqué ce que ça voulait dire !        
       </li></ul><ul class="list"><li> Il y avait une très mauvaise conception de la sécurité à gauche. On se mettait toujours à la place des victimes, on était dans la culture de l'excuse. Tout cela faisait sûrement honneur au cœur tendre de ceux qui exprimaient cette vision, mais la réalité c'est qu'il y a une délinquance qu'il faut combattre. La sécurité est quand même l'un des premiers droits de l'homme et du citoyen.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Sur ces questions, il y a en fait une double démagogie : un angélisme de gauche, et une démagogie de droite, un catastrophisme qui ne paraît pas non plus très raisonnable. Il y avait 1000 personnes qui étaient tuées chaque année quand j'étais ministre de l'Intérieur, aujourd'hui c'est 600. On ne dit jamais les choses qui vont mieux. Quant aux chiffres... les policiers étaient astreints à en produire sous Sarkozy. Ils ne faisaient plus la police, ils remplissaient des formulaires pour faire les statistiques !       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur de Gaulle, Mitterrand et Chirac</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> J'ai eu l'occasion de déjeuner avec le Président Chirac, qui m'a dit : « <span style="font-style:italic">Il y a deux grands présidents, de Gaulle et Mitterrand. Moi je me sens plutôt mitterrandiste</span> ». J'ai failli lui répondre, et je le fais devant vous, que moi je me sens plutôt gaulliste, car je sais ce que la France doit au général de Gaulle. Il n'y a pas d'équivalent à l'effondrement de 1940 dans notre histoire, et si la France continue, c'est grâce à de Gaulle. De Gaulle a aussi su trancher le nœud gordien de l'Algérie. Il fallait que l'Algérie soit indépendante.        
       </li></ul><ul class="list"><li> J'admire de Gaulle comme étant le plus grand homme d’État français du XXe siècle. J'admire aussi François Mitterrand mais pour d'autres raisons. Et surtout, je suis attaché à l'homme qu'était François Mitterrand, plus qu'à ses choix politiques d'ailleurs, avec lesquels je me suis dissocié, de son temps.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur l'état de la gauche à Belfort</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Le candidat que j'avais installé dans le fauteuil du maire de Belfort a changé de parti après sa défaite aux législatives. C'était un choix malheureux pour lui-même. Je me suis senti blessé dans la fidélité à ce qu'était nos idées communes. C'était une question de dignité et d'intérêt. Il avait une chance d'être réélu, en restant au MRC. Il a fait le choix inverse, il a divisé son camp, et il porte lui, et ceux qui l'ont débauché, la responsabilité de cette échec.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Mais je vous l'ai dit, je suis optimiste pour le long terme. La vague va et vient, et elle reviendra. La gauche refondée, républicaine, reviendra à Belfort.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">FC Sochaux ou Eurockéennes ?</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> J'étais plutôt footballeur, j'étais ailier, mais il y a très longtemps.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Pour ce qui est du rock, ce n'est pas vraiment ma tasse de thé. La création des Eurockéennes doit tout à Christian Proust.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Il m'arrive d'aller au stade voir Sochaux ou au Stade de France.        
       </li></ul><ul class="list"><li> J'ai quand même organisé, comme ministre de l'Intérieur, la Coupe du Monde de 1998 : croyez-moi, ce n'était pas de la tarte !        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Sur l'association France-Algérie</span>       
       </li></ul><ul class="list"><li> Je suis Président de l'association France-Algérie. J'irai la semaine prochaine 4 jours en Algérie. Je suis très attaché à préserver le continuum entre ces deux pays. Il s'est passé beaucoup de choses entre la France et l'Algérie. J'essaye de maintenir des liens entre les sociétés civiles : un prix de cinéma, un prix littéraire... </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <link>https://www.chevenement.fr/Jean-Pierre-Chevenement-une-histoire-politique_a1664.html</link>
  </item>

  <item>
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   <title>"Le MRC est plus qu’un parti politique"</title>
   <pubDate>Wed, 19 Dec 2012 19:27:00 +0100</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Actualités]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Discours de Jean-Pierre Chevènement lors du Congrès de Paris du Mouvement Républicain et Citoyen, dimanche 16 décembre 2012.     <div>
      Chers camarades,       <br />
              <br />
       Le MRC est plus qu’un parti politique. C’est d’abord un courant d’idées ancré dans 40 ans d’histoire politique française depuis le Congrès d’Epinay en 1971. C’est un superbe logiciel, rarement pris en défaut. Bref, c’est une boussole, indispensable à la gauche et à la France car il n’y a pas de cap pour qui ne connaît pas le port.       <br />
              <br />
       Quelle capacité avons-nous d’influer dans la vie politique française ?       <br />
              <br />
       D’abord parler le langage de la vérité qui, par principe, est celui de l’intérêt général. Combattre la facilité, celle du mensonge triomphant qu’ânonnent ceux qui se soumettent par principe aux puissants. Être libres, être citoyens, être Français, c’est-à-dire hommes et femmes de caractère, francs comme l’est le nom de notre pays. Nous devons retrouver la « grande vue », la vue générale, qui nous permettra de sortir la France de l’ornière.       <br />
              <br />
       Depuis la fin du communisme et le choix fait par la Chine du marché mondial, la France et l’Europe ont perdu la rente de situation sur laquelle elles avaient vécu depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale. À la faveur de la globalisation libérale, de nouvelles puissances ont émergé, quelquefois milliardaires en hommes, qui maîtrisent la technologie, développent une croissance rapide et montrent une ambition conquérante.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Face à ce renversement du monde, les nations européennes, particulièrement la France, doutent d’elles-mêmes. Elles ont fait, il y a trente ans, derrière les États-Unis, le choix d’un néolibéralisme qui les vide de leur substance industrielle.       <br />
              <br />
       Il est temps de réagir, de rétablir des règles du jeu équilibrées en matière commerciale et monétaire, de remobiliser les atouts de la France. C’est possible. Il n’y a pas de raison que l’Allemagne excelle et que la France périclite. Le rapport Gallois nous dit que la cote d’alerte est atteinte. Sur la base de ce constat et des propositions du rapport Gallois, le gouvernement et François Hollande ont fait un choix stratégique clair : la reconquête de la compétitivité conditionne la réindustrialisation de la France et le retour à l’emploi.       <br />
              <br />
        Le chemin a été ouvert. Il faut s’y engager pleinement, mobiliser le pays. C’est le rôle de la gauche d’abord et, en son sein, de notre parti, le MRC, qui se veut la « boussole républicaine » de la majorité mais aussi du pays tout entier. Car c’est aussi le rôle de toutes les forces vives, de tous ceux pour lesquels le mot « patriotisme » a gardé un sens.        <br />
              <br />
       C’est ainsi que la France ira « du déclin au renouveau », selon l’expression employée jadis par le Général De Gaulle.       <br />
              <br />
       Certes il y a beaucoup à faire pour repenser l’euro d’abord mais aussi pour fonder un nouveau « pacte social », afin de réaliser cette « Alliance des productifs » qui est la clé du redressement.       <br />
              <br />
       La France est un grand pays au cœur de l’Europe. Ouverte sur le grand large et vers le monde, mais pays méditerranéen aussi, tourné vers le monde arabe et vers l’Afrique. Elle doit appuyer son renouveau sur l’essor des pays émergents : la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil, l’Algérie, le Maroc, l’Afrique mais aussi la Turquie et demain l’Iran quand celui-ci aura accepté le protocole additionnel de l’AIEA, en échange de la levée des sanctions.       <br />
              <br />
       Où sommes-nous dans la majorité présidentielle ?       <br />
              <br />
       Nous soutenons François Hollande et le gouvernement de Jean-Marc Ayrault. Nous ne les soutenons pas les yeux fermés. Ils connaissent nos analyses. Nous n’en faisons pas mystère. Elles s’expriment d’ailleurs rationnellement, de façon argumentée. Nous apportons une contribution précieuse à la majorité présidentielle. Nous voulons en effet sa réussite parce qu’elle est celle de la France.       <br />
              <br />
       Cinq ans nous séparent des échéances de mai 2017. Ne gâchons pas tout ce temps.       <br />
              <br />
       Rassemblons les Français sans sectarisme sur l’essentiel. Je suis persuadé que les communistes n’ont pas oublié ce que signifie le mot production et je suis convaincu aussi qu’il est des hommes et des femmes venus de l’autre rive qui peuvent comprendre ce que signifie l’intérêt national, dès lors qu’on cesse d’ânonner le bréviaire européiste et libéral.       <br />
              <br />
       Pour réorienter l’Europe, il faut rompre avec la rigidité d’une monnaie unique qui a d’emblée méconnu la spécificité et l’hétérogénéité des nations. Il faut remettre la charrue derrière les bœufs et refonder l’Europe, non dans la coercition, mais dans la politique.       <br />
              <br />
       Comme l’a dit Joschka Fischer, Madame Merkel ne peut pas prendre la responsabilité de faire apparaître l’Allemagne, pour la troisième fois en l’espace d’un siècle, comme le pays qui conduit l’Europe au naufrage. Ayons avec l’Allemagne une bonne et franche discussion. Nous lui proposons « l’union solidaire ». Mais l’Allemagne ne veut pas payer au-delà d’une certaine limite. L’Allemagne défend en principe la responsabilité des États.  Elle a raison jusqu’à un certain point. Mais si c’était le système européen, tel qu’il a été conçu, qui conduisait à des distorsions insoutenables ? N’est-il pas possible de le corriger ? de rétablir des amortisseurs tenant compte de la compétitivité relative de chaque pays ?       <br />
              <br />
       J’ai la conviction que nous pouvons être « le sel de la terre » à condition de présenter nos vues de manière positive, en nous appuyant sur la marche des événements.       <br />
              <br />
       Bien sûr, il y a des choix politiques à faire. Pour ce qui nous concerne nous n’acceptons pas le fameux grand saut fédéral qui serait aujourd’hui un saut dans le vide, dans cette Europe « post-démocratique » dont a parlé Jurgen Habermas. Un livre, récemment primé, est intitulé « Le passage à l’Europe ». Nous n’acceptons pas que ce passage soit payé du sacrifice de la France et de la fin de la démocratie.       <br />
              <br />
       J’ai un peu réfléchi sur l’avenir du MRC dans l’actuelle majorité. Souvenez-vous que nous valons par la qualité de notre logiciel. La Fondation de recherche Res Publica que j’anime par ailleurs est un précieux outil de réflexion.       <br />
              <br />
       Pour ma part, je sais que le Président d’Honneur est destiné à s’effacer. Je me réjouis de voir la troïka constituée autour de notre Président, Jean-Luc Laurent, avec nos deux autres parlementaires, également vice-présidents. Ils constituent la direction effective du Mouvement.       <br />
              <br />
       Mon rêve est celui du Tao Te King, selon Lao Tseu :       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">« Il agit sans rien faire       <br />
         Et enseigne sans rien dire       <br />
         Les choses apparaissent et il les laisse venir       <br />
         Les choses disparaissent et il les laisse partir       <br />
         Il a, mais ne possède pas       <br />
         Agit mais n’attend rien       <br />
         Son œuvre accomplie, il l’oublie       <br />
         C’est pourquoi elle dure toujours. »</span>       <br />
              <br />
       Je vous lègue ce dernier distique. Il vous demande une rude tâche.       <br />
              <br />
       Soyez fidèles au peuple, c’est-à-dire aux simples gens,       <br />
       À la France, terre de liberté, d’où un « cavalier français – Descartes – partit un jour d’un si bon pas »,       <br />
       Liberté qui donne le caractère et non le laisser aller,       <br />
       Pays de citoyens où la République est exigence ou bien n’est pas.       <br />
              <br />
       Bon courage, chers camarades.       <br />
       Je ne m’effacerai pas tout à fait, me réservant de parler si possible à bon escient.       <br />
              <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <link>https://www.chevenement.fr/Le-MRC-est-plus-qu-un-parti-politique_a1454.html</link>
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   <title>Entretien aux Inrockuptibles sur mai 1981: "Nous étions très confiants en nous-mêmes"</title>
   <pubDate>Tue, 03 May 2011 20:04:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Entretien de Jean-Pierre Chevènement aux Inrockuptibles, hors série "Mai 1981, 30 ans après", propos recueillis par Alain Dreyfus.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/2937543-4164276.jpg?v=1304445619" alt="Entretien aux Inrockuptibles sur mai 1981: "Nous étions très confiants en nous-mêmes"" title="Entretien aux Inrockuptibles sur mai 1981: "Nous étions très confiants en nous-mêmes"" />
     </div>
     <div>
      <b>Les Inrockuptibles: Quel rôle avez-vous joué dans le processus qui a mené François Mitterrand au pouvoir en 1981 ?       <br />
       Jean-Pierre Chevènement :</b> Ce fut un travail de longue haleine. Il faut remonter à 1971et au congrès d’Epinay pour comprendre le rôle décisif que le Ceres a joué  dans l’accession de François Mitterrand à la tête du nouveau PS, tremplin de sa candidature à la présidentielle  en 1974 et 1981. Le Ceres,  le Centre d’études, de recherches et d’éducation socialiste a été fondé en 1966, peu après la fin de la guerre d’Algérie, par quelques jeunes gens, Georges Sarre, Didier Motchane, Alain Gomez, Pierre Guidoni et moi-même, qui pensaient qu’il était temps de tourner la page du vieux monde et de fonder une France réellement socialiste au cœur de l’Europe. Nous avions lu Léon Blum, Karl Marx et Karl Kautsky, et bien d’autres, les austromarxistes (mouvement politique et philosophique des sociaux-démocrates autrichiens Otto Bauer, Rudolf Hilferding, Max Adler, Karl Renner, etc. qui s’intéressa notamment à la question nationale et à l’impérialisme – ndlr) notamment… Bref, nous étions des forts en thèmes, mais en même temps, nous étions des gens très particuliers : gaullistes pour les institutions et la politique étrangère, et ultra socialistes sur le plan économique et social. On pouvait nous qualifier de gaullistes de gauche et même d’extrême gauche ! En Algérie, j’étais un officier loyaliste, j’ai combattu l’OAS à Oran  et mon premier vote a été pour de Gaulle en 1962,lors du référendum pour l’élection du Président de la République au suffrage universel.  Nous avons donc organisé ce petit laboratoire,  un courant de pensée, mais aussi d’action. Grâce aux postiers socialistes emmenés par Georges Sarre, nous avons pu prendre la tête de la fédération de Paris dès 1969. Ce qui nous a permis de rompre avec une gauche molle, une gauche de compromis, personnifiée alors par Guy Mollet. Une conception du socialisme que nous avons rejetée  en 1969 à travers un livre- pamphlet qui s’intitulait Socialisme ou social médiocratie, tout un programme…       <br />
              <br />
       <b>Revenons à Epinay…</b>       <br />
       Sans l’appoint de la motion du Ceres (8,50% des voix), François Mitterrand, qui n’avait pas 45% des mandats, n’aurait pas pu accéder au poste de Premier secrétaire du PS. Pourquoi l’avons-nous soutenu ? Parce que c’était l’homme de l’union de la gauche, soutenu par le PCF comme candidat unique de la gauche lors de l’élection présidentielle de 1965. C’est à moi que Mitterrand a confié la rédaction du programme du PS pour 1974 « Changer la vie » et j’ai également participé sur cette base à l’élaboration du programme commun de 1972 avec le Parti communiste.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <b>Comment s’est passée cette négociation ? </b>       <br />
       Fort bien. J’étais en charge des questions économiques. J’avais face à moi le négociateur du PCF, Henri Jourdain, ancien ouvrier devenu membre du bureau politique. Il ne m’a pas fait beaucoup de difficultés, parce que les principales nationalisations étaient dans le programme socialiste. C’était réglé dès avril 1972. Il y avait Marchais, Mitterrand, les Radicaux de gauche que nous avions associés pour la forme, et Sarre et moi, qui rayonnions de joie… Certes, le programme commun n’est pas un chef d’œuvre de littérature, c’est un texte un peu pâteux, on a déjà fait mieux… La conclusion de l’accord a donné lieu à une grande manifestation où l’on avait réuni les deux slogans des deux principaux partis sur une même banderole, « Vivre mieux » pour le PCF, et « Changer la vie ». pour le PS. « Changer la vie », c’était Rimbaud, et c’est moi qui l’avait remis dans le circuit.       <br />
              <br />
       Lorsque le programme est signé, François Mitterrand donne une de ces directives dont il avait le secret : « le plus possible de programme commun, le moins possible de réunions communes ». Porte de Versailles, donc, nous faisons tout de même une réunion devant 100 000 personnes. Mitterrand fait un discours quasiment sans notes, inspiré, très beau, presque totalement improvisé, où il cite Aragon, tandis que Marchais débite un texte fleuve très structuré, préparé pendant des jours et des nuits à la virgule près et approuvé par le comité central. Puis la foule immense se dissipe dans la nuit…. L’année suivante, aux législatives, le Parti socialiste fait 21%, juste derrière le Parti communiste (22%), et François Mitterrand, candidat unique de la gauche, frôle la majorité en 1974 à 49%.       <br />
              <br />
       <b>Comment a réagi le PCF ?</b>       <br />
       Mal. Il a pris peur. Face à son hégémonie sur la gauche menacée se mettent alors en place les conditions d’une rupture interne à la gauche, d’autant qu’au sein du PS, un certain nombre de gens définissent une orientation politique qui n’a rien à voir avec celle du programme commun. C’était la tendance de Michel Rocard qui qualifiait bientôt Mitterrand, d’«archaïque ». C’était au soir de la défaite de la gauche aux législatives de mars 1978.       <br />
              <br />
       <b>Tout était à refaire ?</b>       <br />
       Oui, D’autant que le Ceres a dû faire face à une petite traversée du désert. Mitterrand  qui nous craignait un peu m’avait dit en 1974 avant le Congrès de Pau, « si vous dépassez 20% des mandats, je vous mets en minorité ». Nous avons fait 25%, il nous a mis en minorité. On y est resté quatre ans, de 1975 à 1979. Nous étions en pénitence…. Cette crainte pouvait se manifester de manière plus plaisante. Un soir, en 1973, lors d’un dîner où Dalida était présente, Mitterrand avait dit à ma femme, Nisa, qui est née au Caire : « Il ne faut pas que Jean-Pierre me prenne pour Neguib et qu’il se prenne pour Nasser ! » (Neguib est le général qui a renversé le roi Farouk en 1952, avant d’être lui-même renversé par le Raïs deux ans plus tard, ndlr). Cela dit, nous étions des amis de François Mitterrand, nous avions tissé des liens d’étroite connivence dès 1966, mais nous n’étions pas ses féaux. Nous n’avons jamais fait partie de la petite troupe qui, chaque année, gravissait derrière lui  la roche de Solutré. Le ridicule de cette procession nous  faisait doucement rigoler….       <br />
              <br />
       <b>Après cette période aride, comment s’est produit le retour en grâce ? </b>       <br />
       En 1979, Mitterrand s’est tourné  à nouveau vers nous au congrès de Metz où il lui fallait encore une majorité. Il avait 40% sur sa motion, il lui fallait les 15% de voix du Ceres. Nous avons donc reconstitué en 1979 la motion d’Epinay, pour barrer la route à la deuxième gauche incarnée par Michel Rocard qui avait alors rallié Pierre Mauroy à sa cause. Au congrès de Metz, notre appui a conduit Mitterrand à donner un grand coup de barre à gauche. Il me charge d’ailleurs de rédiger le projet socialiste. Mitterrand fait la préface, qui dit un peu le contraire du texte, mais enfin…. Nous allons ainsi à l’élection, Bérégovoy est chargé d’extraire du projet les 110 propositions comme autant de pépites qui vont guider l’action du Président élu, qui fera entrer  quatre ministres communistes au gouvernement dans le second gouvernement Mauroy, en juin, au lendemain des législatives. Avec les communistes, les négociations  du programme commun avaient duré à peine un mois. Mitterrand avait accepté qu’on nationalise Rhône Poulenc, Pechiney, Saint Gobain, Thomson, La CGE, bref, tous les grands groupes qui font aujourd’hui le CAC 40.       <br />
              <br />
       <b>Quelle est votre part dans ces fameuses 110 propositions ? </b>       <br />
       Les nationalisations, toutes les mesures sociales, le relèvement des allocations familiales, tout ce qui concerne les libertés publiques, toutes ces mesures sont marquées du sceau « made in Ceres ». Mais certaines propositions nous laissèrent un peu plus froids: l’idée qu’il fallait convaincre sans contraindre pour créer le grand service public unifié et laïc de l’Education nationale (GSPULEN) nous laissait sceptiques. Mais enfin, on ne peut pas avoir raison sur tout…       <br />
              <br />
       <b>Pas de liberté sans contrainte ? </b>       <br />
       J’ai toujours voulu que la gauche soit une gauche ordonnée. J’avais étudié à l’occasion d’un film sur Russel  avec un peu d’effroi l’extraordinaire bordel de la Commune de Paris. Pour l’ordre, je faisais confiance à Mitterrand. D’ailleurs il est allé dans notre sens - nous n’étions pas contre la décentralisation, nous étions favorables à des foyers d’initiatives locales, à condition que l’Etat conserve ses prérogatives. C’est d’ailleurs moi qui ai fait en sorte que les préfets conservent leurs noms, et ne deviennent pas de simples « commissaires de la République ». Il est étonnant de remarquer à quelle vitesse Mitterrand, dès son accession au pouvoir, a repris à son compte les Institutions de la Vème République et endossé son costume présidentiel. Lors du premier Conseil des ministres, la métamorphose était patente : visage de marbre, il a interdit les interventions qu’il n’autorisait pas et autres échanges de petits papiers. Inutile de dire que dans ce domaine les mauvaises habitudes ont vite repris le dessus…       <br />
               <br />
       <b>Vous vous considérez comme le tenant d’une ligne ?</b>       <br />
       Nous étions des soutiens du Président, des amis, mais nous restions des non-alignés. Nous voulions, comme De Gaulle, que la France pèse son poids dans l’Europe et dans le monde. Ça ne nous empêchait pas d’être très à gauche sur le plan des nationalisations. Nous étions les tenants d’un socialisme industriel, un socialisme qui saurait redonner à la France une base productive et une politique ambitieuse dans l’ordre social et international. Nous étions pour la force de dissuasion à laquelle nous avons rallié le PS dès1978.       <br />
              <br />
       <b>La ligne des premières années du septennat, c’est la vôtre ? </b>       <br />
       Nous avions joué un rôle essentiel pour mettre Mitterrand au pouvoir et faire adhérer au PS des dizaines de milliers de militants qui étaient venus par notre canal. François Mitterrand avait bien conscience de notre poids. Notre but n’était pas de remplacer Mitterrand, mais d’influer sur lui, nous croyions à la force de l’union de la gauche, à une dynamique populaire, nous pensions que la mécanique des choses ferait que notre ligne l’emporterait. Nous étions très confiants en nous-mêmes. Nous avions sous-estimé la puissance des institutions. Mais en même temps, nous avons apporté un soutien loyal au Président, qui a pu compter sur nous, comme Napoléon a pu compter sur les mamelouks (membres d’une milice toute-puissante en Egypte du XIIIe au XVIe siècle ; une partie se rallia à Napoléon lors de la campagne d’Egypte en 1800 – ndlr) … Mitterrand, dans les premières années, a été fidèle à la ligne que nous avions tracée ensemble.  La grande question qui a agité la première partie du septennat était : fallait-il ou pas sortir du système monétaire européen pour avoir une économie plus compétitive, pour pouvoir exporter plus et importer moins, quitte à laisser filer le franc ? C’était ma thèse, j’étais ministre d’Etat (de la Recherche, puis de l’Industrie à cette époque, ndlr). J’étais pour les nationalisations à 100 %, à l’inverse de Rocard, qui considérait que 51% suffisaient.  Ma thèse l’emporte pour une raison très simple : il s’agissait de nationaliser les holdings de tête. Si on ne l’avait pas fait à 100%, on aurait eu des minorités de blocage dans toutes les filiales, on n’aurait rien pu faire, rien restructurer. Mais je me suis heurté très vite à des difficultés : quand Mitterrand décide l’« autonomie de gestion » pour les entreprises nationales, ça complique singulièrement ma tâche de ministre de l’Industrie.  Nous avons tout de même pu restructurer la chimie, l’électronique, la téléphonie, etc., bref, on a fait du grand Meccano industriel. Tous ces groupes plus ou moins moribonds, on leur a remis du jus, donné des vitamines, apporté des capitaux. A preuve,  sous Balladur lors des privatisations, ils vont se revendre trois fois le prix que nous les avons achetés.        <br />
              <br />
       <b>Un scénario de rêve…</b>       <br />
       A l’époque, ce n’est pas très facile de dire à ces groupes : écoutez, il faut que vous investissiez en France, que vous construisiez des usines, alors qu’ils sont déjà dans une logique de multinationales. Je n’ai pas eu tous les moyens pour les en empêcher, d’autant qu’il y a eu l’Acte unique, soit la libre circulation des mouvements de capitaux, y compris avec les pays tiers, qui a créé les bases objectives du développement du capitalisme financier. Les capitaux pouvaient se déplacer où ils voulaient à la vitesse de la lumière, et les travailleurs, eux, étaient assignés à la glèbe. La logique du désert industriel de la France et des délocalisations est déjà contenue dans les textes des traités de Luxembourg (ou Acte Unique, 1985) et de Maastricht (1992), qui combinent un logiciel européen et un logiciel néolibéral. L’Acte unique, c’est l’application à l’échelle de notre continent de la politique de Thatcher et de Reagan. C’est pourquoi j’ai pris mes distances. J’ai démissionné du gouvernement en mars 1983.        <br />
              <br />
       <b>Vous en voulez à François Mitterrand ?</b>       <br />
       Je ne lui en veux pas, parce que j’ai été témoin de ses hésitations. François Mitterrand, qui n’était pas un grand économiste devant l’Eternel, a réuni tous ses ministres compétents, pendant plusieurs semaines lors de l’hiver 1982-1983 pour chercher à se faire une opinion. Il était très sensible à l’influence de Jean Riboud, un des fameux « visiteurs du soir », selon l’expression de Mauroy, et dont j’étais moi aussi, ainsi que quelques autres.... In fine, il a été influencé par Fabius, alors ministre du Budget, qui lui a dit qu’une sortie du système monétaire européen serait très difficile, selon le directeur du Trésor et le gouverneur de la Banque de France. Il propose alors le poste de Premier ministre à Delors, qui lui pose des conditions inacceptables :  il veut Matignon et les Finances. Mitterrand revient finalement à Mauroy - un coup de Mauroy, et ça repart…       <br />
              <br />
       <b>Des remords ? </b>       <br />
       En 1983, lorsque je quitte le gouvernement, j’espère qu’il ne s’agit que d’un épisode passager. Je n’ai pas vu clair, pas vu que nous allions vers l’Acte unique, la libéralisation des capitaux, la dérégulation, l’essor du capitalisme financier, puis vers la réunification de l’Allemagne et la création de la monnaie unique imposée par Mitterrand à Helmut Kohl. Je sens bien, pourtant, que la « parenthèse libérale », comme la définit Jospin, ne va pas se refermer de sitôt.       <br />
              <br />
       <b>Des souvenirs du mai 1981 ? </b>       <br />
       Je suis à Solférino, j’apprend vers 17h30 que c’est gagné et je ne suis pas surpris. Autant en 1974, je n’étais pas très optimiste, autant en 1981, je savais que Mitterrand avait déjà réussi un coup exceptionnel au premier tour contre Marchais (15%, contre 26 %, un sacré décrochage). Et puis, c’est un euphémisme, Chirac ne jouait pas la victoire de Giscard. Je l’avais vu avec Georges Sarre en 1979 à la mairie de Paris, des contacts s’en étaient suivis avec Edith Cresson et Pierre Bérégovoy. Avec Chirac, on avait fait la liste des points d’accord entre nous, mais pas des désaccords… Sur les institutions, la Défense, la politique étrangère, nous avions de larges plages communes.  J’avais rendu compte de ces contacts à Mitterrand, qui avait filé le bébé à Edith. Il y a eu un dîner rue Saint Guillaume chez un ami commun, et ensuite, Bérégovoy à pris en charge le suivi de cette… liaison. Mais notre programme offrait aussi de larges convergences avec les gaulliste : c’est moi qui ai conseillé à Mitterrand de faire venir Michel Jobert au gouvernement et de confier certaines responsabilités à Paul Marie de la Gorce, Pierre Dabezies et quelques autres. C’était une forme d’ouverture avant la lettre…       <br />
              <br />
       <b>Vous avez partagé la liesse du soir du 10 mai ? </b>       <br />
       Je suis allé à la Bastille, il y a eu un orage terrible, du tonnerre, des éclairs, des trombes d’eau, comme un présage funeste de ce qui allait se produire par la suite… J’étais avec ma femme, nous avons fait du stop pour nous mettre à l’abri, un type s’est arrêté, visiblement un type des banlieues, il était torse nu au volant et nous a dit « je veux bien vous prendre, mais il faut me dire d’abord pour qui vous avez voté ! » « Pour Mitterrand, bien sûr ! Et vous ? » « Oh moi, je n’ai pas voté, je ne suis pas inscrit ». J’ai mesuré alors le chemin que l’esprit public avait encore à parcourir. Ce serait long et difficile. Après la douche tiède de la victoire, ce fut pour le coup une douche froide.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
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   <title>La crise fait revenir la Nation au premier plan et démontre sa solidité</title>
   <pubDate>Thu, 23 Apr 2009 14:48:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Portrait de Jean-Pierre Chevènement par Philippe Plassart et Julien Tarby, paru dans Le Nouvel Economiste, 23 avril 2009, n°1473.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/1338827-1766593.jpg?v=1469969429" alt="La crise fait revenir la Nation au premier plan et démontre sa solidité" title="La crise fait revenir la Nation au premier plan et démontre sa solidité" />
     </div>
     <div>
      Conversation sous forme de confession politique avec le “Che”. Sous les ors de la salle des pas perdus du Sénat.       <br />
              <br />
       On ne s'attendait pas à retrouver le “Che” dans un fauteuil de sénateur. S'il avoue s'y trouver “un peu par hasard”, suite à une déconvenue électorale dans son bastion belfortain, il semble y avoir trouvé assez vite ses marques, fort de sa longue expérience de la vie politique. Qu'on l'aime ou pas, Jean-Pierre Chevènement figure parmi les plus lourds de la politique française. Il fut la cheville ouvrière de l'alliance avec le PC et le concepteur des 101 propositions qui allaient amener Mitterrand au pouvoir. Depuis lors, sa vie politique a été ponctuée par trois démissions gouvernementales, une sécession corps et bien d'avec le Parti socialiste, une campagne prometteuse à la présidentielle de 2002 qui le plaçait au statut enviable de “troisième homme” mais qui finira dans les décombres de la poussée lepéniste à moins de 6 %...       <br />
       Aujourd'hui, l'homme, outrage du temps passant, semble en avoir rabattu sur ses ambitions. Feinte ? “Même mort, je reviendrai”, prévient-il, reprenant la maxime latine devenue fétiche depuis sa résurrection post-comatique. Donnant la clé de sa longévité : “Pour survivre en politique, l'essentiel est d'être en harmonie avec soi-même et avec ce que l'on croit.” Et quand Jean-Pierre Chevènement, l'artisan des nationalisations de 1981, plaide aujourd'hui pour une politique industrielle et une programmation dans laquelle l'Etat aurait plus que son mot à dire, il prouve sa constance.       <br />
       <span style="font-style:italic">Par Philippe Plassart et Julien Tarby</span>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      ------------------------------------       <br />
       &quot;Les conséquences de la crise sont loin d’avoir été toutes tirées. Beaucoup des tenants de la doctrine officielle estiment qu’elle ne sera qu’une parenthèse. Et qu’une fois celle-ci refermée, il sera possible de repartir comme avant. Ceux-là font une grave erreur. Il n’y a plus de boussole, les repères ont été perdus. Il faut faire un saut conceptuel pour imaginer les trente prochaines années. Rien ne serait plus nécessaire que de cerner ce que l’on veut pour le monde de l’après-pétrole, du combat contre le réchauffement climatique. Or on ne sait pas où on va. Une politique industrielle à moyen terme serait plus que jamais utile. L’Etat est légitime, s’il le juge nécessaire, pour réinvestir les secteurs stratégiques. Il y a certainement place pour une planification rénovée. J’emploie à dessein ce mot “planification” car il ne fait pas moderne, mais la notion de “programmation” convient très bien à sa place. On va y revenir. Mon combat est à contre-courant. Je note qu’avec la crise, la nation sur laquelle certains s’acharnent montre sa solidité. Les plans de relance sont conçus à cette échelle, ensuite on les coordonne. Et ce n’est pas étonnant. La nation qui vient du fond de l’histoire est la brique de base à partir de laquelle on peut bâtir. Tout ce qu’on a fait miroiter par ailleurs — le régionalisme, le communautarisme — ne tient pas la route quand les temps sont difficiles.       <br />
              <br />
       <b>Républicain d’abord</b>       <br />
       Pour éviter tout malentendu, je ne me présente jamais comme souverainiste, notion accolée à des courants avec lesquels je ne me sens aucune affinité. Je suis d’abord républicain. Pour moi la démocratie ne peut pas s’exercer sans la souveraineté. Charles de Gaulle l’a dit : ce sont l’avers et l’envers d’une même médaille. Mais qu’on ne s’y méprenne pas : cela ne veut pas dire que je suis contre le partage des compétences dès lors que l’on contrôle démocratiquement leur exercice. Par exemple, dès lors que l’euro existe, non seulement j’admets mais je revendique un gouvernement économique de la zone euro. Je ne regrette absolument pas les combats que j’ai menés ces trente dernières années. Ils témoignent peut- être d’une opiniâtreté excessive, trait de caractère, dit-on, des Belfortains. Ma première inclinaison a été pour Mendès France à 15 ans. Ensuite, j’ai conçu, avec d’autres, au Ceres, la stratégie du programme commun et de l’alliance avec le Parti communiste, comme moyen de redynamiser la gauche, de provoquer l’alternance et de mettre en œuvre un programme progressiste. Par la suite, je n’ai jamais donné dans les “ponts aux ânes” libéraux. Je n’ai jamais été pour le Matif, la Bourse remplaçant la banque, la Commission faisant régner la loi de la concurrence sur le marché européen. Je me suis opposé en Conseil des ministres à la libéralisation des capitaux sans contrepartie sur le plan de l’harmonisation fiscale. De même, je n’étais pas favorable au traité de Maastricht qui donnait une totale indépendance en dehors de tout contrôle du suffrage universel. J’ai le sentiment, permettez-moi de le dire à la lumière de la situation d’aujourd’hui, que tout cela était tout à fait justifié, si bien que je ne me sens pas en porte-à- faux avec moi-même, comme certains socialistes qui ont en quelque sorte adoubé le libéralisme dans leur propre maison. Et qui sont obligés aujourd’hui de se contorsionner. Je n’ai jamais fait des marchés financiers l’horizon de l’humanité.       <br />
              <br />
       <b>La pédagogie par la démission</b>       <br />
       Certes j’ai démissionné trois fois mais en même temps, j’ai été l’un des ministres les plus longtemps en poste au gouvernement avec Jack Lang. Mes démissions ne doivent pas oblitérer les décisions que j’ai prises : la relance de la recherche en 1981-1982, le redressement de l’école publique en 1984, avec l’instauration en particulier du baccalauréat professionnel, la défense, et le plan armée 2000, la police de proximité, l’intercommunalité, la définition d’un équilibre dans la politique de l’immigration. Il est vrai cependant qu’à plusieurs reprises, j’ai eu l’occasion de marquer nettement mon désaccord ; une première fois au moment du tournant libéral en 1983, une deuxième fois avec la guerre du Golfe en janvier 1991 et enfin au sujet de la Corse, la République et de l’Europe en 2000. Pour moi, cela fait partie de la déontologie républicaine car il y a des moments où il faut savoir dire non et prendre du champ. Sous la IIIe République, ce type de décisions était très courant. Cela s’est perdu parce que sous la Ve République et jusqu’à la dernière réforme constitutionnelle, le démissionnaire ne retrouvait pas automatiquement son siège de député, son suppléant devant démissionner mais sans que rien ne l’y oblige.       <br />
              <br />
       Le mien l’a fait sans aucune difficulté. Démissionner ? C’est toujours une décision douloureuse, surtout si on quitte un gouvernement dans lequel on a le sentiment d’œuvrer utilement. Je ne l’ai jamais prise facilement. Pour moi, ces démissions avaient une dimension pédagogique pour “marquer le coup”. En 1983, contre le “tout marché” dont trop de camarades étaient devenus les thuriféraires ; en 1991, contre l’aberration des guerres Nord-Sud et du clash des civilisations. En 2000, contre la dissolution de la nation.       <br />
              <br />
       Faisant le constat de mon incapacité à pouvoir changer le cours des choses de l’intérieur, je prends alors date. Ma démission de 1983 trouve aujourd’hui à mon sens, vingt-cinq ans plus tard, toute sa justification. Idem pour celle de 1991, ou quand la France a refusé en 2003 de cautionner l’invasion de l’Irak. Quant à la Corse, les Corses eux-mêmes ont rejeté le statut particulier qu’on leur offrait en 2003 et les Français ont dit non en 2005 à la Constitution européenne ; il y a toujours dans la démission un pari sur l’avenir. A court terme, la réaction des gens est variable. Beaucoup s’écartent de vous dès lors que vous n’êtes plus en mesure de distribuer les postes et les honneurs. Et en quittant un gouvernement, vous perdez beaucoup de moyens. En même temps, certains vous soutiennent tandis que chez d’autres ce comportement suscite de l’incompréhension. Le temps en général éclaircit les choses. Par exemple, à Belfort, les gens n’ont pas compris sur le coup ma démission au moment de la guerre du Golfe. Sans doute peuvent-ils mieux la comprendre aujourd’hui.       <br />
              <br />
       <b>La ressource intellectuelle</b>       <br />
       Pour faire de la politique dignement, il faut défendre des idées que l’on croit justes. Cela passe par un investissement intellectuel collectif. On est plus intelligent à plusieurs que tout seul. J’ai toujours eu cette capacité à fédérer autour de moi des compétences de qualité. Il faut pour cela une certaine exigence intellectuelle et une certaine rectitude et aussi incarner quelque chose à un moment donné. Je pense que j’ai incarné une conception républicaine que la gauche pouvait signifier et apporter à la France.       <br />
              <br />
       Le Ceres était un think-tank composé de jeunes gens de 20 à 25 ans dont beaucoup sortaient de l’ENA ou de l’X. Son premier opuscule sur les nationalisations publié en avril 1968 avait pour thème la gauche et la politique industrielle. Et quatorze ans plus tard, la gauche au pouvoir conduisait son programme de nationalisations. Cela prouve que les idées anticipatrices peuvent cheminer. Par la suite j’ai créé un club, République moderne, en lettre mensuelle. Et il y a cinq ans, j’ai fondé une fondation, Res Publica. Celle-ci a une production intellectuelle abondante. Elle doit en être à son quarantième cahier sur des sujets extrêmement variés qui vont de l’école à l’Allemagne, la Russie, l’Onu, le décollage du Maghreb, l’instruction civique. Du Ceres à Res Publica, les ressorts sont les mêmes : les participants apportent leur contribution parce qu’ils ont envie d’agir et de s’inscrire dans une perspective. Mon ancrage local au territoire de Belfort est tout aussi essentiel. J’ai été élu député du Territoire de Belfort en 1973 - cela fait 38 ans - et mon mandat de sénateur court jusqu’en 2014. C’est dire combien je me suis puissamment investi dans la destinée de ce territoire. Sans lui, ma vie politique, singulièrement depuis que je suis sénateur, n’aurait pas le même intérêt. “Même mort, je reviens !” J’ai fais mienne cette devise latine depuis mon coma. Pour survivre en politique, l’essentiel est d’être en harmonie avec soi-même, avec ce que l’on croit, et avoir des convictions. Des convictions non pas figées — mes grands-parents m’en ont forgé de fortes que je renie pas — mais avec la volonté de comprendre le monde dans lequel on est et non pas tel qu’on voudrait qu’il soit. Mes analyses, je les ai puisées à la fois à la tradition républicaine, à Jaurès, à l’analyse de Marx — je dis bien à l’analyse, pas au prophétisme. Un creuset que je ne récuse pas car encore aujourd’hui, ces grilles de lecture m’ont paru assez sûres. Il convient bien sûr de toujours essayer de se perfectionner et d’actualiser ses interprétations. Les cahiers de Res Publica y contribuent.       <br />
              <br />
       <b>L’Europe, l’Allemagne</b>       <br />
       Je ne suis pas en campagne. Ces élections n’ont pas à mes yeux beaucoup de signification. Le Parlement de Strasbourg est une institution fantôme qui ne forme aucune volonté générale. Les députés s’y expriment trois minutes tour à tour. C’est plutôt un alibi pratique qu’un outil de démocratie. J’observe que dans la vie politique française, personne n’a pu faire prospérer un succès à ces élections. Ni Le Pen, ni de Villiers, ni Pasqua, ni Tapie. C’est une élection où chaque force politique mesure son influence. Cela permet aussi d’investir à Strasbourg les recalés du suffrage universel. Qui connaît le nom de son député européen ? On a prétendu rapprocher les députés européens des électeurs en découpant la France en cinq grandes régions, on les en a encore davantage éloignés. C’est pourquoi mon mouvement ne concourt pas à ses élections. Pour ma part, je voterai blanc. Les relations entre la France et l’Allemagne sont un sujet très ancien et très difficile ; force est de constater que les rapports franco-allemands ne sont jamais spontanément au beau fixe. A amener ces deux peuples contigus à travailler ensemble est une tâche à renouveler en permanence. Il faut qu’ils se persuadent l’un l’autre qu’aucun d’eux ne peut dominer l’Europe d’une manière ou d’une autre, soit par la diplomatie, la technologie ou l’industrie. Et que l’ère du leadership européen est close. Conscients de leur solidarité de destin, Français et Allemands peuvent ensemble impulser une grande politique européenne. Trop souvent, il y a d’un côté une certaine arrogance ou de l’autre une certaine suffisance qu’il faut surmonter. Le traité de Lisbonne va avoir des conséquences dommageables. Il va créer un déséquilibre durable entre la France et l’Allemagne, cette dernière disposant d’un tiers de voix supplémentaires au Conseil européen. Cela rompt les équilibres fondateurs établis en 1951 par les pères fondateurs – l’exacte parité des votes entre les deux pays quoi qu’il puisse arriver. Il s’agit pour le coup d’une véritable rupture.       <br />
              <br />
       Quant à la réintégration de la France dans l’Otan, c’est une erreur.       <br />
              <br />
       <b>L’Otan, l’Irak</b>       <br />
       Intégrer l’Otan ? Personne ne nous demandait de prendre cette décision. Elle va nous entraîner dans des guerres qui ne seront pas les nôtres, comme par exemple l’affaire d’Afghanistan. Cela correspond à un tropisme de la politique américaine, l’élargissement vers l’Est. Je fais tout à fait crédit aux initiatives prises ou à venir de Barack Obama. Mais sa présidence ne sera qu’un moment de l’histoire, alors que l’alliance de l’Otan perdure depuis 1949. La distance marquée par le général de Gaulle aurait dû être conservée. Quant à l’intégration ou pas de la Turquie, elle est d’abord une affaire européenne et on aimerait bien que les limites de l’Europe soient fixées par les Européens eux-mêmes, et non pas par les Américains. Je suis très américanophile et le peuple américain est très hospitalier. Mais l’administration américaine, c’est autre chose. Elle mène une politique qui vise à dominer le monde et les Etats-Unis n’ayant plus les moyens de le dominer, ils ont besoin d’auxilliaires qu’ils viennent chercher en Europe ou ailleurs. Obama a bien compris que l’Amérique vivait au-dessus de ses moyens. J’attends de voir comment il va réussir à sortir son pays du guêpier moyen-oriental.       <br />
              <br />
       L’Irak est un pays composite, une sorte de Grand Liban. Saddam Hussein avait un régime qui se voulait laïque, par rapport à un environnement plus fondamentaliste. En écrasant l’Irak, on a ouvert la voie aux fondamentalistes. Al Qaida ne se serait pas développé si les troupes américaines ne s’étaient pas installées durablement en Arabie Saoudite. Par ailleurs on a redonné un rôle prédominant à l’Iran dans la région. Etait-ce très intelligent ? Saddam Hussein avait proposé au Russe Primakov — j’ai encore le télégramme — que son armée évacue le Koweït et son remplacement par des troupes arabes. Proposition sans suite. Or les responsables politiques doivent pouvoir porter un jugement sur une situation. Si l’on pouvait sortir pacifiquement de cette situation, c’était cent fois préférable plutôt que d’ouvrir la voie à la famine, à l’encagement et au final à l’invasion du pays et à son explosion. Disant cela, on veut me faire passer pour un soutien inconditionnel de Saddam Hussein. Cela relève de procédés de propagande auxquels se heurtent tous ceux qui se mettent contre le flot dominant.       <br />
              <br />
       <b>L’Etat, les élites, la jeunesse</b>       <br />
       Sarkozy cite souvent le cas d’Alstom. Pourquoi ne pourrait-on pas imaginer que l’Etat prenne des participations stratégiques dans des secteurs absolument stratégiques ? On ne peut pas faire l’impasse sur une politique industrielle à moyen terme. Je crains que l’on cherche à changer les choses pour que rien ne change. Aujourd’hui, il faut penser les nouvelles formes d’énergie, une économie sans effet de serre qui permette de nourrir la planète. Dans ce domaine de l’éducation, il y a tout à faire et à refaire dans notre pays. Je m’inquiète beaucoup du déclin des filières scientifiques. Car l’avenir d’un pays se dessine par la science. Il est question paraît-il de supprimer la filière S. Complètement stupide. On encourage les jeunes à faire des métiers qui ne préparent pas l’avenir du pays. Les projets individuels sont déconnectés d’une ambition collective. Or l’un ne va pas sans l’autre. Il n’y pas d’épanouissement individuel s’il n’y a pas en même temps de succès collectif. Le manque de patriotisme des élites m’alarme. De même que les progrès de la démagogie à tous les niveaux, cette idée répandue que tout à chacun a droit à tout : les uns ont droit aux parachutes dorés et les autres à des pensions de retraite revalorisées ad vita eternam. Or cela ne marche pas comme cela. On oublie de mettre l’accent sur l’intelligence, la production, l’industrie, la technologie et la compréhension du monde. Pour la France et l’Europe, ce monde-là n’est pas facile car nous rapetissons à toute vitesse. Le concept de nation républicaine a été sapé méthodiquement. Ce faisant, on sape le civisme et c’est le règne du chacun pour soi. Nous sommes à un moment de l’esprit public où l’esprit national a été considérablement dévalué. Cela vient de très loin. On a connu cela pendant l’entre-deux-guerres, sous Vichy et la collaboration.&quot;       <br />
              <br />
       <b>Bio express       <br />
       Parcours national tourmenté</b>       <br />
       Jean-Pierre Chevènement est né le 9 mars 1939 à Belfort. Sorti de l’ENA, il adhère à la SFIO en 1964 et fonde avec d’autres en 1966 le Ceres qui deviendra un des principaux courants du PS à partir du congrès d’Épinay de 1971. Pendant ce temps, JPC est élu député aux élections législatives de 1973 à 1997, et en 2000, dans le Territoire de Belfort. De même il a été maire de Belfort entre 1983 et 2007. Ministre de la Recherche sous Pierre Mauroy, il refuse de participer au troisième gouvernement pour s’opposer au “tournant libéral” du PS. Ministre de l’Education nationale sous Laurent Fabius puis ministre de la Défense sous Michel Rocard, il démissionne en 1991 pour s’opposer à la guerre des Etats-Unis contre l’Irak. En 1992 il quitte la direction du PS afin de faire campagne pour le non au traité de Maastricht. Il fonde en 1992 le Mouvement des citoyens (MDC) et démissionne du PS. Ministre de l’Intérieur du gouvernement de Lionel Jospin, il démissionne en 2000 pour s’opposer au processus de Matignon visant à donner le pouvoir législatif à la Corse. Candidat à l’élection présidentielle de 2002, il obtient 5,33 %. Il devient président de la Fondation de recherche Res Publica. J.T       <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="http://www.nouveleconomiste.fr/s1473/AVH-Chevenement.html">Le Nouvel Economiste</a>       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Vous pouvez également télécharger ci-dessous le portrait tel qu'imprimé par Le Nouvel Economiste</span>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
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   <title>Jean-Pierre Chevènement invité de BFM Radio vendredi 14 novembre à 18h45</title>
   <pubDate>Fri, 14 Nov 2008 16:55:00 +0100</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
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   L'entretien dure 7 minutes. Le podcast est disponible ci-dessous.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
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      BFM Radio : 96.4 FM à Paris et <a class="link" href="http://www.radiobfm.com">sur Internet</a>.
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     <br style="clear:both;"/>
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   <title>Un nouveau cap</title>
   <pubDate>Sun, 22 Jun 2008 15:50:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Jean-Pierre Chevènement</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Grands textes]]></dc:subject>
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   <![CDATA[
   Intervention de Jean-Pierre Chevènement au Congrès du Mouvement Républicain et Citoyen, Le Kremlin-Bicêtre, dimanche 22 juin 2008.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/970217-1206916.jpg?v=1289480133" alt="Un nouveau cap" title="Un nouveau cap" />
     </div>
     <div>
      Je veux d’abord remercier Jean-Luc Laurent, maire du Kremlin-Bicêtre, et Béatrice Desmartin, Première Secrétaire du Val-de-Marne, pour l’organisation de ce quatrième Congrès du MRC parfaitement réussi. Mes remerciements vont aussi à la petite équipe du Val-de-Marne, Marianne Picard et Bastien Faudot notamment qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour nous accueillir tous dans les meilleures conditions. Un vent nouveau s'est levé dont témoigne l'affluence et le rajeunissement de nos délégués. Je veux saluer amicalement nos invités, représentants des partis de gauche, des syndicats et du mouvement associatif. Merci à l’ensemble des militants qui ont bénévolement assuré le fonctionnement et la présence de notre parti depuis le Congrès d’avril 2006. J’ai une pensée particulière pour Georges Sarre qui a tenu bon à la direction du parti pendant ces années difficiles. Je n’oublie rien des services éminents que Georges a rendus et je sais pouvoir compter sur son jugement et son expérience dans les fonctions qu’il exercera demain à mes côtés comme secrétaire national aux relations extérieures. Hommage et honneur à ceux qui nous ont quittés et qui laissent derrière eux une trace qui ne s’effacera pas : Nicole Morichaud, conseillère régionale d’Ile de France, infatigable militante du CERES, de Socialisme et République, du MDC et du MRC, et Jean-Louis Dieux, Conseiller Régional de P.A.C.A, pilier du Mouvement depuis toujours.       <br />
              <br />
       Un nouveau départ était nécessaire après l’échec de 2007 qui a illustré l’impréparation idéologique et politique de la gauche dans son ensemble, quelque effort que nous ayons fait pour y remédier.       <br />
              <br />
       A moins de quatre ans de la prochaine élection présidentielle qui est devenue, dans notre système politique, l’élection directrice, celle autour de laquelle toutes les autres s’ordonnent, nous devons porter un regard lucide sur le rapport des forces à l’échelle mondiale afin de créer l’évènement qui permettra d’ouvrir à la France un nouveau chemin de progrès.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Trois échecs successifs à l’élection présidentielle depuis 1995 n’ont pas été l’effet du hasard. Ils s‘enracinent dans la distance prise à l’égard de la gauche par l’électorat populaire. Cette distanciation a elle-même des causes anciennes et profondes. Le projet que nous portions dans les années soixante-dix s’est heurté de plein fouet à la victoire du néo-conservatisme libéral, au tournant des années quatre-vingt et à la politique d’ouverture généralisée des marchés, y compris des marchés de capitaux. De cette défaite de la gauche, largement consentie quand s'est ouverte en 1983 la parenthèse libérale, nous subissons encore aujourd’hui les conséquences. Le capitalisme financier a pris progressivement le pas sur le capitalisme industriel. Avec l’effondrement du communisme, les multinationales ont mis en concurrence les territoires et les main-d’œuvre à l’échelle mondiale. Il en est résulté une délocalisation ouverte ou sournoise des activités des pays anciennement industrialisés vers les pays émergents à bas coût salarial, dont certains sont dotés d’immenses « armées de réserve industrielles ». Le développement des fonds spéculatifs et des fonds de pension a abouti à l’instauration d’une véritable « dictature » de l’actionnariat. Mais, la « globalisation » est entrée en crise profonde en son centre même c'est-à-dire aux Etats-Unis : crise bancaire et financière, crise énergétique et crise alimentaire, crise du réchauffement climatique enfin. Absurde est la politique qui prétend adapter la France aux recettes d'une mondialisation libérale qui prend l'eau de toutes parts.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>I – Il faut d’abord comprendre la nature de cette globalisation aujourd’hui en crise.</b>       <br />
              <br />
       Cette « globalisation », en effet, est un phénomène à la fois économique et politique. Ce serait rester à la surface des choses que de voir dans les « subprimes » américaines et les dérives du capitalisme financier à l’échelle mondiale la cause essentielle de la crise actuelle. Le surendettement des ménages américains a été encouragé par le gouvernement des Etats-Unis pour sortir de la précédente crise née de l’explosion de la bulle technologique, en septembre 2000. La réalité est que les Etats-Unis, artisans principaux de la globalisation depuis les années quatre-vingt, ont vécu à crédit. Ils ont depuis longtemps un train de vie qui dépasse leurs moyens. Ils ont proclamé imprudemment la fin de l’Histoire (selon l'expression de Francis Fukuyama) après la chute de l’Union Soviétique. L’Histoire les a rattrapés. Les pays émergents se sont autonomisés du FMI depuis 1998 en se désendettant. L’Hyperpuissance américaine a cru pouvoir pratiquer une politique de fuite en avant avec un déficit commercial abyssal. L’Administration Bush a entraîné ses alliés dans l’invasion de l’Irak, provoquant, à des fins principalement pétrolières et au nom de « la guerre contre la terreur », un véritable « clash des civilisations ».       <br />
              <br />
       Les Etats-Unis se trouvent confrontés aujourd’hui à trois problèmes cumulatifs : la récession économique, la chute du dollar, l’enlisement en Irak et au Moyen-Orient. Ils n’ont plus les moyens de maintenir seuls leur domination mondiale. Avec un budget militaire de 640 Milliards de dollars (plus de la moitié des budgets de défense à l’échelle mondiale), les Etats-Unis cherchent en Europe et en Asie des supplétifs. M. Sarkozy, en réduisant l’armée française à la dimension d’un petit corps expéditionnaire à la disposition de l’OTAN, est prêt à les leur fournir.        <br />
              <br />
       Nous avions dénoncé, en son temps, 1996, les conséquences possibles de l'abandon du service national, à savoir le gonflement des budgets de fonctionnement au détriment de l'équipement de nos forces armées. Aujourd'hui, on coupe dans les effectifs (-60 000) au prétexte de remédier au sous-équipement et à la vétusté des matériels. L'armée française est réduite à une taille de guêpe -  30 000 hommes - essentiellement à des fins de projection lointaine au service de l'OTAN, dans des conflits incertains et forts éloignés de nos intérêts nationaux : Kosovo ou Afghanistan.       <br />
              <br />
       C'est une politique de gribouille : on réduit l'effort de défense en même temps qu'on appelle à une &quot;défense européenne&quot; tout en rejoignant l'OTAN. Sur 27 pays de l'Union européenne, 20 sont membres de l'OTAN. Aucun, à part la Grande-Bretagne, alliée spéciale des Etats-Unis, et la Grèce face à la Turquie, ne fournit un effort de défense conséquent. La défense européenne est un mythe et restera un mythe. En réalité le Président de la République a choisi pour l'Europe une défense américaine, oubliant qu'un peuple ou des peuples qui abandonnent le souci de leur défense dans des mains étrangères abdiquent par la même la maîtrise de leur destin et l'indépendance de leur politique extérieure.       <br />
              <br />
       De Gaulle avait choisi l'indépendance. Sarkozy choisit la dépendance. Et cela au plus mauvais moment , quand l'Empire américain touche à sa fin, et risque de nous entraîner, comme en Irak, dans des aventures nuisibles aux intérêts de sécurité de la France.       <br />
              <br />
       Nous n’avons pas à nous mettre à la remorque d’une politique américaine sur laquelle nous n’exerçons aucun contrôle.        <br />
       C’est seulement en restant indépendants ou en se donnant les moyens de le devenir, que la France et l’Europe se feront respecter et pourront modérer utilement et orienter l’usage de l’Hyperpuissance américaine.        <br />
              <br />
       En effet, ce sont les règles du jeu à l’échelle mondiale qui doivent être modifiées, dans le cadre d’un monde multipolaire dont l’avènement est rendu d’ailleurs inévitable par la montée des grands pays émergents (Chine – Inde – Brésil, etc.) et le retour de la Russie. Nous voulons que ce monde soit régi par le droit car c’est la condition de la paix.       <br />
              <br />
       Là sont les rôles de l’Europe et de la France, levier de notre responsabilité au monde. Nous voulons rester les alliés des Etats-Unis mais nous ne voulons pas être leurs vassaux. L’opinion publique européenne est éprise de paix. Elle souhaite que les Etats-Unis redeviennent la grande nation qu’ils sont, en acceptant la réalité d’un monde multipolaire nourri par le dialogue des cultures.       <br />
              <br />
       La crise de la « globalisation » bat en brèche les postulats libéraux auxquels la gauche française a cédé depuis plus de deux décennies : ainsi le libre-échangisme, car personne n’attend plus d’une nouvelle libéralisation des échanges à l’OMC un rebond de la croissance à l’échelle mondiale. Ainsi encore le refus des politiques industrielles au nom d’une conception idéologique de la concurrence qui a fini par paralyser l’action publique. Jacques Delors en prenant la défense de M. Barroso sert une bien mauvaise cause car la Commission européenne n'est pas l'incarnation de l'intérêt général. Elle est la gardienne de l'orthodoxie libérale et son dogmatisme aussi bien que le rôle existant qui est le sien barrent l'horizon d'une réorientation positive de la construction européenne.       <br />
              <br />
       Enfin, le refus de l’intervention des Etats dans le capital des entreprises prend l'eau à son tour, car même les pays les plus libéraux renflouent, sur fonds publics, leur système financier et même leurs grands groupes industriels. Tout montre qu’après trois décennies de « globalisation » succédant aux « trente glorieuses » du New Deal, un nouveau cycle historique est près de s’ouvrir. C’est là le rôle du MRC, servir d’aiguillon idéologique pour réveiller la gauche française et la mettre en état de peser sur les équilibres du monde.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       <b>II – En second lieu, il faut comprendre les potentialités de réorientation qu’offre cette crise. </b>       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">A)	C’est d’abord à l’échelle mondiale qu’il faut agir.</span>       <br />
              <br />
       Les désordres monétaires sont devenus insupportables. Des fourchettes de parités doivent être définies et défendues collectivement. Les Etats-Unis doivent rétablir leur épargne. Ils peuvent être aidés à retrouver l’équilibre de leur balance commerciale par une croissance concertée des autres parties du monde et d’abord de l’Europe.        <br />
              <br />
       Il faut aussi que les grands pays émergents prennent davantage en compte chez eux les besoins de leur population, ainsi que le respect, au Nord, des équilibres sociaux et, dans le monde, des exigences environnementales. C’est à ce prix seulement que les pays anciennement industrialisés pourront continuer à ouvrir leurs marchés à une concurrence qui repose trop exclusivement sur l’avantage comparatif d’un très bas coût de main d’œuvre. Une régulation concertée des échanges internationaux est nécessaire.        <br />
              <br />
       Elle devra ménager l’accès libre aux marchés des pays riches des produits des pays les moins avancés, et notamment de l’Afrique. Leurs productions, à l’inverse, doivent être protégées. L’aide publique au développement, scandaleusement négligée, devra être rétablie et accrue. Les institutions financières internationales devraient trouver une nouvelle vocation dans la correction des inégalités croissantes de développement. Cette nouvelle donne ne sera rendue possible que par une mobilisation de l’opinion mondiale et par la réunion de grandes conférences internationales sur le modèle de Bretton-Woods en 1944-45.       <br />
              <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">B)	Parallèlement, la réorientation de la construction européenne est nécessaire.</span>       <br />
              <br />
       L’Europe ne se redressera pas sans la France et sans que la gauche française fasse entendre sa voix. Encore faut-il qu'elles retrouvent confiance en elles. L’Europe ne trouvera sa place dans le monde multipolaire de demain que si elle-même se révèle capable d’organiser un modèle équilibré de développement. Le « non » irlandais révèle encore une fois le rejet par les peuples d’une Europe technocratique et antisociale.       <br />
       À cet égard l’instauration d’un gouvernement économique de la zone euro est un enjeu décisif. Une politique de change moins pénalisante pour l’activité, la mise en œuvre de politiques contracycliques fondées sur l’investissement et la recherche pourraient créer un environnement propice pour l’harmonisation sociale et fiscale et la promotion des services publics. L’Europe ne peut se résumer à la mise en concurrence des systèmes sociaux. Il est temps de lui donner un contenu progressiste. Le rôle de l’Allemagne sera déterminant car la politique de compression des coûts salariaux mise en œuvre depuis 2000 pénalise gravement la croissance européenne. L’excédent commercial allemand se réalise pour l’essentiel au détriment de ses partenaires européens. Le rôle de la France n’est pas moins important comme catalyseur politique pour réorienter la construction européenne dans le nouveau contexte mondial. Les institutions européennes auraient l’impérieux devoir de s’appuyer davantage sur les Etats qui restent les principaux acteurs de l’initiative publique. Malheureusement ce n’est pas le sens du Conseil européen des 19 et 20 juin.       <br />
              <br />
       Le « non » irlandais rend manifeste le fossé entre les élites dirigeantes européennes et les aspirations des peuples. Vouloir extorquer un « oui » au peuple irlandais en le soumettant à la « question » serait une nouvelle forfaiture.        <br />
              <br />
       Le peuple irlandais n'est pas un peuple méprisable. Certes il ne compte que 4 millions de citoyens mais c'est un grand peuple, farouchement attaché à son indépendance comme toute son histoire l'a montré, un peuple démocrate qui n'approuve pas les yeux fermés un texte rendu incompréhensible par la volonté de dissimuler aux peuples sa véritable nature : celle d'une Constitution européenne bis.       <br />
              <br />
       Et qui peut croire que, si on avait consulté les peuples français et néerlandais, ils auraient fait une autre réponse que le peuple irlandais ? M. Gordon Brown est pris la main dans le sac par la justice britannique alors qu'il renie lamentablement l'engagement de Tony Blair de faire approuver la constitution européenne par référendum.       <br />
              <br />
       L’Europe contre les peuples ne marche pas. La France quant à elle serait aussi fondée que les pays dérogatoires (Grande-Bretagne, Irlande, Danemark, Suède) à réclamer des garanties et des exemptions.       <br />
              <br />
       C’est ce que nous réclamons depuis longtemps en matière de service public, de fiscalité, d’élargissement des marges de manœuvre budgétaires. L’argument qu’on nous oppose c’est que la France, à l’initiative et au cœur du processus européen, doit montrer l’exemple. Mais tout montre au contraire qu’il s’agit, au prétexte de l’Europe, d’imposer à la France une procédure quasi disciplinaire : il est comme entendu que le peuple français n’est pas mûr pour une démocratie responsable et qu’il n’a donc pas la latitude d’exercer ses droits. Cette politique caporalisatrice est insoutenable.       <br />
              <br />
       C’est avec cette conception qu’il faut rompre pour aller franchement vers une Europe à géométrie variable s’appuyant sur la démocratie qui vit dans les nations.       <br />
              <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">C)	Au niveau national.</span>       <br />
              <br />
       L’urgence première sera de faire face à la récession qui vient. Aucun moyen ne devra être négligé, y compris l’intervention de l’Etat ou de compagnies publiques dans le capital des entreprises stratégiques, afin de préserver le tissu industriel. A cet égard, nous approuvons la prise de participation  de l'Etat de 9% dans le capital des Chantiers de l'Atlantique car nous n'entendons pas nous laisser enfermer dans une opposition aveugle. Nous sommes avant tout des républicains. Nous sommes assez sûrs de notre projet pour ne pas nous enfermer dans une opposition systématique à courte vue.       <br />
              <br />
       Nous voulons contenir les exigences du capitalisme financier, stabiliser le capital de nos entreprises et fonder de nouvelles relations sociales sur la base d’une « Charte de l’entreprise ». L’éducation, la recherche, seront favorisées. La cohésion sociale, l’activation du sentiment républicain, la solidarité civique face à toutes les formes de communautarisme seront mises à l’ordre du jour. Une véritable écologie, au service de l’humanité tout entière, ne saurait s’enraciner que dans le terreau des Lumières, rejetant toutes les formes d’obscurantisme. Tel est notamment le cas pour ce qui est de la lutte contre le réchauffement climatique et pour un développement durable. La science et la culture doivent, en effet, rester au cœur de notre action.       <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       <b>III – Pour toute la gauche un nouveau départ est nécessaire. C’est le sens de l’appel que le MRC lance à ses partenaires.</b>       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">A)	Un nouveau départ</span>       <br />
              <br />
       Pour porter cette ambition de changement, la gauche française doit impérativement dépasser ses tropismes régressifs. Il est urgent pour elle d’organiser « l’évènement » qui, trente-sept ans après Epinay, permettra une nouvelle refondation, comme elle a su le faire à chaque étape de son histoire. Cet évènement ne saurait être que la création d’un grand rassemblement de toute la gauche, ouvert à toutes ses sensibilités, radicales voire utopiques ou au contraire plus gestionnaires. La question n’est pas de savoir jusqu’où ira le rassemblement. L’impératif c’est le rassemblement lui-même qui doit se faire avec l’ensemble des hommes et des femmes de gauche et de progrès, mais en conservant la visée unitaire qui a toujours permis les grandes avancées de la gauche. Beaucoup des clivages hérités du passé ont été tranchés par l’Histoire. D’autres se sont déplacés et doivent être résolus par le débat.        <br />
              <br />
       La ligne politique du MRC est très volontariste. Elle vise, en créant un grand parti de toute la gauche reposant sur des analyses de principe, à contrarier, dans son intérêt même, le glissement à droite du parti socialiste et l’enfermement sur lui-même du parti communiste. Qui ne voit que la création d’un parti soi disant révolutionnaire à côté d’un parti devenu franchement social libéral offrirait pour longtemps un boulevard à la droite ?       <br />
              <br />
       Il faut contrarier ces tendances mortifères pour la gauche et pour le pays. A chacun de nos partenaires nous parlerons avec la franchise de l’amitié.       <br />
              <br />
              <br />
       <span class="u">1.	S’agissant du Parti socialiste</span>       <br />
              <br />
       Ségolène Royal a été déséquilibrée pendant sa campagne par les manœuvres de l’aile libérale de son parti (les Gracques d’abord puis les prises de positions de Bernard Kouchner et de Michel Rocard). Il ne sert à rien au PS d’être hégémonique à gauche s’il n’est pas capable de devenir majoritaire dans le pays. Le PS doit tenir compte des autres sensibilités de la gauche pour renouer avec les couches populaires. Or, le PS, après l’échec de mai 2007, a montré son absence de détermination sur le fond en faisant voter majoritairement le traité de Lisbonne. En recherchant des alliances sans principes avec le MODEM, certains, en son sein, ont oublié qu’avant de s’allier, il faut soi-même savoir où on habite. La déclaration de principes du PS, malgré des références républicaines appréciables, ne comporte pas d’analyse de la mondialisation. Elle est enfin marquée par un européisme que bat en brèche la volonté des peuples.       <br />
              <br />
       L’éloignement de la gauche des couches populaires est un problème déjà ancien. Le risque est grand qu’en 2012 le PS aborde l’échéance décisive avec les mêmes handicaps qu’au cours des trois élections présidentielles précédentes.       <br />
              <br />
       Il est vital de redresser cette évolution. L’aile gauche du PS le peut-elle ? Il semble qu’elle soit profondément affaiblie et elle est elle-même divisée.       <br />
              <br />
       Seul un évènement né d’un choc externe pourrait redresser cette évolution. Or le prochain Congrès du PS ne sera vraisemblablement pas décisif. Seul, le PS n’opérera pas le redressement nécessaire. Il lui faut renouer à travers un projet clair avec les couches populaires. Ce projet dynamique, nous pouvons contribuer à l’apporter. Le temps presse. Cet « événement » que le MRC appelle de ses vœux doit être créé au printemps 2011 au plus tard.       <br />
              <br />
       <span class="u">2.	S’agissant du PCF.</span>       <br />
              <br />
       Près d’un siècle après le Congrès de Tours les raisons du divorce entre communistes et socialistes se sont estompées.       <br />
              <br />
       L’URSS et le communisme soviétique se sont effondrés. La théorie léniniste de la conscience révolutionnaire, importée dans une classe ouvrière spontanément réformiste et dominée par l’aristocratie ouvrière, et cela grâce à un parti appuyé sur le « socialisme scientifique », a fait long feu. Non que la théorie et l’analyse des phénomènes sociaux doivent être rejetées. Au contraire ! Mais c’est à travers le débat et la démocratie que les classes populaires doivent se doter d’un parti et d’une conscience politique à la hauteur des défis du monde d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’en rabattre sur l’ambition transformatrice mais de rompre avec le dogmatisme et la stérilisation de forces militantes précieuses.       <br />
              <br />
       Le PCF est tiraillé aujourd’hui entre plusieurs tentations : celle de créer une nouvelle formation à gauche du PS, avec ou sans Besancenot, et en association avec des groupes plus ou moins spontanéistes. L’échec du rassemblement autour du « non de gauche » purement anti-libéral et a-républicain a manifesté la vanité d’une telle démarche qui ne peut que dissoudre le PCF dans une idéologie victimaire compassionnelle teintée d’anarchisme.       <br />
              <br />
       L’autre perspective est le repli sur soi maquillé, soit aux couleurs de l’orthodoxie, soit d’une rénovation superficielle. En réalité, le PCF a atteint un étiage si préoccupant que sa réalité politique et sociologique qui reste estimable peut subir un coup fatal dès lors que le candidat du PCF aux élections risque de rééditer en moins bien les scores de Robert Hue en 2002 et de Marie-George Buffet en 2007. Le PCF dont nous apprécions la valeur de ses militants doit éviter d’aller dans le mur et nous voulons l’y aider.       <br />
              <br />
       Combien plus efficace en effet serait le potentiel de réflexion et d’action des militants communistes ancrés pour beaucoup encore dans la réalité populaire, s’il trouvait à se déployer à l’intérieur d’un grand parti de toute la gauche ! Ce potentiel aujourd’hui stérilisé trouverait un débouché porteur d’avenir.       <br />
              <br />
       3.	S’agissant des radicaux et des écologistes, leurs sensibilités ont leur place dans un grand parti de toute la gauche. Les premiers parce que la République est dans leurs gènes, les seconds parce qu’ils peuvent renouveler les approches traditionnelles de la gauche dès lors qu’ils se situeront fermement sur le terreau des Lumières.        <br />
              <br />
       4.	La situation actuelle – dérive du PS, enfermement du PCF sur lui-même – dispersion des différentes formations de la gauche ex plurielle – offre un espace pour la tentative d’Olivier Besancenot et de la Ligue Communiste Révolutionnaire de créer à la gauche d’un PS définitivement social libéral, une force soi-disant révolutionnaire. Mais qui ne voit que l’antagonisme  de ces deux forces dont l’une se voudrait toute la gauche, offrirait pour longtemps un boulevard à la droite ? C’est ce qu’escompte ouvertement Nicolas Sarkozy.       <br />
              <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">B)	Une refondation républicaine</span>       <br />
              <br />
       Plus que jamais s’impose avant 2012 la nécessité d’une refondation républicaine de la gauche. Refondation républicaine parce qu’après l’effondrement du communisme soviétique qui a pendant des décennies barré l’horizon du socialisme démocratique, il est temps de repartir de la synthèse jaurésienne du socialisme et de la République.        <br />
              <br />
       L’exigence républicaine n’a rien de passéiste. Elle seule permettra de contrarier l’évolution de nos sociétés vers la fragmentation sociale et les replis identitaires, ethniques, intégristes et communautaristes. Seule l’idée exigeante de l’intérêt général dont la nation républicaine reste le lieu d’élection sans que d’autres niveaux d’appartenance doivent être gommés, peut permettre de fournir à une société déboussolée des repères convaincants. La nation républicaine est fermement ancrée dans le terreau des Lumières, celui du rationalisme et de l’humanisme. Sachons nous y maintenir fermement.       <br />
              <br />
       Oui, notre ligne est volontariste :       <br />
              <br />
       La refondation républicaine de toute la gauche est une ambition que nous devons faire partager. Elle s’imposera demain sous l’empire des nécessités. Le PS en a besoin. Le PCF n’a pas, selon moi, d’autre perspective valable, mais il n’y viendra que progressivement. Le pays surtout y aspire.       <br />
              <br />
       Il y a dans la société française des réserves de citoyenneté active, de civisme, de désintéressement que nous devons mobiliser. Les réticences du PCF, l’autosuffisance et la tentation hégémonique du PS sont des obstacles que nous ne nous cachons pas. Mais nous n’entendons pas nous enfermer dans des règlements de comptes anciens qui n’intéressent pas les générations nouvelles. Nous devrons lutter dans les prochaines années pour affirmer notre cap, faire un travail de conviction, nouer des alliances, provoquer la levée des blocages actuels qui réduisent la gauche à l’impuissance. Encore une fois, le problème pour le PS n’est pas de conquérir l’hégémonie à gauche. C’est de faire en sorte que la gauche puisse devenir majoritaire en France. Notre projet d’un grand parti de toute la gauche serait un puissant atout pour la gauche et le serait pour son candidat s’il savait se l’approprier assez tôt, ce qui n’a pas été possible en 2007.       <br />
              <br />
       Le MRC, pour ce qui le concerne, sera l’inlassable artisan de cette refondation républicaine. Pour créer un cadre politique commun, il faut que nous soyons capables de porter et faire connaître notre projet à travers des forums de l’Unité et des Assises de la gauche qui pourraient se tenir dès 2009.       <br />
              <br />
       Dans le débat intellectuel contemporain, le MRC a un rôle essentiel à jouer : celui d’aiguillon idéologique et de formation militante. Dans l’immédiat, notre parti doit se fixer quelques objectifs simples d’ici notre Prochain Congrès :       <br />
              <br />
       1.	la réussite de notre Université d’été à Belfort dont la date est fixée aux 6 et 7 septembre, et dont le thème sera l’état de la gauche et les perspectives de sa refondation ;       <br />
       2.	le doublement de nos effectifs et la mobilisation de nos réseaux de sympathisants ;       <br />
       3.	l’affirmation de notre cohérence politique par l’organisation de manifestations publiques, en liaison ou non avec d’autres organisations ou sociétés de pensée ;       <br />
       4.	la diffusion de « Citoyens militants » et de la ligne républicaine dans les milieux de sympathisants qui un jour pourront rejoindre le grand parti de toute la gauche et en attendant le MRC ;       <br />
       5.	la création d’une Ecole des cadres en vue de former au moins une cinquantaine de « leaders » potentiels, articulés idéologiquement et capables de s’exprimer dans les médias ;       <br />
       6.	financièrement je renouvelle l’appel à une souscription nationale et je demande à tous les élus qui touchent une indemnité d’en consacrer une partie pour assurer la réussite de notre projet. C’est pour remplir ces tâches qu’un secrétariat national renouvelé plus qu’à moitié, issu majoritairement des régions, à la fois expérimenté et rajeuni, vous a été proposé. J'aurai besoin de l'engagement de tous.       <br />
       7.	Enfin, je n’oublie pas que nous devons préparer les prochaines échéances électorales. Les sénatoriales d’abord, en septembre prochain, où je serai candidat pour faire entendre, avec nos deux autres parlementaires, une voix républicaine au sein du Parlement.       <br />
              <br />
       Ensuite viendront les élections européennes, les élections régionales, puis les cantonales. Nous n’entendons pas, comme certains essayent de le faire croire, rejoindre le PS avec armes et bagages. La refondation républicaine a un contenu idéologique. Elle a une assise politique. Aucune décision ne sera donc prise par le MRC pour participer à quelque recomposition de la gauche que ce soit, en dehors d’un Congrès extraordinaire.       <br />
              <br />
       Aucune refondation de la gauche en effet ne peut se faire qu’à travers une analyse du monde et précisément une critique de la globalisation libérale et, par ailleurs, à travers un projet comportant des éléments programmatiques réalisables.        <br />
              <br />
       Avant de se poser le problème des alliances, la gauche doit savoir où elle habite. Elle vise à rassembler le monde du travail sur un projet humaniste. Elle porte l’héritage républicain qui, à partir de la notion d’intérêt général, permet le dépassement des intérêts particuliers, des égoïsmes, des corporatismes et des communautarismes. La pluralité d’appartenances conduit à définir une multiplicité d’intérêts généraux qu’il faudra savoir hiérarchiser à travers un projet nouant ensemble l’intérêt national, l’intérêt européen et les intérêts de l’humanité dans son ensemble. Rien là qui ne soit conforme au patriotisme républicain et à l’internationalisme, dont Jaurès avait su montrer la complémentarité.       <br />
              <br />
       La valorisation du travail, la recherche de l’égalité et d’un progrès mieux partagé, la solidarité, l’épanouissement individuel prenant tout son sens dans un dessin de réussite collective, la promotion du sens des responsabilités, bref du civisme, la laïcité enfin, constituent un socle de valeurs solides pour l’édification d’une République moderne, démocratique et sociale.       <br />
              <br />
       A partir de ces orientations, nous proposons que toutes les organisations et toutes les personnalités de gauche et de progrès qui le voudront réunissent dans tous les départements des forums de l’Unité. Ces forums, largement ouverts, auraient à traiter quelques sujets clés :        <br />
              <br />
       1.	l’analyse de la globalisation et les conséquences à en tirer pour l’action de la gauche au gouvernement ;       <br />
       2.	la valorisation du travail ;       <br />
       3.	la réorientation de la construction européenne ;       <br />
       4.	la forme du nouveau rassemblement de la gauche à créer.       <br />
              <br />
       Ces forums pourraient déboucher sur des Assises de la gauche en 2009 qui prépareraient, sur la base d’un projet clair, un Congrès de rassemblement de toute la gauche au sein d’un grand parti. C’est à cette occasion que serait élu, au suffrage universel des militants, le candidat de la gauche à l’élection présidentielle de 2012. Ce candidat ne serait pas seul. Il serait porté par un projet collectif et par un élan qu’il nous appartient de faire lever sans attendre dans le pays.       <br />
              <br />
       Voilà la perspective. Elle demandera du travail, de la persévérance, de l’enthousiasme, mais il n’y en a pas d’autre pour offrir à la France un avenir et les repères républicains qui lui manquent cruellement aujourd’hui.       <br />
              <br />
       Soyons sûrs de nous, de nos valeurs républicaines, de nos analyses de ce qu’est le capitalisme financier contemporain, de la pertinence de notre projet. Nous sommes la pointe émergée d’un iceberg républicain qui a dans le pays une réalité ancienne et profonde. Toutes les dernières élections nationales l’ont démontré : il y a dans le pays entre deux ou trois millions de citoyens qui ont encore une idée assez haute de l’intérêt national pour en faire dépendre leur vote et qui, en définitive, font pencher la balance.        <br />
              <br />
       Mais nous ne sommes pas qu’une réserve de voix potentielle. Nous offrons à la gauche des repères et un cadre de références dont elle a besoin pour retrouver la confiance du pays et d’abord celle des couches populaires.        <br />
              <br />
       Tenez bon ! Camarades, citoyens, les évènements viendront à notre rencontre. Déjà notre appel rencontre de puissants échos à gauche et notamment au sein du parti socialiste. Des convergences s’organisent naturellement. Le pouvoir de M. Sarkozy ne se soutient que par l’absence d’un projet réellement alternatif sur lequel la gauche pourrait se rassembler. La France se réveillera et la gauche se redressera. A une condition : que vous-mêmes vous teniez le cap républicain !        <br />
              <br />
       En avant, citoyens camarades pour faire du MRC le levier de cette refondation. Vous ne perdez pas votre temps car ce cap est le bon, non seulement pour la gauche, mais pour la République et la France !       <br />
       
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     <br style="clear:both;"/>
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   <title>Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Monde : «Le traité de Lisbonne est aujourd'hui juridiquement mort»</title>
   <pubDate>Fri, 20 Jun 2008 17:00:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Agenda et médias]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Monde, paru dans l'édition du 21 juin 2008.     <div style="position:relative; float:right; padding-left: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/969487-1205884.jpg?v=1289480133" alt="Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Monde : «Le traité de Lisbonne est aujourd'hui juridiquement mort»" title="Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Monde : «Le traité de Lisbonne est aujourd'hui juridiquement mort»" />
     </div>
     <div>
      Président d'honneur du Mouvement républicain et citoyen (MRC), Jean-Pierre Chevènement, qui fut l'un des plus ardents défenseurs du non au référendum de mai 2005, se réjouit du rejet du traité de Lisbonne par les Irlandais. A ses yeux, la gauche - PS en tête - n'a pas su en comprendre les motifs. A la veille du congrès de son mouvement, il prône la création d'un rassemblement de toute la gauche.       <br />
              <br />
       <b>Le Monde : Les Irlandais viennent de dire non à la réforme de la Constitution qui leur était soumise par référendum. Pour vous qui êtes un adversaire farouche de ce texte, c'est une satisfaction ?       <br />
       Jean-Pierre Chevènement :</b> Personne ne peut ignorer le fait que si on avait interrogé à nouveau le peuple français, le peuple néerlandais ou d'autres peuples, le résultat aurait été le même qu'en mai 2005. Il est regrettable que les dirigeants européens ne s'interrogent pas sur les causes de cette profonde désaffection : l'absence de démocratie et le caractère antisocial de l'Europe telle qu'elle se fait. Deux exemples récents : la Commission européenne a fait des propositions sur la politique énergétique commune. Elle a oublié complètement les dimensions de sécurité et d'approvisionnement qui sont fondamentales. S'agissant de Galileo, le GPS européen, elle a imposé un appel d'offres ouvrant à la concurrence mondiale. Nous pourrions avoir un système avec des lanceurs russes et des satellites américains. C'est aberrant ! Et Jean-Claude Juncker (président de l'Eurogroupe) qui vient de déclarer qu'il n'était pas question d'aller vers une harmonisation fiscale ! En d'autres termes, c'est une Europe livrée à une concurrence interne des systèmes fiscaux et sociaux qui pousse vers le bas. D'une certaine manière, le non irlandais sanctionne cette régression. Le traité de Lisbonne est aujourd'hui juridiquement mort.       <br />
              <br />
       <b>D'où vient l'incapacité, selon vous, de la gauche, qui a soutenu ce traité, à comprendre le rejet du projet européen ?</b>       <br />
       La majorité des socialistes français ont accepté le traité de Lisbonne en contradiction avec les engagements pris pendant la campagne présidentielle. La gauche a un énorme travail à faire pour comprendre les raisons de ce rejet comme de ses trois échecs successifs aux élections présidentielles : l'éloignement des couches populaires et l'absence d'un projet mobilisateur.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Elle a trop souvent oublié ce qu'est la nation républicaine comme vecteur de notre responsabilité dans le monde et en Europe. Il est important qu'elle réévalue le rôle de la nation, en France comme dans les autres pays, pour redresser la construction européenne dans un sens plus social et plus indépendant.       <br />
              <br />
       <b>Pour sortir de cette crise, vous proposez un grand parti de toute la gauche. Pourquoi le PS et le PCF participeraient-ils à ce projet ?</b>       <br />
       Je connais les réticences du PCF, celles d'un PS plus préoccupé par ses conflits internes que par le souci de situer son projet à la hauteur des enjeux de la période qui commence. Mais je crois aux vertus du dialogue. La gauche avant 1969 était un champ de ruines et puis il y a eu le congrès d'Epinay, en 1971, qui a scellé la rencontre d'une organisation, la SFIO, d'un homme d'Etat, François Mitterrand, et d'un logiciel, le Ceres (aile gauche du PS à sa fondation dont M. Chevènement était l'animateur). Il faut à la gauche un électrochoc, au plus tard en 2011, pour qu'elle puisse se rassembler. Notre congrès va lancer un appel en ce sens et définir des étapes comme les forums de l'unité qui pourraient déboucher sur des assises de la gauche en 2009. J'ai été l'un des artisans du congrès d'Epinay. J'ai quelques idées sur la manière de procéder...       <br />
              <br />
       <b>Vous comptez peser après votre congrès sur celui du PS fin novembre ?</b>       <br />
       Je n'ai pas cette prétention. Il n'est pas sûr qu'une orientation claire sorte du congrès socialiste. Mais quand arrivera le moment de désigner le ou les candidats pour la campagne présidentielle, le sentiment de l'urgence peut conduire à ce rassemblement que jusqu'alors on avait cru pouvoir écarter. Je fais confiance à la logique des situations.       <br />
              <br />
       <b>Aucun de vos amis n'a la tentation de rejoindre le PS ?</b>       <br />
       Si certains veulent le faire, ils sont libres. Le MRC, c'est 4 000 adhérents mais surtout un discours qui pèse 1 à 3 millions d'électeurs. Notre intérêt n'est pas de nous débander mais de rester solidement unis sur notre projet républicain et de pouvoir peser le moment venu. Aucune recomposition de la gauche ne pourra intervenir sans la tenue préalable au sein du MRC d'un congrès extraordinaire.       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Propos recueillis par Sylvia Zappi</span>       <br />
              <br />
       Voir l'entretien <a class="link" href="http://www.lemonde.fr/politique/article/2008/06/20/jean-pierre-chevenement-le-traite-de-lisbonne-est-aujourd-hui-juridiquement-mort_1060829_823448.html">sur le site du Monde</a>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/969487-1205884.jpg</photo:imgsrc>
   <link>https://www.chevenement.fr/Entretien-de-Jean-Pierre-Chevenement-au-Monde-Le-traite-de-Lisbonne-est-aujourd-hui-juridiquement-mort_a632.html</link>
  </item>

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   <title>Nicole Morichaud nous a quittés</title>
   <pubDate>Fri, 28 Mar 2008 18:36:00 +0100</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Jean-Pierre Chevènement</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Carnet de Jean-Pierre Chevènement]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Nicole Morichaud, conseillère régionale d’Ile de France et surtout longtemps l’une des responsables du Ceres, de Socialisme et République, du Mouvement des Citoyens et du Mouvement Républicain et Citoyen, nous a quittés, emportée par une maladie foudroyante.     <div>
      Cette femme d’une rare qualité, totalement désintéressée, était la bonté même. Elle a sans cesse accompagné l’entreprise difficile qui a été la nôtre, depuis le congrès d’Epinay. Elle reste l’exemple d’une militante infatigable, entièrement dévouée à son idéal.       <br />
              <br />
       Au moment où Nicole disparaît, il semble que l’espoir se soit fait plus lointain. Et ceci va peut-être avec cela. Mais les idées que nous portons ne peuvent pas mourir. Dans les combats qui restent à mener, nous penserons très fort à toi, Nicole.       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
   <link>https://www.chevenement.fr/Nicole-Morichaud-nous-a-quittes_a586.html</link>
  </item>

  <item>
   <guid isPermaLink="false">tag:https://www.chevenement.fr,2026:rss-718485</guid>
   <title>La gauche doit savoir où elle habite</title>
   <pubDate>Sun, 09 Sep 2007 12:30:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Jean-Pierre Chevènement</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Grands textes]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Intervention de Jean-Pierre Chevènement en clôture de l'université d’été du MRC, Saint-Pol sur Mer – 9 septembre 2007.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/718485-878239.jpg?v=1289480119" alt="La gauche doit savoir où elle habite" title="La gauche doit savoir où elle habite" />
     </div>
     <div>
      Merci d’abord à Christian Hutin, député-maire de Saint-Pol sur Mer, à Claude Nicolet et aux équipes du Nord, pour leur accueil qui contribue au remarquable succès de cette <a class="link"  href="https://www.chevenement.fr/Rendez-vous-a-l-universite-d-ete-du-MRC-les-8-et-9-septembre-Vers-la-refondation-republicaine-de-la-gauche_a395.html">Université d’été</a>. Merci également à nos invités, à Vincent Peillon dont nous avons apprécié l’acuité républicaine du discours. Merci aussi à Bernard Cassen qui a fait se lever des générations nouvelles de militants. Merci à nos trois rapporteurs, Claude Nicolet, Sami Naïr et Patrick Quinqueton pour leur travail et leurs exposés remarquables. C’est l’absence d’un projet véritable qui a conduit, pour la troisième fois depuis 1995, la gauche à la défaite aux élections présidentielles. Cette défaite n’a rien d’inéluctable.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <b>I – Une gauche républicaine capable d’élaborer un projet à la hauteur des défis du temps demain peut l’emporter.</b>       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">A)	Pour ma part, je reste fondamentalement optimiste pour l’avenir d’une telle gauche républicaine,</span> mais je ne crois pas que le parti socialiste puisse trouver seul la force d’un sursaut salvateur. Il peut le favoriser ce qui serait déjà beaucoup. Et cela demande à ses dirigeants une certaine hauteur de vues. C’est ce que semble proposer François Hollande aux partenaires du parti socialiste avec la tenue d’ « Assises » avant même les prochaines municipales. Il faudra aller beaucoup plus loin dans la refondation si on veut que la gauche revienne au pouvoir avant dix ans. Il faudra un « événement » aujourd’hui indescriptible (de type 1936 ou 1968) et surtout une structure politique capable d’accueillir cet évènement, structure dans laquelle puissent se retrouver les jeunes générations, se brasser des militants issus des couches populaires aussi bien que des couches nouvelles et surtout s’élaborer un nouveau logiciel. Là est l’essentiel. Car le logiciel élaboré à Epinay en 1971 a été déclassé par les socialistes eux-mêmes, à partir de 1983, au profit d’une politique social-libérale qui les a mis en porte-à-faux avec leur électorat. Ils ne lui ont pas substitué un nouveau logiciel, j’entends par là à la fois une grille de lecture du monde cohérente prenant en compte les défis extérieurs et l’évolution de la société française, et une feuille de route permettant de dépasser les réponses au coup par coup, sans principes. Ce nouveau logiciel ne peut se réduire à la conversion libérale entamée en 1983, aboutissant, au prétexte de l’Europe, à une ringardisation de la nation que celle-ci n’accepte plus. Ce nouveau logiciel doit signifier une conversion républicaine capable de réconcilier la gauche et la France et  de mettre la première en phase avec les besoins et les intérêts essentiels de la seconde. Il n’est jamais trop tard pour bien faire, pour opérer cette conversion républicaine et revaloriser le rôle de la nation pour mettre la gauche au service de la France, selon une expression employée par François Hollande lui-même à La Rochelle. C’est un immense travail, tout à fait exaltant pour ceux qui sont prêt à s’y engager. Et le MRC est prêt pour cette refondation républicaine. François Hollande m’a indiqué qu’il souhaitait que nous participions à un Comité de liaison de la gauche. Pour ma part je ne vois pas a priori d’inconvénient à accepter cette proposition à condition bien entendu de préserver la liberté de nos analyses et nos intérêts politiques essentiels. Et il faudra que les Assises soient précédées et suivies de débats décentralisés où vous aurez à prendre toute votre place. Ensuite doit venir un congrès de refondation et pas un simple congrès socialiste.       <br />
              <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">B)	Notre identité est claire. Le MRC doit savoir ce qui le rapproche et ce qui le distingue du Parti socialiste.</span>       <br />
              <br />
       Issu historiquement du CERES, de « Socialisme et République », puis du Mouvement des Citoyens, le MRC n’est pas seulement un rameau du socialisme français. Il a entendu constituer dès l’origine un courant républicain civique qui est nécessaire à la gauche et au pays. De ce point de vue, nous devons mieux préciser notre rapport historique au courant socialiste auquel nous appartenons sans pour autant nous confondre avec lui. Ce n’est pas seulement la guerre du golfe et le traité de Maastricht qui nous ont éloignés du parti socialiste. C’est plus profondément notre conception républicaine, dont les racines, à bien y réfléchir, sont déjà présentes dans la pensée de Jaurès et qui ont fait du CERES dès sa création un « empêcheur de tourner en rond ». Notre regard sur l’Histoire nous différencie du courant socialiste traditionnel auquel nous appartenons cependant.        <br />
              <br />
       <span class="u">1.	D’abord le combat socialiste nous paraît plus nécessaire aujourd’hui que jamais.</span> En effet, le socialisme a d’abord été, selon le mot de Durkheim, un « cri de douleur ». Face à l’exploitation sans frein des travailleurs par le capitalisme naissant, ceux-ci ont cherché et réussi à s’organiser pour améliorer leur sort. A ce travail d’organisation près de deux fois séculaire revient le mérite d’avancées sociales que l’augmentation de la productivité seule n’aurait pas assurées.       <br />
              <br />
       Sans l’organisation et la combativité des organisations ouvrières, aucun progrès social n’eût été possible. Il est de l’essence même du capital d’aller au bout de sa logique : celle de l’exploitation maximale de la force de travail. Résistance, équilibre, progrès enfin, ces trois mots résument la vocation du socialisme face à cette logique d’exploitation toujours à l’œuvre dans l’Histoire : ce qu’on appelle « mondialisation libérale » aujourd’hui ne se manifeste-t-il pas d’abord par la mise en concurrence, à l’échelle mondiale, des territoires et des mains d’œuvre par les multinationales et les fonds d’investissement ?       <br />
              <br />
       Pour contrarier la logique du capital, plusieurs voies ont été explorées : action syndicale, réformes parlementaires, tentatives révolutionnaires, dont je ne prétends pas refaire la théorie.       <br />
              <br />
       Il y a plusieurs manières de combattre la logique d’exploitation inhérente au système capitaliste, mais quelles qu’en soient les formes, le combat est nécessaire. Cela ne suffit pas, pour autant, à définir le socialisme.       <br />
              <br />
       <span class="u">2.	Le socialisme c’est d’abord une critique du capitalisme.</span>       <br />
              <br />
       Que reste-t-il de l’ambition démiurgique affirmée par Marx il y a cent cinquante ans, de faire du prolétariat l’acteur d’une Histoire rompant avec des siècles d’oppression ?       <br />
              <br />
       Le succès du révisionnisme bernsteinien en Allemagne, à la fin du XIXe siècle c’est-à-dire d’un réformisme au jour le jour, l’effondrement du communisme en Russie et la conversion du parti communiste chinois à un capitalisme d’Etat sans contrepoids, à la fin du siècle dernier, ont sonné trois fois le glas de la prophétie marxiste visant à ériger le prolétariat, non seulement en acteur indépendant et conscient de l’Histoire de l’Humanité, mais en légataire universel de toutes les traditions et avancées progressistes. On a pu décrire Marx ironiquement comme le dernier des grands prophètes juifs. Du mouvement socialiste ne restent aujourd’hui que les organisations qui s’en réclament, à tort ou à raison, et souvent plus à tort qu’à raison. Un réformisme au jour le jour est l’horizon borné où les partis socialistes européens inscrivent aujourd’hui leur action.        <br />
              <br />
       Historiquement, le socialisme a été et doit rester une analyse critique du capitalisme à travers une méthode à certains égards aujourd’hui encore inégalée : Il n’y a rien d’autre à retenir de Karl Marx, mais c’est l’essentiel – et ce n’est pas rien - : à travers la théorie de la valeur travail, l’analyse dite « matérialiste » du rapport entre l’évolution des classes sociales et celle des forces productives, la définition lumineuse enfin de « l’idéologie dominante », comme étant, en dernier ressort, celle des classes dominantes. Cette méthode d’analyse peut être affinée et développée, mais elle reste incontournable. Elle est la contribution éminente de Marx à la science des sociétés. Cette méthode n’implique nul prophétisme. Ce socialisme baptisé « scientifique » n’est pas un système de prévision. Il est simplement une incitation à comprendre le mouvement global du capitalisme, et précisément ce qu’on appelle aujourd’hui mondialisation ou mieux « globalisation ». Nul ne peut se dire socialiste aujourd’hui s’il n’inscrit pas son action dans une analyse critique de la « globalisation ». C’est ce qui fait défaut aux lointains disciples contemporains d’Edouard Bernstein, Michel Rocard par exemple dont le socialisme ne se définit qu’à l’aune de quelques valeurs morales coupées de toute analyse concrète, thuriféraire du « marché », depuis trente ans que l’Ecole de Chicago sert de feuille de vigne au triomphe du néolibéralisme à l’échelle mondiale ! Le « rocardisme » n’aura  ainsi été que le reflet de l’idéologie dominante. Nous devons, au contraire, affirmer un réformisme ambitieux, en « pensant mondial ».       <br />
              <br />
       *       <br />
              <br />
       Est-ce que l’adoption d’une méthode d’analyse peut suffire pour autant à définir le socialisme ? Certainement pas !       <br />
              <br />
       D’abord parce que cette méthode, conçue dans la deuxième partie de l’avant-dernier siècle, est nécessairement imparfaite. Ses limites ont été rendues très visibles sur quelques sujets essentiels : la nation, l’Etat, les cultures non européennes et cela à la lumière même des échecs historiques du mouvement ouvrier :       <br />
       -	l’incapacité de la IIe Internationale à empêcher l’éclatement de la première guerre mondiale ;       <br />
       -	l’impuissance devant la montée du fascisme dans les années 1930 ;       <br />
       -	l’européocentrisme, aussi bien face à la colonisation qu’à la décolonisation ou plus récemment au « nouvel ordre mondial » proclamé par George Bush père en 1990 et poursuivi aujourd’hui par son fils au nom de la « guerre contre la terreur » ;       <br />
       -	l’incapacité enfin à opposer une digue face à la « globalisation » et notamment à imposer, dans les institutions européennes et cela va sans dire dans les institutions économiques mondiales (OMC, FMI), un compromis « social » aux forces du capital. Je reviendrai tout à l’heure sur ces moments où l’Histoire a basculé.       <br />
              <br />
       Une méthode d’analyse, si affûtée soit-elle, ne définit pas une direction. Les valeurs du socialisme sont celles des Lumières, telles qu’elles se sont développées en Europe au dix-huitième siècle. Ces valeurs sont-elles toujours actuelles ? Valent-elles pour d’autres cultures et sur d’autres continents ?        <br />
              <br />
       <span class="u">3.	Nous restons fidèles aux valeurs intellectuelles et morales des Lumières.</span>       <br />
              <br />
       Nous avons appris à nous méfier des prophéties et des religions de substitution. On a pu ainsi décrire le socialisme comme la dernière « hérésie judéo-chrétienne », mais j’inclinerais pour ma part à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Les Lumières n’ont pu se développer que sur le riche substrat de valeurs morales qu’on appelle « laïques », mais dont beaucoup ne sont que des valeurs chrétiennes laïcisées.       <br />
              <br />
       A bien y regarder, ces valeurs (égalité, justice notamment) sont présentes à des degrés divers dans presque toutes les civilisations : même celles où n’existe pas un mythe de « l’Age d’or ». De là ne s’ensuit pas que l’idée de liberté, héritée de l’ancienne Grèce, l’autre source majeure de la civilisation occidentale et sans doute sa source principale, se soit partout frayée un chemin. Or, c’est une des leçons de l’Histoire que le socialisme tourne à la caricature s’il dissocie la liberté de l’égalité. Le socialisme de caserne n’est tout simplement pas socialiste. C’est l’originalité de Jaurès et de beaucoup de socialistes français qu’ils ont toujours lié étroitement le socialisme et la République : l’un comme l’autre de ces deux concepts ne vont pas sans une part d’utopie. Mais la République ne se résume pas aux valeurs inscrites dans sa devise. Elle ne va pas sans exigence : elle implique le citoyen, la responsabilité, le civisme, comme nous n’avons cessé de le rappeler depuis le début des années quatre-vingts.       <br />
              <br />
       Le socialisme, tel qu’il s’est réellement développé, a été trop souvent confondu avec une technique d’organisation économique ou sociale : nationalisation des moyens de production, planification dite démocratique, assurance sociale généralisée, etc. Et quand il a dépéri, ce n’est pas seulement sous les coups de boutoir de ses adversaires, c’est par l’oubli des valeurs qui le fondent : esprit de service public, civisme inséparable d’un sain patriotisme, volonté de comprendre, rigueur intellectuelle et morale, amour des valeurs de la connaissance, refus des idéologies anti-science, solidarité. C’est la spécificité du courant républicain civique que nous incarnons de marquer l’importance de ces valeurs « républicaines » que certains courants du PS ont abandonnées.       <br />
              <br />
       Pour autant nous savons que nous appartenons à la famille socialiste. Le mouvement socialiste démocratique, en dehors des réformes sociales dont nul ne contestera qu’il les a inspirées, s’il ne les a pas toujours réalisées lui-même, peut, à la lumière du dernier siècle écoulé et malgré ses échecs, garder la tête haute, au regard des autres courants de pensée et d’action qui ont structuré la vie démocratique dans les pays industrialisés.       <br />
              <br />
       <span class="u">4.	Tête haute mais lucide.</span>       <br />
              <br />
       a)	Les socialistes ont vu venir la première guerre mondiale. Ils l’ont combattue en paroles. Ils prétendaient l’empêcher. S’ils n’y sont pas parvenus, ils n’y ont au moins pas contribué.        <br />
              <br />
       b)	Le socialisme démocratique a pris d’emblée ses distances avec la révolution bolchevique. Le discours de Léon Blum au Congrès de Tours (1920) est le texte fondateur du socialisme français maintenu dans la « vieille maison ». Que certains courants socialistes aient ensuite versé dans un anticommunisme de principe qui a pu conduire certains d’entre eux à faire le jeu du fascisme, ne détruit pas la justesse de l’intuition fondamentale des socialistes quant à l’évolution du communisme soviétique. Cela ne veut pas dire que la tentative communiste n’ait pas eu sa grandeur. Continuons à essayer de promouvoir, sur une base de principes, les réconciliations nécessaires.       <br />
              <br />
       c)	Les socialistes ont su aussi d’emblée combattre et dénoncer le péril fasciste même s’ils se sont avérés impuissants à l’enrayer, prisonniers du pacifisme né de la boucherie de la Première guerre mondiale, ensuite de la logomachie abstraite qu’ils avaient eux-mêmes introduite au sein de la SDN (désarmement, arbitrage, sécurité collective), et enfin d’une vision  de la politique étrangère qui les mettait à la remorque des bourgeoisies occidentales et d’abord britannique, c’est-à-dire d’un anticommunisme et d’une volonté d’« appeasment » avec Hitler, que beaucoup d’entre eux, d’ailleurs,  partageaient par pacifisme.       <br />
              <br />
       C’est le drame du socialisme français que, maître du pouvoir en 1936, il n’ait pas su susciter en son sein un Robespierre ou un Carnot. C’est De Gaulle, en 1940, qui a incarné la Résistance. Toute notre Histoire en a été durablement et profondément marquée. Au moins, beaucoup de socialistes (pas tous) se sont-ils retrouvés dans la Résistance, derrière Léon Blum et Daniel Mayer.  Le mérite de Léon Blum fut, en particulier, de faire accepter aux socialistes l’autorité du général de Gaulle. Dans la lutte contre le fascisme, les socialistes n’ont pas tenu le premier rôle, mais leur rôle a été honorable.        <br />
              <br />
       Comme l’a dit cruellement Kautsky, « L’internationale socialiste n’était pas faite pour les temps de guerre ». Ce fut vrai pour la seconde guerre mondiale comme pour la première. Comme si, par essence même, le socialisme démocratique n’était pas taillé pour faire face aux crises dont pourtant le développement du capitalisme est et reste gros. Cela reste hélas vrai face à ce que Samuel Huntington a appelé le choc – certains disent la guerre – des civilisations.       <br />
              <br />
       d)	Il y a là une tache aveugle du « socialisme démocratique » : son européocentrisme.       <br />
              <br />
       Si les socialistes ont souvent dénoncé les méfaits de la colonisation, ils n’en ont jamais fait un thème central de leurs luttes. A bien des égards, certains voyaient même dans la colonisation un progrès, ou une promesse d’avenir, pour les peuples colonisés.       <br />
              <br />
       Le même européocentrisme a caractérisé l’attitude des socialistes devant les mouvements de libération nationale qui ont conduit à la décolonisation.        <br />
              <br />
       En France, de Marius Moutet, en Indochine, en 1946, à Guy Mollet en Algérie dix ans plus tard, la cécité semble avoir été la règle, si on met à part la notable exception des lois Defferre en Afrique Noire.       <br />
              <br />
       Le socialisme démocratique se retranche volontiers derrière l’argument voire le prétexte de la démocratie pour prendre ses distances avec les nationalismes du Tiers-Monde, voire épouser les croisades impérialistes, ainsi à l’occasion de la première guerre du Golfe. Tout se passe comme si le socialisme démocratique était prisonnier de l’aire culturelle européenne. Il n’a pu ainsi prendre que de faibles racines sur les autres continents : dans certains pays d’Amérique Latine comme le Chili, ou au Japon, où les socialistes sont toujours restés minoritaires. Face à l’hégémonie américaine, la démarche du socialisme démocratique se caractérise par le suivisme.        <br />
              <br />
       Au sein de la IIe Internationale, un Hilferding avait quand même pu faire la théorie du capital financier en 1910, apportant ainsi une contribution remarquable à la théorie de l’impérialisme. Aujourd’hui on ne voit rien de tel chez les sociaux-démocrates ou se prétendant tels, dont la réflexion sur la mondialisation reste étroitement prisonnière de l’horizon du marché. Pascal Lamy, à l’OMC, œuvre à la libéralisation complète et sans condition du marché mondial. Quant à Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI son mandat sera celui que définiront les Etats-Unis, le Japon et les grands Etats européens qui détiennent une majorité écrasante dans l’institution. Les pays du Sud sont en bout de table. Le problème de l’impérialisme sous-tendu par l’hégémonie de l’Hyperpuissance est délibérément tu. A nous de le faire prendre en compte.       <br />
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       Si globalement les socialistes ont ainsi discerné avant les autres les périls qui menaçaient la civilisation, la lucidité leur commande néanmoins la modestie car ils n’ont pas été, dans leur ensemble et malgré des exceptions notables, à la hauteur des défis de l’Histoire, faute sans doute d’une analyse suffisamment englobante de ce qu’était le capitalisme de leur époque. Mais certains, tel Léon Blum, restent de belles figures morales. Il appartient au MRC de conduire des analyses approfondies et de faire des choix courageux, particulièrement par rapport aux dérives de la globalisation financière et à la fuite en avant de l’Hyperpuissance américaine. Le MRC mettra ainsi dans la gauche plus qu’un grain de sel.       <br />
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       <span style="font-style:italic">C)	Notre rapport actuel au PS : alternance ou alternative ?</span>       <br />
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       Soyons clairs : la gauche a naturellement vocation à l’alternance dans le système institutionnel qui est le nôtre, mais suffit-il d’attendre un succès électoral des échecs de la droite ? Le PS l’a cru en 2004. C’était une illusion. L’alternance, pour être crédible, doit comporter une dimension d’alternative. L’effet « essuie-glace » est épuisé. Si, à l’occasion des trois dernières élections présidentielles – 1995 – 2002 – 2007 – le candidat du parti socialiste a été défait, c’est faute d’un projet réellement alternatif et crédible à la fois. En 1995 la gauche n’était pas encore remise de la Berezina de 1993. Et en 2002 comme en 2007, elle a cru pouvoir l’emporter grâce surtout au rejet de Jacques Chirac, puis de Nicolas Sarkozy. Certes, Ségolène Royal a avancé quelques mots d’ordre forts et reconquis une partie des couches populaires. On trouve dans sa campagne l’écho de notre discours. On le trouve d’ailleurs aussi – soit dit en passant - dans les propos de campagne de Nicolas Sarkozy, inspirés par Henri Guaino. Le chevènementisme, comme discours républicain, a heureusement ou malheureusement vocation à être récupéré ! <a class="link"  href="https://www.chevenement.fr/Declaration-commune-PS-MRC-volet-politique_a122.html">L’accord politique MRC-PS du 9 décembre 2006, que je vous invite à relire</a>, a été globalement respecté par Ségolène Royal, sur la réorientation de l’Europe notamment. Mais il a manqué une traduction vigoureuse et convaincante des valeurs proclamées au niveau des propositions concrètes et du scénario permettant à la France de desserrer les mâchoires de la mondialisation libérale. Là où je suggérais, dans mon discours du 13 novembre 2006 à Japy, l’envoi de deux « mémorandum » aux institutions et aux gouvernements européens, seules ont été ouvertes des perspectives trop timides de renégociation.       <br />
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       Je ne critique pas Ségolène Royal. Certains socialistes s’en chargent, avec souvent beaucoup d’excès et quelquefois une rare inélégance. Faut-il le rappeler ? Ségolène Royal était leur candidate désignée à plus de 60 % des voix. Sa  candidature traduisait la crise du parti socialiste après le rejet de la « Constitution européenne » pour laquelle il s’était prononcé naturellement, puisque cette Constitution, lancée en 2000, était – je vous le rappelle - un enfant de la cohabitation. Ségolène Royal n’a pas été la candidate des sondages comme on le prétend mais la candidate à travers laquelle le parti socialiste a espéré pouvoir surmonter sa crise. Ceux qui l’accablent aujourd’hui avaient-ils un meilleur candidat ? Je n’en suis pas sûr. Les fulminations de Claude Allègre ne parviennent pas à dissimuler la pauvreté de sa réflexion politique. Si Ségolène n’a pas été élue, c’est que les socialistes, à mon sens, étaient encore loin d’avoir mis leurs idées au clair sur la nation, sur l’Europe, sur la mondialisation aussi bien que sur les exigences d’une politique républicaine de sécurité, ou encore sur la nécessaire revalorisation du travail, dans un pays où les taux d’activité sont trop faibles, comme nous l’avions relevé dans l’accord MRC-PS. J’observe avec plaisir que ces réorientations que nous prônions sont clairement mentionnées dans le discours de La Rochelle de François Hollande. Mais Ségolène a dû faire avec ces contradictions du parti socialiste. Ses intuitions, souvent justes, paraient au plus pressé, mais elles venaient trop tard ou trop tôt. Le parti socialiste n’était pas en phase avec elles, faute d’avoir su, à travers un projet cohérent, opérer à temps les synthèses nécessaires, y compris en tranchant entre ses différentes sensibilités.       <br />
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       Rendons à Nicolas Sarkozy cet hommage qu’il a su mieux exploiter les contradictions de la gauche - sur l’assistanat, la sécurité ou l’immigration - que la gauche n’a su exploiter les siennes, pourtant bien réelles (sur l’atlantisme, le libéralisme, la complaisance à l’égard des privilégiés de la fortune).       <br />
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       Ségolène Royal n’a pas été battue que par certains socialistes, mais nombreux sont ceux qui y ont contribué, notamment en soutenant l’opération Bayrou. La pluie de livres critiques qui s’abat sur celle manifeste de la part de tous leurs auteurs à quel point ceux-ci restent enfermés dans les choix politiques européistes et libéraux effectués depuis tant d’années et qui ont conduit le parti socialiste à trois défaites successives. Aucun de ces brûlots ne dépasse l’horizon d’un libéralisme borné ou simplement teinté de remords social, sauf peut-être Marie-Noëlle Lienemann qui, venue du rocardisme, fait aujourd’hui du chevènementisme, apparemment sans le savoir, et en revendiquant, pour la gauche socialiste du « non », le bénéfice des inflexions positives que nous avons apportées à la campagne de Ségolène sur l’Europe. Ne chipotons pas : ces chicaias traduisent paradoxalement un certain remords : ceux qui nous donnent raison aujourd’hui sur Maastricht, l’Irak ou la Corse, nous en veulent surtout de s’être trompés eux-mêmes hier. Notre combat était d’avant-garde. Nous avons été courageux, mais nous n’en recueillons pas toujours les fruits. Nous avons ainsi passé un accord politique avec le PS que pour notre part nous avons respecté. Je n’en dirai pas autant de notre partenaire, s’agissant notamment du volet électoral, notamment dans les Ardennes, le Territoire de Belfort et l’Indre. Il faudra en tirer les leçons. Je l’ai fait, à ma manière, à Belfort où je confesse qu’il est difficile de se faire élire à la fois contre la droite et contre le parti socialiste local. Un nouveau maire, Etienne Butzbach, MRC mais élu par toutes les composantes de la gauche belfortaine, a pris le relais depuis le 29 juin. J’espère encore que, malgré des déclarations imprudentes de ses dirigeants, le parti socialiste local ne prendra pas la responsabilité, comme il l’a fait aux législatives, en maintenant un candidat contre moi, et à la présidentielle qu’il a délibérément sabotée, d’une nouvelle défaite qui ferait perdre à la gauche la mairie de Belfort, la communauté d’agglomération, le Conseil général et le siège de sénateur. Excusez-moi d’avoir pris un exemple local. Ce n’est pas mon genre – j’ai toujours préféré rester au niveau des idées générales - mais il a valeur de test. Il faut savoir si le parti socialiste préfère la droite au MRC, comme cela a été souvent le cas jusqu’à présent, y compris quand nous avons été marginalisés au gouvernement, au détriment des intérêts bien compris de la gauche tout entière. Pour notre part, nous ne changerons pas de cap. Nous maintiendrons au sein de la gauche et pour la gauche l’exigence républicaine. C’est ainsi que nous espérons la faire réussir un jour.       <br />
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       <b>II – La droite et ses contradictions.</b>       <br />
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       Je vous propose donc de nous tourner délibérément vers l’avenir. La droite est naturellement plus en phase avec la globalisation libérale que la gauche. Cela rendait plus facile la victoire de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle mais celui-ci est aujourd’hui  prisonnier des mêmes entraves que la droite puis la gauche ont acceptées, depuis la fin des années 1970 : la globalisation libérale et l’européisme paralysant.       <br />
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       <span style="font-style:italic">A)	Le rétrécissement des marges de manœuvre.</span>       <br />
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       Le budget 2008 est basé sur une hypothèse de croissance irréaliste. Les cadeaux fiscaux aux riches seront financés par l’endettement de l’Etat. La réduction du nombre des postes d’enseignants sera payée par celle des heures de cours, notamment de français. C’est le moment que choisit le gouvernement pour stigmatiser l’Ecole primaire. Il ferait mieux d’incriminer la politique des ministres de l’Education Nationale, de droite comme de gauche, qui ont réduit le nombre des heures de français. Là est en effet une des causes du pourcentage élevé d’élèves arrivant au collège sans savoir lire ni écrire. Il est plus facile de créer une « mission sur les enseignants » dont la « personnalité phare » sera Michel Rocard, sous le gouvernement duquel a été votée la loi d’orientation  scolaire de 1989, créant les IUFM. Le pédagogisme a encore de beaux jours devant lui ! La lettre de Nicolas Sarkozy aux enseignants pose d’excellents principes – retour au savoir et à l’autorité des maîtres – mais le poids de la gestion – la réduction des postes et donc des horaires – flanque par terre ces beaux principes. Sur l’autonomie des établissements et la suppression de la carte scolaire, les ambiguïtés sont immenses.       <br />
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       Le nouveau Président de la République est l’homme de la diversion permanente : les déclarations tonitruantes, ainsi la proposition de castration chimique des pédophiles, occultent - mais pour combien de temps ? – les problèmes aggravés de la vie quotidienne : persistance d’un chômage de masse, vie chère, remise en cause par les directions des entreprises de la durée du travail sans contrepartie salariale, ainsi chez Goodyear dans l’Aisne : il ne s’agit plus de « travailler plus pour gagner plus », mais pour gagner la même chose ou, à défaut, voir fermer l’usine. Le processus insidieux des délocalisations se poursuit – ainsi les stylos Reynolds à Lyon - et si on peut approuver certaines mesures d’organisation dans le domaine de l’Université, de la recherche, de l’aéronautique ou de l’énergie compte tenu des décisions d’ouverture des marchés de l’énergie prises à Barcelone il y a cinq ans, rien n’indique que nos multinationales vont cesser d’investir à l’étranger plutôt qu’en France, bien au contraire. Je ne critique pas l’implantation de Renault à Tanger, encore que la réduction de la production d’automobiles en France par Renault et PSA me paraisse très préoccupante : c’est une part essentielle de notre industrie qui « fout le camp ». Notre épargne n’est pas canalisée vers l’industrie française. Le rêve sarkozien de faire de la France un pays de petits propriétaires de leurs logements nous fait retomber dans un travers historique du capitalisme français, la préférence pour l’investissement dans la pierre. Cette politique nuira à la mobilité de la main d’œuvre. Elle est mauvaise. S’agissant enfin des investissements étrangers en France dont Mme Lagarde se flatte à l’excès, on oublie de dire que les investissements français à l’étranger sont deux fois plus importants. Notre épargne fuit. Nous perdons notre substance. Les pôles  de compétitivité sont trop souvent des usines à gaz. Notre compétitivité se dégrade. Notre commerce extérieur est déficitaire de 30 milliards d’euros (deux fois plus qu’en 1982), tandis que l’Allemagne, bien positionnée sur des créneaux porteurs, dégage un excédent annuel de 160 Milliards d’euros. Quelle Europe sommes-nous en train de construire sur des bases aussi déséquilibrées ? On me répondra que l’euro le permet – jusqu’à quand ? – mais cette situation nous empêche aussi de réformer le système de l’euro. Nous sommes ainsi « au rouet » comme disait Montaigne. Bref, nous sommes sur un toboggan, prisonniers d’un cercle vicieux, entraînés vers le déclin, faute d’une volonté politique remettant en cause les règles du jeu biaisées de la mondialisation et d’une construction européenne qui la relaye.       <br />
              <br />
       Le nouveau Président de la République a de l’énergie à revendre, mais il risque de s’épuiser dans des effets d’annonce, tandis que certaines réformes, quelques fois bien inspirées (elle ne le sont pas toutes) ne porteront leur effet que dans la longue durée (ainsi le crédit-impôt sur la recherche). Nous sommes des républicains. Nous avons l’habitude de parler clair. J’ai toujours dit qu’il faudrait juger Nicolas Sarkozy sur ses actes. Prenons  donc de la hauteur pour mieux prendre la mesure de la réduction de ses marges de manœuvre. Nous verrons mieux ensuite quelles sont les conditions d’une refondation républicaine de la gauche.       <br />
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       <span style="font-style:italic">B)	La crise s’approfondit.</span>       <br />
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       Le capitalisme financier globalisé, qui s’est installé depuis les années quatre-vingt-dix, nous conduit de bulle financière en bulle financière, le crédit alimentant la spéculation, sans qu’aucun mécanisme de régulation interne n’intervienne. La finance est livrée à elle-même. Les fonds spéculatifs tiennent le haut du pavé. Les Banques Centrales réagissent au coup par coup, sans vue d’ensemble. Tout a été sacrifié à la préservation de la valeur des actifs financiers. L’actionnaire l’a emporté sur le manager. La recherche de la rentabilité à court terme domine tout. Une intense pression concurrentielle s’exerce sur les produits comme sur la main d’œuvre. Les multinationales mettent les territoires en concurrence.        <br />
              <br />
       Un modèle asiatique fondé sur l’exportation, des monnaies sous-évaluées et la limitation de la demande intérieure, a inversé le sens des mouvements de capitaux entre pays anciennement développés et pays émergents. Ainsi entre la Chine et les Etats-Unis, qui ont instauré entre eux un régime de complicité ambiguë. La Chine s’industrialise aux dépens des Etats-Unis mais ceux-ci achètent en payant en monnaie de singe, avec des bons du Trésor libellés en dollars. Dans cet étau, l’Europe souffre. Son tissu industriel s’érode.       <br />
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       Comme je le déclarais Place de la République, le 13 novembre 2006, il y a moins d’un an : « le marché européen est un ventre mou, offert à tous les coups, avec des inégalités de salaires structurelles qui vont de 1 à 20. L’euro cher - 50 % de plus qu’en l’an 2000 - pénalise nos exportations, décourage l’investissement, précipite les délocalisations. Il n’y a pas de politique de change. Il n’y a plus de pilote dans l’avion ! (…) Même si ceux qui vivent de la mondialisation voient leurs revenus, notamment financiers, s’envoler, la France et notamment le monde du travail souffre : le chômage de masse touche en réalité trois à quatre millions de personnes. La précarité s’étend. Il y a 7 millions de travailleurs pauvres. Le pouvoir d’achat des salariés stagne, voire régresse. Les classes moyennes sont touchées à leur tour. Les jeunes, y compris les diplômés, vivent un véritable appauvrissement. L’ascenseur social ne fonctionne plus. L’intégration des jeunes issus de l’immigration est de plus en plus difficile. La société française est bloquée (…) Il est temps de réagir L’Europe avec les peuples peut être en effet la meilleure réponse au piège qui se resserre si nous en avons la volonté opiniâtre  et si nous savons la faire partager autour de nous. La volonté de la France sera un encouragement pour tous ceux qui, peu ou prou, partagent la même situation que la nôtre. (…) Pour faire rebondir la France, il faut réorienter l’Europe qui pèse sur la plupart de nos choix et remettre en marche le modèle républicain. (…)D’un autre côté, une concurrence entièrement faussée offre nos marchés aux produits à bas prix. Notre tissu industriel se délite sous l’effet des délocalisations. »       <br />
              <br />
       Avec le recul on ne peut pas dire que ce discours n’ait pas trouvé d’écho dans la campagne présidentielle. Mais où est aujourd’hui le plan cohérent que je réclamais pour réorienter la construction européenne, faire rebondir la France et remettre en marche le modèle républicain ? Il y a un fossé entre les discours et les actes.       <br />
              <br />
       En fait, sur le fond, rien n’a changé depuis un an. Au contraire l’horizon s’est assombri.       <br />
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       La crise financière dite des « subprime » illustre les déséquilibres d’une globalisation qui repose en dernier ressort sur le dynamisme artificiel de la consommation américaine.       <br />
              <br />
       C’est « le système qui marche sur sa tête », que nous avons maintes fois dénoncé. Déséquilibre de la consommation par rapport à l’épargne : les ménages américains sont poussés à s’endetter par les banques, en particulier dans l’immobilier, le crédit hypothécaire représente 9000 milliards de dollars aux Etats-Unis, 80 % de l’endettement des ménages, lui-même égal au PIB américain. Déséquilibre global de la consommation américaine et du commerce extérieur : déficit de plus de 700 Milliards par an. Endettement exponentiel de l’Etat vis-à-vis de l’extérieur (2.500 Milliards de dollars au moins).       <br />
              <br />
       La croissance de l’économie mondiale se fait à partir d’un Etat et d’une population qui ont appris à vivre à crédit et à s’endetter, au risque de fragiliser l’ensemble de l’économie mondiale        <br />
              <br />
       Le système financier est un cheval fou. Les règles de transparence édictées par la BRI de Bâle sont dépassées. Ces règles ne s’appliquent aussi bien pas aux fameux « hedge funds ». Les Anglo-Saxons ne veulent pas qu’on réglemente le secteur financier. De cette opacité résulte une grave crise bancaire.       <br />
              <br />
       Il est trop tôt pour évaluer l’ampleur de la crise et ce qui vient déjà de partir en fumée : non seulement la chute des valeurs immobilières, mais la baisse substantielle de la capitalisation boursière, avec les conséquences prévisibles sur la consommation, en Amérique d’abord, mais aussi en Europe et au Japon.       <br />
              <br />
       Ce ralentissement ne peut manquer d’influer sur la croissance chinoise, le cours des matières premières, à commencer par le pétrole. C’est une récession qui se profile à l’horizon aux Etats-Unis avec un PIB qui ne croit plus que de 1,9 %, d’autant que le Federal Reserve Board est pris dans une énorme contradiction : s’il baisse trop ses taux, il ne corrige pas le déséquilibre extérieur US et affaiblit le dollar. Quant à la BCE, elle s’est empêtrée dans un conformisme qui lui fait privilégier des risques inexistants (l’inflation) par rapport aux risques réels (le déséquilibre financier et le risque de récession). Il faut craindre qu’à l’horizon des prochains mois, elle ne continue à augmenter ses taux.       <br />
              <br />
       Le gouvernement de Mme Merkel enfin s’est refusé à intervenir en réunissant le G7 alors que toute évidence une forte pression politique serait nécessaire pour assouplir la politique des taux au niveau des banques centrales et pour durcir les réglementations.       <br />
              <br />
       Il y a donc une crise de la volonté politique. En 2007 comme en 2002, le problème posé par la volatilité des marchés financiers et les fonds spéculatifs n’a pas été abordé pendant la campagne présidentielle. La France se provincialise. Elle a désappris à « penser global ». Nicolas Sarkozy a tiré de son chapeau une déduction fiscale qui est déjà effacée par la hausse des taux d’intérêt réels des prêts immobiliers.       <br />
              <br />
       Ce sont les Anglo-Saxons qui sont aux manettes. On ne peut guère attendre d’eux qu’ils prennent l’initiative de contrôler un système financier qu’ils utilisent pour se refinancer et encore moins un système monétaire international qui est à leur service. Les Etats-Unis ne sont pas à la veille de renoncer au privilège du dollar !       <br />
              <br />
       Le Président de la République malgré son volontarisme affiché ne peut rien sur les taux d’intérêt, rien sur la politique du change. Il peut parler de préférence communautaire (mais la Commission européenne – M. Mandelson en l’occurrence – veut utiliser l’OMC pour libéraliser davantage le commerce extérieur). Il parle de politique industrielle, mais c’est la Commission, là encore, qui édicte les règles de la concurrence. Il peut multiplier les exonérations fiscales, mais c’est sous l’œil vigilant et réprobateur des instances de Bruxelles. Bref, il peut peu, et on doit s’interroger sur les gages qu’il donne aussi bien à Angela Merkel qu’à George Bush.       <br />
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       <span style="font-style:italic">C)	Nicolas Sarkozy : des discours aux actes.</span>       <br />
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       La suractivité médiatique du Président et les succès qu’il lui arrive de remporter sur certains terrains ne peuvent dissimuler qu’il reste dans la main des marchés financiers, que sa politique va subir le contrecoup de la crise immobilière américaine - et maintenant financière et bancaire - et que pour y répondre il se trouve en butte aux contraintes européennes, notamment monétaires et commerciales qu’il n’a pas cherché à lever. Car le traité simplifié dont il se targue, bien imprudemment, reprend la substance de la Constitution européenne, plus de 90 % selon M. Giscard d’Estaing. Seul le mot n’y figure pas. Tout le reste y est, et il n’y a pas de contrepartie négociée, s’agissant notamment des statuts de la BCE et de la politique économique et monétaire.       <br />
              <br />
       Extension de la majorité qualifiée, rupture de l’égalité France-Allemagne dans les votes au Conseil, prérogatives accordées au Haut Représentant de l’Union pour la politique extérieure, alignement de la politique européenne de défense et de sécurité sur l’OTAN, poids croissant de la jurisprudence de la Cour de Justice, tout cela limitera encore plus les marges de manœuvre de la France. Entre le discours de Strasbourg de Nicolas Sarkozy sur l’Europe et la réalité du traité simplifié, il y a un gouffre !       <br />
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       <span class="u">1.	Le recul sur l’Europe</span>       <br />
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       Avec le traité simplifié, Mme Merkel a obtenu gain de cause : une Europe plus fédéraliste, avec l’extension de la majorité qualifiée et de la jurisprudence européenne de plus en plus germano-centrée prête à s’ouvrir davantage encore vers la Turquie. On peut bien sûr s’interroger : à quoi bon une Europe indépendante, si la France elle-même revient dans le giron atlantique ? Si la France se dissout dans la mondialisation, elle peut bien se dissoudre dans l’Europe ! Il est vrai que ce n’est pas le discours que Nicolas Sarkozy a donné à entendre pendant la campagne présidentielle. Mais si le vrai discours, c’était le discours d’avant ? Je veux dire avant qu’Henri Guaino prenne la plume … Sur le recul européiste de Nicolas Sarkozy, on n’entend guère s’exprimer le parti socialiste.       <br />
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       <span class="u">2.	L’inflexion atlantiste.</span>       <br />
              <br />
       La récente adresse de Nicolas Sarkozy devant les Ambassadeurs manifeste de même une inflexion atlantiste préoccupante. Le premier défi de notre politique étrangère, à en croire le Président de la République, serait celui d’une « confrontation Islam-Occident ». Les responsabilités de la politique américaine au Proche et au Moyen-Orient sont diluées. C’est une vision « huntingtonienne » du monde – en terme de conflits de civilisations - qui semble prévaloir : la volonté de maîtriser les sources d’approvisionnement en pétrole et l’incapacité à faire prévaloir une solution juste au problème israélo-palestinien sont passées sous silence. Le temps des choix difficiles avec la Turquie est repoussé. Il n’est pas question du rôle de la France comme membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies. L’Europe de la sécurité n’est pas celle de la défense et celle-ci reste l’apanage de l’OTAN « fondement de la défense collective et instance de sa mise en œuvre » pour les vingt-et-une nations sur vingt-sept qui en sont membres, selon le texte de la « Constitution européenne » dont il faudra voir s’il sera maintenu par la CIG préparant le « traité simplifié ».       <br />
              <br />
       Il est préoccupant que ce soit  le Président de la République française qui évoque un « bombardement de l’Iran ». S’agissant de l’Irak, la visite de Bernard Kouchner était d’autant plus inopportune que lui-même a déclaré à son retour ne pas reconnaître la représentativité du gouvernement de Bagdad. Quelle pantalonnade ! Si on peut approuver une reprise du dialogue avec la Syrie, nécessaire à la solution des problèmes de la région, on peut quand même s’inquiéter du manque de volontarisme et des risques de confusion que porte la parole présidentielle dans cette région du  monde. Qu’y a gagné Nicolas Sarkozy sinon une citation dans la bouche d’Oussama Ben Laden, qui le met sur le même plan que Bush, Blair et Brown ? L’interprétation qui s’impose est celle d’un rapprochement avec les Etats-Unis qui friserait l’alignement, si n’avait pas été mise en avant opportunément l’exigence d’un calendrier de retrait des troupes américaines d’Irak. L’Union de la Méditerranée enfin apparaît de plus en plus comme une sorte de sous-traitance par l’Hyperpuissance des tâches qu’elle ne considère pas comme prioritaires, pour elle, notamment au Maghreb.       <br />
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       Le rôle dévolu à l’Europe à vingt-sept et au Haut Représentant de l’Union pour la politique extérieure n’est pas moins inquiétant : que dira le Haut Représentant si un bombardement de l’Iran, illégal au regard des règles du Conseil de Sécurité, devait intervenir ? Qu’aurait-il dit à propos de l’invasion de l’Irak en 2003 ? Poser la question c’est y répondre ! Le droit international comme le droit au développement sont étrangement absents du discours présidentiel. Or, la France peut-elle rester une grande puissance écoutée si elle ne s’appuie pas d’abord sur le droit ?       <br />
              <br />
       On a l’impression que la dynamique de l’Hyperpuissance – cette course en avant qui est à l’origine de la crise financière aussi bien que du bourbier moyen-oriental – échappe au Président de la République. Prudence excessive ou aveuglement volontaire, ou encore volonté de rompre avec son prédécesseur ? Il est sans doute trop tôt pour décider mais l’impression d’ensemble est bien celle d’un alignement qui serait, à mon sens, préjudiciable aux intérêts véritables de la France. Il est vrai que la situation, pour la France, est difficile. La grande coalition de Mme Merkel penche vers l’Amérique. Mais pourquoi le Président de la République stigmatise-t-il particulièrement la Russie ? L’Europe n’a pas intérêt à la jeter dans les bras de l’Asie, de la Chine, de l’Inde ou de l’Iran. Et pourquoi gaspiller l’avantage moral que nous a valu la position de Jacques Chirac sur l’Irak en 2003 ? La lecture du monde que propose Nicolas Sarkozy n’est pas enthousiasmante pour la France. Celle-ci, en effet, n’a pas intérêt à se confondre avec « l’Occident », c’est-à-dire les Etats-Unis. Il est souhaitable que l’Occident reste pluriel. C’est seulement si la France garde une voix distincte qu’il existe une chance de voir s’affirmer un jour une « Europe européenne ». Plus que jamais, nous avons besoin d’une « France libre »       <br />
              <br />
              <br />
       <b>III - La gauche doit devenir audible en prenant position sur le fond.</b>       <br />
              <br />
       <span class="u">1.	La nécessaire critique du capitalisme globalisé.</span>       <br />
              <br />
       La gauche doit offrir une autre perspective. Pour représenter une alternative, elle ne peut faire l’économie d’une critique du capitalisme globalisé. Le Président de la République s’est présenté devant l’université d’été du MEDEF comme un excellent « directeur des ressources humaines », capable de mobiliser les talents et les compétences des socialistes. Il n’y réussirait pas aussi bien si beaucoup de ceux-ci ne se vivaient pas comme « hors d’eau », promis à une opposition de longue durée et si conceptuellement, ils n’avaient pas déjà acquiescé à l’inéluctabilité de la globalisation libérale. Naturellement je distingue les membres du PS qui ont porté à leur camp un coup très rude avant même l’élection législative en rejoignant le gouvernement Fillon et les autres, en particulier les auteurs de rapports qui dans certains cas peuvent jouer un rôle utile : je pense par exemple au rapport d’Hubert Védrine sur la mondialisation et la politique extérieure de la France. Je constate, cependant, que certains sociaux-libéraux – ainsi Bernard Kouchner -finissent par avouer qu’ils ne voient plus beaucoup de différence entre le pareil et le même. Pour retrouver la vue, il leur faudrait sortir de leur vision, bref fermer la parenthèse libérale !       <br />
              <br />
       Le succès relatif de l’ouverture pratiquée par Nicolas Sarkozy traduit ainsi la démoralisation de la gauche social-libérale.        <br />
              <br />
       Bien entendu cette critique de la globalisation libérale – qui définit le socialisme – ne suffit pas. Il faut bâtir, à partir de là, un projet républicain pour la France et bien sûr élaborer une vision pour l’Europe et le monde, sachant que la réalité ne correspond jamais spontanément au désir qu’on en a. Mais enfin, il ne suffit pas pour le PS d’avoir Pascal Lamy à l’OMC et Dominique Strauss-Kahn au FMI ! On ne peut qu’être inquiet, quand on lit Bernard Poignant qui ne propose rien moins que de « prendre acte » de la globalisation et préconise un parti socialiste à l’avant-garde de la ratification du traité simplifié. Le parti socialiste n’aurait rien à gagner à courir toujours plus à droite, sous prétexte de rattraper le centre. Il ferait de plus en plus difficilement entendre sa différence avec la droite. Sur l’Europe et la politique étrangère le parti socialiste doit s’exprimer d’une voix distincte.        <br />
              <br />
       Je sais bien que Bernard Poignant n’est pas tout le parti socialiste : son expression reflète le poids en son sein des tendances gestionnaires. Je sais qu’il y a encore des socialistes qui comprennent ce que signifie la République.       <br />
              <br />
       <span class="u">2.	Le test de la réforme constitutionnelle sur le traité simplifié.</span>       <br />
              <br />
       Il dépend du parti socialiste de refuser la réforme constitutionnelle nécessaire à l’adoption du traité simplifié par la voie parlementaire. Le parti socialiste ne doit pas régresser par rapport à la position définie par sa candidate à l’élection présidentielle. Ce qu’un référendum a rejeté, seul un autre référendum pourrait le faire accepter. Encore faudrait-il que le PS accepte de discuter librement. J’espère que les Assises de la gauche serviront à cela. Pour rebâtir la gauche, on ne peut pas faire l’impasse sur tout ce qui s’est passé depuis vingt-cinq ans. Ce courage élémentaire est nécessaire. Mais bien sûr il faut surtout, à partir de l’analyse du monde globalisé, faire des propositions tournées vers l’avenir.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>Conclusion : le combat du MRC</b>       <br />
              <br />
       La République est un combat. La refondation républicaine de la gauche ne peut se faire que si les objectifs sont clairement fixés, le reste étant évidemment affaire de moyens et de calendrier.       <br />
              <br />
       Portons le débat sur le fond. Evitons les critiques stériles. Il faut dépasser les querelles personnelles, mettre tout le monde autour de la table, faire des analyses exigeantes, aussi bien pour le passé que pour l’avenir. La gauche doit se placer au niveau de l’Etat et pas simplement du point de vue de ses intérêts partisans.       <br />
              <br />
       Bernard Poignant a écrit : « les amis de Jean-Pierre Chevènement n’ont plus qu’un temps restreint devant eux ». A soixante-huit ans, j’estime avoir encore quelques belles années pour élaborer avec vous le logiciel dont la gauche et la France ont besoin et pour préparer les redressements nécessaires. L’élection de 2012 se prépare dès aujourd’hui et nous devons être capables, demain comme hier, s’il le faut, de faire entendre notre voix et de peser, directement ou indirectement entre les candidats en lice. J’appelle surtout à la tenue d’Assises de toute la gauche dans les délais les plus rapides. Ensuite il faudra prendre les moyens d’une vraie refondation, sur des bases républicaines au sein d’une organisation unique de toute la gauche. Je partage tout à fait l’opinion de Vincent Peillon : l’organisation d’un Congrès de refondation de toute la gauche et pas d’un simple Congrès socialiste sera le test d’une vraie volonté de rénovation. Nous verrons alors si nous en serons ou si nous n’en serons pas, hypothèse que nous ne saurions exclure. Car le MRC n’est pas prêt à mettre la clé sous le paillasson et je vous mets en garde contre les appels du pied démagogiques de certains socialistes qui n’aspirent à rien d’autre qu’à nous réduire et à nous désarmer.       <br />
              <br />
       Si j’ai décidé de prendre quelque recul avec mon engagement local c’est pour mieux me recentrer sur l’effort politique national qui reste à accomplir. Je le ferai avec la <a class="link" href="http://www.fondation-res-publica.org">Fondation Res Publica</a> sur le plan de la recherche, à travers un Centre d’Education qui doit irriguer toute la gauche, et bien sûr avec le MRC.  En affirmant son identité, celui-ci doit occuper toute sa place dans la refondation républicaine de la gauche. Ceux qui, il y a quelques années, ont voulu nous marginaliser, n’y ont rien gagné. L’intérêt de la gauche c’est de se réunir, avec toutes ses sensibilités et dans toutes ses composantes en prenant pleinement en compte l’exigence républicaine. C’est à ce prix seulement qu’elle pourra constituer une alternative véritable. Nous pouvons y apporter beaucoup. Un modèle républicain remis en marche, la citoyenneté et la fraternité retrouvées, une relation forte avec l’Allemagne mais également avec les autres grands pays européens, une « Europe européenne », alliée mais non vassale des Etats-Unis, la volonté de maintenir ouvert le dialogue des cultures et de faire progresser ensemble la justice et la paix, un multilatéralisme équilibré avec les pays émergents qui doivent faire droit au besoin de leurs peuples pour trouver toute leur place dans un monde plus juste, une Afrique redressée et dynamisée, son droit au développement reconnu, voilà un beau projet digne de la France et digne d’une gauche républicaine authentique ! Bref un projet qui se distingue du projet libéral et atlantiste.       <br />
              <br />
       En tout état de cause, le MRC, à travers toutes les péripéties à venir, doit savoir préserver son identité, sa mémoire et sa vision du monde, à vrai dire irremplaçables et bien sûr ses intérêts locaux essentiels. Comme je vous l’ai dit l’an dernier, aux Ulis, il y a quelque chose qui est au-dessus de l’intérêt. C’est l’honneur. Tenons bon, ensemble, camarades citoyens. Pour ce qui me concerne, ma résolution est totale. Nous avons eu raison de mener tant de combats ! Ils éclairent et éclaireront longtemps l’avenir. Ils porteront de beaux fruits si nous restons mobilisés au service de la République, au service de la France.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
   ]]>
   </description>
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   <title>Se ressaisir pour réussir, par Jean-Pierre Chevènement, 29 mai 1983</title>
   <pubDate>Wed, 04 Apr 2007 21:58:00 +0200</pubDate>
   <dc:language>fr</dc:language>
   <dc:creator>Chevenement.fr</dc:creator>
   <dc:subject><![CDATA[Grands textes]]></dc:subject>
   <description>
   <![CDATA[
   Lors de cette intervention à la Convention nationale du Parti socialiste du 29 mai 1983, Jean-Pierre Chevènement dénoncait la politique de rigueur amorcée par François Mitterrand et Pierre Mauroy et expliquait les raisons de son départ du Gouvernement.     <div>
      Chers Camarades,       <br />
              <br />
       C'est la première fois que je m'exprime publiquement depuis mon départ du Gouvernement. J'ai quitté le Gouvernement très normalement car il ne peut pas y avoir deux politiques au Gouvernement. Mais il peut y en avoir deux à l'intérieur du parti. Ainsi à Metz, il y en avait deux politiques, l'une majoritaire, l'autre minoritaire...       <br />
              <br />
       Si j'ai réservé aux responsables du PS l'expression de ma pensée sur le cours politique actuel, c'est que j'ai toujours pris notre parti au sérieux et j'espère que vous prendrez ce que j'ai à vous dire aujourd'hui comme une marque de considération vis-à-vis des responsables que vous êtes.       <br />
              <br />
       La Ve République est aussi une République. Or, il n'y a jamais eu de République sans républicains. A plus forte raison je ne pense pas qu'on puisse regarder le parti comme mineur, le traiter comme un simple rouage de l'Etat. Au contraire. Le problème est aujourd'hui le suivant : si les socialistes ne maîtrisent pas l'Etat, c'est l'Etat non maîtrisé, c'est-à-dire l'Etat d'avant avec ses habitudes, avec ses routines, modelé par les intérêts qu'il a été façonné pour servir, qui, en définitive maîtrisera les socialistes. C'est pourquoi le PS doit être l'instrument de salut.       <br />
              <br />
       Le salut ne peut pas venir seulement d'en haut mais aussi d'en bas. C'est l'originalité de notre conception du socialisme, le socialisme autogestionnaire que de lier le mouvement d'en haut, l'action gouvernementale et le mouvement d'en bas, c'est-à-dire l'initiative décentralisée des citoyens, des producteurs et des collectivités, dans une cohérence d'ensemble qui ne peut venir que d'un projet historique partagé. D'un logiciel commun.       <br />
              <br />
       Les décisions - chacun peut l'observer - sont gouvernées par les rapports de forces. Or tout le monde pourrait s'exprimer en France ? La droite tiendrait le haut du pavé, les corporatismes déferleraient dans la rue ! Et seul le PS n'aurait le droit que de se taire !       <br />
              <br />
       Notre rôle est d'organiser le parti de la réussite. Nous en sommes tous comptables ! L'histoire nous jugera, et d'autant plus sévèrement qu'à la différence de ce qui s'était passé sous le Front populaire, le peuple nous a donné en 1981 toutes les responsabilités.       <br />
              <br />
       <b>I Prenons-nous aujourd'hui le chemin de la réussite ?</b>       <br />
              <br />
       Si je le pensais, je n'aurais pas quitté le Gouvernement. Oh certes je ne sous estime pas le bilan de tout ce qui a été accompli. Je sais à quel point la tâche du Gouvernement peut être rude. Mais s'agissant de la politique économique à laquelle je bornerai mon propos, je ne crois pas que ce serait servir demain le socialisme que de farder aujourd'hui la vérité.       <br />
              <br />
       « <span style="font-style:italic">Le courage, disait Jaurès, c'est de chercher la vérité et de la dire</span> ».       <br />
              <br />
       <b>A/ Or le moins qu'on puisse dire est que la politique choisie repose sur une conception qui n'a rien de particulièrement socialiste.</b>       <br />
              <br />
       En effet il s'agit d'une politique classique, déjà engagée en 1982, de réduction de la demande.       <br />
              <br />
       Le plan décidé en mars 1983 représente une ponction de 65 Milliards de Francs sur le revenu national qui a l'inconvénient de paraître comme la critique en acte de la politique dite de relance de 1981. Or contrairement à ce qu'on dit, ce n'est pas la relance qui a créé le déficit de notre commerce extérieur. Ce déficit préexistait, vous le savez bien, et l'envolée du dollar est largement responsable de son gonflement.       <br />
              <br />
       Le déficit venait du décalage des conjonctures entre la France et ses principaux partenaires (Allemagne, Angleterre, Etats-Unis). Tout se passe donc comme si la politique gouvernementale actuelle avait pour philosophie implicite : il faut assurer la convergence des politiques économiques, la mise à niveau des conjonctures, bref l'idée que nous ne sommes pas maîtres de notre politique ou que nous dépendons des autres. Ce qui n'est pas entièrement faux mais ce qui n'est pas non plus toute la vérité. Ainsi, comme soeur Anne, nous attendons la reprise américaine qui déjà en 1982 nous a fait défaut. C'est là un étrange paradoxe que de voir les socialistes compter en définitive pour le succès de leur politique sur la capacité du capitalisme à surmonter sa crise : Après tout si M. REAGAN avait raison ? et s'il réussissait ?       <br />
              <br />
       Un tel acte de foi aboutirait à la renonciation à ce qui fait l'originalité de notre conception qui a toujours privilégié l'action sur les structures par le plan et le secteur public.       <br />
              <br />
       Aussi bien, cette perspective - la reprise - n'est pas la plus probable, du fait de la lenteur de sa propagation (nous vendons fort peu aux Etats-Unis). Dès lors se pose la question de savoir à quel horizon il faut se placer pour juger du succès ou de l'échec : 6 mois comme l'indiquait Lionel JOSPIN ou 18 mois comme le demande J. DELORS ?       <br />
              <br />
       Outre qu'il est toujours imprudent de fonder son action sur une hypothèse optimiste, je crains que dans 18 mois il soit bien tard pour redresser la barre car au début de 1985 nous serons déjà dans la campagne des législatives !       <br />
              <br />
       <b>B/ Les conséquences à attendre de cette politique</b> ne sont malheureusement dès aujourd'hui que trop       <br />
       claires :       <br />
              <br />
       La courbe du <b>chômage</b> remontera dès juillet. La diminution des offres d'emploi est déjà très sensible.       <br />
              <br />
       Je ne pense pas par ailleurs que cette régulation par la demande réduise <b>l'inflation</b> qui en France est une inflation par les coûts à moins que, comme aux Etats-Unis, on veuille obliger les salariés à toutes les concessions et en particulier à accepter l'amputation de leurs salaires.       <br />
              <br />
       Le plus grave risque c'est <b>la réduction des investissements</b>. Les entreprises n'investissent pas sans carnets de commandes.       <br />
              <br />
       Les responsabilités que j'ai exercées m'ont très vite convaincu qu'on ne peut <b>pas déconnecter la politique industrielle de la politique économique générale</b>.       <br />
              <br />
       Or, si l'investissement, déjà très bas depuis plus de dix ans, continue à chuter, je me demande où va passer notre grand dessein de réindustrialisation.       <br />
              <br />
       <b>C/ Est-ce ce qu'il est convenu d'appeler, improprement d'ailleurs, le « plan DELORS », a au moins quelques chances de réussite ? Peut-il mettre un terme au processus d'endettement dans lequel la France est engagée ?</b>       <br />
              <br />
       La réponse est malheureusement négative : Le déficit en 1983 sera selon les meilleurs experts d'au moins 60 Milliards de Francs. Ce n'est pas tolérable.       <br />
              <br />
       Les sorties de capitaux ont atteint 80 Milliards de Francs en 1981 et près de 30 en 1982. Elles continuent faute que les anticipations sur le franc aient été durablement renversées. Le déficit des invisibles, phénomène nouveau, va s'alourdir avec le poids rapidement croissant de la dette.       <br />
       Bref les mesures adoptées - que je ne critique pas en elles-mêmes - sont trop dures pour ce qu'elles ont de mou et trop molles pour ce qu'elles ont de dur. Elles ne suffisent pas à écarter l'hypothèse que la France doive recourir un jour aux prêts du F.M.I. avec les conditions qu'on sait, qui signifieraient la ruine de notre entreprise.       <br />
              <br />
       <b>2) Les mesures adoptées nous mettent-elles à l'abri d'un nouvel ajustement monétaire ?</b>       <br />
              <br />
       <b>Tant que le différentiel d'inflation avec l'Allemagne n'est pas réduit, la seule question qui se pose est de savoir quand aura lieu ce nouvel ajustement, tant il est vrai, comme l'avait rappelé le Président de la République le 23 Mars dernier, que nos dévaluations successives ne sont que la conséquence de notre excès d'inflation.</b>       <br />
              <br />
       Rester dans un système de parités fixes, dans l'état actuel de l'économie française et de l'environnement international, c'est poser sa tête sur le billot de la spéculation, s'offrir au couteau de tous ceux qui aspirent à mettre à mort notre entreprise.       <br />
              <br />
       Est-ce cela que nous voulons ? Nous, non ! mais d'autres oui !       <br />
              <br />
       Bref, pour sauvegarder nos réserves, il faut flotter... étant bien entendu que le flottement, si on n'a plus de réserves, ne nous permet pas forcément de les reconstituer !       <br />
              <br />
       Bref, ce qu'on appelle le « Plan Delors » peut être un élément d'une politique dont la cohérence reste à définir. Il n'est pas en lui-même une politique.       <br />
              <br />
       <b>D/ S'agit-il alors d'une « parenthèse », selon l'expression de Lionel JOSPIN, ou d'un «moment», comme l'a dit André -LAIGNEL ?</b>       <br />
              <br />
       Bref s'agit-il de mesures d'urgence adoptées sous la pression des nécessités ? Il y a malheureusement trop de signes en sens contraire. Il peut arriver qu'on dise le contraire de ce qu'on a annoncé mais il faut alors pouvoir s'en expliquer.       <br />
              <br />
       <b>1) Nous avons toujours énoncé que la régulation par le Plan devait l'emporter sur la régulation par le marché.</b>       <br />
              <br />
       Or le 9e Plan, dépourvu d'objectifs chiffrés, aussi bien que d'un noyau dur d'engagements qui constitueraient des moyens garantis, s'inscrit dans la tradition des 6, 7e et 8e Plan. C'est un exposé des motifs sans dispositif.       <br />
              <br />
       <b>2) Nous prônions une politique industrielle appuyée sur le secteur public</b> mais la mise en oeuvre des nationalisations bute sur ce concept ambigu d'autonomie de gestion. Qu'on m'entende bien : je suis plus que quiconque favorable à l'autonomie de gestion, dès lors qu'elle se situe en aval et non pas en amont des grandes orientations de la politique industrielle. Plus que jamais je crois au rôle d'entraînement que peuvent jouer les entreprises publiques sur le reste de l'économie. Pour y croire, il n'y a pas besoin d'être marxiste, il suffit d'avoir lu François PERROUX !       <br />
              <br />
       Après avoir renoncé à la relance par la consommation, il ne faudrait pas renoncer à la relance par l'investissement public qui ne dépend que de notre volonté, et pas davantage à la relance de l'effort de recherche, sérieusement mis à mal par la régulation budgétaire, malgré la loi d'orientation et de programmation votée l'an dernier.       <br />
              <br />
       <b>3) Nous avons toujours souhaité mettre le crédit au service du développement industriel et économique.</b>       <br />
              <br />
       Mais la réforme bancaire qu'on nous annonce est plus proche de l'immobilisme que de la révolution. La transformation de l'épargne liquide vers l'industrie n'est toujours pas envisagée. Les ressources du compte de développement industriel ne viendront pas en effet d'un livret d'épargne industrielle mais d'une épargne longue sur les possibilités desquelles on peut, à bon droit, s'interroger aujourd'hui. Pas davantage on n'aperçoit les effets du moratoire annoncé par le Président de la République dans son discours de Figeac.       <br />
              <br />
       <b>4) Enfin alors que nous avions toujours souhaité limiter le rôle du Ministère de l'Economie et des Finances,</b> qui n'en voit aujourd'hui la puissance reconstituée ? Certes le Ministère de l'Economie et des Finances se doit d'être le gardien des grands équilibres mais non le maître de toutes les décisions. Chaque Ministère doit disposer de son enveloppe pour pouvoir être responsabilisé et adapter son temps de réponse aux exigences de la vie économique. Notre organisation gouvernementale mérite d'être revue si nous voulons être plus efficaces !       <br />
              <br />
       On me dira que j'ai tort de vous dire tout cela.       <br />
              <br />
       Croyez que j'y ai bien réfléchi. Ce n'est pas de gaïté de coeur que je vous le dis mais parce que je crois que c'est le seul moyen de faire avancer les choses et de préserver nos chances de réussite.       <br />
              <br />
       <b>Lionel JOSPIN le disait il y a peu encore : « Le débat est l'oxygène du parti et le parti n'a pas débattu depuis 4 ans ! ».</b>       <br />
              <br />
       Alors aujourd'hui on ne voudrait plus de débat, et cela justement parce qu'il y aurait un objet au débat ! A la question de savoir s'il s'agit d'une parenthèse, il faut répondre aujourd'hui car dans 18 mois il sera trop tard.        <br />
              <br />
       On croit ouvrir une parenthèse. Et puis on s'aperçoit que c'est un virage et bientôt, si on n'a pas réagi, celui-ci prend la figure du destin.       <br />
              <br />
       <b>II D'où la nécessité d'organiser « le ressaisissement », pour la réussite.</b>       <br />
              <br />
       Un nouvel élan est devenu nécessaire. On me dit qu'est-ce que vous proposez ?... (interruption dans la salle) Eh bien vous pourriez déjà relire le Projet socialiste par exemple ! C'est plein d'idées dont on pourrait utilement s ' i n s p i r e r . . .       <br />
              <br />
       On nous dit « il n'y a pas d'autre politique ». Mais n'est-ce pas la tendance de tout gouvernement de croire qu'il n'y a pas d'autre politique que la sienne ?       <br />
              <br />
       Si je parle, m'adressant à la conscience de chaque militant, c'est que la vérité me paraît le dernier recours pour redresser un rapport de forces qui est en notre défaveur.       <br />
              <br />
       <b>A/ Tout d'abord il faut rester dans notre logique, celle du Projet socialiste</b>. Montrer plus de fermeté pour faire appliquer nos orientations. Plus de vraie rigueur, au sens de la gauche : rigueur intellectuelle et morale, cohérence entre les objectifs et les moyens, et pas au sens que la droite donne à ce terme : austérité qui finit toujours par retomber sur les mêmes.       <br />
              <br />
       Il faut d'abord compter sur nous-mêmes et moins sur les autres, surtout quand ils sont nos adversaires. Mobiliser le peuple en lui disant la vérité, le peuple de gauche bien sûr, mais au-delà, le peuple tout entier, car ce serait avoir une vue bien courte de la nature humaine que de ne croire les homme mus que par l'égoïsme à court terme.       <br />
              <br />
       <b>B/ Nous devons ensuite hiérarchiser nos priorités</b>       <br />
              <br />
       <b>1) L'urgence c'est la réduction du déficit commercial qui doit être supprimé dans l'année.</b>       <br />
              <br />
       Ensuite nous devons faire reculer le chômage, ce qui se passe par le maintien d'un certain taux de croissance et non d'abord par la réduction du temps de travail, qui soit alourdirait les coûts, soit diminuerait la masse salariale et nous enfoncerait encore plus dans la récession.Ces deux objectifs doivent être atteints simultanément.       <br />
              <br />
       <b>2) Enfin dans un deuxième temps il faut ramener le taux d'inflation</b> au niveau de l'Allemagne. 8% c'est encore trop. Une « opération-vérité » est nécessaire, le plus vite possible. Elle doit consister à déplacer trois points du P.N.B., deux pour annuler le déficit commercial, un pour accroître de 40 Milliards le niveau de l'investissement industriel.       <br />
              <br />
       <b>C/ Les mesures</b>       <br />
              <br />
       L'énoncé de mesures concrètes tombe toujours soit dans l'indifférence - car il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre - soit suscite avant même d'avoir été explicité, une levée de boucliers.       <br />
              <br />
       Ainsi à peine évoquée l'hypothèse d'une sortie du S.M.E., façon de se donner de l'air, je m'amuse de voir tant d'esprits distingués, de M. Olivier CHEVRILLON à M. Alain MINC, et jusqu'au plus petit chroniqueur de mon journal de province partir en guerre contre les méfaits du « protectionnisme » et d'une « muraille de Chine élevée autour de notre pré carré ».       <br />
              <br />
       Ah si tant de bons esprits mettaient autant d'énergie à explorer les issues plutôt qu'à les condamner ! Que n'ont-ils d'ailleurs crié leur angoisse quand M. GISCARD d'ESTAING sortait du serpent monétaire européen ! Et que ne se penchent-ils aujourd'hui sur le funeste destin de la Grande-Bretagne qui est dans le serpent sans y être (la livre compte dans l'ECU mais flotte librement) et qui aura cette année le taux de croissance le plus élevé d'Europe !       <br />
              <br />
       Et comment leur échappe-t-il que l'Italie, par l'institution d'un dépot préalable à l'importation, prend insensiblement le chemin du goulag ?       <br />
              <br />
       Mais c'est Monsieur BARRE, en définitive, qui dans la « Lettre de l'Expansion » donne le fin mot de l'affaire : « il faudrait - dit-il - sortir du serpent mais un gouvernement de gauche est trop discrédité pour le faire ». Tout le monde est ainsi d'accord : un gouvernement de gauche n'a pas d'autre issue que de se laisser pousser dans la nasse. Eh bien c'est ce que nous refusons, même s'il est devenu presque impossible de dessiner les contours d'une autre politique.       <br />
              <br />
       Je m'y essaierai pourtant en donnant l'exemple de mesures pratiques :       <br />
              <br />
       1) Tout d'abord renégocier notre participation au Système monétaire européen soit en y adoptant le statut de la livre britannique soit en donnant une plus grande flexibilité à son organisation, par la réalisation d'ajustements fréquents mais de très faible ampleur.       <br />
              <br />
       2) Ensuite se donner le temps de remuscler notre économie.       <br />
              <br />
       a) en réduisant au moins provisoirement l'offre extérieure par une mesure sur les importations et si nécessaire par la mise en oeuvre de clauses de sauvegarde temporaires sur certaines catégories de produits.       <br />
              <br />
       b) en stimulant l'offre intérieure - au lieu de la réduire comme c'est le cas aujourd'hui - et cela par une politique budgétaire et par une politique de crédit incitatives.       <br />
              <br />
       3) Transformer l'épargne liquide et l'orienter vers l'industrie ;       <br />
              <br />
       4) Faire jouer à l'Etat son rôle d'actionnaire et au secteur public son rôle d'entraînement.       <br />
              <br />
       5) Affirmer la fonction d'entrepreneur car il faut réconcilier la gauche et l'esprit d'entreprise, je parle évidemment des entrepreneurs entreprenants dont il faut faciliter les initiatives.       <br />
              <br />
       6) Combattre l'inflation à la racine en agissant sur la formation des prix et des revenus, ce qui suppose la mise en oeuvre annoncée par le Président de la République d'une véritable « politique de la répartition ».       <br />
              <br />
       7) Accélérer les programmes d'économies d'énergie, sérieusement mis à mal par la régulation budgétaire, car c'est un moyen privilégié de desserrer la contrainte extérieure.       <br />
              <br />
       8) Pour la même raison maintenir le programme électronucléaire car il est notre seule source d'énergie       <br />
       nationale disponible en quantités illimitées, alors que nous sommes les seuls au monde à maîtriser cette industrie avec les Etats-Unis et l'U.R.S.S.       <br />
              <br />
       9) A cette fin prendre toutes les mesures nécessaires pour favoriser la pénétration de l'électricité dans       <br />
       l'industrie, notamment par la voie tarifaire pour permettre le maintien et la modernisation en France même de l'industrie de l'aluminium et du chlore et valoriser ainsi nos atouts nationaux.       <br />
              <br />
       Ce ne sont là que quelques exemples d'une politique cohérente de croissance et d'indépendance.       <br />
       Mais bien entendu c'est l'équation politique de base capable de sous-tendre une telle politique, qui importe avant tout : il faut pour cela rassembler le pays autour de nous et non le diviser.       <br />
              <br />
       C'est possible sur des objectifs simples et accessibles : la République, la démocratie, la croissance, l'indépendance nationale.       <br />
              <br />
       Il y a un accord très large dans le pays pour ne pas revenir sur les avancées de Mai 81. Pour empêcher leur remise en cause, aussi bien par la récession que par la droite revancharde. C'est cette majorité là que nous devons rassembler. Pour construire une République moderne, une profonde réforme des mentalités est sans doute nécessaire. Peut-être faut-il se débarrasser de certaines       <br />
       idées fausses pour restaurer les valeurs du travail et de l'effort. Mais cela ne devrait pas nous gêner : ce sont les valeurs du Projet socialiste, celles de la connaissance, de la rigueur, de la mémoire et de la création.       <br />
              <br />
       Il y a dans le pays une majorité pour la réussite de la France. Sachons lui donner les moyens de s'exprimer.       <br />
              <br />
       La France avec un bon logiciel est un merveilleux matériel. Le Président de la République nous disait récemment : « Sans vous que pourrions-nous faire ? »       <br />
              <br />
       Mais le parti peut se tourner vers le gouvernement pour lui poser la même question, tant il est vrai que l'un ne peut rien sans l'autre.       <br />
              <br />
       François MITTERRAND nous a donné à Figeac un magnifique mot d'ordre : « Résister et conquérir ».       <br />
              <br />
       Rien n'est jamais possible en effet si au départ il n'y a pas le courage et la volonté.        <br />
              <br />
       Il n'y a pas d'exemple en effet que quiconque - homme, collectivité, nation - l'ait jamais emporté dans l'Histoire en refusant le combat. Et mieux vaudrait en tout état de cause être défait en combattant qu'en ayant refusé le combat.       <br />
              <br />
       Votre responsabilité est immense : c'est d'organiser le parti de la réussite. Pour cela aujourd'hui résistons ! Demain nous conquerrons !       <br />
              <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">L'intervention est téléchargeable ci-dessous au format PDF.</span>
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   <link>https://www.chevenement.fr/Se-ressaisir-pour-reussir-par-Jean-Pierre-Chevenement-29-mai-1983_a284.html</link>
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