<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<feed xmlns="http://www.w3.org/2005/Atom"  xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/" xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/" xmlns:itunes="http://www.itunes.com/dtds/podcast-1.0.dtd" xmlns:geo="http://www.w3.org/2003/01/geo/wgs84_pos#" xmlns:georss="http://www.georss.org/georss" xmlns:photo="http://www.pheed.com/pheed/">
 <title>Chevenement.fr | le blog de Jean-Pierre Chevènement</title>
 <subtitle><![CDATA[Le blog de Jean-Pierre Chevènement, sénateur du Territoire de Belfort, président d'honneur du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) et président de la Fondation Res Publica: agenda, actualités, discours, propositions, vidéos, etc.]]></subtitle>
 <link rel="alternate" type="text/html" href="https://www.chevenement.fr" />
 <link rel="self" type="text/xml" href="https://www.chevenement.fr/xml/atom.xml" />
 <id>https://www.chevenement.fr/</id>
 <updated>2026-06-15T04:17:29+02:00</updated>
 <generator uri="http://www.wmaker.net">Webzine Maker</generator>
  <geo:lat>48.8565993</geo:lat>
  <geo:long>2.3165333</geo:long>
  <icon>https://www.chevenement.fr/favicon.ico</icon>
  <logo>https://www.chevenement.fr/var/style/logo.jpg?v=1299438702</logo>
  <entry>
   <title>« Conférence Sara Yalda » avec Jean-Pierre Chevènement (transcription)</title>
   <updated>2020-05-02T10:45:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/ Conference-Sara-Yalda -avec-Jean-Pierre-Chevenement-transcription_a2098.html</id>
   <category term="Carnet de Jean-Pierre Chevènement" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/44830261-36470758.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2020-04-30T07:00:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Transcription exclusive de la « Conférence Sara Yalda » du mardi 19 février 2019 autour de Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre, président de la Fondation Res Publica, auteur de "Passion de la France" (Collection Bouquins) et Alexandre Devecchio, journaliste au Figaro, animateur du FigaroVox, auteur de "Recomposition" (Editions du Cerf, 2019).     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/44830261-36470758.jpg?v=1586877466" alt="« Conférence Sara Yalda » avec Jean-Pierre Chevènement (transcription)" title="« Conférence Sara Yalda » avec Jean-Pierre Chevènement (transcription)" />
     </div>
     <div>
      <b>Alexandre Devecchio : Cher Jean-Pierre Chevènement, au-delà de votre action politique, je retiens votre puissant travail de transmission. Vous possédez cette qualité très rare d'être à la fois un acteur et un passeur. Pour ma génération, celle de la mondialisation malheureuse, qui est née au lendemain de la chute du mur de Berlin, vous êtes le Président dont nous serons à jamais orphelins, mais aussi un maître qui nous a donné les clés pour comprendre notre nouveau monde globalisé, pour voir, au-delà du conformisme de la droite et de la gauche et de leurs fantasmes de démocratie hors-sol, l'idéal que pouvait encore représenter l'État-nation.</b>       <br />
              <br />
       <b>C'est pourquoi en lisant votre dernier livre, la comparaison avec Marc Bloch m'a sauté aux yeux. Passion de la France, c'est votre Étrange défaite à vous. Mais là où Marc Bloch se contentait de faire le procès-verbal de l'année 1940, vous êtes le greffier du demi-siècle qui vient de s'écouler. Et c'est malheureusement une nouvelle fois la défaite de la France que vous nous racontez, non pas cette fois une débâcle militaire face à l'Allemagne, mais une défaite économique, culturelle et morale dans la mondialisation. Cependant, comme Marc Bloch à nouveau, vous ne cédez jamais au désespoir, et même au plus profond de la nuit vous indiquez le chemin pour retrouver la lumière. Vous explorez le passé pour mieux éclairer le présent. Explorer le passé pour éclairer le présent, c'est ce que nous allons faire ce soir, en remontant le fil du temps avec vous.</b>       <br />
              <br />
       <b>Commençons par revenir au tout début : vous êtes né en 1939, un an avant justement la débâcle décrite par Marc Bloch. Dans l'introduction de Passion de la France, il y a cette phrase très forte : « On ne naît pas impunément en 1939. Il me semble que j'ai ressenti tout petit la brûlure d'une défaite sans précédent dans l'histoire de notre pays. » D'une certaine manière, votre date de naissance a-t-elle déterminé un partie de votre destin, en particulier votre destin politique ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Merci cher Alexandre. Je vais répondre à cette question mais auparavant je veux remercier Jean-Luc Barré qui m'a fait l'honneur de m'inviter dans la collection <span style="font-style:italic">Bouquins</span>. Je veux remercier Anne-Rita Crestani-Mermillod, et puis tous les collaborateurs de la collection, qui ont participé à sa confection et à son lancement. 
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Évidemment, tout petit, je n'ai pas connu mon père. Il a été fait prisonnier en juin 1940. Il était dans l'armée du Nord qui se repliait pour éviter d'être prise en tenaille par la percée allemande de Sedan. Il a été fait prisonnier, m'a-t-il raconté, après s'être caché pendant trois jours, comme il le pouvait, dans un champ de betteraves. Je ne l'ai pas revu avant l'âge de six ans, Par conséquent j'ai été élevé par ma mère dans un petit village du Haut-Doubs, dans une école car elle était institutrice. Il est même arrivé que, dans cette école, les Allemands s'installent au premier étage, nous cantonnant ma mère et moi au rez-de-chaussée. Pour ma mère, c'étaient « les Boches », dès le départ. En plus, ils avaient brûlé les trois maisons de ma grand-mère le 18 juin 1940, ce qui avait divisé ma famille entre ceux qui pensaient que le 18 juin c'était trop tard pour résister, et ceux qui pensaient que tant que l'armistice n'avait pas été signé (et l'armistice n'a été signé que le 25 juin) ils avaient raison de se battre, dussent les maisons grand-maternelles partir en fumée. C'était mon enfance. J'ai donc vécu le passage incessant des soldats allemands. J'ai ressenti physiquement l'occupation. Je ressentais surtout l'attente de ma mère, et sa colère contre ceux qui ne s'étaient pas battus comme ils devaient le faire. J'ai ressenti cette profonde humiliation et en même temps j'ai gardé des souvenirs de la Libération, de la joie que c'était de retrouver mon père… Disons que c'est une autre histoire… Mais j'ai quand même ressenti au fond de moi-même ce qu'était la plus profonde défaite que la France ait jamais subie.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Quand on lit votre livre, on comprend que cette défaite et la Seconde Guerre mondiale sont en fait le point d'orgue d'une guerre de trente ans qui a commencé en 1914.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : On ne peut comprendre 1940 et l'effondrement que cela constitue que si on se souvient qu'en 1914 la France, agressée, a résisté, a perdu un million et demi de jeunes gens, trois millions de blessés et de mutilés. Mais comme l'a dit René Girard, « on ne fait pas deux fois Verdun ». La France en 1940 est isolée. Je pense qu'on ne peut et qu'on ne doit reconstruire le récit national, qui a été mis en forme par Michelet et Lavisse au XIXème siècle puis diffusé très largement par l'École républicaine, que si on comprend bien à quel point 1914-1918 est le moment tournant où la République à la fois triomphe et s'affaisse. Elle ne se relèvera plus, puisque en 1940 nos généraux, et Marc Bloch le raconte dans <span style="font-style:italic">L’Étrange défaite</span>, se préoccupaient quinze jours après la percée de Sedan de quelle forme pourrait revêtir la capitulation… C'est le témoignage de Marc Bloch qu'il recueille de la bouche du général Blanchard qui commandait les armées du Nord. Pour comprendre cette défaite, il faut se remettre dans la perspective de l'époque : le haut-commandement souhaitait mettre fin à une guerre qu'il jugeait absurde. Car si une guerre devait avoir lieu, c'était la guerre de l'Allemagne contre l'URSS, pas contre la France. C'était une méprise, cette « drôle de guerre », il ne fallait pas la faire. Il fallait la finir le plus vite possible, à moindres frais. C'était le raisonnement de notre haut-commandement mais aussi de nos élites, si l'on veut bien comprendre le contexte de l'avant-guerre – Munich, le pacte germano-soviétique et puis l'effondrement de la France et de son armée qui passait pour la première du monde mais qui n'a pas tenu très longtemps, compte-tenu de l'état d'esprit de ceux qui la commandaient.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Lors du centenaire de l'Armistice de 1918, Emmanuel Macron a mis en cause les nationalismes. Les nations européennes sont-elles responsables de la guerre ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je pense que c'est un contresens, une lecture très superficielle. Ce ne sont pas les peuples qui se sont rués les uns contre les autres en 1914. Les soldats ont reçu leur fascicule de mobilisation, il n'y avait pas le choix. Ils ont gagné leurs affectations. Et puis quand on leur a dit de marcher, ils ont marché. Et quand ils ont rencontré l'ennemi, ils se sont battus. Avec des pertes immenses, comme vous le savez, en une seule journée, vingt-neuf mille soldats français tombent, en août 1914. Les Allemands, bien sûr, avaient pénétré en France en passant par la Belgique, en application du plan Schlieffen, mais on leur a fait croire à la menace russe : il fallait en finir avec la France pour ensuite en découdre avec la Russie. En réalité, les responsables de la guerre, c'est une poignée de décideurs allemands pour la plupart : Guillaume II, le chancelier Bethmann Hollweg, le chef d'état major Moltke, le fils du Moltke de 1870, et puis en Autriche-Hongrie le chef d'état-major Von Hötzendorf qui, après l'attentat de Sarajevo, a emporté son gouvernement avec lui, c'était le moyen de river son clou au gouvernement de Belgrade, aux Serbes. C'est cela l'origine factuelle de la Première Guerre mondiale.        <br />
              <br />
       Mais quand on veut en comprendre la genèse d'ensemble, il faut revenir aux contradictions de la première mondialisation sous égide britannique qui avait commencé dans la deuxième partie du XIXème siècle et qui avait vu une puissance montante, l'Allemagne, s'affirmer sur le continent au risque de le dominer. Et l'Allemagne l'aurait dominé. Mais, comme elle n'avait pas supporté que Napoléon domine l'Europe un siècle auparavant, l'Angleterre ne pouvait pas le permettre. Ce qui fait que la caractéristique de « guerre mondiale » est très liée aux conflits de deux hégémonies : <span style="font-style:italic">l'hegemon</span> descendant, qui était <span style="font-style:italic">l'hegemon</span> britannique, et puis celui qui voulait sa place au soleil, <span style="font-style:italic">l'hegemon</span> allemand. Cette guerre a été pensée : le plan Schlieffen date de 1905, au moins. Il consistait à se défaire de la France en cinq semaines pour pouvoir ensuite se retourner contre la Russie. On oublie souvent que, par suite d'accords d'états-majors, la Russie s'était engagée vis-à-vis de la France, dans les trois semaines suivant l'éclatement de la guerre si elle parvenait à envahir la Prusse-Orientale, ce qu'elle a fait… D'où le fait que les Allemands aient été obligés de diriger vers l'Est deux corps d'armée, ce qui a contribué à la victoire de la Marne.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Nous reviendrons sur la question de la construction européenne, mais à travers cette vision qui met en cause les nationalismes s'agit-il de dévaloriser la nation pour mettre en avant une conception post-nationale de l'Europe ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : On peut le dire, oui. Il est évident que le discrédit des nations européennes n'a pas d'équivalent dans le monde : où que vous alliez, en Chine, au Vietnam, en Amérique du Sud, en Turquie, en Iran, ça n'existe pas, mais en Europe le discrédit des nations a été systématiquement voulu et organisé. Il a des causes objectives : du point de vue de l'Allemagne et de l'Italie après la Deuxième Guerre mondiale, c'était quand même difficile de se refaire. Pour la France, c'est de Gaulle qui avait maintenu à flot, par sa résistance pensée et organisée jusqu'à la victoire, une certaine idée de la France à laquelle les Français s'étaient peu à peu ralliés. Il est évident que la Résistance, la France libre, ont été au départ le fait d'une minorité, une minorité héroïque, à l'esprit sacrificiel. C'est une minorité que la grande masse des Français a rejointe. Un historien a fait justice de tout cette école qui ne cesse de vouloir enfoncer la France ou de la discréditer et de Gaulle lui-même l'a dit, le peuple français ne s'est jamais trompé sur un point, c'est que l'ennemi pour lui était toujours resté l'ennemi, c'est-à-dire que la puissance occupante qui, dès 1941, a commencé à fusiller, à massacrer, c'était l'ennemi, c'était l'agresseur ; l'envahisseur, c'était Hitler. Et le peuple français dans sa masse ne s'est jamais trompé sur ce point. Je vais vous raconter une histoire : ma mère m'interdisait de monter à l'étage où étaient les soldats allemands car elle me disait : « S'ils te donnent des bonbons, ce seront des bonbons empoisonnés ». Je monte, bien entendu, et les Allemands ne m'ont pas donné de bonbons, mais une orange. C'était probablement l'époque où ils étaient en Tunisie. J'ai goûté pour la première fois du fruit défendu ! J'en ai déduit que ma mère avait une vision un peu sommaire des Allemands, en tout cas tous n'étaient pas forcément mauvais. Mais malgré tout, ils étaient les occupants, et quand on voyait passer les colonnes de prisonniers sur les camions, mon cousin Denis et moi-même leur lancions des graviers qui ne les atteignaient pas…       <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Le traité de Versailles et la responsabilité de la France jugée trop sévère avec l'Allemagne sont souvent mis en cause pour expliquer la Seconde Guerre mondiale. Partagez-vous cette analyse ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Non, c'est l'écriture superficielle de l'histoire. Le grand défaut du traité de Versailles, c'est que les États-Unis ne l'ont pas signé et qu'ils n'ont pas garanti la France contre une agression allemande, comme Wilson s'était engagé à le faire vis-à-vis de Clemenceau. Il y a aussi les considérations économiques, celles de Keynes dans <span style="font-style:italic">Les Conséquences économiques de la paix</span>, mais c'est une vision elle-même réductrice, pour une raison très simple : en 1932, toutes les réparations ont été annulées et auparavant deux plans (Dawes et Young) avaient considérablement diminué le montant de ses réparations. Mais surtout, la paix de Versailles était fondée sur le principe d'auto-détermination des peuples, donc on a laissé l'Allemagne au centre de l'Europe, soixante millions d'habitants, et puis on a créé tout un tas de petites nations qui par la suite étaient des proies faciles. Mais c'était la tâche qui incombait à Clemenceau quand il a fallu redessiner la carte de l'Europe. Cette carte valait ce qu'elle valait, mais elle existe toujours : la Pologne, la Tchéquie, la Slovaquie, etc., ce sont des pays qui sont nés du traité de Versailles. Le principe des nationalités a été appliqué jusqu'au bout à ce moment-là. Donc je crois qu'il faut éviter de faire porter au traité de Versailles une responsabilité qui n'est pas vraiment la sienne. À la fin de la Première Guerre mondiale, il fallait bien redécouper l'Europe, et ce sont le retour à l'isolationnisme des États-Unis et le fait que les Britanniques voyaient s'installer avec suspicion ce qu'ils craignaient devoir être une nouvelle hégémonie française, qui ont mis notre pays dans une situation de grande faiblesse. D'autre part, la Révolution bolchevique nous avait privés de l'allié de revers qu'avait été pour nous la Russie. C'est la loi de l'histoire. Il fallait repenser à neuf les contours de l'Europe.        <br />
              <br />
       Ceux qui ont voulu discréditer les nations, ce sont ceux qui pensaient qu'on pouvait construire l'Europe en dehors de cette brique de base de la démocratie qu'est la nation. Pour que la démocratie s'exerce, il faut un sentiment d'appartenance, et ce sentiment est d'abord national. Et en voulant substituer à la nation une Europe qui ne répond pas au même sentiment d'appartenance, on affaiblit la démocratie, on transfère d'immenses pouvoirs à des instances qui n'ont de comptes à rendre à personne, qui ne sont pas démocratiquement désignées, et on crée les conditions d'une rupture profonde, d'une fracture entre le peuple d'une part et puis ceux qui le dirigent d'autre part. Je n'épilogue pas.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Vous écrivez, toujours dans l'introduction : « Il n'y avait pas pour moi de plus bel idéal que de servir la France et de l'aider à se relever d'un désastre inouï mais dont j'étais loin encore de mesurer la profondeur. » Malgré le général de Gaulle, la France s'est-elle jamais remise de la débâcle ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Le général de Gaulle avait un mot : « Il ne faut jamais désespérer ». Je pense que la France vient du fond des âges, comme le disait, encore lui, le général de Gaulle. La France est un pays qui a plus de mille ans d'histoire. C'est une langue, c'est une civilisation, c'est un trésor que nous devons transmettre aux générations qui viennent même si elles ne sont pas forcément demandeuses, mais un jour elles verront l'importance de la nation, qui est la condition de la liberté, de la citoyenneté et de la dignité. Par conséquent, ce travail, il faut le faire. Même si j'ai été témoin de cette longue période de cinquante ans de combat politique, à contre-courant, je pense que ce combat n'a pas été inutile, car il a forgé un esprit de résistance, maintenu des militants combatifs, des gens qui pensaient que la France devait continuer.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : La guerre d'Algérie aura également un grand impact sur votre destin puisque vous êtes appelé trois ans après le bac en 1961. En 1962, après ce qu'on appelle le cessez-le-feu, vous vous portez volontaire pour être chef de cabinet du préfet d'Oran… A cette époque, vous vous sentez gaulliste ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : La raison était simple, surtout après l'avoir vue et découverte : l'Algérie devait devenir indépendante. C'est une bonne réponse à ceux qui m'accusent aujourd'hui d'être nationaliste. Je suis naturellement pour la liberté de la nation française, mais je suis pour la liberté de toutes les nations. Aujourd'hui, si on avait voulu maintenir cette union fictive entre la France et l'Algérie, cela n'aurait pas tenu. Ce n'était pas possible parce qu'il y avait un peuple algérien, sa réalité était visible à l'œil nu. Mais cela s'est fait à travers d'immenses souffrances, qu'on aurait peut-être pu éviter à travers une vision un peu plus grandiose que celle qui était la nôtre. A certains égards, Napoléon III avait eu l'idée du royaume arabe, d'une association entre nos deux nations. Il y a des gens qui ont pensé à la fusion des deux nations : j'ai retrouvé chez Bugeaud, le conquérant de l'Algérie, des pages sur l'union des Français et des Arabes de 1850. Ce rêve de créolisation était encore porté un siècle plus tard par un arabisant que j'ai bien connu, qui était un de mes maîtres à penser, Jacques Berque, Il pensait que cela pouvait se faire.        <br />
              <br />
       Qu'en sera-t-il demain ? Je pense que la France a une dimension méditerranéenne, je pense qu'elle doit maintenir ce cap, elle ne doit pas être réduite au finistère européen. La France est ouverte aux océans, sur la Méditerranée, sur le continent. Elle doit cultiver ces trois tropismes pour être elle-même.       <br />
              <br />
       L'Algérie m'a marqué. Surtout, j'y ai vécu des événements, à l'âge de 22 ou 23 ans, qui auraient pu être traumatisants. J'ai vu la mort à plusieurs reprises, devant moi. Mais cela ne m'a pas impressionné. Elle est passée à côté de moi. Surtout, j'ai vu un écroulement, celui de l'Algérie française, les convulsions de la période de l'OAS. J'ai vu l'arrivée de l'indépendance, l'armée algérienne venant du Maroc. J'ai été pris moi-même dans les événements d'Oran, j'ai été enlevé ou j'ai failli être enlevé, j'en ai réchappé. J'étais un miraculé prédestiné ! Ensuite j'ai réfléchi à ce que pouvait être l'évolution des sociétés, cela m'a orienté vers le monde arabe. Ce monde arabe m'a interrogé. Orientaliste est un mot fort, mais je suis devenu quelqu'un que le destin de ces pays de la Méditerranée et de l'Orient a toujours interpellé. On ne peut pas comprendre l'attitude qui a été la mienne pendant la guerre du Golfe, tragique erreur géopolitique que j'ai immédiatement identifiée, si on ne se réfère pas à mon passé de sous-lieutenant SAS (Sections Administratives Spécialisées, ce qu'on appelait autrefois les bureaux arabes, les affaires algériennes). On était en contact avec la population. C'est cette proximité, ce sentiment d'empathie, d'égalité profonde, avec ces peuples qui au fond ne demanderaient qu'à nous aimer si nous étions capables de les aimer nous-mêmes, qui a été pour moi un événement durable. En même temps, l'Algérie a été un événement fondateur, j'ai réalisé que je voulais faire quelque chose pour la France. Je n'étais pas du tout un tiers-mondiste. Je suis entré ultérieurement au Parti socialiste, pour le subvertir, pour faire l'union de la gauche, provoquer cette alternance qui me paraissait être l'avenir, préparer l'après-de Gaulle. Car il y a quand même un grand écart d'âge entre le général de Gaulle et moi ! De retour des djebels algériens, je me suis dit qu'il fallait préparer la suite avec la gauche dans la tradition républicaine, dans la lignée de Carnot, de Gambetta, de Clemenceau. J'ai pris ce chemin, en même temps c'était celui auquel me conduisait mon éducation laïque. Mes deux parents étaient deux instituteurs laïques, ce qui n'empêchait pas ma mère d'aller à l'église. Le matin elle allait communier, et l'après-midi elle allait faire signer les pétitions du CNAL (Comité National d'Action Laïque).        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Avant d'évoquer la révolution à gauche, vous vouliez faire une autre révolution, celle de l'Ena. Dans L'Enarchie, que vous écrivez avec Didier Motchane et Alain Gomez en 1967, vous décrivez l'École nationale de l'administration comme une « institution dévoyée qui prépare d'excellents fonctionnaires, c'est-à-dire de fidèles intendants du néocapitalisme, ayant un sens élevé du service public, c'est-à-dire ne se mêlant en aucun cas de juger ce qu'ils font ». L'Ena explique-t-elle la fracture actuelle entre les élites politiques et le peuple ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Tout ce que nous avons écrit non seulement s'est vérifié mais s'est vérifié au centuple. Ce petit pamphlet écrit en 1967 au sortir de l'Ena en trois semaines n'a pas pris une ride. Nous préconisions l'abolition des Grands Corps, ceux-ci sont toujours debout. L'Ena a empiré considérablement par rapport à ce qu'elle était. A l'époque, elle portait encore l'esprit de la Résistance qui l'avait créée. Aujourd'hui, elle est devenue une école qui a le monopole du recrutement des hauts postes dans la fonction publique. Mais une grande partie de notre personnel politique à haut niveau est également issue de l'Ena. Troisième catastrophe, les grandes entreprises françaises recrutent également chez les anciens inspecteurs des Finances ou chez les anciens élèves de l'Ena. Nous avons une école qui est l'école de formation des élites politiques publiques, privées. C'est une horreur. C'est un phénomène que je ne souhaite à aucun pays. En plus, nous l'exportons, en Chine par exemple ! Je souhaiterais qu'on revienne à une formation continue des fonctionnaires, et que l'on fasse par exemple une École des hautes études administratives à mi-parcours, à 35 ou 40 ans. On pourrait faire une année sabbatique où on approfondirait certaines disciplines – diplomatie, droit administratif, comptabilité nationale, toutes choses auxquelles on ne nous a pas formés. Car l'Ena est une école où on n'apprend rien ! C'est un concours à l'entrée, assez difficile à l'époque, car il y avait beaucoup de candidats. Toujours difficile à la sortie, car il y a une sélection féroce pour permettre aux mieux notés l'accès aux Grand Corps de l'État. Or il n'est pas sain de figer trop jeune les carrières…        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Pourquoi avoir finalement choisi de vous engager à gauche ? Pourquoi à l'époque pensiez-vous que seule l'union de la gauche pouvait redresser la France ? N'avez-vous pas changé d'avis depuis, de fait ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : De fait, oui ! Mais à l'époque, il y avait une chose qui ne pouvait pas redresser la France, c'était le parti gaulliste tel qu'il était installé, avec ses grands barons. On avait pu le constater quand Giscard d'Estaing s'est prononcé pour le « Non » au référendum de 1969, et quand, après la candidature ratée de Jacques Chaban-Delmas, on a vu l'extraordinaire débandade de ceux qui étaient les grands féaux du gaullisme. Il n'en est resté aucun, sauf peut-être Philippe Séguin, le seul qui soit resté fidèle. La droite a choisi l'argent, Séguin se trouvait très isolé, d'où une carrière assez difficile, lui aussi. Quant à moi, au moins j'aurai essayé, et j'aurai contribué à porter la gauche au pouvoir, évidemment sur un programme, et son avant-projet que François Mitterrand m'avait confié le soin de rédiger. Ce programme est un programme assez gaulliste, on a repris en matière institutionnelle, en matière de défense, en matière de politique étrangère, les idées du gaullisme. C'est la base sociale que nous voulions changer. Nous voulions faire une politique progressiste, plus juste, plus égale, plus démocratique. Mais nous ne voulions pas casser l'inspiration initiale du général de Gaulle, dont je pense toujours qu'elle était bonne. Je pense qu'il a eu une vision à la hauteur du siècle, une vision de l'histoire qui tient la route. C'est la seule à laquelle on pourra se raccrocher à l'avenir si on veut reconstruire un destin pour la France.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : En 1979, à la veille du congrès de Metz, François Mitterrand vous fait cette confidence : « Nous sommes d'accord sur tout, Jean-Pierre, sauf sur un point : je ne crois pas, hélas, que la France, à notre époque, puisse faire autre chose que passer à travers les gouttes… ». François Mitterrand n'a jamais cru le redressement possible, contrairement à vous.</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il faut toujours faire entrer en ligne de compte les générations. François Mitterrand est né en 1916, c'est l'année de Verdun. Il a fait son service militaire à la fin des années 30. Il ne pensait pas grand bien de l'armée française. Il disait par exemple, avant la drôle de guerre : « une armée qui met des bandes molletières aux jambes de ses soldats ne peut pas être une armée victorieuse ». Mitterrand a vécu 1940. Il a été fait prisonnier, il s'est évadé à plusieurs reprises. Il a fait un détour par Vichy car il croyait, je pense de bonne foi, compte tenu de ses origines bourgeoises et très à droite, qu'à Vichy pouvait se faire ce que le Royaume de Prusse avait fait pour la Reine Louise au temps de Napoléon… Il est très vite revenu de ses illusions, et en 1943 il a rejoint la Résistance, mais néanmoins, avec cette idée que la puissance américaine était désormais la ligne d'horizon. Je pense que François Mitterrand a retiré de cette jeunesse brisée une leçon qui était une leçon de trop grande modestie par rapport à ce qu'étaient le rôle et le rang de la France. Je pense que la France est une réalité spirituelle, Mitterrand la voyait plutôt comme une réalité charnelle, à travers ses paysages notamment, mais il ne l'a pas vécue comme une « exigence de grandeur », comme le général de Gaulle. Tout cela, c'était du passé. Par contre François Mitterrand a vu l'Europe, mais un peu comme un substitut.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Après 1981, le premier virage a été le tournant de la rigueur deux ans après l'élection de François Mitterrand. Pour beaucoup d'observateurs, ce revirement prématuré a montré qu'il n'y avait pas d'autre politique possible. Partagez-vous ce point de vue ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je ne partage pas du tout ce point de vue. Je pense qu'il y a eu un seul et même tournant, qui a été le ralliement progressif au néolibéralisme. On savait que le vent avait tourné après l'arrivée au pouvoir de Thatcher, Reagan, même si on n'appelait pas encore ce courant le néolibéralisme. On savait que les Dieux étaient Milton Friedman, Friedrich Hayek, les Chicago Boys. C'était l'utopie d'un marché parfait qu'on pouvait mettre en modèle mathématique, des prix Nobel français d'économie ont d'ailleurs été récompensés pour cette démarche (Tirolle récemment). C'était le triomphe de <span style="font-style:italic">l'homo economicus</span>. On pouvait réduire le monde au marché. Des <span style="font-style:italic">optima</span> s'établissaient naturellement. Par conséquent, il fallait détruire l'État, ou plus exactement les régulations que l'État faisait prévaloir, il fallait s'en prendre à cette idée de l'État jacobin, en fait républicain, régulateur, orientateur du long terme, pour faire triompher le marché. Ceux qui ont porté cette idéologie se trouvaient à la fois à droite et curieusement à gauche.       <br />
              <br />
       Ce tournant de 1983, c'est d'abord l'alignement du franc sur le mark, le refus de sortir du Système monétaire européen, alors que je pense que, pour maintenir une industrie compétitive, il fallait d'emblée une forte dévaluation du franc par rapport au mark. Un ministre allemand de l'époque, Otto Lambsdorff, disait lui-même que le SME était un « système de subvention à l'industrie allemande » car, disait-il, « avec votre inflation nous avons toujours 10, 15, 20 points de plus que vous en termes de compétitivité ». Si j'en crois les analyses du FMI aujourd'hui, l'euro est une monnaie qui est sous-évaluée pour l'Allemagne de 18 % et surévaluée pour la France de 7 %, soit un différentiel de compétitivité entre la France et l'Allemagne de 25 %. Le déficit commercial pour la France vis-à-vis de l'Allemagne était de 28 milliards de francs en 1982, il est aujourd'hui de 17 milliards d'euros, ce qui représente le quart du total de notre déficit commercial. En monnaie courante, nous avons quadruplé notre déficit vis-à-vis de l'Allemagne. La France a toujours aujourd'hui un problème de compétitivité car on n'a pas voulu remettre les compteurs à zéro. On a essayé de comprimer les coûts du travail par la « déflation interne », cela a donné les résultats que vous savez. On a toujours voulu s'accrocher au mark alors que toutes les autres monnaies européennes dévaluaient en 1992. Nos taux d'intérêt ont bondi à 20 %, la production s'est effondrée, le budget est tombé dans un déficit profond mais le franc a collé au mark. La récession de 1993 a été un coup très dur pour l'économie française, elle a fait bondir notre endettement de 32 % à l'époque à un peu moins de 60 % en 1997. Je pense que les choix qui ont été faits au début des années 80 ont été cruciaux – l'accrochage du franc au mark, ensuite la dérégulation dans ce qu'on a appelé l'Acte unique qui en a été la base juridique. C'était le Marché unique : tous les pouvoirs donnés à la Commission européenne qui allaient pondre trois cents directives pour libérer les mouvements de capitaux, libérer les services, la directive Bolkenstein…. et créer une inégalité fondamentale entre le capital d'un côté et le travail de l'autre, et ce à l'échelle mondiale, comme l'a très bien vu un économiste américain, Rawi Abdelal. Autour de Delors, Chavransky à l'OCDE, et l'ancien directeur du Trésor qui est devenu le président du FMI Camdessus, des règles qui sont celles du néolibéralisme à l'échelle mondiale ont été mises en place au niveau européen, au niveau de l'OCDE. Ce traité de Luxembourg dit Acte unique est négocié en 1985 par Roland Dumas sous l'impulsion de Jacques Delors, mais il ne sera ratifié que sous Jacques Chirac, avec ce même argument qu'avait donné Roland Dumas : « le Marché unique, c'est la perfection du Marché commun ». Un jour, le Conseil des ministres a reçu à 10h un document de quatre cents pages. Et à 11h30, « qui est contre ? », personne ne se manifeste. Monsieur de Lipkowsky, un ministre de Jacques Chirac, quelques années plus tard, en 1987, répétait en commission des Finances devant les députés le même argument que celui de Roland Dumas, « le Marché unique est la perfection du Marché commun ». On a transféré d'immenses pouvoirs à la Commission européenne sans mesurer qu'on allait changer de système économique et politique.        <br />
              <br />
       Ensuite on a fait la monnaie unique entre des pays dont les économies étaient très hétérogènes sans correction. Un économiste, Robert Mundell, a montré que faute de telles compensations, corrections, la monnaie unique aboutit à la polarisation d'un côté de la richesse et de la pauvreté de l'autre. Cela explique les fractures qui traversent les sociétés européennes aujourd'hui, entre les économies du Sud, du pourtour de la Méditerranée, profondément dégradées, et les économies du Nord de l'Europe, industrielles, qui ont été renforcées.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Voyez-vous dans la crise des gilets jaunes les conséquences des choix effectués en 1983 ?</b>        <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C'est incontestable, mais pas seulement les décisions de 1983 : il y a eu le traité de Lisbonne, véritable déni du suffrage universel. Le projet de Constitution européenne, rejeté par référendum en 2005, a été repris quasiment intégralement par le traité de Lisbonne, passé à l'époque grâce à un accord entre le Président Sarkozy et le Premier secrétaire du Parti socialiste François Hollande, car il fallait passer par le Congrès, avoir les deux tiers des voix de tous les parlementaires. Il y a aussi le traité dit TSCG, d'autres réglementations sur lesquelles je passe, il y a un ensemble de dérégulations qui aboutissent à ce système déséquilibré dont nous avons hérité avec des fractures qui sont économiques – la désindustrialisation profonde de notre pays, un vrai décrochage industriel, le deuxième de notre histoire après celui de la fin du XIXème siècle, il faudra le remonter –, fractures sociales – chômage, paupérisation, un économiste, Branko Milanovic [1], a montré que dans tous les pays industrialisés, les classes moyennes, notamment les classes moyennes inférieures, avaient vu leur niveau de revenus diminuer ou stagner ; en France il a plutôt stagné mais comme les charges augmentent plus vite, notamment les charges dites contraintes comme la fiscalité sur l'essence, l'énergie, nous avons un problème d'étranglement ; en revanche dans les pays émergents, vous avez une augmentation du revenu de ces classes moyennes ; si on fait le bilan de trente ou quarante ans de mondialisation, les très riches ont vu leurs revenus exploser partout (82 % des richesses produites en 2017 ont bénéficié aux 1 % les plus riches) mais les revenus des autres catégories sociales ont fortement divergé.       <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : A l'alignement économique a correspondu un alignement géopolitique. En janvier 1991, vous démissionnez une deuxième fois pour marquer votre opposition à la première guerre en Irak. En quoi ce conflit marque-t-il l'émergence d'un nouvel ordre mondial ou plutôt d'un nouveau désordre mondial ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Au départ, on nous parle de nouvel ordre mondial. Mais il va s'avérer très vite que c'est un nouveau désordre. On ne brise pas impunément un État. Même si l'Irak est un État qui n'a qu'un siècle, il avait une administration, une armée, une police, une structure. Évidemment, cela reposait sur un équilibre entre les chiites et les sunnites, arabes ou kurdes. Mais c'était un équilibre extrêmement fragile. Je me souviens encore d'une réflexion de Jacques Chirac : « Je ne connais pas de général sunnite capable de prendre la place de Saddam Hussein », c'était en septembre 2002, il était parfaitement informé. En 1991, nous nous sommes alignés sur les États-Unis qui soutenaient l'Arabie Saoudite depuis le pacte du Quincy en 1945. C'est cela qui a modelé la politique moyen-orientale des États-Unis. Quant à la France qui avait un rôle de médiation au Proche-Orient, nous avons abandonné notre politique arabe qui était d'accompagner les forces de progrès dans le monde arabe ; nous sommes restés sur cette ligne depuis, on l'a vu en Libye ou même en Syrie. Cet alignement sur le fondamentalisme ou l'islamisme radical est devenu l'une des caractéristiques non avouée de notre politique étrangère. Dans la guerre froide, les États-Unis soutenaient les éléments réactionnaires, rétrogrades, dans le monde musulman, au détriment des éléments les plus avancés, ceux qui voulaient la réforme, la <span style="font-style:italic">nahda</span>, c'est-à-dire mettre le monde arabe à l'heure de la modernité.       <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Si la politique des néoconservateurs américains est un facteur d'explication de la montée en puissance de l'islamisme, n'y-a-t-il pas une radicalisation intrinsèque à l'islam lui-même ? Hassan el-Banna fonde la confrérie des Frères musulmans dès 1928…</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Si bien sûr, vous avez raison de le rappeler, car il faut comprendre la réalité comme un tout. L'islamisme radical n'est qu'une des facettes de la globalisation. S'agissant de l'islam lui-même, il y a toujours eu une tradition conservatrice, qui a même triomphé au IXème siècle, c'est la tradition du hanbalisme, c'est-à-dire une interprétation littéraliste des textes sacrés de l'islam. Cette tradition s'est perpétuée au moment des croisades et des invasions mongoles, avec Ibn Taymiyya, puis à l'époque contemporaine en Arabie saoudite dès 1845 avec Abdelwahhab, c'est ce qu'on a appelé le wahhabisme, puis en 1928 avec la confrérie des Frères musulmans, quatre ans après le démantèlement du Califat ottoman. Pour comprendre ce qui se passe dans le monde musulman, il faut bien voir qu'il y a eu une réaction par rapport à l'Occident qui avait accumulé, grâce aux grandes découvertes et grâce à l'esprit de la Renaissance qui a repris l'héritage de l'Antiquité, une avance scientifique, intellectuelle, technologique qui a laissé derrière lui les pays d'Orient. Ceux-ci ont réagi de deux manières : il y a eu la réponse modernisatrice, la <span style="font-style:italic">nahda</span>, et puis il y a eu une autre réaction, celle du repli sur les certitudes et sur les dogmes, les préceptes du Prophète, c'est la réponse identitaire, et forcément régressive, car il s'est passé beaucoup de choses depuis le VIIème siècle de notre ère. Le monde musulman est aujourd'hui un monde troublé mais que nous n'aidons pas à trouver son chemin. La politique arabe suivie par le général de Gaulle après la fin de la guerre d'Algérie était beaucoup plus prometteuse que celle que nous menons aujourd'hui à la remorque des États-Unis.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Pour dépasser le consensus néolibéral et mondialiste, vous êtes candidat à l'élection présidentielle en 2002. L'idée républicaine est au cœur de votre campagne. Ce que vous appelez la République, n'est-ce pas tout simplement la nation et ce que vous appelez le républicanisme une forme de patriotisme ou même de nationalisme ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : En 2002, vous savez, on m'a fait beaucoup grief d'avoir été candidat à la présidence de la République. Mais je peux vous dire que c'était très difficile, il faut être très courageux pour accomplir un tel acte. Il faut avoir le sentiment qu'on détient une parcelle de la vérité. Ayant vu le Parti socialiste se comporter comme il l'a fait lors de la guerre du Golfe, ayant lu le traité de Maastricht – c'était un bréviaire néolibéral, c'était la doxa de l'ordo-libéralisme allemand, c'était l'austérité budgétaire à perpétuité, c'était quelque chose qui était une impasse tellement reconnaissable pour quelqu'un qui comme moi avait fait le congrès d'Épinay, qui avait écrit le projet de programme du Parti socialiste, négocié le Programme commun, rédigé le Projet socialiste pour les années 1980, me mettant en contradiction avec toutes mes motivations et toutes mes fidélités –, l'honneur me conduisait à être candidat. Je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas pu défendre mes idées. On a bien admis que Noël Mamère soit candidat pour les Verts, Robert Hue pour le Parti communiste, Christiane Taubira pour les Radicaux, pourquoi est-ce que le courant républicain n'aurait pas pu avoir son expression ? J'avais d'autant plus de raison de le faire que c'était pour moi un impérieux devoir moral et politique. Je savais, c'était mon intuition, que je dépasserais la barre des 5 %. Cela n'a pas été évident. Simplement en dépassant les 5%, je dépassais tous les autres candidats de gauche, en dehors du Parti socialiste qui avait pour lui le poids des habitudes.       <br />
              <br />
       J'ai défendu l'idée républicaine car je la crois juste en tant qu'idée cohérente, reposant sur l'idée d'un peuple de citoyens qui exercent la souveraineté. La Révolution a fait descendre le droit du ciel sur la terre, c'est une expression de Michelet. Cette conception républicaine implique des citoyens, des citoyens capables de réfléchir par eux-mêmes, formés par l'école, mais pas n'importe quelle école, l'école républicaine, l'école laïque. Cette école qui nous permet de discerner du point de vue de l'intérêt général, ce qui est bien et ce qui est mal. Pour moi c'était un devoir de maintenir cette idée républicaine contre le libéralisme ou le néolibéralisme ambiant et généralisé. On me dit « c'est du patriotisme exacerbé » ; effectivement la République ne s'exerce que dans des cadres d'allégeance ou d'appartenance qu'on peut facilement identifier : la nation est la brique de base. Mais ce n'est pas du nationalisme. On confond deux conceptions de la nation qui sont opposées : la conception française, celle de la Révolution, c'est une communauté de citoyens, des citoyens décidant par eux-mêmes, des hommes libres. Ce n'est pas la conception ethnique, celle qui peut être raciste ou simplement ethnoculturelle, de la nation, mais qui ne permet pas cette grande fraternité humaine que permet la République. Donc la conception républicaine de la nation est le meilleur barrage à la conception de l'extrême droite qui ne peut conduire qu'à de redoutables impasses.       <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : L'« Europe souveraine » d'Emmanuel Macron n'est-elle pas tout simplement l'Europe post-nationale et post-démocratique que vous combattez ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Ça c'est à voir. Puisque, quand Emmanuel Macron parle d'« Europe souveraine », défend-il une « Europe européenne » comme disait le général de Gaulle, et l'idée d'une Europe qui existe par elle-même comme entité stratégique ? Une Europe qui ne se réduit pas à un marché, mais qui est capable d'avoir une politique extérieure, même si c'est à géométrie variable ? Une Europe qui peut avoir une politique de défense, et un certain nombre d'attributs qui lui permettent d'exister comme entité autonome dans le jeu international ? Par exemple, en matière d'investissements, un certain contrôle et une protection de ses intérêts ? C'est cette Europe européenne que je défends. Si par « souveraineté européenne », on entend une instance à laquelle on délègue tous les pouvoirs qui ensuite sont exercés sans contrôle… Je vois qu'on a adopté par exemple il y a peu une directive dite « Gaz » qui réglemente l'accès au marché européen des gazoducs, comprendre les gazoducs en provenance de Russie. Cette directive donne à la Commission le pouvoir de définir les règles qui obligeront l'entreprise qui est propriétaire du gaz à recourir à des sous-traitants qui le transporteront parce que le producteur ne peut pas être le transporteur. On voit tout de suite la mine d'obstacles qui va se créer pour les exportations de gaz russe. Comme si nous étions plus dépendants de la Russie au niveau du gaz que la Russie en tant que fournisseur par rapport l'Europe. Comme s'il valait mieux dépendre de l'Iran, du Qatar ou des États-Unis que de la Russie. On manque là de bon sens. Je crains que cette idée de « souveraineté européenne » mal formulée, mal comprise, débouche sur un système qui nous prive encore une fois du droit de décider, qui est la vraie cause de la crise démocratique que nous vivons. L'espace de la loi, l'espace de la liberté du Parlement s'est réduit comme peau de chagrin, à force de transferts de pouvoirs à la Commission européenne, mais aussi à des entités spécialisées, aux Autorités administratives indépendantes, mais aussi par le fait de la prolifération jurisprudentielle du Conseil d'État, de la Cour de cassation, du Conseil constitutionnel ou des Cours européennes [2]. Cela aboutit à un quasi-total dessaisissement des élus que nous désignons par rapport à la décision politique, c'est une vraie crise de la démocratie... Si nous n'en prenons pas toute la mesure, si nous ne nous réveillons pas à temps, nous irons vers de grandes secousses.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Un partenariat entre la Russie et l'Europe peut-il être l'une des clefs d'un nouvel équilibre mondial ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Si nous voulons exister dans le monde de demain, regardons-le : il y a la Chine, un milliard quatre cents millions d'hommes, et dont le PNB en termes de parité de pouvoir d'achat dépasse celui des États-Unis, et en termes comptables en dollars courants le dépassera d'ici quatre ou cinq ans. C'est une immense puissance qui surgit à l'horizon. Déjà les Américains organisent un « quad », à l'initiative du Président Trump, avec l'Inde, l'Australie et le Japon dans le Pacifique, pour contenir la Chine. L'avenir du XXIème siècle, c'est cette bipolarité entre les États-Unis et la Chine, et nous, les Européens, ne pesons pas. Nous ne sommes pas capables de faire prendre en compte nos intérêts, ni par les Chinois,comme dans l'industrie des panneaux solaires, dont la Chine a désormais le monopole au plan mondial, ni par les États-Unis qui nous imposent l'extraterritorialité de leur droit, ce qui fait que nos entreprises obéissent davantage au gouvernement de Washington qu'à ceux de Berlin, de Londres ou de Paris. Nous sommes désarmés, car nous avons peur des sanctions américaines [3]. L'Europe est à revoir, à réorganiser, peut-être par un nouveau traité, en substituant d'autres critères à celui qui domine actuellement, la concurrence pure et parfaite. Ce pourrait être l'intérêt européen, à la lumière duquel on pourrait faire une politique commerciale, une politique industrielle, une politique de recherche, une politique technologique dans le domaine du numérique par exemple.        <br />
              <br />
       <b>Alexandre Devecchio : Pour finir, on découvre dans votre livre que votre vision de la Révolution n'est ni marxiste, ni libérale, mais métaphysique. Une vision métaphysique de la France et même de l'Europe, est-ce ce qui manque à nos hommes politiques depuis le général de Gaulle ?</b>         <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : C'est la conception de Michelet, reprise par Jaurès, Péguy et le général de Gaulle : la France a fait une Révolution tout à fait unique. En disant « c'est désormais le peuple qui est le siège de la souveraineté, on ne va pas accepter que l'autorité soit définie en vertu du droit divin et que le moindre chefaillon détienne de Dieu son autorité », on va considérer que la manière dont se définit l'autorité se fait à partir de la légitimité populaire. C'est le peuple français qui, en dernier ressort, est le souverain et c'est à lui, dans des formes constitutionnelles à établir, qui se gouverne à lui-même. C'est l'idéal ancien, qui nous vient de l'Antiquité, de Rome et des cités grecques, de l'auto-gouvernement. C'est l'idéal républicain. C'est l'idée de citoyens, hommes libres qui réfléchissent en conscience, à partir d'une culture, d'une éducation, de règles qu'ils se sont faites leurs. Et en même temps, ce sont les héritiers d'une longue histoire, ils sont les comptables de cette histoire vis-à-vis des générations à venir. La France, ce ne sont pas seulement les soixante-six millions de Français d'aujourd'hui, ce sont les centaines de millions de Français passés et à venir. Ce sont les morts et ce sont les vivants de demain et d'après-demain. Nous sommes responsables à leur égard de ce que nous leur transmettrons. C'est là le fondement d'un patriotisme républicain qui n'est pas une religion de la nation mais qui est un idéal de liberté individuelle et collective. À certains égards, on pourrait parler de transcendance républicaine car c'est un idéal qui dépasse nos vies. Qu'est-ce que la transcendance si ce n'est l'idée qu'il y a quelque chose au-dessus de nous ? Qu'est-ce que le patriotisme républicain si ce n'est le sentiment qu'il y a quelque chose derrière nous et quelque chose devant nous ? Un pays qui a su susciter Jeanne d'Arc dans un village lorrain perdu dans la Meuse, ou de Gaulle au moment de l'effondrement le plus total de ses institutions, c'est un pays qui ne mérite pas de disparaître. Pour d'autres raisons qui tiennent à la littérature, à notre langue, à notre culture, à notre façon d'être, à notre civilisation, nous avons en quelques sortes ce devoir de maintenir.       <br />
              <br />
       [1] Dans <span style="font-style:italic">Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, les ultra-riches et l'égalité des chances</span> (La Découverte, 2019)       <br />
       [2] Voir sur ce sujet les actes du colloque de la Fondation Res Publica du 22 octobre 2018  <a class="link" href="https://www.fondation-res-publica.org/Le-droit-contre-la-loi_r151.html">« Le droit contre la loi »</a>       <br />
       [3] Voir sur ce sujet les actes du colloque de la Fondation Res Publica du 24 septembre 2018 <a class="link" href="https://www.fondation-res-publica.org/L-Europe-face-a-l-extraterritorialite-du-droit-americain_r150.html">« L'Europe face à l'extraterritorialité du droit américain »</a>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/ Conference-Sara-Yalda -avec-Jean-Pierre-Chevenement-transcription_a2098.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Entretien au Figaro : "Il faut un gouvernement de salut public"</title>
   <updated>2020-04-10T10:16:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Entretien-au-Figaro-Il-faut-un-gouvernement-de-salut-public_a2091.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/44632136-36397554.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2020-04-09T11:03:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Figaro, propos recueillis par Alexandre Devecchio, jeudi 9 avril 2020.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/44632136-36397554.jpg?v=1586424952" alt="Entretien au Figaro : "Il faut un gouvernement de salut public"" title="Entretien au Figaro : "Il faut un gouvernement de salut public"" />
     </div>
     <div>
      <ul class="list"><li> <b>Le Figaro : Cela fait près d’un mois que la France est confinée et on ne voit pas l’issue de la crise. Que faire ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : L’épidémie de coronavirus nous rappelle que l’histoire est tragique. Ce n’est pas « un ultimatum de la nature » comme l’a dit Nicolas Hulot. Ce n’est en rien la conséquence du réchauffement climatique. Cette pandémie est un aspect - pas des plus plaisants - d’une mondialisation laissée à elle-même. Imprévisible par sa soudaineté, sa brutalité, le caractère quasi universel de son expansion, cette pandémie révèle notre incapacité à faire face en l’absence de vaccin. J’ajoute qu’elle met en lumière les dépendances que la France, parmi d’autres, a laissé se créer en transférant à l’autre bout du monde la moitié de son industrie, notamment pharmaceutique et médicale.       <br />
              <br />
       La seule stratégie que j’aperçois, c’est la multiplication des tests, le traçage, le confinement des malades et des personnes à risque en attendant d’ici un an ou deux la production d’un vaccin. Une deuxième crise va s’imposer : c’est la semi-paralysie de notre économie. Plus que tout c’est un état d’esprit qu’il faut changer. J’entends encore s’élever la voix des thuriféraires d’un approvisionnement à bas coût. C’est la voie de la facilité. Les exigences de la sécurité imposent un discours plus rude, c’est le retour du long terme, de la nation, de l’État républicain. L’insouciance a fait son temps. Pour réduire notre dépendance, il faut produire national. Après la bataille de la Marne, il y a eu la guerre des tranchées et cette pandémie peut durer longtemps. Planifier n’est pas un gros mot. L’heure est à l’unité nationale. Je n’entends obtenir l’abjuration publique de personne, mais une salutaire prise de conscience dans nos élites. Il nous faut un gouvernement de salut public. Toutes les forces vives doivent se sentir associées. L’heure n’est pas aux procès, ni aux polémiques politiciennes. Il y a deux scénarios possibles : 1914 ou 1939-1940. Pour ma part, je choisis l’union sacrée. C’est au président de la République qu’incombe le devoir de mettre le pays à la hauteur des défis.</li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <ul class="list"><li> <b>« Notre priorité, aujourd’hui, est de produire davantage en France », a lancé Emmanuel Macron le 31 mars en visite dans une PME angevine. Que vous inspire cette promesse ?</b>       <br />
              <br />
       J’approuve évidemment cette orientation. La crédibilité de ce tournant a besoin d’être étayée par des actes, notamment la création d’un grand ministère de l’Industrie qui nous fait aujourd’hui défaut. Le proverbe nous dit que c’est au pied du mur qu’on verra le maçon. Une stratégie de mobilisation doit être mise en œuvre. Il faut penser à long terme la réorganisation de nos chaînes de valeur et de production.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>La France n’a pas été capable jusqu’ici de produire des masques massivement et rapidement. Comment expliquer cette situation humiliante ?</b>       <br />
              <br />
       Après les chocs pétroliers intervenus dans la seconde partie de la décennie 1970, nos élites ont fait le choix de la société post-industrielle, c’est-à-dire des services, elles se sont détournées de l’industrie. La politique industrielle est devenue un gros mot. Nous avons accepté les accords de la Jamaïque en 1976, qui ont fait du dollar la monnaie mondiale et nous avons choisi d’accrocher au mark le franc, ce qui en faisait une monnaie surévaluée. Nos élites ont choisi la mise en concurrence des mains-d’œuvre au profit des pays à bas coût. Deux chiffres résument cette politique : le nombre d’emplois dans l’industrie est passé de six millions à moins de trois millions de salariés.       <br />
              <br />
       Quant à la part de l’industrie dans la valeur ajoutée, elle est tombée de 20 à 10 %. L’Europe et les États-Unis ont transféré dans les pays à bas coûts une grande partie de leur industrie. Les États-Unis commençaient de s’en aviser, c’était là l’origine de ce que j’ai appelé la recomposition géopolitique du capitalisme. La guerre commerciale et technologique entre les États-Unis et la Chine constituait les prémices de ce nouveau monde, mais la crise est arrivée par là où on ne l’attendait pas. Cette pandémie mondiale est une rupture fondamentale dans notre histoire aussi grande que la chute du communisme en 1989-1991.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Dès 1983, vous claquiez la porte du ministère de l’Industrie et de la Recherche. Pourquoi ?</b>       <br />
              <br />
       Le projet de la gauche était un projet industrialiste. Quand j’ai vu que François Mitterrand lui tournait le dos et renouait avec la politique précédente notamment par l’accrochage du franc au mark qui allait durablement handicaper notre industrie, le simple sens de l’État, pour ne pas employer de plus grands mots, m’a commandé de résigner mes fonctions de ministre de l’Industrie. Nous avons souffert depuis lors d’une monnaie surévaluée qui est largement à la source de nos déboires économiques.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>L’Allemagne semble justement capable, elle, d’assurer son indépendance. Est-ce-que ce décalage tient au coût du travail ?</b>       <br />
              <br />
       Non, l’Allemagne a su conserver son industrie et même la développer. Cela se voit dans le domaine de la pharmacie où l’Allemagne dégage un très fort excédent. Le coût du travail dans les deux pays est voisin, mais l’Allemagne peut s’appuyer sur la sous-traitance de pays à bas coûts, comme la Pologne, la République tchèque, la Hongrie, la Slovaquie, bref sur son <span style="font-style:italic">hinterland</span> d’Europe centrale et orientale. Mais il faut se rappeler que l’Allemagne a creusé l’écart dès la fin du XIXe siècle. Les Allemands ont mis leur argent dans leur industrie, tandis que Français et Britanniques investissaient leur épargne dans des emprunts problématiques ou des projets de développement lointains. Pendant les Trente Glorieuses, de 1945 à 1974, la France cependant, a su remonter le courant en s’appuyant sur son État stratège et sur ses propres forces dans les domaines de l’aéronautique, de l’électronucléaire, du ferroviaire, etc.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Comment peut-on concrètement réindustrialiser après tant d’années de désindustrialisation? Cela est-il possible dans un monde ouvert ?</b>       <br />
              <br />
       L’erreur serait de penser qu’on va revenir au <span style="font-style:italic">statu quo ante</span>, après une brève parenthèse. C’est l’ensemble des chaînes de création de la valeur, l’ensemble des chaînes de production, qu’il faut revoir méthodiquement. Et la réponse se trouve d’abord dans une conversion de nos élites à l’industrie et au développement technologique. Le problème que j’avais posé il y a presque une quarantaine d’années est toujours là. Sommes-nous capables de sécréter de nouvelles élites ayant le sens de l’intérêt général et du patriotisme républicain? Sommes-nous capables de faire émerger de grands managers publics qui seraient les Marcel Boiteux, les Louis Armand, les Paul Delouvrier, les Pierre Guillaumat, les Georges Besse de demain?       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Arnaud Montebourg a affirmé dans nos colonnes que «la mondialisation est terminée». N’est-ce pas péremptoire ?</b>       <br />
              <br />
       Non, Montebourg a raison : une certaine mondialisation libérale est terminée. Nous allons vers une recomposition géopolitique du capitalisme, pour reprendre <a class="link" href="https://www.fondation-res-publica.org/Quelle-recomposition-geopolitique-du-capitalisme_r161.html">le titre d’un récent colloque de la Fondation Res Publica</a>. Le monde de demain va s’organiser autour de deux pôles, les États-Unis et la Chine. Celle-ci va se recentrer sur son marché intérieur. Quant aux États-Unis, ou bien ils persévéreront dans leur unilatéralisme, je pense à l’extra-territorialité du droit américain et à leur politique de taxation unilatérale, ou bien ils reviendront à une politique d’alliance équilibrée avec l’Europe. La question qui se pose est de savoir si l’Europe va trouver sa place dans le nouveau monde.       <br />
              <br />
       En tout état de cause, l’Europe ne pourra le faire que si elle s’étend jusqu’à la Russie, et met en commun toutes ses capacités. La grande Europe que le général de Gaulle avait appelée de ses vœux représente tout de même 700 millions d’habitants.       <br />
              <br />
       Naturellement, à l’intérieur de cette grande Europe, il faudra développer les synergies nécessaires, non pas seulement dans l’aéronautique et le spatial, mais aussi dans des domaines comme le numérique et les batteries électriques afin de remodeler notre industrie automobile. Pour cela, il faut sans doute ressusciter l’équivalent de ce qu’était le commissariat général du plan dans les premières années de la Ve République. Le PIB de la zone euro dépasse dix mille milliards d’euros, la question du financement a été abordée par le mauvais bout. Si les Allemands ne veulent pas de coronabonds, nous n’avons pas les moyens de les leur imposer. Par contre, la Banque centrale européenne a mis sur la table plus de 1 000 milliards d’euros, ce qui se compare tout à fait à ce qu’ont fait la Fed américaine ou la Banque centrale d’Angleterre. La BCE doit selon moi, calquer son comportement sur celui des deux banques centrales anglo-saxonnes.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>« Nous devons rebâtir notre souveraineté nationale et européenne ». Que vous inspirent ces propos du président de la République ?</b>       <br />
              <br />
       La «souveraineté européenne» n’est pas un bon mot car il n’y a pas de peuple européen, mais elle signifie à mes yeux la mise en commun de nos moyens et l’harmonisation de nos plans de relance. Seule la nation fournit un cadre légitime à la démocratie.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>L’Europe actuelle est-elle à la hauteur ?</b>       <br />
              <br />
       On voit bien que l’Europe de Maastricht touche à sa fin. La mise au rancart du pacte de stabilité budgétaire et l’autorisation des aides d’État manifestent clairement que tous les gouvernements, y compris le gouvernement allemand ont pris conscience d’être face à une crise sans égale qui implique l’usage des grands moyens. Le mécanisme européen de solidarité a été fait pour autre chose : la sauvegarde de l’euro au lendemain de la crise (des dettes souveraines) de 2010. C’est un trop petit fourgon-pompe pour l’incendie qui nous menace. On peut déplorer que l’Europe ne soit pas capable de lancer un emprunt solidaire pour faire face à un péril inédit et qui nous est commun. Il faut se tourner vers ce qui existe véritablement, en l’occurrence la Banque centrale européenne qui va racheter des titres, y compris publics, et permettre aux États de mettre en œuvre des politiques de sécurité dans tous les domaines : la santé mais également l’agriculture, l’industrie et l’énergie. Était-il sensé par exemple de fermer la centrale de Fessenheim qui nous donnait une énergie peu chère et décarbonée ? C’est ce qu’on appelle se tirer une balle dans le pied ! Il est temps de revenir sur les concessions complaisantes faites aux Verts. Bien sûr, chacun adhère au fait qu’il faut préserver les biens communs de l’humanité, mais il faut rompre avec la technophobie, l’idéologie antiscience et l’hostilité à l’énergie nucléaire.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>La Chine peut-elle être le grand vainqueur de cette crise ?</b>       <br />
              <br />
       La Chine va repartir plus tôt que les autres grands pays industriels. Elle a su circonscrire la pandémie à la province du Hubei. Elle va creuser l’écart comme elle l’a déjà fait après la crise de 2008. La Chine a su allier le marché et la planification. Nous devons recréer les outils d’une politique volontariste : nommer des commissaires à la réindustrialisation. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les grandes démocraties ont su s’organiser. La liberté ce n’est pas l’anarchie. Le capitalisme va vers une certaine régionalisation qui n’empêchera pas les échanges mais qui est la condition de la viabilité à long terme de nos économies.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Beaucoup évoquent le « monde d’après » et la refondation qui nous attend. Quels sont les grands axes sur lesquels travailler ?</b>       <br />
              <br />
       Il y en a quatre. Tout d’abord, le retour de l’État, c’est-à-dire du sens de l’intérêt général, du sens du long terme, le retour du patriotisme et du civisme chez les élites et dans le peuple.       <br />
              <br />
       Le deuxième axe, c’est l’autonomie stratégique de l’Europe dans tous les domaines. Je suis inquiet des conséquences que la crise actuelle peut avoir sur notre budget de défense. Ce serait une erreur de relâcher notre effort dans le domaine de la modernisation de notre dissuasion nucléaire. Ce n’est pas non plus le moment d’abandonner notre politique agricole commune.       <br />
              <br />
       En troisième lieu, il faut concevoir une grande Europe de l’Atlantique à la Russie.        <br />
              <br />
       Enfin, en quatrième lieu, il faut revoir la philosophie de l’Union européenne et du marché unique, substituer au primat de la concurrence la politique industrielle. Bien entendu, la concurrence demeure la règle, mais celle-ci doit tolérer autant d’exceptions que l’intérêt général l’exige. Il est temps que la Commission, comme l’a dit M. Thierry Breton, fasse des propositions en matière de politique industrielle européenne. Pour le reste, je crois en la subsidiarité. Il faut accepter les aides d’État pour que chaque pays membre puisse retrouver une autonomie acceptable. Il n’est pas normal par exemple que nous ayons laissé partir à l’autre bout du monde des industries comme la fabrication des appareils d’assistance respiratoire.       <br />
              <br />
       Nous devons repenser l’avenir en dehors des règles posées au plan théorique par Friedrich Hayek et Milton Friedman, et sur le plan politique par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Souvenons-nous que le marché unique a été créé en Europe quand le néolibéralisme était à son zénith. Il faut aussi savoir prendre congés en Europe de Jacques Delors et Pascal Lamy. La concurrence pure et parfaite a eu son heure de gloire, mais elle a aujourd’hui fait son temps.       <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="https://www.lefigaro.fr/vox/politique/jean-pierre-chevenement-il-faut-un-gouvernement-de-salut-public-20200408">Le FigaroVox</a></li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Entretien-au-Figaro-Il-faut-un-gouvernement-de-salut-public_a2091.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"On n'a jamais rien fait de grand en France sans s'appuyer sur les couches populaires"</title>
   <updated>2020-01-07T09:37:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/On-n-a-jamais-rien-fait-de-grand-en-France-sans-s-appuyer-sur-les-couches-populaires_a2076.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/41477239-34848837.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2020-01-07T09:03:00+01:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Jean-Pierre Chevènement était l'invité de l'émission Les Incorrectibles sur Sud Radio. Il répondait aux questions d'Eric Morillot, accompagné de Judith Weintraub du Figaro et de Hadrien Desuin de l'Incorrect, le dimanche 5 janvier 2020.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <iframe width="600" height="315" src="https://www.youtube.com/embed/iLt7wRo8uGs" frameborder="0" allow="accelerometer; autoplay; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture" allowfullscreen></iframe>     </div>
     <div>
      <span class="u">Verbatim</span>       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> <b>Sud Radio : Le numéro 2 du régime iranien, Ghassem Soleimani, a été tué par un drone américain. Cette décision du Président américain est-elle dangereuse ? Sommes-nous à la veille d'une troisième Guerre du Golfe ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Cette décision est sans précédent. Le Président des Etats-Unis revendique non l'assassinat mais l'exécution du général Soleimani, personnalité emblématique, responsable de la République islamique d'Iran qui est aussi un grand pays qui vient du fond de l'histoire. On ne va pas supprimer l'Iran, il faudra bien faire avec ce pays et la recherche d'un compromis est donc souhaitable. La question est difficile, notamment celle du nucléaire iranien, mais l'exécution ne me paraît pas la meilleure méthode pour arriver à un compromis. Du point de vue du droit international, on ne peut que condamner cette action qui nous rapproche de la guerre.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Y a-t-il une menace de troisième guerre mondiale ?</b>       <br />
              <br />
       Il est un peu excessif de le penser. Entre qui ? Au niveau international, ce qui structure tout est la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine, et il n'y aura pas de guerre entre eux. Dans le monde musulman, il y a quelques pays qui jouent un rôle très important : Iran, Turquie, Pakistan, Egypte. Mais aucun ne peut à lui seul engager une guerre mondiale. Ce qui peut arriver est un embrasement du Golfe avec toutes les répercussions notamment économiques que l'on peut imaginer. C'est probable.</li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <ul class="list"><li> <b>L'Europe a-t-elle un rôle à jouer et en a-t-elle les moyens ?</b>       <br />
              <br />
       L'Europe n'existe pas. Il n'y a pas de position commune. Il y a ce que peut dire Monsieur Borrel mais qui engagera-t-il ? La France, l'Italie, la Grande-Bretagne, l'Allemagne ? L'Allemagne garde une réserve prudente. La France tente de s'interposer et le Président Macron, et c'est tout à son honneur, a essayé à New York de faire en sorte qu'il y ait une rencontre entre les deux présidents ; ce fut une occasion manquée. Dans le contexte des élections américaines, on ne peut absolument rien pronostiquer, il y a encore 10 mois d'ici l'élection présidentielle de novembre. Cela m'inquiète beaucoup, de même que le dossier nord coréen, également une source de déstabilisation majeure.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Vous êtes représentant spécial de la France pour de la Russie. En quoi consiste votre mission ?</b>       <br />
              <br />
       Faire ce que me demande le Président et maintenir le contact sur un certain nombre de grands dossiers. Par exemple, je suis allé à l'inauguration de l'usine de liquéfaction du gaz de Yamal, en Sibérie du nord, à 800 km au nord du Cercle polaire. Il s'agit d'un investissement de près de 30 milliards de dollars qui n'a pu être réalisé par les entreprises françaises, notamment Total et Technip, que grâce à des financement chinois puisque nous sommes sous embargo. Nos banques sont tétanisées et ont très peur de s'engager donc nous sommes obligés de passer par les Chinois qui, naturellement, font payer une commission de 5 ou 6%. Vu les masses financières considérables, ce n'est pas nul.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Votre fonction est-elle bénévole ? Vous donne-t-elle droit à des collaborateurs ?</b>       <br />
              <br />
       C'est une fonction entièrement bénévole, oui, et je n'ai pas de collaborateurs, je fais tout moi-même.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Pensez-vous que les sanctions occidentales contre la Russie ont poussé cette dernière vers la Chine ?</b>       <br />
              <br />
       Incontestablement. Elles ont orienté la Russie vers l'Asie en général, plus particulièrement vers la Chine. Ils ont un contrat de gaz de 38 milliards de mètres cubes. Certes, ce ne sont pas les 200 milliards de mètres cubes que la Russie exporte vers l'Europe, mais ce n'est qu'un premier pas puisque le gazoduc vient d'être inauguré. Les Chinois sont les premiers consommateurs et importateurs d'énergie au monde, or la Russie est le premier producteur de gaz et le deuxième de pétrole. Il y a donc là une complémentarité de fait, mais il y a aussi des enjeux en Asie centrale entre la Russie et la Chine. Ceux qui considèrent que la Russie est un grand peuple européen avec lequel nous devons essayer de travailler ne voient pas d'un bon œil cette politique dont le plus clair résultat consiste à pousser de plus en plus la Russie dans les bras de la Chine.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Vous êtes très critique vis-à-vis de Donald Trump. Un accord commercial est en passe d'être signé entre les Etats-Unis et la Chine ; n'est-ce pas un succès de la stratégie américaine ?</b>       <br />
              <br />
       Non, je ne suis pas critique à l'égard de Donald Trump en général. Il se peut qu'il prenne de bonnes décisions. Il est évident que le déficit qui s'était creusé entre les Etats-Unis et la Chine commençait à devenir préoccupant. Trump a donc réagi encore plus fort qu'Obama, qui avait commencé à parler de « pivotement », de pivot. Donald Trump est un adepte des rapports de force bilatéraux, il essaie d'obtenir des concessions de la part de la Chine et il en obtient. Mais je pense que pour la Chine, désormais, le problème n'est plus commercial, il est technologique : il faut qu'elle puisse poursuivre son avance en matière technologique, c'est cela qui préoccupe les Chinois.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Trump est aussi un protectionniste. Vous retrouvez-vous dans ce qu'il fait ?</b>       <br />
              <br />
       Dans la mesure où il impose des taxations aux produits chinois, mexicains, canadiens, européens, Trump se comporte comme un protectionniste, mais il faut aborder ces questions avec beaucoup de pragmatisme. Dans l'histoire du capitalisme, il y a eu des phases très différentes, libérales, protectionnistes. A la fin du 19e, il y avait un certain protectionnisme qui n'a pas empêché la croissance et même son accélération dans les premières années du 20e siècle. Le protectionnisme a été théorisé à l'époque par des gens comme l'économiste allemand Friedrich List. Aujourd'hui, il y a des économistes qui pensent que pour réguler les flux financiers et maîtriser une globalisation qui nous échappe, un certain contrôle des Etats est nécessaire. Je pense qu'il est bon de prendre des mesures qui permettent de stabiliser le système néolibéral, lequel est en fin de cycle.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Parlez-vous du niveau français ou du niveau européen ?</b>       <br />
              <br />
       Le marché unique existe, par conséquent la question qui se pose est de savoir si les Européens seront capables d'imposer une protection communautaire. Sera-t-on capable de revenir au tarif extérieur commun ?       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Le 31 janvier, sauf surprise majeure, le Royaume Uni aura quitté l'Union européenne. Comment voyez-vous la relation future entre Bruxelles et Londres ?</b>       <br />
              <br />
       Il y a deux solutions : soit on trouve un accord commercial d'union douanière entre le RU et l'UE - mais il est difficile de trouver un tel accord dans un laps de temps aussi court que 11 mois - et cela nous rapprocherait d'un statut à la norvégienne. Soit les Britanniques décident de rentrer dans le régime commun de l'OMC et essaient de faire des bras de fer pour trouver un système avantageux.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Vous dites que « l'Europe n'existe pas ». Pourquoi ?</b>       <br />
              <br />
       Parce qu'elle est trop divisée sur à peu près tous les sujets. Elle existe d'un point de vue économique, c'est la première puissance commerciale du monde. Mais l'Europe n'a pas de dimension stratégique. Depuis le départ, c'est un marché ouvert. Les Anglais ont compris une chose, c'est que nous sommes à la fin d'un cycle. Ils veulent défendre leurs intérêts sans dépendre d'une institution européenne.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Vous souhaitez un Frexit ?</b>       <br />
              <br />
       Je n'ai jamais préconisé la sortie de la France de l'UE. J'ai toujours proposé deux pistes : la réforme de la Banque centrale européenne, ou alors, s'il est impossible de faire avancer le système, aller vers une forme d'euro flexible, plus souple, avec un retour à un système monétaire européen. Ce sont des hypothèses que j'envisageais il y a une dizaine d'années. Aujourd'hui je pense qu'il faut la jouer plus finement.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Vous soutenez Macron ?</b>       <br />
              <br />
       Emmanuel Macron a remporté un grand succès aux Européennes, au-delà même de ce qu'il pouvait faire puisque la coalition entre le PSE et le PPE qui dominait le parlement européen n'a plus la majorité à elle seule et a besoin d'un troisième parti, Renew Europe, parti que structurait la République en marche. Au sein de ce troisième parti, qui fait l'appoint dans les coalitions européennes, c'est le groupe parlementaire français qui est le plus nombreux. Grâce à cette nouvelle configuration, Emmanuel Macron a imposé un attelage très différent de celui qui aurait eu la préférence de Madame Merkel : au Président de la Commission qu'elle souhaitait, Manfred Weber, on a substitué Madame von der Leyen, et à la tête de la BCE Madame Lagarde. Si cette dernière parvenait à orienter la création monétaire de la BCE vers l'appareil productif, par exemple vers la Banque européenne d'investissement, on pourrait dire que le Président de la République a atteint son objectif qui était celui d'une relance au niveau européen – objectif qu'il n'avait pas atteint car Madame Merkel était réticente à l'idée d'un budget de la zone euro.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>En revanche, Emmanuel Macron a essuyé un revers très fort avec Sylvie Goulard.</b>       <br />
              <br />
       Mais ce qu'il a fait est bien meilleur puisqu'il a mis à sa place Thierry Breton qui est très compétent, très estimé, et qui peut faire un très bon travail alors que Sylvie Goulard était quelque peu discréditée...       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ce sont tout de même les listes de Marine Le Pen conduites par Bardella qui sont arrivées en tête. Défend-elle un souverainisme qui vous convient ?</b>       <br />
              <br />
       Je n'ai jamais employé le mot « souverainisme » car il prête à confusion. Je suis un républicain, je suis pour la souveraineté nationale, mais je ne suis pas hostile à des délégations de compétences dès lors que leur exercice est démocratiquement contrôlé. Je ne revendique pas cette étiquette dont vous m'avez affublé et je ne défends pas les mêmes positions que Marine Le Pen.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Que dire de la rocambolesque affaire de Carlos Ghosn ? De son départ vers Beyrouth?</b>       <br />
              <br />
       Je ne connais pas les détails de cette affaire. Je suis simplement soucieux qu'elle n'altère pas les relations entre Renault et Nissan, entre la France et le Japon. Cette coopération, que Monsieur Ghosn avait lancée et qui est tout à son honneur, ne doit pas être brisée. Je ne connais pas le fond de l'affaire, mais enfin les Japonais ne voyaient pas d'un bon œil une firme comme Nissan passer sous le contrôle de Renault, il faut le dire. Par ailleurs je suis de ceux qui défendraient leurs ressortissants, comme on aurait dû le faire pour Monsieur Pierucci, un haut cadre d'Alstom qui a été mis en détention aux Etats-Unis dans un régime de haute sécurité pendant 25 mois ! La direction d'Alstom, Monsieur Kron, ainsi que le Gouvernement l'ont laissé tomber alors qu'il n'était pour rien dans l'affaire de corruption sur laquelle le Department of Justice américain cherchait des noises à Alstom. C'était une affaire inique, on ne l'a pas défendu. Il faut que la France reprenne l'habitude de défendre ses ressortissants.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Que vous inspire l'état de la gauche aujourd'hui ?</b>       <br />
              <br />
       La gauche est venue au pouvoir en 1981 grâce à une stratégie de rassemblement à laquelle j'ai apporté quelque chose, mais c'est François Mitterrand qui portait nos couleurs. Il a donné à la gauche une sorte de rente institutionnelle, car si vous regardez, de 1981 à 2017, le PS a été au pouvoir pendant deux tiers de ce temps. Mais s'il s'agit d'être au pouvoir pour ne rien faire, il vaut mieux ne pas être au pouvoir. Durant toutes ces années, j'ai avalé mille couleuvres et je n'ai utilisé la démission que trois fois, c'est peu ! Par exemple, quand j'ai vu passer la transposition de la directive européenne qui libérait les mouvements de capitaux à l'échelle non seulement européenne mais mondiale sans harmonisation fiscale préalable, en 1989, j'ai eu envie de démissionner. Comme je n'étais au gouvernement que depuis 6 mois, j'ai pensé qu'il valait mieux essayer de tordre le bâton dans l'autre sens, mais on ne l'a pas tordu dans l'autre sens. On eu les délocalisations et la désindustrialisation de la France, pour laquelle je m'étais déjà élevé en 1983 et pour laquelle j'avais déjà démissionné. Mais je n'ai jamais démissionné de gaieté de cœur.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Que pensez-vous de l'évolution de Mélenchon ?</b>       <br />
              <br />
       Je l'ai bien connu, il n'est pas vraiment de ma chapelle. Il était trotskiste à l'origine, moi je suis un fils d'instituteurs socialistes. Je lui reconnais beaucoup de talent, c'est un homme capable, mais j'espérais qu'il aurait une évolution plus raisonnable, qu'il s'affirmerait comme homme d'Etat. C'était sa chance, après 2017. Il se laisse trop souvent emporter par son caractère... Très franchement, par exemple, appeler à cette manifestation imbécile contre l'islamophobie... – un mot que je déteste car il est ambivalent. D'une part évidemment, on va flétrir les actes anti-musulmans, moi le premier, et je manifesterais pour ça sans aucun problème. Mais d'autre part, ça veut dire que l'islam est soustrait à toute espèce de critique, d'exégèse, comme il a bien fallu le faire pour le christianisme à partir du 16e siècle. Il y a eu l'exégèse biblique, qui a donné naissance à la Réforme, à l'aggiornamento de l'Eglise catholique. Donc il faut bien que l'islam évolue aussi dans un sens qui lui permette d'interpréter le monde dans lequel nous sommes. C'est cela que fait, à la tête de la Fondation de l'Islam de France, Ghaleb Bencheikh, qui est un homme tout à fait admirable, un citoyen français courageux, musulman, théologien et en même temps hommes des Lumières qui mène un combat très courageux pour faire évoluer des façons de penser figées, un salafisme littéraliste qui est le terreau de l'islamisme et même du djihadisme.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Quel était l'objectif de la marche contre l'islamophobie ?</b>       <br />
              <br />
       L'objectif est de créer des minorités qui obéissent à leurs propres lois, qui pèsent de leur propre poids et peuvent, à l'occasion d'élections, influer. On voit très bien la stratégie communautariste.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Qui serait votre héritier politique aujourd'hui ?</b>       <br />
              <br />
       J'ai des amis comme Arnaud Montebourg, dont je partage le souci de redresser notre industrie. Je partage aussi le point de vue de Jean-Michel Blanquer sur l'école, sur les valeurs de transmission, sur la réforme intelligente qu'il a faite de dédoublement des petites classes. J'ai fait le vœu qu'il puisse être un nouveau Jules Ferry, je renouvelle ce vœu ! C'est un esprit bien construit qui a les idées claires. Par exemple, il a dit qu'il ne conseillait pas le port du voile – sans souhaiter l'interdire – et en effet c'est un symbole identitaire, c'est un marqueur. Les musulmans ont le droit à l'indifférence, qu'ils réclament d'ailleurs, mais il ne faut pas qu'ils multiplient les signes capillaires ou vestimentaires de leurs différences.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Quel regard portez-vous sur la lutte contre la radicalisation ?</b>       <br />
              <br />
       L'essentiel serait de reprendre le processus de l'intégration à la communauté des citoyens. C'est cela qui est important. Il faudrait pour cela que la France s'aime, qu'elle veuille faire de nouveaux citoyens, et que ces futurs nouveaux citoyens, musulmans pour la plupart, veuillent s'agréger à la France. Certains le font ! Le Président du Printemps Républicain, Amin el Khatmi, a écrit un livre, Combats pour la France : il faut aller dans ce sens là car c'est l'avenir de notre pays, mais cela suppose une profonde refonte de ce qui est notre récit national et un projet qui embraye sur toutes les couches de la société y compris et en particulier sur les couches populaires qui se sentent mises à l'écart. On n'a jamais rien fait de grand en France sans s'appuyer sur les couches populaires.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Emmanuel Macron va annoncer un plan contre le communautarisme dont on sait peu de choses sinon qu'il comportera un volet pour dissuader les maires de pratiquer un électoralisme dont la conséquence est d'encourager le communautarisme. Qu'en pensez-vous ?</b>       <br />
              <br />
       J'approuve tout programme qui vise à décourager le vice ! L'électoralisme chez les élus est un penchant qu'il est difficile de combattre, mais on peut au moins en parole fustiger les listes communautaristes qui font fond sur une appartenance à une ethnie ou une religion. Il faut maintenir la République et ses règles, c'est ça qui est fondamental.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Depuis 1989, le communautarisme a progressé en France. Les partis politiques ont échoué ?</b>       <br />
              <br />
       Il faut reconnaître à Jacques Chirac le mérite d'avoir fait voter la loi de 2004. Nous devons privilégier tout ce qui nous rapproche, ce qui fait de nous des citoyens de la République française. (...) Il faut essayer de rassembler car sinon, à terme, nous allons vers une forme de guerre civile. Les guerres civiles s'annoncent toujours à l'avance et à bas bruit. Il y a tellement d'incompréhension, de violence, si peu d'écoute et de confiance que je suis préoccupé par l'état de la société française que je vois se dégrader. Je ne suis pas rassuré par cette violence qui monte.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>N'y aurait-il pas moins d'incompréhension si la justice sanctionnait les policiers responsables de blessures ? (durant les manifestations des Gilets jaunes)</b>       <br />
              <br />
       Il y a eu des condamnations. La police est un corps étroitement contrôlé et surveillé. Il y a entre 14 000 et 15 000 sanctions prises chaque année. Quel est le corps qui est aussi sanctionné que la police ? Aucun. Il y a 120 000 policiers à peu près, donc cela fait 10% par an. Il faut que la violence de la police soit proportionnée, mais je vois aussi la violence durant les manifestations, il faut trouver un juste équilibre.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Une pétition a recueilli plus d'un million de signatures sur la privatisation d'Aéroports de Paris. Les 4 millions de signatures ne seront probablement pas atteintes, mais le Président Macron doit-il tout de même organiser un référendum ?</b>       <br />
              <br />
       Personnellement, je ne serais pas pour la privatisation d'ADP. Il me semble que la défense du service public doit passer avant des considérations financières qui peuvent avoir leur valeur. Il est vrai que l'Etat a besoin de financer son déficit et un certain nombre de mesures de politique industrielle.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Avez-vous signé la pétition ?</b>       <br />
              <br />
       Je le ferai bien évidemment en temps utile.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Réforme des retraites : que fait-on ?</b>       <br />
              <br />
       D'abord, l'idée d'un régime de retraite universel est plutôt bien accueillie. Les carrières sont relativement discontinues, erratiques, par conséquent cela permet de mieux prendre en compte la vie de travail de chacun et donc c'est un progrès. Deuxièmement, on ne peut pas ne pas équilibrer les régimes de retraite, il y en a 42. On pourrait arriver à une mesure globale.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Soutenez-vous la réforme ?</b>       <br />
              <br />
       Je ne soutiens pas la manière dont elle a été présentée, j'ai moi-même eu de la peine à comprendre de quoi il s'agissait. L'équilibre ne peut se faire que de trois manières : soit on baisse le niveau des retraites, soit on augmente les cotisations, soit on allonge la durée du temps de travail, ce vers quoi s'est orienté le gouvernement d'Edouard Philippe, ce qui est assez juste. Il faut bien le dire : les Français âgés sont de plus en plus nombreux, et une chose que l'on ne voit pas, c'est que nous avons perdu 70 000 naissances par an depuis 2010. C'est très grave ! C'est la conséquence d'une politique relativement anti-familiale, il faut bien le dire. On ne peut pas maintenir les retraites si en même temps il n'y a pas une population active nombreuse, qui travaille, qui cotise. C'est là le fond de l'affaire. Je suis partisan d'un compromis raisonnable.        <br />
              <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="https://www.youtube.com/watch?v=iLt7wRo8uGs&amp;list=PLaXVMKmPLMDTXcAA2njBm5Mh6HdT2pLbg&amp;index=2&amp;t=1419s">Les Incorrectibles - Sud Radio</a></li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/On-n-a-jamais-rien-fait-de-grand-en-France-sans-s-appuyer-sur-les-couches-populaires_a2076.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>G7 d'Emmanuel Macron : Du grand jeu ! </title>
   <updated>2019-09-16T13:22:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/G7-d-Emmanuel-Macron-Du-grand-jeu-_a2056.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/37121061-32894959.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2019-09-08T15:09:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Une tribune de Jean-Pierre Chevènement, parue dans l'hebdomadaire Marianne, le vendredi 6 septembre 2019.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/37121061-32894959.jpg?v=1568633900" alt="G7 d'Emmanuel Macron : Du grand jeu ! " title="G7 d'Emmanuel Macron : Du grand jeu ! " />
     </div>
     <div>
      Au plan international le G7 de Biarritz, précédé de la visite de Vladimir Poutine à Brégançon, a permis à Emmanuel Macron de prendre une stature nouvelle. Au-delà de la floraison des initiatives, le président de la République a affirmé une grille de lecture du monde originale et qui répond à l’intérêt national. C’est clair et c’est nouveau.       <br />
              <br />
       Je résume : nous vivons la fin de l’hégémonie occidentale sur le monde. L’inspiration politique est clairement du côté des puissances dites « émergentes » : Chine, Russie, Inde. (À cette liste, j’ajouterai la Turquie et l’Iran).       <br />
              <br />
       Dans ce contexte, les vieilles nations européennes sont-elles condamnées à être « les alliées minoritaires » des États-Unis ou de la Chine ? Ou bien se ressourçant dans ce qu’elles ont apporté de meilleur, l’idéologie des Lumières, peuvent-elles encore peser et avoir leur part du jeu ?       <br />
              <br />
       C’est bien évidemment cet objectif qu’affirme le président de la République, et à juste raison, car le peuple français ne peut se définir que dans son « rapport au monde ». La France, nation suprêmement politique, a besoin d’un projet à l’échelle du monde, pour fonder une identité heureuse et qui lui corresponde.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Dans son discours aux ambassadeurs, le président de la République a énuméré cinq priorités dont l’ordre n’est pas indifférent : d’abord la France, puissance de médiation et d’équilibre ; ensuite la construction d’une « souveraineté européenne » ; en troisième lieu, un partenariat renouvelé avec la Méditerranée et l’Afrique, enfin une diplomatie des « bien communs » et pour ce qui est de la méthode, l’éloge de la « prise de risque ».       <br />
              <br />
       Lui-même en donne l’exemple, s’agissant de la Russie qu’il s’agit d’arrimer à l’Europe, parce que c’est son intérêt et parce que c’est le nôtre. En effet, ni l’Union européenne ni la Russie ne pèsent aujourd’hui assez lourds pour être autre chose que des « juniors partners » vis-à-vis des États-Unis pour l’Europe, ou de la Chine pour la Russie.       <br />
              <br />
       Deux réunions vont avoir lieu à bref délai : l’une des ministres des Affaires étrangères et de la Défense des deux pays pour explorer les voies et moyens d’une « architecture de sécurité et de confiance » en Europe, l’autre en « format Normandie » avec les quatre présidents russe, ukrainien, allemand et français, pour permettre enfin l’application des accords de Minsk (février 2015). C’est une vision stratégique : celle d’une Europe sans conflits gelés et sans nouvelle course aux armements, une véritable vision d’homme d’État qui n’est pas sans rappeler la vision gaullienne de 1966 : « détente, entente et coopération ». Naturellement, il ne faut pas sous-estimer les résistances et les oppositions : celles de certains de nos alliés, voisins de la Russie, qui voudraient prendre en otage la politique étrangère de l’Union européenne tout entière. D’autres qui ne veulent tout simplement pas voir s’affirmer une Europe autonome. Or ce qui compte pour la France c’est l’intérêt général européen qui passe par une véritable autonomie stratégique.       <br />
              <br />
       Et puis il y a les réticences de « l’État profond » pointées directement par le chef de l’État. Elles s’expriment déjà à voix basse. Pour en prendre la mesure et éventuellement les combattre, il suffira de prendre connaissance des nominations dans les hauts postes…       <br />
              <br />
       La réussite de cette grande politique mérite d’être pleinement soutenue, car elle correspond à l’intérêt du pays. Seule l’association de l’Europe et de la Russie peut nous permettre de jouer dans le jeu mondial, entre les États-Unis et la Chine. J’entends déjà (et encore) s’exprimer les critiques : les Français n’aimeraient pas l’image de « premier de la classe » que donne le président de la République. Préféreraient-ils avoir, à la place, le dernier de la classe ?       <br />
              <br />
       Je n’ai rien abandonné de ma liberté d’esprit. Je ne suis le féal de personne, mais je crois le moment venu de dire que des patriotes sincères, y compris se situant à gauche peuvent et doivent soutenir cette vision de notre politique étrangère, digne de la France et conforme aux intérêts de l’Europe. Car il faudra faire plier les résistances.       <br />
              <br />
       J’entends déjà s’élever le concert des sceptiques : ne serons-nous pas bloqués par le fonctionnement des institutions de Bruxelles ? Ce n’est un mystère pour personne que nos attentes concernant un budget de la zone euro ont été déçues.       <br />
              <br />
       Mais c’est le mérite du président de la République de ne pas être resté sur cette déception et d’avoir relancé le projet européen par là où on ne l’attendait pas. L’apurement des contentieux avec la Russie ouvre à terme la perspective d’une « Europe européenne ». Rien n’est encore acquis et la vigilance des patriotes – je veux dire des « vrais Européens » – ne doit pas se relâcher. « L’État profond » n’a pas dit son dernier mot. C’est le mérite du président de la République d’avoir mis les cartes sur la table. Du grand jeu ! Enfin, les difficultés vont pouvoir commencer...       <br />
              <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="https://www.marianne.net/politique/en-dialoguant-avec-la-russie-emmanuel-macron-mene-une-politique-digne-de-la-france">Marianne</a>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/G7-d-Emmanuel-Macron-Du-grand-jeu-_a2056.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Entretien à RT France : "La France a repris l’initiative d’une politique européenne et mondiale incluant la Russie"</title>
   <updated>2019-09-02T17:03:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Entretien-a-RT-France-La-France-a-repris-l-initiative-d-une-politique-europeenne-et-mondiale-incluant-la-Russie_a2055.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/36950144-32807218.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2019-09-02T15:55:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Entretien de Jean-Pierre Chevènement à RT France, dimanche 28 août 2019.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/36950144-32807218.jpg?v=1567434718" alt="Entretien à RT France : "La France a repris l’initiative d’une politique européenne et mondiale incluant la Russie"" title="Entretien à RT France : "La France a repris l’initiative d’une politique européenne et mondiale incluant la Russie"" />
     </div>
     <div>
      <ul class="list"><li> <b>RT France : Rencontre avec Vladimir Poutine à Brégançon, médiation de la crise iranienne, le sommet du G7 à Biarritz : la rentrée d'Emmanuel Macron est marquée par une activité extraordinaire sur le plan international. Peut-on parler d'un retour de la France comme puissance diplomatique de premier plan ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : La France est une grande nation politique depuis très longtemps. Elle est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et même à la fois une politique européenne et une politique mondiale. Par conséquent, le président de la République, qui est un homme très actif et très entreprenant, a pris de nombreuses initiatives à l’occasion de la rentrée 2019. La première a été celle de l’invitation de Vladimir Poutine à Brégançon et tous les échos qui en sont revenus sont des échos favorables. Le contact entre les deux présidents est excellent et tout à fait confiant. Je pense que des rendez-vous importants ont été pris, comme celui de nos ministres de Affaires étrangères et de la Défense qui doivent se rencontrer dans une dizaine de jours, mais également la réunion en format « Normandie » des quatre présidents (Russie, Ukraine, France et Allemagne) pour parvenir à l’application des accords de Minsk. C’est cela qui débloquera la situation à tous égards, y compris le retour de la Russie au sein du G8 et bien sûr la levée des sanctions. Il faut que ces accords de Minsk puissent aboutir en reconnaissant à la fois aux populations russophones de l’est de l’Ukraine leur droit culturel, à savoir la possibilité de donner un enseignement en russe à leurs enfants, et puis d’autre part il faudra que l’Ukraine, au terme de ce processus, puisse récupérer sa frontière. Cela a toujours été l’intention de la Russie qui n’a jamais eu de visées annexionnistes sur le Donbass. Par conséquent c’est un résultat qui devrait être apporté à condition qu’il n’y ait pas d’obstacle de la part du nouveau président ukrainien.        <br />
              <br />
       Les échos qui m’en reviennent sont relativement favorables. Nous pouvons être, comme l’a déclaré le président Poutine, «relativement optimistes». L’essentiel sera ensuite de rétablir la confiance sur des bases stables. La France est très présente sur de nombreux champs comme l’Iran. Le ministre iranien des Affaires étrangères est venu à Biarritz où il a pu rencontrer le président de la République. D’autre part le président Trump a évoqué la possibilité qu’un sommet entre l’Iran et l’Amérique puisse se tenir. Ce sont des nouvelles positives. La France a repris l’initiative d’une politique européenne et mondiale incluant la Russie qui est à nos yeux un grand pays d’Europe.       <br />
              
       </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <ul class="list"><li> <b>Sur le volet russe, Emmanuel Macron semble avoir changé de stratégie en multipliant les gestes envers Moscou. Pourquoi ce changement de ton ? Quelles sont les perspectives d'une telle politique selon vous ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Je ne pense pas qu’il y ait un changement d’attitude du président Macron. Dès la réunion à Versailles avec le président Poutine, en 2017, il avait émis des signaux positifs sur l’importance qu’il comptait rendre au dialogue entre la Russie et la France. Il poursuit sur cette lancée et le dit d’une manière de plus en plus claire. Des initiatives ont suivi et, normalement, ce grand axe de notre politique étrangère a été solennellement réaffirmé par le président Macron. Bien sûr qu’il y a des obstacles et des gens que ce rapprochement n’arrange pas. Mais ces obstacles doivent être vaincus et le président Macron a eu des paroles tout à fait éloquentes concernant les résistances de «l’Etat profond». Ces résistances doivent être vaincues.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Dans son discours devant les ambassadeurs, Emmanuel Macron a mis en garde contre une éventuelle résistance de «l'Etat profond» au nouveau cap annoncé par le président. Cet «Etat profond» existe-t-il en France ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Il existe partout, y compris en Russie. Il y a des gens qui entendent faire comme ils ont toujours fait. Ils pensent tout savoir et n’ont pas d’ordres à recevoir. Emmanuel Macron a rappelé à juste titre que le décideur en dernier ressort c’est le président de la République dans les institutions françaises et que par conséquent les orientations qu’il donne doivent se traduire sur le terrain. Il a appelé nos diplomates à faire preuve de la même audace que celle qu’il a montrée sur de nombreux dossiers et particulièrement sur la question d’un rapprochement avec la Russie qui répond à l’intérêt mutuel. Une certaine russophobie qui existe dans certains milieux devrait mettre une sourdine à son expression. La démocratie est le pouvoir du peuple et le président de la République est élu par le peuple.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>La couverture médiatique de la visite de Poutine en France a pourtant été assez négative, de nombreux titres très critiques à l’égard de l’initiative du président. Votre commentaire ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : Les médias ne font pas partie de la sphère de l’Etat par conséquent la notion d’Etat profond ne les concerne pas. Les médias sont toujours libres de commenter à leur manière. Je ne suis pas aussi négatif parce que j’ai vu que même des journaux dont je connais l’état d’esprit tenaient compte de l’orientation nouvelle donnée par Emmanuel Macron à notre politique vis-à-vis de la Russie.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <b>Ces derniers jours, Emmanuel Macron semble parler au nom de toute l'Europe. Pourtant il a préconisé « une indépendance diplomatique et l'autonomie stratégique » de la France sur le plan international. Quel est votre avis sur cette question ?</b>       <br />
              <br />
       Jean-Pierre Chevènement : La France est évidemment un pays indépendant et elle le montre en prenant des initiatives qui lui sont propres mais elle ne le fait pas contre les pays voisins, européens ou autres. Emmanuel Macron s’attache à maintenir un climat cordial y compris avec le président Trump. C’est ainsi qu’on peut le faire bouger et faire évoluer les choses. Donc la politique de la France est une politique indépendante mais pas une politique d’hostilité vis-à-vis de quiconque. Nous essayons de trouver les compromis souhaitables et en particulier en Europe. Emmanuel Macron a souhaité souligner l’importance d’une architecture européenne de sécurité et de confiance. Par conséquent il y a peut-être des commentaires désobligeants dans la presse mais vous ne pouvez pas empêcher des gens qui ont été longtemps sur une ligne négative de faire des commentaires quand il leur faut changer de ligne. C’est humain.       <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="https://francais.rt.com/opinions/65351-pour-jean-pierre-chevenement-les-resistances-au-rapprochement-avec-la-russie-doivent-etre-vaincues">RT France</a></li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Retrouvez la table des matières du livre <span style="font-style:italic">Passion de la France</span> <a class="link" href="https://www.chevenement.fr/Passion-de-la-France_a2024.html">ici</a> et :        <br />
       - faites connaître du livre autour de vous en partageant <a class="link" href="https://www.chevenement.fr/Passion-de-la-France_a2024.html">cette page</a> sur vos réseaux sociaux (Facebook, Twitter) avec les boutons prévus à cet effet       <br />
       - commandez le livre (format papier ou numérique) sur les plate-formes d'achat (<a class="link" href="https://livre.fnac.com/a12957510/Jean-Pierre-Chevenement-Passion-de-la-France">fnac</a>, <a class="link" href="https://www.amazon.fr/gp/product/2221240006?pf_rd_p=61e3aca3-2f4c-4ed4-8b56-08aa65c1d16f&amp;pf_rd_r=AG5TB8M0QC6P111KQ3RS">amazon</a>) ou chez un libraire près de chez vous.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Entretien-a-RT-France-La-France-a-repris-l-initiative-d-une-politique-europeenne-et-mondiale-incluant-la-Russie_a2055.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Intervention de Jean-Pierre Chevènement à la rencontre franco-russe "Innovation et intégration" (Dialogue de Trianon)</title>
   <updated>2018-12-01T18:14:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Intervention-de-Jean-Pierre-Chevenement-a-la-rencontre-franco-russe-Innovation-et-integration-Dialogue-de-Trianon_a2011.html</id>
   <category term="Carnet de Jean-Pierre Chevènement" />
   <published>2018-11-30T23:55:00+01:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Intervention de Jean-Pierre Chevènement, représentant spécial de la France pour la Russie, lors de la rencontre franco-russe "Innovation et intégration" (Dialogue de Trianon), devant les anciens élèves du MGIMO (Institut d’État des Relations internationales) et de Sciences Po Alumni, mercredi 28 novembre.     <div>
      Je suis particulièrement heureux de m'exprimer devant les anciens élèves du MGIMO où j'ai donné deux conférences en 2006 et 2013, en présence de son président M. Torkunov et devant les anciens de Sciences Po dont j'ai suivi les enseignements de 1957 à 1960, à une époque où les promotions ne comptaient que trois cents élèves. Mon intervention concernera le rapport à l'Histoire chez les Russes et chez les Français.        <br />
              <br />
       Entre l’innovation qui regarde vers l’avenir et les religions auxquelles s'adossent consciemment ou non nos civilisations, il y a l’Histoire telle que nous nous la racontons, le récit que nous nous faisons de ce qui unit le passé, le présent et l’avenir. Un pays ne peut être pensé sans son histoire.       <br />
              <br />
       Fernand Braudel a écrit  : « L’identité d’un peuple, c’est son histoire, toute son histoire, en gardant à l'esprit qu'il reste une route vers l'avenir ».  Comme l’a déclaré Mezouev, un philosophe russe : « Si le passé ne contient rien de positif, alors il n’y a pas d’avenir. Il ne reste plus qu’à se laisser aller et à sombrer dans le sommeil ».       <br />
              <br />
       La Russie comme la France ont besoin de comprendre leur passé pour forger leur avenir.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      I. Je voudrais montrer que, sans minimiser les différences, le rapport à l’Histoire des Russes a quelque chose à voir avec le rapport à l’Histoire de Français, et que ce rapport peut être source d'empathie.       <br />
              <br />
       C’est ce point que je voudrais éclairer car il conditionne, à mon sens, l’approfondissement de notre dialogue.       <br />
              <br />
       Cette réflexion s’intègre naturellement à l’objectif du Dialogue de Trianon tel que l’ont voulu les présidents Vladimir Poutine et Emmanuel Macron.       <br />
              <br />
       1. Tout d'abord, la Russie comme la France sont des créations de l’État, deux monarchies centralisées qui rassemblent l'une les terres russes, et l'autre le pré carré français.       <br />
              <br />
       2. Deux monarchies anciennes que renverront deux révolutions qui bien sûr se déroulent dans des siècles différents et ne sont pas de même nature.        <br />
              <br />
       II. Je me trouvais à Moscou début avril 1989, invité à prononcer un discours à l'Académie militaire Vorochilov devant trois à quatre cents officiers de l'Armée soviétique. Je fis d'abord un parallèle entre l'histoire de nos deux pays.        <br />
              <br />
       1. En France, après dix siècles d’histoire (après le partage de l’empire de Charlemagne en 843), la Révolution française, issue du siècles des Lumières, a été fondatrice de valeurs et d'institutions, au premier rang desquelles la République, forme française de la démocratie. La République repose sur des principes de base : liberté et égalité. La valeur la plus fondamentale en 1789 est la liberté, dont l'exercice doit garantir les droits énoncés par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, et implique, bien évidemment, le respect des lois et l'élection des dirigeants. En dernier ressort, c'est le citoyen, libre de juger par lui-même et parcelle du peuple souverain, qui est le garant de la République. D'où le rôle de l’École républicaine dans la formation du citoyen en vue d’éveiller la faculté de juger librement en dehors de tout dogme.       <br />
              <br />
       2. C’est aussi, ajoutai-je, un des objets de la « <span style="font-style:italic">Glasnost</span> » : rendre accessible à chacun la recherche de la vérité et du bien commun. Qui dit liberté dit aussi pluralisme, et je me réjouissais du fait que les dernières élections organisées en URSS par M. Gorbatchev aient été faites à l'enseigne du pluralisme des partis. Je concluais : la démocratie, parce qu'elle repose sur la confiance en l'homme,  peut seule élever l’homme au-dessus de lui-même et vaincre l'apathie sociale.       <br />
              <br />
       3. La Révolution d’octobre 1917 elle aussi a eu une portée transformatrice mondiale et a eu un profond écho en Europe là où les idées du socialisme avaient pris leurs sources, dans le sillage de la Révolution française.        <br />
              <br />
       4. Je ne me risquai pas à un parallèle – car la Révolution d'octobre ne reposait pas sur la liberté mais sur la science supposée des sociétés, le matérialisme historique, que prétendait détenir le parti communiste bolchevique –, je me bornai donc à souligner que nos deux Révolutions avaient voulu, par des moyens différents, ancrer dans nos deux pays les valeurs des Lumières. Qu’elles y aient réussi est une autre affaire, Qu’elles l’aient tenté est le signe de la grandeur de l’histoire de nos deux peuples.       <br />
              <br />
       5. Je formai alors le vœu que la <span style="font-style:italic">perestroïka</span> aboutisse au développement de cet « espace politique autonome » que la social-démocratie russe revendiquait déjà avec Gueorgui Plekhanov avant 1914 contre la toute-puissance de l'autocratie tsariste.         <br />
              <br />
       6. J'insistais pour finir sur ce point essentiel : « la conception que nous nous faisons des droits de l’Homme et du Citoyen est l’élément décisif du rapprochement de nos deux peuples ».       <br />
              <br />
       Deux ans plus tard, c’était l’implosion de l’URSS et pour la Russie le début d’un parcours libéral d'un type particulier, que je ne retracerai pas, dans le cadre d'un Constitution adoptée en 1993 et largement inspirée de la nôtre.       <br />
              <br />
       III. La France et la Russie ont connu deux révolutions mais en Russie la période d'exception a duré beaucoup plus longtemps qu’en France.       <br />
              <br />
       1. Si les guerres de la Révolution et de l'Empire ont duré vingt-cinq ans, la période du Comité de Salut Public assimilé au régime de la Terreur n’a duré que dix-huit mois.       <br />
              <br />
       2. En Russie la période soviétique a duré soixante-treize ans.       <br />
              <br />
       La France a quand même mis un siècle, le XIXème, à intégrer le passage de l’Ancien Régime à la Révolution dans une vision cohérente de son histoire, des origines à nos jours. Ce n'était pas simple, car il fallait expliquer comment, selon Jules Michelet, « la Révolution avait fait descendre le Ciel sur la Terre », en substituant au « droit divin » les droits de l'Homme et du Citoyen.        <br />
              <br />
       a) Cette tâche a mobilisé non seulement les historiens : Numa Denis Fustel de Coulanges, Hippolyte Taine, Alexis de Tocqueville et surtout Jules Michelet qui a créé, comme me le rappelait un jour Michel Debré, « une véritable religion de la France ».        <br />
              <br />
       b) Mais aussi les hommes politiques : François Guizot, Adolphe Thiers et surtout Jean Jaurès (<span style="font-style:italic">Histoire socialiste de la Révolution française</span> est un ouvrage majeur).       <br />
              <br />
       Tout le XIXème siècle a été consacré à reconstituer un récit national cohérent. Le problème du rapport de l’État à la religion a été central.        <br />
              <br />
       - En 1789, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen déclare la « liberté des opinions, même religieuses ».        <br />
       - En 1790, la Constitution civile du clergé n'est pas acceptée par l’Église. En résultent les guerres de Vendée.        <br />
       - En 1794, épisode rousseauiste, c'est Robespierre qui instaure le culte de l’Être Suprême.        <br />
       - En 1801, en grand réaliste, Napoléon passe un « Concordat » avec le Pape Pie VII qui fait du catholicisme « la religion de la majorité des Français » et lui donne le droit de nommer les évêques. Mais l’État se borne à garantir la liberté des cultes.        <br />
       - En 1880-1886 interviennent les lois sur l’École laïque.       <br />
       - En 1905 seulement intervient la séparation des Églises et de l’État, qui ne doit pas être confondue avec l'agnosticisme ou l'athéisme. Au contraire la laïcité libère l'élan religieux du carcan de l’État. Elle se borne à proclamer un espace commun à tous les citoyens, où, à l'abri de tout dogme, ceux-ci sont conviés à définir ensemble l'intérêt général. Rien n'interdit à quiconque de chercher dans sa foi la motivation de ses actes mais il ne peut imposer sa foi à d'autres. Le religieux ou le politique sont strictement séparés.        <br />
              <br />
       Pour la Russie, la tâche est infiniment plus difficile encore que pour la France puisqu’elle doit intégrer dans son histoire la période tsariste qui se termine avec les trois révolutions de 1905, 1917 et 1919, puis la période soviétique, soixante-treize ans, et enfin la période libérale de démocratie plus ou moins guidée depuis 1991, soit presque trente ans.       <br />
              <br />
       La Constitution russe date de 1993 et elle n'a pas changé alors que de 1791 à 1815, la France a changé une douzaine de fois de Constitution.        <br />
              <br />
       Soljenitsyne a fait un effort gigantesque pour comprendre comment le système soviétique a pu s’installer, avec son œuvre magistrale, et notamment <span style="font-style:italic">La Roue rouge</span> qui commence par « août 1914 ».        <br />
              <br />
       Le déclin selon Soljenitsyne a commencé avec l’âge des Lumières dans lequel il voit d’abord le détachement du christianisme et non l'avènement du libre jugement. « <span style="font-style:italic">Sapere aude</span> » (« Ose savoir ») selon la maxime d'Emmanuel Kant. L’instruction ne rend pas plus intelligent. Humainement, il a raison mais il ne faut pas selon moi dévaloriser le rôle des Lumières et de la Science qui reste fondamental pour assurer le progrès des sociétés humaines. Soljenitsyne met en cause, à juste titre, le « vide spirituel » et souligne que la souffrance peut élever l'homme. Il faut quand même éviter de sombrer dans le « dolorisme ». Le rôle des Lumières est un beau et grand débat que je ne puis développer dans le quart d'heure qui m'est imparti.        <br />
              <br />
       IV. La tâche de la Russie pour critiquer la période soviétique dans son histoire est évidemment une tâche difficile et semée d’embûches.       <br />
              <br />
       1. Une première erreur serait d'idéaliser la période tsariste en oubliant des contradictions mortelles qui ont conduit à la décomposition du système, ou de rêver à une Russie libérale continuant l’œuvre de Serge de Witte et Piotr Stolypine en dehors du monde réel ou encore de céder au rêve romantique de ce qui se serait passé si les Blancs avaient triomphé. L'aile réactionnaire du tsarisme n'avait rien à proposer.       <br />
              <br />
       2. Une deuxième erreur serait de faire de la période soviétique un eldorado à la hauteur des immenses difficultés rencontrées par les Russes dans la période 1990. Cette erreur a été commise. Elle ne l’est plus.       <br />
              <br />
       Vladimir Poutine a déclaré récemment : « Celui qui ne regrette pas l’URSS n’a pas de cœur, celui qui veut la reconstituer n’a pas de tête ».       <br />
              <br />
       3. Une troisième erreur serait de diaboliser l’ensemble du siècle écoulé comme si la Russie ne s’était pas aussi profondément transformée pendant ces soixante-dix ans.       <br />
              <br />
       L'historien américain Moshe Lewin a publié en 2003 un livre intitulé <span style="font-style:italic">Le siècle soviétique</span> où, sans minimiser le rôle de cette gigantesque organisation du travail servile qu'a été le goulag, il rappelle qu'en soixante-dix ans l'URSS s'est industrialisée, qu'elle s'est urbanisée, qu'elle s'est dotée d'infrastructures qui lui manquaient et qu'elle a réalisé un énorme effort dans les domaines de l'éducation, de la culture, de la santé, de la protection sociale, cela évidemment au prix d'immenses souffrances. Moshe Lewin insiste sur le fait qu'on ne peut pas faire comme si cette période n'avait pas existé et pouvait être « oubliée ».        <br />
              <br />
       Il me semble, pour conclure, que notre rapport à l'Histoire est un sujet que le Dialogue de Trianon gagnerait à approfondir. Il faut essayer de comprendre ce que nous observons. J'ai eu l'occasion d'évoquer avec M. Yakounine le rapport des valeurs individuelles et des valeurs collectives, <a class="link" href="https://www.chevenement.fr/Intervention-de-Jean-Pierre-Chevenement-au-Forum-franco-russe-des-societes-civiles-Dialogue-de-Trianon_a2002.html">réflexion que j'ai prolongée à l'occasion d'un récent Forum de Trianon qui s'est tenu à l'Unesco</a>.        <br />
              <br />
       Essayons de resituer ce que nous observons dans le contexte historique :       <br />
       a) S'agissant de la place de la religion, un certain retour au religieux se conçoit après des décennies de persécutions religieuses et d’athéisme mais je rappelle que l’État russe est neutre religieusement, si je me souviens bien des termes de la Constitution de 1993.       <br />
              <br />
       b) De même le souvenir de la Grande Guerre patriotique est un élément d’identification légitime pour une Russie qui s’interroge sur sa place dans la communauté des Nations. Nous Français n'oublions pas le rôle décisif de la Russie dans les deux guerres mondiales et particulièrement dans la Seconde où elle a porté le coup décisif au Reich nazi.        <br />
              <br />
       Ces problèmes de réappropriation du passé doivent être traités avec compréhension, respect, intelligence. Seul le travail des historiens qui ont accès aux archives de la période soviétique – c'est déjà largement le cas – permettra de fixer à celle-ci sa place définitive dans l’histoire de la Russie mais il est normal qu’un travail collectif de mémoire soit d’ores et déjà à l’œuvre en dehors des grilles de lecture imposés par les idéologies, avec un vrai souci d'objectivité et de scientificité. C'est à ce prix que la Russie pourra retrouver son équilibre profond et faire de tant de souffrances mais aussi de rêves fracassés un tremplin vers un meilleur avenir.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Intervention-de-Jean-Pierre-Chevenement-a-la-rencontre-franco-russe-Innovation-et-integration-Dialogue-de-Trianon_a2011.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"La Nation, c'est le sentiment d'appartenance"</title>
   <updated>2018-11-19T11:05:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/La-Nation-c-est-le-sentiment-d-appartenance_a2007.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/27828212-27808094.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2018-11-19T09:41:00+01:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Jean-Pierre Chevènement était l'invité du Grand Face-à-face sur France Inter, une émission animée par Ali Baddou, avec la participation de Natacha Polony et Raphaël Glucksmann, le samedi 17 novembre.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
          <iframe src="https://www.franceinter.fr/embed/player/aod/538a9944-7d76-406b-b842-3871979856d8" width="100%" height="64" frameborder="0" scrolling="no"></iframe>
     </div>
     <div>
      <span class="u">Verbatim</span>       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">Que vous inspirent les critiques répétées du Président de la République contre le nationalisme (ie &quot;Le nationalisme est un trahison du patriotisme&quot;) ?</span>       <br />
              <br />
       Les Gilets jaunes ne sont pas des nationalistes. Il faut éviter des grilles de lecture réductrices et manichéennes qui, au lieu de réduire les clivages – et c'est le rôle du Président de la République qui est là pour rassembler – les approfondissent. Romain Gary disait &quot;Le patriotisme, c'est l'amour des siens, le nationalisme, c'est la haine des autres&quot;. Peut-on dire exactement l'inverse ? N'est-il pas plus juste de dire que le nationalisme est une maladie, que c'est une perversion du patriotisme, qu'à force d'aimer tellement les siens on finit par haïr les autres ? Je suis plus près de Romain Gary que d'Emmanuel Macron sous une petite réserve : bien entendu, je condamne le nationalisme, qui est une sorte d'individualisme à l'échelle des nations, mais je pense qu'on ne peut pas faire l'impasse sur la Nation. C'est une très grave erreur qui a toujours fait le jeu de l'extrême-droite. Assumer la Nation, son héritage, ce qu'elle permet du point de vue de la démocratie, de l'exercice de la citoyenneté, de la mise en oeuvre des idéaux républicains, c'est quelque chose qu'on ne peut pas contourner.       <br />
              <br />
       A qui viendrait l'idée de construire le premier étage d'une maison sans avoir d'abord assuré les fondations et construit le rez-de-chaussée ? L'Europe sans les nations, ça ne marche pas !</li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">Est-ce que ce ne sont pas plutôt les impérialismes qui sont à craindre, même si le nationalisme est dangereux ?</span>       <br />
              <br />
       Absolument. La guerre de 1914 n'a pas éclaté du fait des peuples et des nations. Les peuples étaient pacifiques. Ce qui a provoqué la guerre, c'est un certain nombre de décideurs politiques qu'on peut identifier et, en arrière-plan, la concurrence de deux impérialismes dont l'un dominait le monde : l'impérialisme britannique, qui ne souhaitait pas la guerre mais s'inquiétait beaucoup de l'impérialisme allemand, et notamment des armements navals qui auraient pu mettre en jeu sa suprématie.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">Quand le Président de la République parle des dangers du nationalisme, il a en tête les origines de la Première Guerre mondiale et il critique les nationalismes qui sont présents aujourd'hui dans les pays qui forment l'Europe.</span>       <br />
              <br />
       C'est une erreur de perspective : ce n'est pas analyser correctement les conditions du déclenchement de la guerre de 1914. En outre, aujourd'hui quand on parle de nationalisme, de quoi parle-t-on exactement ? Sommes-nous vraiment dans les années 30 ? Où sont les divisions blindées ? Où est le pays agressif qui pourrait remettre en cause la paix en Europe ? On ne le voit pas. On voit des gens comme Orban ou Salvini, mais ce n'est même pas Mussolini, soyons sérieux ! Je ne dis pas qu'ils ne m'inquiètent pas mais il faut se garder d'amalgames trompeurs qui exaspèrent des débats sans les porter à ce point d'intelligence commune qui fait qu'on peut résoudre les questions.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">Il y a tout de même le nationalisme de Messieurs Orban, Poutine, Salvini, qui se définit de manière identitaire, exclusif des autres. Ce n'est pas un patriotisme républicain, c'est un péril pour l'Europe.</span>       <br />
              <br />
       Sur la Hongrie, je suis d'accord avec vous. La Hongrie se plaint d'avoir été privée de deux-tiers de son territoire par le traité de Versailles. C'est ce qu'on appelait la Transleithanie, c'est-à-dire la moitié de l'Empire austro-hongrois : ils avaient la tutelle d'un certain nombre de peuples, les Slovaques, les Roumains... On a simplement permis aux nationalités d'exister et effectivement la Hongrie a vu réduire sa superficie. Il y a des minorités hongroises en Transylvanie, en Slovaquie, mais ce sont des minorités.       <br />
              <br />
       Sur la Russie, je ne suis pas d'accord avec vous. La Russie a perdu la moitié de sa population et un cinquième de son territoire par rapport à ce qu'était l'URSS. Il est normal que la Russie, qui a été un grand Etat dans l'histoire, prenne en considération les intérêts de ce qu'ils appellent &quot;le monde russe&quot;, c'est-à-dire les 25 millions de Russes qui vivent en dehors de la Russie. Nous n'avons aucune raison de les pousser dans leurs retranchements. Lisez le discours de Gorbatchev pour le 25ème anniversaire de la chute du mur. C'était le 9 novembre 2014 : Gorbatchev s'adresse aux Occidentaux et leur demande s'ils croient intelligent de pousser les frontières de l'OTAN jusqu'à quelques centaines de kilomètres de Saint Petersbourg ; s'ils croient intelligent de créer ce sentiment obsidional, de faire comme si on allait revenir à la guerre froide. Il y a un patriotisme russe qui est légitime. Il y a aussi un nationalisme russe qui peut s'exprimer, bien entendu.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">Vladimir Poutine est le parrain d'Orban, de Salvini, qui se réfèrent à Moscou. Il y a une internationale nationaliste.</span>       <br />
              <br />
       Voir en Poutine le parrain des nationalismes en Europe est une erreur. Poutine est un réaliste : il traite avec Emmanuel Macron, avec Angela Merkel, avec les Américains. Il y a aussi un nationalisme américain, qui s'exprime avec force par la bouche de Monsieur Trump. Mais les nations ont des intérêts légitimes.       <br />
              <br />
       La Nation, c'est le sentiment d'appartenance. Et ce sentiment est fondamental pour que la démocratie marche : c'est seulement si vous vous sentez appartenir à une même entité que la minorité acceptera la loi de la majorité, car la minorité espérera devenir majoritaire un jour au sein du peuple. Il est fondamental de préserver la Nation pour préserver la démocratie. La souveraineté nationale est à la fois limitée par la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, mais aussi mise en mouvement : ça lui donne un programme. Vouloir faire l'Europe à la place des nations est une erreur. L'Europe doit être faite avec les nations, pas contre elles. Il y a quelques décennies de malentendus organisés et d'erreurs à purger.       <br />
              <br />
       Trump a beaucoup de défauts mais il fait une politique de relance ; si nous voulions faire la même chose, nous serions totalement bridés par l'ordolibéralisme allemand, le traité budgétaire européen, le TSCG, et quand on voit les poux dans la paille que Monsieur Moscovici cherche au gouvernement italien, qui fait un déficit de 2,4%, cela manque totalement de vision ! Voilà 5 ans que l'Europe est dans la stagnation économique, entasse les chômeurs. Cette politique austéritaire et néo-libérale crée des fractures qui font le jeu de ce que vous appelez &quot;les populismes&quot;, ou nationalismes.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">La souveraineté nationale est importante, mais il est possible d'avoir un pacte girondin, de renforcer les politiques locales. On peut aussi penser la souveraineté européenne.</span>       <br />
              <br />
       Il peut y avoir des échelons au-dessus des nations et auxquelles elles délèguent des compétences, à condition que ces compétences soient contrôlées. Or aujourd'hui nous avons la Commission européenne qui ne répond devant personne - une instance anti-démocratique -, la Banque centrale, dont l'indépendance est proclamée par les traités, la cour de justice européenne, avec une jurisprudence proliférante et des juges qui par définition ne sont pas responsables devant le peuple. 80% de notre législation est faite par des gens qui n'ont aucune responsabilité devant une instance démocratique. C'est une démocratie qui n'existe plus que formellement, elle est coupée du suffrage universel. On a transformé les gouvernements nationaux en instances d'exécution de décisions prises au niveau européen dans une totale opacité.       <br />
              <br />
       On nous parle de décentralisation, mais j'observe que 50% des maires ne veulent plus se représenter. C'est une formidable déperdition pour la démocratie. On les a découragés, on leur a coupé les vivres, on les martyrise à travers une conception tatillonne de l'intercommunalité. Je suis, d'une certaine manière, le père de l'intercommunalité urbaine, j'ai créé les communautés d'agglomération. Maintenant toutes les villes sont organisées et c'est un bienfait ! Mais on a voulu caporaliser ces intercommunalités, on leur a fixé des plafonds de population, des règles, on va maintenant élire le président d'intercommunalité au risque de délégitimer les maires. Donc cette politique d'aménagement territorial menée sous François Hollande se révèle désastreuse.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">La France est-elle plus faible aujourd'hui qu'il y a quelques décennies, ou la France reste-t-elle la France ?</span>       <br />
              <br />
       La France est une réalité qui vient de très loin. Une Nation se fait en au moins un millénaire. Fondamentalement, la France, c'est la République et l'événement central dans son histoire la Révolution française.       <br />
              <br />
       Aujourd'hui la République est en danger car jamais la citoyenneté n'a été autant vidée de son contenu. Emmanuel Macron a reçu un lourd héritage : le système ne marche pas, la démocratie ne fonctionne pas. Il faut recréer du débat, du délibératif. Emmanuel Macron avait raison de vouloir restaurer la verticale du pouvoir : il a habité sa fonction, personne ne le conteste. Mais maintenant, on se trouve devant l'insuffisance du délibératif, de l'horizontal. Il faut qu'Emmanuel Macron reconstruise la démocratie française. C'est très difficile, et on ne peut pas le faire uniquement à la lumière du libéralisme. La réalité, ce n'est pas seulement le marché, c'est aussi le citoyen.       <br />
              <br />
       L'Europe est à réformer de fond en comble : revoir les traités, tout repenser. On ne s'en tire pas avec l'armée européenne, car le problème de fond est économique et social. L'erreur d'Emmanuel Macron est d'avoir cru qu'en se mettant dans les clous de Maastricht, les Allemands allaient lui renvoyer l'ascenseur. Or Madame Merkel ne lui a pas renvoyé l'ascenseur. Parce qu'elle ne le voulait pas, et maintenant parce qu'elle ne le peut plus. Comment rebattre les cartes ?       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">Au coeur de la République, nous avons l'espace politique neutre de la laïcité. Emmanuel Macron est en train de concevoir une révision de la loi de 1905. Comment faire pour revivifier la laïcité, qui ne se résume pas à la loi de 1905 ?</span>       <br />
              <br />
       La laïcité n'est d'ailleurs pas citée dans la loi de 1905, qui est la loi de séparation des Eglises et de l'Etat. Cette loi comporte immédiatement des exceptions : elle crée les aumôneries – militaires, de lycée, pénitentiaires, hospitalières –, elle va admettre de ne pas s'appliquer à l'Alsace-Moselle, car l'unité nationale est encore au-dessus de la laïcité, si je puis dire, mais c'est une forme de laïcité, comme on nous l'expliquera. Dans les villes nouvelles, on pourra construire des églises sur fonds publics, ainsi que le permet un amendement à la loi 1905.       <br />
              <br />
       Le corps de la loi de 1905, ses principes, sont intouchables si l'on veut bien comprendre la dimension culturelle de la laïcité. La laïcité, c'est l'espace commun où les citoyens peuvent s'exprimer pour définir l'intérêt général à l'abri des dogmes, en faisant abstraction de la Révélation, qui est propre à chacun. Chacun peut trouver ses motivations dans cette Révélation, mais il ne l'impose pas aux autres.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">Faut-il interdire de parler politique dans les lieux de culte ?</span>       <br />
              <br />
       La répression ne peut être utilisée qu'à doses homéopathiques, là où c'est nécessaire. Une société normale s'organise par elle-même, comprend les limites à ne pas franchir. Il faut une capacité de sanction, mais je crois beaucoup plus à la transparence, par exemple aux prêches faits en français dans les mosquées. Si ces prêches portent atteinte à l'intérêt du pays, alors bien entendu, l'Etat doit réagir. Les évêques étaient contre la bombe nucléaire quand on a voulu faire une dissuasion, et un amiral leur a dit &quot;mêlez-vous de vos oignons !&quot;. Sur bien des sujets, ils ont le droit de s'exprimer mais leur avis n'est pas prescriptif, ils n'ont pas un pouvoir d'injonction. La laïcité réserve au citoyen s'exprimant à la lumière de la raison naturelle, le privilège de définir l'intérêt commun. C'est le legs de la Révolution, l'accomodement auquel nous avons réussi à parvenir au bout d'un siècle. On a organisé tous les cultes - Napoléon -, sauf un : l'islam, car il n'existait pas. Alors comment fait-on pour donner à l'islam les moyens de son organisation ? Avoir, par exemple, les moyens d'avoir des imams à bac +5, comme le sont les pasteurs, les curés, les rabbins. La laïcité ne doit pas être impuissante, ou comme la morale de Kant qui est pure mais qui n'a pas de mains. Il faut que la laïcité s'organise pour créer les conditions de l'intégration dans la Nation civique de tous nos concitoyens, quelle que soit leur religion.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> <span style="font-style:italic">Que dire du recul de la raison naturelle au profit de la pulsion et d'une appartenance identitaire ?</span>       <br />
              <br />
       Emmanuel Macron l'avait dit au discours qu'il a prononcé pour la rupture du jeûne en 2017 : &quot;Bâtir son identité sur sa seule foi, c'est mettre en question la République et se mettre en dehors de la République&quot;.       <br />
              <br />
       C'est en se ressourçant dans la tradition républicaine et dans l'esprit des institutions de la 5e République telles que de Gaulle les avait voulues, que le Macronisme pourrait rendre service au pays. Je souhaite qu'il rende service au pays. Ce n'est pas gagné d'avance, car beaucoup sont arrivés en politique sans aucun héritage : ils ont cru qu'il y avait le monde d'avant, épouvantable, et le monde tout nouveau, tout frais : celui qu'ils incarneraient. Mais ce n'est pas comme ça que ça marche.        <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="https://www.franceinter.fr/emissions/le-grand-face-a-face/le-grand-face-a-face-17-novembre-2018">France Inter</a></li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/La-Nation-c-est-le-sentiment-d-appartenance_a2007.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Intervention de Jean-Pierre Chevènement au deuxième Congrès juif russe</title>
   <updated>2018-11-09T16:43:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Intervention-de-Jean-Pierre-Chevenement-au-deuxieme-Congres-juif-russe_a2003.html</id>
   <category term="Carnet de Jean-Pierre Chevènement" />
   <published>2018-11-05T17:24:00+01:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Intervention de Jean-Pierre Chevènement, représentant spécial de la France pour la Russie, lors du deuxième Congrès juif russe, le lundi 29 octobre 2018 à Moscou     <div>
      Monsieur le Président, Youri Kanner, Excellence,       <br />
              <br />
       Mesdames, Messieurs,       <br />
              <br />
       En tant que Représentant spécial de la France pour la Russie, c’est pour moi à la fois un honneur et un devoir de répondre à l’invitation du deuxième Congrès juif russe et de souligner l’importance de sa tenue à Moscou en 2018.       <br />
              <br />
       L’ignoble attentat de Pittsburgh qui a coûté la vie à onze personnes parce qu’elles étaient juives, aurait sans doute pu se produire ailleurs. Il démontre l’actualité, partout, du combat contre l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie.       <br />
              <br />
       Ce combat se déroule à l’échelle mondiale. C’est une lutte qu’il faut gagner.       <br />
              <br />
       1. Une alliance ancienne s’est nouée entre la République française et le monde juif depuis que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen a posé le principe d’une citoyenneté égale pour tous, sans distinction des opinions et de la religion professée.       <br />
              <br />
       2. Cette refondation de la nation française qui allait de pair avec la reconnaissance par l’Etat du judaïsme institutionnalisé intervenue en 1808, a résisté aux épreuves.       <br />
              <br />
       A. L’antisémitisme de la fin du XIXème siècle a culminé avec l’affaire Dreyfus, dont il faut rappeler qu’elle a suscité la mobilisation pendant plus de dix ans, non seulement des intellectuels et de l’opinion mais aussi, in fine, d’une majorité des électeurs français faisant triompher les idées républicaines avec les gouvernements de Waldeck Rousseau et d’Emile Combes. Cette mobilisation victorieuse s’est traduite par la réhabilitation du Capitaine Dreyfus en 1906.       <br />
              <br />
       B. Plus tard, il a fallu la défaite d’une France isolée face au nazisme pour qu’un statut des juifs soit promulgué par un régime porté par la force militaire de l’ennemi et dépourvu de légitimité populaire. Ce régime, le régime de Vichy a collaboré avec l’occupant dans l’entreprise d’extermination qui a voué à la mort 75 000 juifs de France, soit le quart des juifs qui habitaient notre pays avant 1940.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      3. La France n’a pas été épargnée par la passion antisémite qui est la négation même des idéaux de la Révolution et de la République françaises. Je dois cependant rappeler que jamais les forces antisémites ne sont parvenues au pouvoir en France par la voie du suffrage universel. La France compte aujourd’hui près de 600 000 citoyens de confession juive. Le gouvernement de la République est constamment mobilisé dans le combat contre l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie.       <br />
              <br />
       4. Cette passion antisémite couve toujours, même si elle emprunte des formes nouvelles. La France a connu, depuis la fin du siècle dernier, une mutation et une recrudescence de l’antisémitisme, principalement liées au conflit israélo-palestinien. Celui-ci trouve une résonance dans la jeunesse issue de l’immigration en provenance de pays musulmans. Cette nouvelle forme d’antisémitisme s’est traduite par l’assassinat ciblé de plusieurs de nos concitoyens juifs, à l’occasion notamment des attentats dirigés contre une école juive à Toulouse en 2014 ou contre un magasin hyper-casher en 2015.       <br />
              <br />
       5. Il est trop facile de lier mécaniquement cette nouvelle judéophobie à l’Islam en général. La France accueille sur son sol 4 à 5 millions de personnes de confession ou de culture musulmane, dont les ¾ sont de nationalité française. La France est ainsi en Europe le pays qui compte la principale communauté juive et la principale communauté musulmane.       <br />
              <br />
       6. Cette situation interpelle directement notre République, en ce sens que tout acte antisémite ou antimusulman remet en cause ses principes fondateurs : Egalité, Citoyenneté, rejet du racisme.       <br />
              <br />
       La sécurité d’Israël fait partie de notre raison d’Etat mais parce que la France est la République, elle milite historiquement pour la reconnaissance de deux états, l’un israélien, l’autre palestinien. La reconnaissance des droits du peuple palestinien ne fera peut-être pas disparaître l’antisémitisme mais elle y contribuera.       <br />
              <br />
       7. Cette nouvelle judéophobie qui s’est développée depuis le début de ce siècle n’a pas fait disparaître le vieil antisémitisme, d’origine chrétienne ou païenne. Ancien ou nouveau, l’antisémitisme s’exprime à visage découvert sur les réseaux sociaux beaucoup plus que par des graffitis sur les murs.       <br />
              <br />
       Cette grave menace qui pèse par ailleurs sur l’unité nationale de notre pays et qui vise l’essence même de notre République a suscité une forte mobilisation de nos gouvernements.       <br />
              <br />
       A. La mobilisation du gouvernement et de la société française ont fait reculer les actes ra-cistes de 2017 sur 2016, phénomène d’autant plus remarquable que le recul s’est effectué à la suite d’attentats djihadistes d’ampleur. Les menaces antisémites ont reculé de 258  à 214, les menaces à l’encontre des musulmans de 118 à 49.       <br />
              <br />
       B. Mais les actions violentes, elles ne reculent pas. Les actes antimusulmans sont passés de 67 à 82, les actions antisémites de 77 à 97 même si les atteintes directes aux personnes au reculé de 42 à 30.       <br />
              <br />
       C. L’indice de tolérance s’est amélioré sur le long terme passant de 53 en 1990 à 64 en 2017 (la tolérance est d’autant plus grande qu’on se rapproche de l’indice 100)..       <br />
              <br />
       D. Ces chiffres ne doivent pas masquer le nombre élevé des menaces ou injures relevés par les services de police, les dépôts de plainte étant très faibles. La vigilance ne doit donc pas se relâcher.       <br />
              <br />
       E. A un premier plan gouvernemental (Manuel Valls - 2015-2017) a succédé un second plan de 3 ans (Edouard Philippe - 2018-2020) selon quatre axes prioritaires :        <br />
              <br />
       - La lutte contre la haine sur internet qui permet les enquêtes pseudonyme,       <br />
       - L’éducation, notamment par la formation des personnels enseignants,       <br />
       - L’accompagnement des victimes avec un dispositif de plainte en ligne,       <br />
       - L’investissement de nouveaux champs de mobilisation : les communes et les territoires, l’université, le monde du sport.       <br />
              <br />
       8. A titre d’exemple de ce qui peut être fait, la Fondation de l’Islam de France, à vocation culturelle et non religieuse que je préside a élaboré de concert avec la Fondation pour la mémoire de la Shoah un projet de campus numérique visant à montrer comment sur quinze siècles, musulmans et juifs ont pu cohabiter, en terre d’Islam, ainsi dans l’Empire abbasside ou dans l’Espagne andalouse et même dans les royaumes chrétiens du Levant ou encore aux temps modernes, au sein de l’Empire ottoman ou enfin dans la France des XXème et XXIème  siècles. Le campus « Lumières d’Islam » montre les rapports méconnus entres les trois monothéismes ou encore la contribution des orientalistes juifs d’Europe centrale à la connaissance de l’Islam.       <br />
              <br />
       9. Cette meilleure connaissance des relations qui ont pu exister entre juifs, chrétiens et musulmans est au service de l’amitié civique et de la fraternité inscrite dans la devise de la République française.       <br />
              <br />
       Nous ne sous-estimons pas l’ampleur du défi. La lutte entre les principes universels qui sont ceux de la République et les régressions identitaires de toute nature est un combat à l’échelle mondiale, pour faire triompher la raison et la tolérance sur le fanatisme et fonder sur des bases solides de séparation du politique et du religieux.       <br />
              <br />
       La laïcité inscrite dans la Constitution française n’est pas dirigée contre les religions bien au contraire. Elle garantit un espace de débat commun, neutre où les citoyens définissent l’intérêt général à la lumière de la raison naturelle et sans que quiconque puisse imposer à autrui la Révélation qui lui est propre mais où chacun, bien entendu, peut trouver dans celle-ci les sources de sa motivation.       <br />
              <br />
       La liberté de conscience garantit ainsi la liberté du culte.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Intervention-de-Jean-Pierre-Chevenement-au-deuxieme-Congres-juif-russe_a2003.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Intervention de Jean-Pierre Chevènement au Forum franco-russe des sociétés civiles (Dialogue de Trianon)</title>
   <updated>2018-10-26T15:57:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Intervention-de-Jean-Pierre-Chevenement-au-Forum-franco-russe-des-societes-civiles-Dialogue-de-Trianon_a2002.html</id>
   <category term="Carnet de Jean-Pierre Chevènement" />
   <published>2018-10-26T14:18:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Intervention de Jean-Pierre Chevènement, représentant spécial de la France pour la Russie, lors de la séance d’ouverture du Forum franco-russe des sociétés civiles (Dialogue de Trianon) du jeudi 25 octobre 2018 sur le thème : "La France et la Russie partagent-elles les mêmes valeurs ?"     <div>
      Je me réjouis de participer à ce forum entre nos deux sociétés civiles qui réunit d’éminents experts en matière d’éducation, de science, de culture, de littérature.       <br />
              <br />
       Je n’ai pas l’intention d’intervenir dans un champ particulier mais d’aborder les problèmes à travers un thème transversal : y’a-t-il entre nos deux pays une opposition de « valeurs », comme on l’entend dire souvent dans les médias ?        <br />
              <br />
       Il est devenu banal d’entendre opposer les valeurs individualistes de l’Europe et les valeurs du collectif – la nation, l'ordre, la religion – qui seraient portées par la Russie.  Cette <span style="font-style:italic">opposition</span> est devenue un « marronnier » comme on dit dans le langage journalistique, des commentaires visant à rendre compte des différences entre l'Europe et la Russie.        <br />
              <br />
       	
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <span style="font-style:italic">Les choses ne sont pas si simples. Certes, l'idée de démocratie a évolué.</span>       <br />
              <br />
       Première phase, 1789, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Droits de l'individu. Devoirs du citoyen. La liberté individuelle est centrale. Rôle de la Loi et de la représentation nationale. Mais la citoyenneté, le civisme, ne sont pas moins importants. La vertu est érigée en modèle.        <br />
              <br />
       Deuxième étape, la démocratie sociale. 1848 &gt; le Welfare State. Cette deuxième étape met au premier rang les droits sociaux et le rôle de l’État et donc de l'exécutif.        <br />
              <br />
       Nous serions aujourd’hui à la troisième étape : les juges imposent une démocratie des individus, titulaires de droits indéfiniment extensibles. La judiciarisation de la vie politique contribue au discrédit des politiques. La rôle central est celui du juge.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Une double caricature se fait jour.</span>       <br />
              <br />
       On en vient à opposer « démocraties » et « démocratures ». On a évoqué des démocraties « illibérales » qui ignoreraient non pas le suffrage universel mais « l’État de droit » construit par la jurisprudence d'institutions déconnectées du suffrage universel.        <br />
              <br />
       La Russie est ainsi caricaturée comme ne connaissant ni la séparation des pouvoirs, ni la laïcité, c'est-à-dire la séparation du politique et du religieux.        <br />
              <br />
       Mais du côté russe, il y aussi une caricature de la « décadence européenne » à travers la méconnaissance de l'intérêt général au profit d’un hyper-individualisme exacerbé ainsi que le déclin du patriotisme.       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Les choses ne sont pas aussi tranchées.</span>       <br />
              <br />
       Il existe en Europe des courants républicains (différents des « populismes ») attachés à la souveraineté populaire, comme il y a des courants libéraux voire ultralibéraux qui définissent un « État de droit » en dehors du cadre national.       <br />
               <br />
       De la même manière, il existe en Russie une tension entre un courant, majoritaire sans doute, qui met l'accent sur la verticalité du pouvoir, l'importance de l’État au sortir d'une ère de transition chaotique (1991-2000), et des courants contestataires qui mettent l'accent sur les droits individuels, la séparation des pouvoirs exécutif et judiciaire, le pluralisme dans les médias etc.        <br />
              <br />
       Mais ces oppositions ne se recoupent pas. En Europe, le débat porte sur la démocratie du troisième type (une nouvelle génération de droits versus les tenants d'un ordre républicain qui n'est pas un ordre arbitraire mais un ordre défini par la Loi). En Russie, le débat porte sur la démocratie du premier ou du deuxième type (la démocratie politique – transparence des élections, pluralisme de l'information – et la démocratie sociale).       <br />
              <br />
       En Russie, la Constitution date de 1993. Elle a 25 ans. Or de 1790 à 1815, huit Constitutions se sont succédé en France ! Plus d’un siècle s’écoule entre 1790 (constitution civile du clergé) et 1905 (loi de séparation des Églises et de l’État). Nous ne sommes pas dans la même temporalité.        <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Je hasarde une hypothèse.</span>       <br />
              <br />
       Le débat se rapport plutôt à la place et au rôle qu'on accorde à la nation.       <br />
              <br />
       Le débat en Europe occidentale oppose partisans d'un « État de droit » transnational et les tenants de la souveraineté populaire au sens strict, où la démocratie s’exerce dans le cadre national.        <br />
              <br />
       Ce débat est durci à l'excès. La démocratie implique le suffrage universel, elle s'exerce prioritairement dans le cadre national, mais elle permet aussi le transfert de compétences au niveau supranational dès lors qu'il reste démocratiquement contrôlé.        <br />
              <br />
       Il y a une mauvaise manière de poser le débat.        <br />
              <br />
       En Italie, déficit 2,4 % du PIB – Maastricht 3 % – mais sous le gouvernement Letta, engagement de réduction à 0,8 % eu égard au poids de la dette. Mais il y a eu des élections entre temps. Risque pour la Commission de fracturer l'Europe à travers un interventionnisme excessif.        <br />
              <br />
       En Pologne le débat porte sur le droit du gouvernement d'abaisser l'âge de départ à la retraite des juges (65 ans).        <br />
              <br />
       &gt; Retour à la subsidiarité, sinon risque de fractures.        <br />
              <br />
       En Russie, le cadre national, celui de la Fédération de Russie, n'est pas remis en cause, sauf à travers les revendications nationalitaires, par exemple dans le Caucase (Tchétchénie, Ingouchie).        <br />
              <br />
       Après une décennie d’éclipse (1991-1999), la Russie est fière d'avoir retrouvé son rang de grande nation sur la scène internationale. Nous soutenons la Russie pour aller dans la direction où elle déclare vouloir se diriger.        <br />
       	       <br />
       <span style="font-style:italic">Dans ce genre débats, il faut avoir une vue mondiale des choses.</span>       <br />
              <br />
       En Europe, certains courants libéraux veulent dépasser le cadre national. Les courants socialistes qui y prétendaient ont périclité. PS en France, PSOE en Espagne. PD héritier du PCI en Italie.        <br />
              <br />
       On évoque les courants populistes, mais il y a aussi des courants républicains qui souhaitent construire ce qu'Emmanuel Macron a appelé un « acteur européen stratégique » à partir des nations. Ce débat n'a pas trouvé sa conclusion et ne le trouvera pas à l'occasion des élections européennes. Hors d’Europe, le cadre national n’est remis en question (Etats-Unis, Chine, Inde, Brésil, Japon etc.).       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">Il faut que les débats en Europe aillent à leur terme.</span>       <br />
              <br />
       En Russie pour donner un contenu plus clair à l’État de droit et à la démocratie.        <br />
              <br />
       En Europe pour trouver l'axe de refondation d'une Europe européenne, respectueuse des nations, comme l'avait souhaité le général de Gaulle, et un bon équilibre entre droits individuels et droits collectifs.        <br />
              <br />
       On verra alors s'atténuer des oppositions factices et converger sur la base du bon sens l'Europe et la Russie.       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Intervention-de-Jean-Pierre-Chevenement-au-Forum-franco-russe-des-societes-civiles-Dialogue-de-Trianon_a2002.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"L'Occident n'a plus le monopole de la fabrication de l'Histoire"</title>
   <updated>2018-06-08T11:25:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/L-Occident-n-a-plus-le-monopole-de-la-fabrication-de-l-Histoire_a1986.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/22852172-25373966.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2018-06-08T11:04:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Représentant spécial de la France pour la Russie, président de la Fondation Res Publica, Jean-Pierre Chevènement était l'invité de l'émission "Le Débat" présentée par Raphaël Kahane sur France 24. Il débattait avec Jean De Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS, ancien diplomate, et Sylvain Kahn, professeur à Sciences Po, chroniqueur à Explicite.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <iframe width="600" height="338" src="https://www.youtube.com/embed/Jyc6tJsEQgU" frameborder="0" allow="autoplay; encrypted-media" allowfullscreen></iframe>     </div>
     <div>
      <span class="u">Verbatim</span>       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> A propos de l'émission de TV russe &quot;Ligne directe&quot; durant laquelle le Président Poutine répond aux questions de téléspectateurs sur leur quotidien       <br />
              <br />
       C'est une pratique assez constante de Vladimir Poutine de répondre aux questions des citoyens russes devant les médias, ce n'est pas nouveau </li></ul>[ndlr l'émission existe depuis 16 ans]. Cette pratique en elle-même n'est pas choquante. On pourrait même penser qu'interroger le ministre compétent en public sur le prix de l'essence ne serait pas une mauvaise chose. Il est sûr que le prix du pétrole augmente : depuis quelques mois, le cours est revenu à 75-80 dollars le baril alors qu'il était tombé à moins de 40 ; naturellement, cela a des répercussions. Je ne vois pas en quoi c'est critiquable du point de vue de la démocratie. C'est un exercice de transparence qui a pour but de mettre un peu d'air dans le système.       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> A propos de la Coupe du Monde de football organisée en Russie et du retentissement que cet événement pourrait avoir sur l'image du Président et du peuple russes       <br />
              <br />
       Les trois-quarts de la population russe se situent à l'Ouest. Il faut rappeler que le peuple russe est un peuple européen entre quatre mers : la Noire, la Blanche, la Baltique et la Caspienne. Au XVIIème siècle, c'est l'extension à la Sibérie par le fait des Cosaques. Et puis il y a aussi cette Russie ultra-périphérique qui est aussi bien Kaliningrad, ex Königsberg, que les Kouriles, Kamtchatka, qui sont particulières mais ouvrent la Russie sur l'océan mondial.       <br />
              <br />
       ll y a, pour tout pouvoir politique, un intérêt à organiser la Coupe du Monde de football. J'ai été ministre de l'Intérieur en 1998 quand la France l'a organisée, il y a toutes sortes d'intérêts. Mais il faut aller plus loin. Quand on connaît les villes russes et qu'on visite un peu la Russie, on voit qu'elles bougent de plus en plus. Et pas seulement Moscou, qui est une ville moderne, jeune, branchée d'une certaine manière, mais Saint-Pétersbourg, Kazan, sur les bords de la Volga, Samara, les villes de l'Anneau d'Or </li></ul>[ndlr espace du Nord-Est de Moscou]. Il y a une classe moyenne jeune qui n'a pas connu l'époque soviétique et qui crée aujourd'hui une atmosphère très européenne en Russie.  
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <ul class="list"><li> Sur la situation économique et sociale en Russie ; les inégalités et la concentration des richesses similaires à celles des Etats-Unis ou de la Chine       <br />
              <br />
       Pour avoir une vision exacte des choses, il faut les voir dans la durée. La Russie a perdu la moitié de son PIB dans la décennie 1990 suite à la 'thérapie de choc' ultralibérale. Elle a reconquis une position estimable dans la première décennie 2000-2010, avec une croissance qui s'est ralentie à partir de 2012-2013 puis le choc des sanctions et l'effondrement du prix du baril. Elle est repartie de l'avant, avec un rythme de 2% de croissance par an. Et il y a une véritable diversification de l'économie, qui a beaucoup progressé du fait même des sanctions dans des domaines comme l'agroalimentaire, la pharmacie et même l'automobile. On ignore que la Russie pourrait être le premier marché européen avant l'Allemagne ; c'est intéressant pour la France. Renault est le premier actionnaire d'Avtovaz, qui produit la Lada, et il y a également des usines Peugeot et bien d'autres en Russie. Tout cela s'est fait, il est vrai, avec une économie de plus en plus inégalitaire. Il y a en Russie des inégalités aussi criantes qu'aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne.       <br />
              <br />
       Il faut réviser nos grilles de lecture. La Russie fait, sans doute à tort, partie des pays qu'on appelle &quot;émergents&quot;. Il s'agit en fait d'un pays &quot;ré-émergent&quot; : la Russie a connu avant la guerre de 1914 une expansion formidable au temps de Stolypine et de Witte. Et quoi qu'on dise de l'URSS, elle a réussi sur le plan industriel, sur le plan de l'urbanisation ou sur la plan de l'éducation un certain nombre de choses, même si tout cela s'est enlisé à la fin dans une espèce de gel brejnevien. Aujourd'hui, doit-on considérer que le monde fonctionne avec d'un côté les Occidentaux derrière les Etats-Unis et de l'autre les BRICS, les émergents ? Les pays émergents ont manifesté une certaine vitalité puisqu'ils fabriquent plus de la moitié des produits industriels. Nous sommes dans la phase post-Occidentale du monde : l'Occident n'a plus le monopole de la fabrication de l'Histoire.       <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> Relations Europe-Russie       <br />
              <br />
       Il est facile de taper sur la Russie. Le président de la République a lui-même parlé d'incompréhensions et d' &quot;erreurs partagées&quot;. Les événements de Maïdan ont pu être vus comme une Révolution, c'est le point de vue des Occidentaux. Du point de vue des Russes, c'était un coup d'Etat contre un président légitimement élu, même s'il était corrompu.       <br />
              <br />
       La politique du partenariat oriental visant à créer une zone de libre-échange entre l'Europe et l'Ukraine méconnaissait un fait : il y avait déjà une zone de libre-échange entre la Russie et l'Ukraine. On a donc déséquilibré l'Ukraine au lieu d'en faire un pont entre la Russie et l'Europe.       <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> Sur une intention délibérée de Vladimir Poutine de déstabiliser l'UE ?       <br />
              <br />
       Il y a eu une idéologie tendant à dévaluer notre façon de vivre, notre démocratie, nos moeurs, mais c'est le fait d'un courant conservateur, voire ultra-conservateur, qui existe en Russie comme dans d'autres pays. Il y a traditionnellement en Russie une orientation &quot;occidentaliste&quot;, c'est-à-dire tournée vers l'Europe. La Russie fait la moitié de son commerce extérieur avec l'UE. Quant à déstabiliser l'UE, elle est bien capable de se déstabiliser toute seule, il n'y a pas besoin de faire intervenir la Russie !       <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> Sur les divergences entre les pays de l'UE à l'égard de la Russie, sur les sanctions, sur les accords commerciaux entre la France et la Russie       <br />
              <br />
       S'agissant des gisements gaziers de la presqu'île de Yamal, en Sibérie occidentale, il y a eu une première usine gigantesque où Total a investi à hauteur de 20%, mais comme c'est un investissement de près de 30 milliards de dollars, c'est considérable. Le financement était assuré par des banques chinoises car les banques françaises ont peur des sanctions américaines. Nous avons des banques qui sont tétanisées et par conséquent nos entreprises, comme Total, Peugeot, se sont retirées d'Iran il y a quelques semaines. Pour ce qui est de Yamal II, c'est-à-dire l'autre exploration d'un gisement de gaz à l'embouchure de l'Ob, le financement n'est pas acquis. Beaucoup d'entreprises se demandent comment elles pourront financer leurs investissements et leurs opérations. Nous avons vu cela avec Airbus, car aucune banque n'était prête à financer l'opération.       <br />
              <br />
       La levée des sanctions est liée à la concrétisation des accords de Minsk.       <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> Sur la Syrie       <br />
              <br />
       Une avancée notable s'est produite l'année dernière, quand le président Macron a dit qu'il rechercherait une solution politique inclusive, c'est-à-dire y compris avec les représentants du gouvernement de Damas. Nous avons, la Russie et nous, un adversaire commun : le terrorisme islamiste. Or Daech a été réduit, pas seulement mais très largement, par l'intervention russe.</li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/L-Occident-n-a-plus-le-monopole-de-la-fabrication-de-l-Histoire_a1986.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"France-Russie : s'appuyer sur les points de convergence"</title>
   <updated>2018-05-31T17:34:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/France-Russie-s-appuyer-sur-les-points-de-convergence_a1985.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/22635787-25249285.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2018-05-31T09:25:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Jean-Pierre Chevènement était l'invité de Zemmour & Naulleau sur Paris Première, mercredi 30 mai 2018 (à partir de 1h52).     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      https://www.chevenement.fr/video/<iframe frameborder="0" width="600" height="338" src="//www.dailymotion.com/embed/video/x6kp54d" allowfullscreen allow="autoplay"></iframe>     </div>
     <div>
      <span class="u">Verbatim</span>       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> Sur la rencontre entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine – première visite du président français en Russie à l’occasion du Forum international économique de Saint-Pétersbourg, 24-25 mai       <br />
              <br />
       Il faut reconnaître au président Emmanuel Macron le talent de redresser des situations qui paraissaient très compromises:après l'affaire Skripal et celle des frappes americano-franco-britanniques sur la Syrie, il y avait un grand trou noir dans la relation franco-russe.       <br />
              <br />
       Après le très long tête-à-tête entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, le résultat a été tout à fait remarquable. Sans nier les désaccords, le président Macron a su trouver les points de convergence et prendre appui sur eux pour aller vers des solutions, sur l'Ukraine ou la Syrie, qui sont à la portée de la main. Je n'en dirais pas autant sur l'Iran, qui est un problème infiniment plus complexe et qui a pesé sur toute la rencontre car la décision du président Trump bouleverse évidemment la donne.       <br />
              <br />
       Cette visite a été un grand succès y compris au Forum, devant plus de 2000 hommes d'affaires, où étaient présents les présidents Macron et Poutine, le premier ministre japonais Shinzo Abe, un vice-premier ministre chinois et Madame Lagarde. Le discours d'Emmanuel Macron fut d'une rare qualité. Par ailleurs, de très grands contrats ont été signés.       <br />
              <br />
       On ne peut établir d'équivalence entre Donald Trump et Vladimir Poutine : Donald Trump procède souvent par foucades ; Vladimir Poutine est un homme d'Etat réaliste, qui est au pouvoir depuis 18 ans, qui est très populaire dans son pays. Il a été réélu avec 76 % des voix il y a peu avec un taux de participation très honorable de 67 %. C'est un autre type d'homme, un réaliste pragmatique. On le voit de manière caricaturale en France où, très souvent la Russophobie se dissimule sous la Poutinophobie, si je puis dire.       <br />
              <br />
       Poutine a cherché à redresser l'Etat en Russie, il y est parvenu d'une certaine manière puisque si l'on prend par exemple l'indicateur de développement humain, la Russie est maintenant à une place tout à fait honorable, ce qui n'était pas le cas quand Poutine est arrivé au pouvoir. Il y a eu une croissance assez forte pendant les 10 premières années, elle a ralenti mais elle reprend, et cela sera sans doute conforté par la remontée du prix du pétrole.</li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <ul class="list"><li> Sur la Syrie.       <br />
              <br />
       Il y a deux processus parallèles, qui ne se sont donc jamais rencontrés : celui d'Astana autour de la Russie, de l'Iran, de la Syrie et de la Turquie ; et le processus dit « <span style="font-style:italic">small group</span> », qui réunit les Occidentaux, la Jordanie, l'Arabie Saoudite et l'Egypte. Il faut que ces deux processus confluent à Genève, car c'est à Genève que se fera la conclusion politique inclusive qui permettra de mettre un terme à une guerre en Syrie qui n'a que trop duré.       <br />
              <br />
       Cette décision a été prise, qui prévoit qu'il y aura deux coordinateurs de part et d'autre pour faire en sorte que les deux démarches avancent de concert et aboutissent à une solution qui préserverait l'intégrité territoriale de la Syrie, accorderait un minium d'autonomie culturelle à un certain nombre de minorités sans remettre en cause l'unicité et la laïcité du gouvernement syrien qui nous tient à cœur ; faire en sorte que des initiatives humanitaires soient prises pour permettre la reconstruction de certains quartiers dévastés, le retour des réfugiés et enfin des élections pluralistes supervisées par l'ONU.       <br />
              <br />
       Tout cela prendra du temps mais il n'y a pas d'autre issue, sinon celle de se faire la guerre. Ce serait alors redonner sa chance à Daech. Il est important d'en finir avec Daech et trouver les bases d'un compromis possible.       <br />
              <br />
       Emmanuel Macron a cité deux personnages de <span style="font-style:italic">Guerre et Paix</span>, Bezoukhov et Karataïev, dont l'un finit par ranimer en l'autre la confiance qu'il avait perdue en la nature humaine.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> Sur l'Ukraine       <br />
              <br />
       Le président Macron a expliqué qu'il y avait une fenêtre d'opportunité avant les élections ukrainiennes et après l'élection de Poutine. Il faut la saisir dans les semaines qui viennent au niveau des ministres des Affaires étrangères. Sur les points essentiels - l'opération de maintien de la paix, les élections locales, la réforme constitutionnelle en Ukraine, le retrait des armes lourdes - on peut trouver des solutions ; il est donc possible de mettre fin à un conflit qui est dit gelé mais qui peut redevenir chaud.       <br />
              <br />
              
       </li></ul><ul class="list"><li> Sur l'Italie       <br />
              <br />
       L'Italie est un laboratoire qui nous a donné l'Empire romain, les Républiques de la Renaissance, le futurisme, le fascisme, Gramsci... C'est un pays inventif.       <br />
              <br />
       Je regrette que le président Mattarella ait refusé de tenir compte de l'accord qui s'était dégagé entre deux partis qui sont majoritaires à la Chambre ; les choses pouvaient évoluer. Le programme n'était pas très réaliste mais le programme commun en France l'était-il davantage ? On aurait vu assez rapidement que le programme était tout de même difficile à appliquer, peut-être une dissolution serait-elle intervenue, mais à un meilleur moment.       <br />
              <br />
       Monsieur Mattarella a fait appel à un spécialiste du FMI. Ce n'est quand même pas quelqu'un que les Italiens moyens peuvent aimer. Je ne crois pas qu'il sera investi par les Chambres, donc il va expédier les affaires courantes jusqu'aux prochaines élections...       <br />
              <br />
       Ce n'est pas la première fois qu'il y a un déni de démocratie </li></ul>[de Bruxelles]. Monsieur Berlusconi avait été congédié par Bruxelles à l'époque Barroso, avec Sarkozy et Merkel : on avait nommé un technocrate, Monsieur Monti, qui a été congédié aux élections un an après.       <br />
              <br />
       Il faut faire avec la démocratie, il faut respecter le vote, comme l'a rappelé le président Macron sans prendre parti dans les affaires de l'Italie.       <br />
              <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> En hommage à Serge Dassault       <br />
              <br />
       J'ai connu Serge Dassault quand il était déjà président de Dassault, j'ai fait partie de ceux qui ont bataillé pour faire homologuer le Rafale. Je salue un grand industriel français.</li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/France-Russie-s-appuyer-sur-les-points-de-convergence_a1985.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"La France peut jouer un rôle pour la levée des sanctions contre Moscou"</title>
   <updated>2018-05-28T09:54:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/La-France-peut-jouer-un-role-pour-la-levee-des-sanctions-contre-Moscou_a1981.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/21957953-24820640.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2018-05-03T21:06:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Jean-Pierre Chevènement était l'invité de RT France, jeudi 3 mai 2018. Il répondait aux questions de Stéphanie de Muru.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <iframe width="560" height="315" src="https://www.youtube.com/embed/xVqXj5w2sME?rel=0" frameborder="0" allow="autoplay; encrypted-media" allowfullscreen></iframe>     </div>
     <div>
      <span class="u">Verbatim :</span>       <br />
              <br />
       Après la rencontre du Président Macron et du Président Poutine à Versailles le 29 mai 2017, le Président Macron a redéfini la politique française notamment vis-à-vis de la Syrie en souhaitant une formule inclusive, c’est-à-dire comprenant toutes les parties, y compris les représentants du gouvernement de Damas.        <br />
              <br />
       Cela rompait avec la politique antérieure, qui nous a mis dans une position que l’on ne peut que regretter. C’est ce changement qui m’a fait accepter la proposition d’Emmanuel Macron de reprendre la mission de Représentant spécial de la France pour la Fédération de Russie.       <br />
              <br />
       Je me suis rendu à plusieurs reprises en Russie, à Moscou, pour favoriser la relation franco-russe et mettre de l’huile dans les rouages. Je suis également allé en Sibérie pour l’inauguration des installations gazières de Yamal dans le cadre du projet franco-russe très important entre Novatek et Total.        <br />
              <br />
       Je suis allé à Moscou les 25 et 26 avril derniers porteur d’un message du Président Macron au Président Poutine : le Président a le souhait de réduire nos divergences et de marquer nos convergences, qui sont nombreuses. J’ai rencontré le ministre de l’Economie, le vice-ministre des Affaires étrangères ainsi que d’autres responsables russes à la tête de grande entreprises publiques.       <br />
              <br />
       Je crois très profondément à l’intérêt tout particulier de la relation franco-russe : c’est une relation spéciale qui vient de loin dans l’histoire et répond à de profondes affinités culturelles. Je veux croire qu’il y a des fondamentaux pour notre politique, notamment notre politique étrangère.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      [Sur l’affaire Skripal] Je ne suis jamais heureux quand des incidents troublent notre dialogue. Les autorités françaises ont considéré qu’elles détenaient des éléments probants ; on n’en sait pas beaucoup plus pour le moment. C’est en tout cas la position de la France, et nous sommes par ailleurs les alliés de la Grande-Bretagne dans l’OTAN et dans l’UE, qu’elle n’a pas encore quittée. Cette affaire méritera d’être élucidée par les réseaux diplomatiques et judiciaires habituels, sans que ce soit un sujet qui nous dresse les uns contre les autres.        <br />
              <br />
       Sur la Syrie, la position de la France a toujours été de veiller à interdire la production, la détention et l’utilisation de armes chimiques. J’étais ministre de la Défense lorsque nous avons signé la convention interdisant les armes chimiques en 1989. Il y a une organisation internationale, l’OIAC, qui veille au respect de cette interdiction. Je m’étais réjoui en 2013 de la décision visant à démanteler l’arsenal chimique syrien. S’agissant des frappes [celles du 14 avril 2018 opérées par Paris, Washington et Londres], elles n’ont fait aucune victime, la partie russe a été prévenue à l’avance et elle valait coup de semonce par rapport à ce qui semble bien être l’utilisation de chlore et pas forcément de gaz sarin. Je fais confiance à l’OIAC pour remplir sa mission.       <br />
              <br />
       Il faut qu’il soit évident pour tous que les armes chimiques ne peuvent pas être employées au niveau des Etats, mais peut-être demain aussi au niveau d’acteurs non-étatiques. Imaginez que Daech ait pu utiliser des armes chimiques dans le métro par exemple. Cela légitime une réaction assez forte.       <br />
              <br />
       Je considère Sergueï Lavrov, chef de la diplomatie russe, comme un ami, mais il n’est pas sérieux de prétendre que la France a une position coloniale en Syrie alors que celle de la Russie, qui y est beaucoup plus présente que la France, avec un contingent de 4000 à 5000 soldats, ne le serait pas. Mais je ne veux pas faire monter la pression inutilement. J’attends que le voyage du Président de la République à Moscou le 24 mai, puis le 25 mai à Saint-Pétersbourg, se déroule. Ce sera un moment important pour les relations franco-russes que nous devons renforcer et améliorer.        <br />
              <br />
       Les entreprises françaises sont très présentes en Russie ; cela représente un stock d’investissement de 18 milliards d’euros. Toutes nos grandes entreprises ou presque sont installées en Russie, et nous avons beaucoup de PME et de PMI qui pourraient avoir accès au marché russe sans toutes ces sanctions qu’il faudra bien lever un jour.       <br />
              <br />
       La perspective dans laquelle je me place est celle d’une normalisation : le peuple russe est un grand peuple européen, nous sommes des européens et je me situe dans la ligne qui avait été tracée jadis par le Général de Gaulle d’une Europe européenne qui irait de l’Atlantique à l’Oural et même jusqu’au Pacifique, où la Russie a étendu la civilisation européenne.       <br />
              <br />
       J’en ai parlé longuement avec le Président de la République ; je l’ai accompagné à Moscou en janvier 2016. La dégradation de nos relations ne répond pas à l’intérêt de la Russie ni à celui de la France. Emmanuel Macron s’est exprimé d’une manière claire devant la presse sur le principe d’une levée des sanctions. Cette dernière est liée aux accords de Minsk et à la résorption de ce conflit qu’on dit gelé mais qui ne l’est pas vraiment puisqu’il y a toujours des morts et des blessés. Tout cela est contraire aux intérêts de l’Europe et de la Russie, et bien entendu de l’Ukraine, qui devrait être un pont entre l’Europe et la Russie plutôt qu’un foyer de discorde de gens qui veulent dresser la Russie contre l’Europe et inversement.       <br />
              <br />
       En dehors des dossiers internationaux, il y a une forte relation bilatérale entre la Russie et la France. Les problèmes qui doivent être évoqués [lors de la visite du Président Macron en Russie] sont la levée des sanctions ainsi que l’extraterritorialité du droit américain, qui tétanise nos banques d’une manière générale. La France peut jouer un rôle utile pour que le régime de sanctions puisse être levé.       <br />
              <br />
       Nous sommes très présents en Russie et la Russie peut être présente en France. Il y aussi le volet culturel, très important : les Français doivent apprendre la langue russe et inversement. Il y a la diplomatie culturelle, les expositions, comme l’exposition Chtchoukine à la Fondation Vuitton, qui a eu beaucoup de succès.       <br />
              <br />
       Source: <a class="link" href="https://francais.rt.com/entretiens/50327-jean-pierre-chevenement-invite-jt-rt-france">RT France</a>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/La-France-peut-jouer-un-role-pour-la-levee-des-sanctions-contre-Moscou_a1981.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Pas de paix durable en Europe sans un étroit partenariat avec la Russie</title>
   <updated>2018-03-28T11:20:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Pas-de-paix-durable-en-Europe-sans-un-etroit-partenariat-avec-la-Russie_a1975.html</id>
   <category term="Carnet de Jean-Pierre Chevènement" />
   <published>2018-03-19T09:24:00+01:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Communiqué de Jean-Pierre Chevènement, Représentant spécial de la France pour la Fédération de Russie     <div>
      La participation massive de l’électorat russe – supérieur aux deux tiers – plus encore que l'ampleur du vote en faveur de Vladimir Poutine – les trois quarts des suffrages exprimés – devrait faire réfléchir les coryphées de la russophobie en Occident. On ne peut fonder une paix durable en Europe qu'à travers un étroit partenariat avec ce grand pays qu'est la Russie. C'est le rôle de la France de contribuer à un dialogue franc et ouvert avec Vladimir Poutine dont la légitimité sort puissamment confortée de ce scrutin. 
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Pas-de-paix-durable-en-Europe-sans-un-etroit-partenariat-avec-la-Russie_a1975.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"Il y a eu dans la crise ukrainienne une grande part de malentendus"</title>
   <updated>2018-02-27T13:47:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Il-y-a-eu-dans-la-crise-ukrainienne-une-grande-part-de-malentendus_a1974.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <published>2018-02-27T09:59:00+01:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Entretien de Jean-Pierre Chevènement à la Presse Quotidienne Régionale, propos recueillis par Francis Brochet, 19 février 2018.     <div>
      <b>Presse Quotidienne Régionale : La réélection probable de Vladimir Poutine est-elle une bonne nouvelle pour la Russie ?</b>       <br />
       <b>Jean-Pierre Chevènement</b> : Je constate simplement que la popularité de Vladimir Poutine est grande. L’opinion publique russe est sensible au fait qu’après dix années d’anarchie, il a contribué à rétablir un Etat en Russie. J’observe que ces élections vont intervenir dans le cadre de la constitution de 1993, inspirée de la constitution française. Vingt-cinq ans après la révolution de 1789, la France avait déjà usé huit constitutions ! Et le pluralisme existe en Russie : c’est faute d’une opposition réellement convaincante que la réélection de Vladimir Poutine apparaît comme assurée.       <br />
              <br />
       <b>Vous avez rencontré Vladimir Poutine. Comment le caractériser ?</b>       <br />
       Je ne décrirai pas Vladimir Poutine comme un enfant de chœur, mais assurément comme un homme d’Etat, capable de vues longues, soucieux de moderniser son pays, d’y restaurer l’Etat, capable aussi d’un grand pragmatisme. Je l’ai rencontré à Sotchi, au début de mai 2014 pour préparer la mise en place du « format de Normandie » : il a pris un certain nombre d’engagements, qu’il a tenus. Notamment l’engagement de ne pas revendiquer l’annexion du Donbass par la Russie, mais simplement souhaiter que ces gens puissent parler le russe et l’apprendre à leurs enfants. Il y a eu dans la crise ukrainienne une grande part de malentendus.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <b>Quels malentendus ?</b>       <br />
       Le partenariat oriental de l’Union européenne négligeait le fait qu’il y avait déjà un régime de libre-échange entre la Russie et l’Ukraine. Et l’éviction du président Ianoukovitch, sans doute corrompu mais élu, a été considérée comme un coup d’Etat vu de Moscou. La Russie a ensuite fait prévaloir ses intérêts stratégiques, en organisant le rattachement de la Crimée à la Russie,       <br />
       car elle craignait que le bail concernant le port de Sébastopol soit révoqué par le nouveau gouvernement ukrainien. C’est un défaut de communication auquel contribue une vision manichéenne de la Russie qui tend à maintenir un climat       <br />
       de guerre froide en Europe.       <br />
              <br />
       <b>Quelle est la relation entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ?</b>       <br />
       Le contact entre les deux hommes a été très direct, ils ont pu se jauger l’un l’autre. Je pense que Vladimir Poutine respecte Emmanuel macron, et qu’Emmanuel Macron a pris la mesure de ce que représente Vladimir Poutine… Evitons les politiques de « <span style="font-style:italic">regime change</span> » (volonté de changer le régime) qui ne conduisent nulle part. C’est par le développement de la Russie, de ses classe moyennes, que les idéaux auxquels nous sommes attachés peuvent le mieux progresser. Comme l’expliquait  Robespierre, la France ne doit pas propager la liberté à la pointe des baïonnettes, Paris n’est pas la capitale du monde.       <br />
              <br />
       Entretien paru dans L'Est Républicain, Les Dernières Nouvelles d'Alsace, Le Progrès, Le Républicain Lorrain, L'Alsace, Le Bien Public, Le Dauphiné Libéré.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Il-y-a-eu-dans-la-crise-ukrainienne-une-grande-part-de-malentendus_a1974.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Pour une coopération de vaste portée</title>
   <updated>2017-09-21T19:26:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Pour-une-cooperation-de-vaste-portee_a1940.html</id>
   <category term="Actualités" />
   <published>2017-11-20T08:00:00+01:00</published>
   <author><name>Jean Pierre Chevenement</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Contribution de Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre, Représentant spécial de la France pour la Fédération de Russie, à "La Lettre Diplomatique", dossier spécial consacré à la Russie et au 300ème anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques franco-russes.     <div>
      La rencontre à Versailles, le 29 mai 2017, des Présidents Macron et Poutine a ouvert la voie à une relation enfin raisonnable entre la Russie et la France après trois années difficiles consécutives à la crise ukrainienne. Certes, le « format de Normandie » a permis de créer une enceinte de dialogue depuis mai 2014 mais ce dialogue n'a pas encore permis d'aboutir à une complète normalisation de nos relations. Des forces puissantes s'exercent cependant pour faire de la question ukrainienne un abcès de fixation durable.       <br />
              <br />
       On le voit avec le vote d'un nouveau train de sanctions contre la Russie par le Congrès des Etats-Unis, sanctions qui portent directement atteinte aux intérêts européens, notamment en matière de politique énergétique.       <br />
              <br />
       J'ai gardé le souvenir de la réponse que dans un autre temps, celui de l'URSS, le Président Mitterrand et le chancelier Kohl avaient su apporter à la prétention assez semblable qu'avait eu le président des Etats-Unis de l'époque, Ronald Reagan, d'empêcher la construction du gazoduc d'Urengoï, de la Sibérie vers l'Europe.       <br />
              <br />
       Comme ministre de l'Industrie, j'avais été amené à réquisitionner, en 1982, l'usine de Dresser-France au Havre qui fabriquait les compresseurs nécessaires au fonctionnement du gazoduc. La fermeté européenne avait payé. Le gazoduc a été construit.       <br />
       Il en sera de même aujourd'hui dès lors que nous aurons la volonté de mettre à plat tous les problèmes qui nous opposent ou paraissent nous opposer.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Nous pouvons comprendre que l'implosion de l'URSS, le 25 décembre 1991, à l'initiative des Présidents russe, biélorusse et ukrainien a pu laisser pendants un certain nombre de problèmes, y compris humains, qu'il revient aux parties de régler pacifiquement sur une base de principes (respect de l'intégrité territoriale des Etats et autodétermination des peuples).       <br />
              <br />
       Ainsi les accords de Minsk doivent-ils s'appliquer mais ces accords impliquent un esprit de coopération mutuelle qui, aujourd'hui, n'existe pas.       <br />
              <br />
       Il faut donc créer cet esprit, ce qui implique le dépassement des pulsions revanchardes et la stabilisation de l'Ukraine entre la Russie et l'OTAN.       <br />
              <br />
       De même, nous pouvons comprendre qu'après soixante dix ans de communisme, la Russie ait besoin de recoudre son présent à son passé pour pouvoir façonner son avenir . Mais il n'y a pas là prétexte à une nouvelle guerre idéologique entre une Europe occidentale universaliste certes mais hyper-individualiste et une Russie vouée à cultiver les seules valeurs de la tradition. Il y a un équilibre à trouver entre les valeurs individualistes et les valeurs collectives.        <br />
              <br />
       Ce problème se pose à toutes nos sociétés. Ne rentrons pas trop vite dans le schéma huntingtonien opposant une civilisation « occidentale » à une civilisation « orthodoxe ». Nous sommes avant tout des Européens. L'URSS n'existe plus. Il y a certes plusieurs formes de capitalismes mais nous sommes tous dans le même bain, et souvent confrontés aux mêmes défis. Ne récréons pas des oppositions « systémiques », qui, grâce à la Russie elle-même, n'existent plus depuis 1991.       <br />
              <br />
       Nous avons beaucoup d'intérêts communs : la sécurité européenne pour commencer. Ne nous laissons pas happer par le bourrage de crânes que cherchent à opérer les tenants d'une nouvelle guerre froide en Europe. Nous avons mieux à faire, ne serait-ce que combattre et prévenir la tentation du terrorisme djihadiste qui est une menace pour nous tous et oeuvrer ensemble à la stabilité des régions du globe qui nous sont proches (Moyen-Orient et Méditerranée, Afrique, Asie Centrale, etc.).       <br />
              <br />
       La France et la Russie n'ont pas d'opposition de nature géopolitique. C'est pourquoi, malgré des idéologies différentes, nous avons combattu ensemble pendant les deux Guerres mondiales.       <br />
              <br />
       Aujourd'hui, ce n'est pas l'intérêt de la France ni de l'Union européenne de repousser la Russie vers l'Asie. Et la Russie sait bien qu'elle trouvera en Europe des capitaux, des technologies, des affinités de toute nature qu'elle ne trouve jamais ailleurs. De quoi nourrir une coopération de vaste portée entre la Russie d'une part, la France et les pays européens qui veulent exister par eux-mêmes d'autre part.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Pour-une-cooperation-de-vaste-portee_a1940.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>L’Europe face aux relations sino-américaines</title>
   <updated>2017-09-04T17:29:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/L-Europe-face-aux-relations-sino-americaines_a1937.html</id>
   <category term="Actualités" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/16898368-21513748.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2017-09-02T16:02:00+02:00</published>
   <author><name>Jean Pierre Chevenement</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Intervention de Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre, au séminaire de la Fondation Prospective et Innovation, Futoroscope de Poitiers, 25 août 2017. Ce texte s'appuie sur un travail d'analyse des chiffres du commerce extérieur réalisé par la Fondation Res Publica : « Une vue d'ensemble sur les relations commerciales internationales ».     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/16898368-21513748.jpg?v=1779518463" alt="L’Europe face aux relations sino-américaines" title="L’Europe face aux relations sino-américaines" />
     </div>
     <div>
      Un grand merci d’abord à Jean-Pierre Raffarin et à sa Fondation « Prospective et Innovation » pour ce onzième colloque consacré à la Chine dont vous êtes devenu, Monsieur le Premier Ministre, le meilleur connaisseur parmi nos responsables politiques. Comment l’Europe peut-elle se positionner utilement dans la relation sino-américaine ?        <br />
              <br />
       <b>I - L’imprévisibilité de Trump a ses racines dans les déséquilibres  mondiaux croissants induits par la mondialisation.</b>       <br />
              <br />
       L’accession de Donald Trump à la Présidence des Etats-Unis « rend tout et son contraire possible » (comme l’a fort bien dit le romancier américain Philippe Roth). Le bras de fer envisagé par Donald Trump avec la Chine et avec l’Europe, principaux fournisseurs de l’économie américaine, a jusqu’ici tourné court. L’approche de Trump qui entend redresser une situation américaine compromise, repose sur une vision économique qu’on peut trouver brutale et marquée d’un économicisme simplet. Essayons cependant d’en comprendre la logique : elle repose sur le constat bien réel d’un déficit commercial abyssal (719 milliards d'euros) que Trump voudrait réduire.        <br />
              <br />
       A – Analysons d’abord ce déséquilibre commercial dans lequel Trump voit, du point de vue des Etats-Unis, la principale menace à résorber.       <br />
              <br />
       1. L’excédent chinois sur les Etats-Unis atteint 330 milliards d’euros en 2016 (contre 100 en 2001). Il a donc triplé. Du point de vue des Etats-Unis, le taux de couverture des imports (435 milliards) par les exports (104 milliards) est de moins du quart ! Mais c’est la conséquence de la politique initiée et suivie par tous les gouvernements américains depuis Nixon-Mao, et surtout Deng-Xiao Ping-Reagan. Le déficit des Etats-Unis avec l’Allemagne est moindre mais reste conséquent : il atteint un peu moins de 50 milliards d’euros par an, avec l'Union Européenne, il atteint 128 milliards. Quant au déficit de l’Union européenne vis-à-vis de la Chine, il atteint 238 milliards d’euros en 2016, moindre donc de 100 milliards que le déficit américain. Le problème principal du point de vue de    Donald Trump et de ses soutiens est donc celui du déséquilibre du commerce extérieur des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine. 
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      2. La Chine et l’Allemagne sont les deux premiers exportateurs mondiaux en dehors des Etats-Unis. 1 895 milliards d'euros pour la première, 1 211 pour la seconde qui arrive presque à faire jeu égal avec les Etats-Unis dont les exportations ont atteint, en 2016, 1 313 milliards (contre 2 032 pour les importations. Le déficit commercial global des Etats-Unis est donc de 719 milliards d'euros soit un taux de couverture des importations globales par les exports de 65 %. Même si le dollar reste la monnaie mondiale, on conçoit qu’il y ait pour les dirigeants américains de quoi s’inquiéter ! Ainsi, l’emploi textile aux Etats-Unis a-t-il été divisé par dix depuis 2001 (de 1 million d’emplois à 100 000).       <br />
              <br />
       3. Une analyse fine des statistiques du commerce extérieur des trois principales puissances industrielles et commerciales du monde montre que le déficit américain s’observe vis-à-vis de l’Allemagne comme de la Chine sur les machines industrielles. Vis-à-vis de l’Allemagne, il concerne aussi les produits automobiles. Vis-à-vis de la Chine les produits textiles confectionnés. La Chine est devenue une puissance industrielle majeure même si elle enregistre encore un déficit pour les produits de la navigation aérienne et spatiale. Elle dégage même un excédent sur l’Allemagne dans le domaine des machines industrielles (5.8 milliards, les exports chinoises sur l’Allemagne étant de 21 milliards et celles de l’Allemagne sur la Chine de 15 milliards). Pour compléter le tableau des déséquilibres de l’économie mondiale, il faut cependant souligner l’émancipation des Etats-Unis dans le domaine de l’énergie, grâce au gaz de schiste.       <br />
              <br />
       4. Ainsi, l’économie chinoise a muté. Elle fabrique de plus en plus de produits de haute technologie. Ses investissements à l’étranger ont doublé en 2016 atteignant plus de 211 milliards de dollars (en flux) contre 97 en 2015 (et 104 milliards pour le seul premier semestre 2017).        <br />
              <br />
       L’Etat chinois essaie de reprendre la main sur quatre grands groupes qui ont multiplié les acquisitions à l’étranger. Il s’agit de mettre fin à des fuites de capitaux dans des secteurs comme le loisir, l’immobilier, l’hôtellerie, etc. jugés non « stratégiques » pour l’économie nationale.       <br />
              <br />
       5. La relation sino-européenne répond à des caractéristiques différentes. D’abord le marché européen est le plus vaste (46 000 milliards de $, si on inclut les échanges intracommunautaires. Dans les faits, il a la taille du marché américain. Ainsi le poids du commerce extérieur de l’Union européenne avec la Chine (515 milliards d’euros, soit 15 %) approche-t-il le poids du commerce extérieur sino-américain mais le déficit commercial de l’Union européenne n’atteint, si l’on peut dire, que 238 milliards d’euros.       <br />
              <br />
       Si les importations venant de Chine représentent 20 % du total des importations européennes totales de l’Union européenne, les exportations vers la Chine représentent 10 % seulement en 2016, soit un peu plus que la Suisse, 8 % ! Le déficit des pays européens vis-à-vis de la Chine est général à tous les pays. Il est à peu près équivalent en valeur absolue pour l’Allemagne (- 18 milliards) et pour la France (- 17) mais pas en valeur relative (les exportations allemandes vers la Chine atteignent 77 milliards d’euros en 2016 contre 46 pour la France).       <br />
              <br />
       6. Quoi qu’on pense du style et des initiatives de Monsieur Trump, il y a un déséquilibre réel des échanges que les variations monétaires permettent de corriger avec l’Allemagne (appréciation de 17 % de l'euro depuis janvier 2017) plus qu’avec la Chine (stabilité relative du yuan à environ 6.8 dollars). En fait, la guerre des monnaies se livre essentiellement entre l’Europe et les Etat-Unis.       <br />
              <br />
       7. L’imprévisibilité de la nouvelle Administration américaine pourra-t-elle être réduite au fil du temps ?  L’Europe peut-elle proposer une autre perspective que l’affrontement ? Certes il est légitime qu’elle défende, elle aussi, ses intérêts.       <br />
              <br />
       a) Il paraît justifié que l’Europe se dote de mécanismes de contrôle des investissements stratégiques, comme le demandent l’Allemagne, la France et l’Italie. Une certaine souplesse sera sans doute laissée aux Etats. L’Union européenne n’entend donc pas restreindre les investissements chinois mais mieux les canaliser dans l’intérêt mutuel. Les rachats doivent se faire à l’amiable et avec l’accord des gouvernements concernés.        <br />
       b) La question du protectionnisme de fait des méga-entreprises chinoises par rapport aux entreprises européennes est régulièrement posée par la Chambre de Commerce européenne à Pékin. Elle doit être traitée.        <br />
       c) Mais les questions principales sont entre l'Europe et les Etats-Unis (parité euro-dollar, contrôle des GAFA).       <br />
              <br />
              <br />
       B – Comme l’a fait justement observer Jean-Pierre Raffarin, l’Europe et la Chine, situées aux extrémités de l’Eurasie, n’ont pas de rivalité géopolitique. Il y a même depuis la fin du Moyen-Age une tradition ancienne de sinophilie en Europe.       <br />
              <br />
       Il faut donc harmoniser l’intérêt européen, l’intérêt américain et l’émergence pacifique de la Chine désormais entrée dans une nouvelle phase, celle d’une économie développée.        <br />
              <br />
       <b>II. - Le rôle principal de l’Europe devrait être d’offrir une vision politique : la réconciliation des pays du Nord - Etats-Unis, Europe, Russie, Chine - pour répondre aux défis majeurs de notre temps venus du Sud.</b> Les déséquilibres (Afrique, monde musulman principalement) : multiplication des Etats fragiles voire faibles, terrorisme djihadiste, blocages de l’Islam, déséquilibres démographiques et flux migratoires croissants et inabsorbables par le Nord. Il faut faire mûrir une « nouvelle donne », solvabiliser les pays pauvres, les aider à maîtriser leur démographie, à assurer leur sécurité et à fixer leur population en y multipliant les emplois sur place.       <br />
              <br />
       Bien sûr, il y a des problèmes pendants au Nord (Corée du Nord, Ukraine notamment) mais c’est au Sud que se font jour les déséquilibres les plus préoccupants. Plutôt que d’avoir une réaction purement défensive vis-à-vis de la Chine, l’Europe et les Etats-Unis devraient associer leurs efforts à ceux de la Chine pour offrir un horizon de progrès aux peuples du Sud. A cet égard, le projet dit « OBOR » (<span style="font-style:italic">one belt, one road</span>), autrement dit celui de nouvelles routes de la soie, offre de grandes opportunités. Non seulement sur le plan technique et financier (le Président Xi a annoncé des investissements à hauteur de plusieurs centaines de  milliards de dollars) mais aussi sur le plan géopolitique.        <br />
              <br />
       Distinguons dans ce projet OBOR plusieurs axes :       <br />
       a) un axe terrestre septentrional par la Russie ;       <br />
       b) un axe plus méridional par le Kazakhstan, le Turkménistan, puis l’Iran ou la Turquie via la Caspienne et l’Azerbaïdjan. Ce deuxième axe est plus aléatoire géopolitiquement ;       <br />
       c) un troisième axe, maritime, via le détroit de Malacca, que pourraient raccourcir une voie à travers la Birmanie et une autre via le Pakistan, vers Djibouti puis Suez, ou vers l’Ethiopie, ou vers Mombasa et l’Afrique orientale.        <br />
              <br />
       Ce projet OBOR peut contribuer non seulement à résoudre les problèmes de la Chine, ce qui est de sont point de vue, légitime (consolidation de sa croissance et sécurisation de ses approches), mais il peut aider les pays du Sud à relever leurs propres défis qui sont gigantesques.       <br />
              <br />
       <b>III – Le projet OBOR répond certes à une vision géopolitique</b>       <br />
              <br />
       1. La géopolitique classique (Mahan, Mackinder, Haushofer) distinguait les <span style="font-style:italic">« puissances de la Mer »</span> et les <span style="font-style:italic">« puissances de la Terre »</span>. Les Etats-Unis sont évidemment aujourd’hui maîtres des mers face à l’Eurasie et, en son sein, la Chine, puissance de la Terre par excellence. La Chine est un pays enclavé, entouré au Sud et à l’Ouest de montagnes très élevées. C’est seulement vers le Nord qu’elle est ouverte sur le désert mongol ou la taïga sibérienne. Mais le projet OBOR peut s’analyser aussi comme une diversification des voies de passage vers le reste de l’Asie, l’Europe et l’Afrique, et comme un possible contournement terrestre de la voie maritime à travers les îles de la Sonde. En ce sens, il requiert au premier chef, la coopération de la Russie et du Kazakhstan (près de 10 000 kilomètres de frontières communes si on inclut la Mongolie). L’axe principal relie le Sin-Kiang chinois et le Kazakhstan, puis la Russie. Le contournement de la voie maritime passe par une étroite coopération entre la Chine et la Russie qui peut aider à stabiliser l’Asie centrale face au défi de l’Islamisme radical. Ce caractère stratégique de la Russie met en lumière l’importance de ce « trou noir » de la géopolitique mondiale qu’est l’Ukraine.  Si ce conflit se transformait en abcès de fixation durable, c’est la pertinence de la route de la voie terrestre qui serait remise en cause, mais, au-delà, la vision d’un  Nord réconcilié pour aider les pays du Sud à « faire face ».       <br />
              <br />
       2. Le rapprochement de la Russie avec la Chine au sein de l’Organisation de Shanghai au plan sécuritaire a été accéléré au plan économique par les sanctions occidentales. Le gazoduc qui doit livrer 38 milliards de m3 à la Chine sera opérationnel en 2019. Xi Jing Ping, à Moscou, vient d’annoncer la création d’un fonds d’investissement de 10 milliards de dollars pour favoriser l’innovation dans l’économie russe. Le rapprochement n’est peut-être pas aussi rapide qu’espéré mais il entre dans la réalité. Il y a encore d'autres projets (gazoduc, lignes ferroviaires), néanmoins en retard.       <br />
              <br />
       3. Le bon sens est de réduire l’abcès ukrainien. Il faut que l’Ukraine et la Russie acceptent les accords de Minsk et ce qui va avec : une neutralisation « à l’autrichienne » de l’Ukraine qui deviendrait un pont entre l’Europe et la Russie et une œuvre commune des deux Europe pour assurer son développement.        <br />
              <br />
       <b>IV – Que peut donc faire l’Europe dans le contexte actuel ?</b>       <br />
              <br />
       1. La Chine a un projet : consolider à l’échelle mondiale sa montée en puissance, en sécurisant ses voies d’approvisionnement et de trafic et en désenclavant des régions pourvoyeuses de matières premières dont l’économie chinoise a besoin.       <br />
              <br />
       2. Les Etats-Unis ont aussi un projet : le maintien de leur leadership ou en tout cas le ralentissement de son érosion.       <br />
              <br />
       3. Quant à l’Europe, qui a été le carrefour du monde et à l’origine des premières mondialisations, ambitionne-t-elle de retrouver un rôle à sa mesure de pont entre les nations et les différentes aires culturelles du monde ? Cette ambition, elle l’a de toute évidence sacrifiée sur l’autel d’un économicisme à courte vue. Elle doit renouer avec la politique, la grande politique, la politique mondiale ! C’est ce à quoi répond la volonté du nouveau Président français de rééquilibrer l’Europe pour la dynamiser.       <br />
              <br />
       Même si le Parlement européen peut jouer un rôle utile dans la prise de conscience collective ce qui fait défaut à  l’Europe c’est la capacité stratégique que les institutions à vingt-sept interdisent même si la Commission peut jouer un rôle dans la négociation commerciale et la régulation de la concurrence si elle remonte la pente de son ultralibéralisme congénital. Le maintien de l’embargo européen sur les armes destinées à la Chine, 28 ans après 1989, comme l’extraterritorialité du droit américain, manifestent la dépendance, en apparence, irréversible de l’Union européenne par rapport aux Etats-Unis.       <br />
              <br />
       4. L’Ukraine a été deux fois dans le passé au cœur des affrontements géopolitiques majeurs (de 1917 à 1920 puis de 1941 à 1943). Elle risque de le redevenir au XXIe siècle, terrain de confrontation entre les Etats-Unis et la Chine, par Europe et Russie interposées, comme un expert russe des relations internationales, Monsieur Karaganov, en développe la thèse.       <br />
              <br />
       5. L’enjeu d’une monnaie mondiale s’apprécie notamment à travers les politiques de sanctions extraterritoriales que s’autorisent aujourd’hui les Etats-Unis, à partir du privilège que leur confère l’utilisation mondiale de leur monnaie. La guerre des monnaies est une menace toujours présente à l’horizon. La monnaie unique et la lourdeur des institutions de l’Union européenne la mettent en situation de faiblesse structurelle. L’Union européenne tire des bénéfices de la croissance chinoise : la Chine la fournit en produits de qualité à bas coûts. Elle exerce un effet stimulant sur ses entreprises mais aussi un effet d’érosion sur le tissu industriel européen. L’Union européenne trouve aussi en la Chine un pays qui souscrit à sa dette mais son endettement la conduit à parler doucement à son banquier. Or, il faut pouvoir se parler franchement.       <br />
              <br />
       6. L’Europe, pour être à l’initiative, a besoin de mobiliser ses Etats et d’abord les principaux – France - Allemagne (sans oublier l’Italie et l’Espagne au sein de la zone euro). Ce ne peut être qu’à partir du Conseil européen qui a la légitimité pour cela. L’Union européenne évoluera, selon moi, vers une Europe à géométrie variable que pourrait structurer un pôle franco-allemand rééquilibré. Mais ce rééquilibrage est-il à notre portée ? L’Europe est-elle capable de mettre sur la table 150 milliards d’euros, comme l’a suggéré un précédent intervenant.       <br />
              <br />
       7. Il y a une opportunité historique pour l’Europe et pour le monde. Elle est politique. Cette occasion s’appelle peut-être Donald Trump, si les Européens comprennent qu’ils doivent d’abord compter sur eux-mêmes. Verrons-nous s’opérer le sursaut d’un « gaullisme européen » ? Celui-ci consisterait à convaincre les Etats-Unis de l’intérêt d’une grande alliance du Nord au service non seulement du Sud mais aussi des intérêts généraux de l’Humanité.       <br />
              <br />
       8. La Chine donne l’exemple d’une gestion placide des tensions créées par Donald Trump.  Mais sa politique en mer de Chine suscite des interrogations … La Chine est en marche vers la puissance mondiale et pas seulement régionale. Mais cela devrait la rendre prudente. Toute puissance génère des contre-puissances. Un faux pas est toujours possible. Est-il envisageable que l’Europe et la Chine se rapprochent assez pour co-gérer avec les Etats-Unis l’émergence de nouveaux équilibres dans le monde et offrir aux peuples du Sud un horizon de progrès ?	       <br />
       ⁃ en Asie du Nord Est ;       <br />
       ⁃ en Asie du Sud-Est et du Sud ;       <br />
       ⁃ en Asie Centrale ;       <br />
       ⁃ au Moyen-Orient ;       <br />
       ⁃ en Afrique et en Amérique latine ?       <br />
              <br />
       Le projet OBOR va modeler autour de la Chine une ceinture d’Etats dont beaucoup sont déjà dans son orbite. Il doit viser plus loin. La Chine doit montrer qu’à sa permanente référence à l’harmonie, correspondent un vrai désir de partager les responsabilités du monde et le souci d’une gestion prudente des inévitables tensions qui résulteront de son émergence. Il faut donner du temps au temps pour que se crée entre tous les peuples du monde « l’intimité culturelle » dont a justement parlé Jean-Pierre Raffarin.       <br />
              <br />
       <b>V - Est-il envisageable de créer un monde multipolaire où l’Europe aiderait la Chine dans son émergence pacifique non pas contre mais avec les Etats-Unis et au service de l’Humanité tout entière ?</b>       <br />
              <br />
       1. La Chine a besoin de la Russie, mais pour la Russie la Chine ne peut remplacer l’Europe.       <br />
              <br />
       2. Les défis qui assaillent l’Europe lui commandent de se rapprocher de la Chine et de la Russie, tout en conservant leurs liens avec les Etats-Unis.        <br />
              <br />
       3. Sur le climat, l’environnement, la lutte contre l’islamisme radical, le développement de l’Afrique (délocalisation industrielles, achats de produits manufacturés made in Africa, fixation de la main d’œuvre sur place, maintien de la stabilité politique), il y a des convergences évidentes.       <br />
              <br />
       Y-a-t-il un conflit irréductible entre l’Occident et le BRICs ? Je ne le crois pas, le BRICs sont multiples. Les Etats-Unis et l’Europe ne sont pas la même chose. Il faut éviter de durcir les oppositions. Nos pays sont certes différents mais les valeurs individuelles et les valeurs collectives sont également nécessaires à la civilisation. Il faut refuser les oppositions manichéennes et comprendre historiquement les problèmes. Ainsi, les Etats-Unis, à l’époque des «barons brigands» (à la fin du XIXème siècle) restaient quand même une démocratie riche de potentialités !       <br />
              <br />
       <b>Conclusion</b>       <br />
       Mais stratégiquement l’Europe veut-elle exister ? Il lui manque un dessein, celui de faire l’Europe avec les nations car la vie démocratique et l’influx politique passent par elles. Il faut le comprendre pour désembourber l’Europe, au service d’un projet qui puisse unir l’Humanité. La France peut y trouver un rôle digne d’elle.       <br />
       
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/L-Europe-face-aux-relations-sino-americaines_a1937.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"En France, tous les éléments d'une politique industrielle ont disparu"</title>
   <updated>2016-12-20T14:12:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/En-France-tous-les-elements-d-une-politique-industrielle-ont-disparu_a1896.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/10814732-17866710.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2016-12-20T14:12:00+01:00</published>
   <author><name></name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Entretien de Jean-Pierre Chevènement à La Tribune, propos recueillis par Jean-Christophe Chanut et Romaric Godin, mardi 20 décembre 2016.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/10814732-17866710.jpg?v=1482239431" alt=""En France, tous les éléments d'une politique industrielle ont disparu"" title=""En France, tous les éléments d'une politique industrielle ont disparu"" />
     </div>
     <div>
      <b>La Tribune: Dans votre dernier ouvrage, Un Défi de Civilisation (*), vous tentez de comprendre comment la France a pu devenir la cible d'un terrorisme porté par ses propres enfants. Vous identifiez un long processus de haine de soi à l'œuvre dans notre pays qui, selon vous, remonte au début du 20e siècle...       <br />
       Jean-Pierre Chevènement:</b> Selon moi, ce phénomène prend sa source dans le prix exorbitant qu'a dû payer la France pour préserver son indépendance durant la première guerre mondiale. Il en a résulté un sentiment très profond de désorientation et de rejet. D'autant que ce conflit a donné naissance à des monstres que la France de la troisième République n'était pas préparée à affronter : le bolchévisme, le fascisme et, plus tard, le nazisme. Le pacifisme généralisé a alors conduit les élites françaises à préférer la guerre entre l'Union soviétique et l'Allemagne qu'elles désiraient à la guerre entre la France et l'Allemagne qui leur a été imposée. Et c'est une des raisons les plus fortes, comme l'a montré Marc Bloch, de la capitulation de 1940. Celle-ci a ancré dans la conscience collective un sentiment de haine de soi. Sauf évidemment chez ceux qui ont résisté autour du général de Gaulle qui, en continuant le combat, a voulu maintenir la France dans le camp des vainqueurs.       <br />
              <br />
       Seul de Gaulle et les Résistants pouvaient préserver après 1940 une vision valorisante de l'histoire de France. Les élites françaises, parce qu'elles avaient été pétainistes en 1940 et sous l'occupation ont admis que Pétain, c'était la France. C'est, du reste, ce que confesse à sa manière et sans doute inconsciemment, Jacques Chirac lorsqu'il dit, en juillet 1995, que « la France a commis l'irréparable ». Il ne contextualise pas la rafle du Vel d'Hiv, l'impute à la France et non pas à l'Etat français. L'occupation allemande n'est pas évoquée. Entre Pétain et de Gaulle, le conflit de légitimité est ainsi tranché en faveur du premier.       <br />
              <br />
       La haine de soi plonge donc ses racines très profondément dans le « Plus jamais ça ! » d'après 1918, l'effondrement de 1940 et la déconsidération à ses propres yeux d'une France incapable d'incarner la cause des démocraties face à l'Allemagne nazie. Les élites françaises, sous l'occupation, ont souhaité la victoire de l'Allemagne parce que, comme le disait Pierre Laval, « sans elle, le bolchévisme triompherait partout ». De cette chute  vertigineuse de l'estime de soi que De Gaulle n'a pu enrayer qu'un court laps de temps (1958-1970) ont découlé les campagnes de repentance à répétition sur l'esclavage ou la colonisation. Ces campagnes ont objectivement contribué à l'effacement de la nation et du sentiment national à l'ère de la globalisation libérale, plus ou moins maquillée aux couleurs d'une Europe destinée à remplacer la France comme horizon collectif. Lorsqu'une personne est gravement malade, d'autres maladies, secondaires, se greffent sur l'organisme affaibli.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <b>Face à ce sentiment de dépréciation, l'Europe est apparue comme la solution pour beaucoup, dont François Mitterrand...</b>       <br />
       François Mitterrand a fortement contribué, après 1983, à faire de l'Europe un substitut de la Nation. L'affirmation selon laquelle « la France est notre patrie et l'Europe est notre avenir », a été lue comme « la France est notre passé, l'Europe sera notre patrie », même si la pensée réelle de François Mitterrand était en fait beaucoup plus nuancée. L'idée dominante était que l'Europe viendrait remplacer les vieilles nations que l'on avait discréditées en leur imputant la responsabilité de la première guerre mondiale alors que cette dernière est plutôt le fruit d'un petit nombre de décideurs, notamment à la tête du Second Reich. Cette idée que la « nation équivaut à la guerre et l'Europe à la paix » est un subterfuge idéologique. L'européisme confond allègrement la nation, cadre de la démocratie, et le nationalisme qui est une maladie de la nation et qui doit évidemment être combattu. L'idéologie dominante a ainsi évacué la nation comme une vieille charogne en lui imputant des responsabilités qui n'étaient pas les siennes.       <br />
              <br />
       Pour comprendre le point de vue de François Mitterrand, il faut relire son « Pèlerinage en Thuringe », qui résume ses réflexions lorsqu'il se trouve dans le wagon qui l'emmène en captivité en Allemagne en 1940. Il y dresse un réquisitoire contre ce qu'il considère comme 150 ans d'erreurs dans les relations franco-allemandes. C'est pourquoi il a voulu changer la donne et ouvrir une nouvelle page où l'Europe se substituerait aux vieilles nations discréditées par leur Histoire même. C'est avec cette vision de l'Histoire qu'il faut rompre aujourd'hui pour retrouver la démocratie des nations, seule capable de refonder l'Europe.       <br />
              <br />
       <b>Dans cette mécanique de substitution, vous évoquez une évolution de l'Europe vers le néolibéralisme à laquelle François Mitterrand et la France ont participé...</b>       <br />
       L'Europe est devenue le mot de ralliement au néolibéralisme avec l'Acte unique en 1985. C'est sur cette base qu'est décidée en 1989 la libéralisation des mouvements de capitaux non seulement en Europe, mais aussi avec les pays tiers. Compte tenu de la place qu'occupait l'Europe alors dans le commerce mondial, environ 40 % des échanges, cette décision assurait le triomphe du capitalisme financier mondialisé. Pour François Mitterrand, cette libéralisation des mouvements des capitaux était la condition qu'Helmut Kohl avait mise au passage à la monnaie unique, condition qu'il avait acceptée. Il y avait en effet chez lui cette idée qu'en prenant aux Allemands leur mark, on transférerait leur prospérité de ce côté-ci du Rhin. Mais il aurait fallu aussi transférer les Allemands...       <br />
              <br />
       <b>Dans cette évolution, le « tournant de la rigueur » de 1983 est essentiel ?</b>       <br />
       Oui, c'est la victoire des idéologues qui ont, au nom de l'Europe, vont en fait imposer leur grande vision néolibérale dans le cadre de l'Union européenne, de l'OCDE, du FMI et, plus tard, de l'OMC. Cette vision, il faut le souligner, après l'économiste américain Rawi Abdelal, est moins américaine que française, le rôle de l'équipe constituée autour de Jacques Delors dans cette évolution vers le capitalisme financier est majeur.       <br />
              <br />
       Concernant François Mitterrand, je ne crois pas qu'il ait souhaité dissoudre la France dans l'Europe. Jusqu'en 1990, il est resté prisonnier de la vision originelle de l'Europe où la France exerçait le leadership politique de l'Europe. Mais avec la réunification allemande et l'élargissement à l'Est, l'Allemagne a acquis une position centrale. Elle a pu disposer d'un &quot;hinterland&quot; offrant une main d'œuvre à bas coût. Sa compétitivité a encore été renforcée par les réformes Schröeder. Tous les ingrédients de ce que j'appelle le « second décrochage français » ont alors été réunis. Car nos gouvernants n'ont pas pris la mesure du défi.       <br />
              <br />
       <b>Concernant ce « second décrochage », qui fait suite au premier, intervenu après 1870, vous évoquez clairement l'idée qu'il est le fruit d'un choix, notamment en matière industrielle...</b>       <br />
       C'est bien le fruit d'un choix de nos élites - conscient ou inconscient - d'abandonner l'industrie. A la fin des années 1970, c'est l'idéologie post-industrielle qui dominait. Alain Touraine en avait fait la thèse. L'avenir était à la société de services. On pensait qu'il suffirait de briller sur quelques créneaux comme l'aéronautique, le luxe ou la pharmacie, les industries de défense, etc. Mais on a abandonné ou délaissé les autres industries, même l'automobile, par exemple. En 2000, nous avions un excédent commercial de 6 milliards d'euros dans ce secteur, en 2006, nous n'avions plus d'excédent et désormais nous avons un déficit de 10 milliards d'euros. De son côté, l'Allemagne affiche un excédent dans ce seul secteur de 137 milliards d'euros, les deux tiers de son excédent commercial total !       <br />
              <br />
       C'est que l'Allemagne a su utiliser la main d'œuvre à bas coût d'Europe centrale pour produire les composants, tout en continuant de les assembler en Allemagne où se concentrent aussi les fabrications et les fonctions à haute valeur ajoutée, ainsi la recherche et les sièges sociaux. En France on a complètement délocalisé l'industrie vers l'Espagne, le Portugal, la Slovaquie, la République tchèque ou la Roumanie...       <br />
              <br />
       On a commis ici une erreur d'analyse en ne partant pas de l'industrie qui est la base de tout, mais des grandes masses macroéconomiques. On a ainsi abandonné notre tissu industriel, ce qui sape les bases de notre commerce extérieur, comme on le voit avec le creusement de notre déficit commercial en 2016. Y a-t-il meilleur baromètre de la compétitivité d'un pays ?       <br />
              <br />
       <b>Mais, là encore, ce choix ne prend-il pas ses racines dans le choix de 1983 où l'on a préféré privilégier la monnaie forte et le maintien dans le système monétaire européen (SME) ?</b>       <br />
       En effet. Je plaidais alors pour une forme de dévaluation monétaire de 10 à 15 % par rapport au mark car je considérais que, dans un monde mobile, où depuis 1976 (les accords de la Jamaïque), le dollar était la monnaie mondiale, il fallait s'ajuster et ne pas s'en tenir à une parité artificielle. L'économie française n'était pas de taille à être le point d'ancrage monétaire de l'Europe. Ce pragmatisme était d'ailleurs le choix qu'avait fait le général de Gaulle en 1958 lorsqu'il a procédé à deux dévaluations d'un montant cumulée de 37,5 %, choix répété ensuite par Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing. J'ai conseillé à François Mitterrand d'en faire autant et je n'ai pas été entendu. Il a manqué une vision globale incluant l'industrie. S'est imposée au contraire une libéralisation financière dictée par l'idéologie néolibérale et la croyance en l'efficience des marchés. Le choix simultané de la monnaie forte et du capitalisme financier a entraîné un développement extraverti de nos entreprises et l'étiolement du tissu industriel national.       <br />
              <br />
       <b>Votre comparaison des deux décrochages français est frappante. Vous décrivez comment les élites, après 1870, ont préféré investir ailleurs qu'en France et ont fait le choix de la valorisation de leur épargne en or, provoquant un retard d'investissement industriel du pays. Ce choix de l'épargne en monnaie forte des élites est donc une constante en France ?</b>       <br />
       Ce choix d'extraversion est à la base du développement des multinationales françaises qui croissent principalement à l'étranger. Le CAC 40 est une création conjointe de la gauche qui a nationalisé  et de la droite, qui a privatisé. C'est exactement le même phénomène qu'avant 1914 lorsque nous préférions investir en Russie, en Amérique Latine ou dans l'Empire ottoman qu'en France. Cette puissance financière rentière s'opposait alors au choix allemand d'une industrialisation renforcée par la recherche appliquée dans l'électricité ou la chimie, et s'appuyant sur un marché intérieur solide grâce à l'expansion démographique et au développement de l'Etat social bismarckien. L'Allemagne a alors fait le choix de la puissance endogène, la France de la puissance extravertie. Et c'est comme cela qu'elle a raté la marche de la deuxième révolution industrielle.       <br />
              <br />
       La France s'est rattrapée après 1945 à travers le développement de grandes entreprises publiques. Mais, mon opinion, c'est qu'elle n'avait pas comblé son retard en 1975 lorsqu'est venue une période plus difficile. Pour cela, il aurait fallu conserver les outils de l'Etat stratège pour muscler nos points forts et pour encourager le tissu de PME en renonçant à la « monnaie forte » qui ne pouvait que handicaper nos exportations. Mais c'était sans compter avec les Inspecteurs des Finances  hantés par la nostalgie de l'étalon-or et du bloc-or à laquelle la France de l'entre-deux-guerres est restée tardivement attachée jusqu'en 1936. Ainsi le choix de l'euro en 1992 et avant lui du système monétaire européen (en 1979), c'est-à-dire l'arrimage au mark, apparaissent comme la traduction d'un choix plus profond, celui  de la rente au détriment de l'industrie.       <br />
              <br />
       <b>Si l'on revient à la situation actuelle de l'Europe, on constate une forme de domination allemande. Comment la jugez-vous ?</b>       <br />
       C'est une domination de fait. Elle ne traduit pas un choix délibéré. L'Allemagne est un <span style="font-style:italic">hegemon</span> économique malgré elle. C'est le produit fortuit de l'histoire, de la géographie et, il faut le dire aussi, des qualités du peuple allemand. Mais tout cela ne fait pas un <span style="font-style:italic">hegemon</span> politique parce que l'Allemagne dépend pour sa défense des Etats-Unis. Certes, Angela Merkel veut doubler le budget de la défense pour le porter à 2 % du PIB allemand, mais c'est d'abord pour répondre aux vœux du nouveau président élu américain Donald Trump.       <br />
              <br />
       Certes, l'Europe d'aujourd'hui peut ressembler à une forme de Saint Empire romain germanique reconstitué, mais pour moi, c'est une apparence. La réalité, c'est « l'Euramérique ». En 1945, les Allemands se sont vus greffer un hémisphère cérébral américain. Ils ont choisi les valeurs américaines, qu'ils ont confondues d'ailleurs avec les valeurs universelles de la démocratie. Cette greffe s'est inscrite dans un mouvement entamé précédemment avec l'échec en 1848-1849 de leur révolution libérale.       <br />
              <br />
       <b>L'ordolibéralisme s'inscrit-il dans ce phénomène d'identification des valeurs américaines ?</b>       <br />
       Pas tout à fait, car il plonge ses racines dans un christianisme social propre à l'Allemagne. Mais il est vrai que Wilhelm Röpke, son chef de file, participe au séminaire Lippmann en 1937 qui regroupe les grands penseurs libéraux puis rejoint la société du Mont Pèlerin, qui, à l'époque du keynésianisme triomphant, n'exerce encore aucune influence aux Etats-Unis.       <br />
              <br />
       <b>L'Allemagne a cependant été le seul pays occidental alors à ne pas avoir de « révolution keynésienne »...</b>       <br />
       L'Allemagne, après le nazisme, se méfiait de l'Etat, mais il faut dire que le pays était en avance en termes d'Etat providence dont les fondements remontent à Bismarck. L'Allemagne s'est cependant rétablie très vite après la guerre grâce au plan Marshall et à l'arrivée de 12 millions de réfugiés. Dans les années 1950, on parle déjà de « miracle économique allemand » et dans les années 1970, elle fait jeu égal avec la France en Europe.       <br />
              <br />
       <b>Et dans cette « Euramérique » d'aujourd'hui, où se situe la France ?</b>       <br />
       Elle s'est marginalisée. Nos exportations sont de 450 milliards d'euros contre 1.200 milliards d'euros pour l'Allemagne. Politiquement, notre capacité d'initiative semble éteinte. Voir l'Ukraine et le Moyen-Orient.       <br />
              <br />
       <b>Certains, comme François Fillon, par exemple, défendent l'idée qu'une politique de « réformes » libérales sévères pourrait conduire à un rééquilibrage de la relation franco-allemande. C'était aussi l'idée de François Hollande. Qu'en pensez-vous ?</b>       <br />
       Les deux approches, de François Fillon et François Hollande, diffèrent en ce que François Fillon prévoit des transferts aux entreprises deux fois plus élevés que ceux opérés par François Hollande et qu'il demande aux salariés un effort sans contrepartie: retour aux 39 heures dans la fonction publique et plus aucune limite autre que négociée dans le cadre de l'entreprise dans le reste de l'économie. Je suis favorable à une politique de l'effort, mais il faut que cet effort soit équitablement partagé.       <br />
              <br />
       L'idée de François Fillon reste, me semble-t-il,  d'agir sur les seuls indicateurs macro-économiques. Il s'agit de compenser par une forte dévaluation interne, l'impossibilité d'une dévaluation externe dans le système de la monnaie unique. Mais le malade risque de mourir guéri car les effets d'une politique ne sont pas toujours ceux que l'on prévoit. Il y a un risque de récession. Tout dépendra du contexte extérieur, sera-t-il favorable ? Je n'en suis pas sûr.       <br />
              <br />
       <b>Que vous inspire ce choix de la dévaluation interne de la part du bras droit de Philippe Séguin qui a fait campagne avec vous contre le traité de Maastricht en 1992 ?</b>       <br />
       Je peux comprendre ce choix. Le temps a passé depuis 1992 et nous ne pouvons sortir de la monnaie unique que par une monnaie commune, ce qui ne serait possible qu'avec l'accord de l'Allemagne. Nous en sommes loin ! Mais je constate que l'Allemagne commence à s'inquiéter des déséquilibres au sein de la BCE, notamment dans le système de paiements Target-2 où l'Italie accumule des dettes de près de 300 milliards d'euros dont l'Allemagne pourrait être la première redevable.       <br />
              <br />
       <b>Mais cette stratégie voulue par François Fillon est-elle en mesure de mettre fin à la marginalisation de la France dans l'Europe ?</b>       <br />
       Je crains que non. Les effets du rattrapage sont forcément longs. Il faut développer la recherche et travailler beaucoup. C'était possible entre 1945 et 1975 dans un contexte très favorable. Comme avec un choc électrique, on n'est pas toujours sûr de voir le cœur du patient repartir... Ce qui me semble essentiel, c'est qu'une telle politique ne remplace pas une vraie politique industrielle. Or, tous les éléments d'une politique industrielle ont disparu : l'administration ne sait plus piloter l'industrie, les banques ne prêtent plus aux PME, les applications de la recherche sont en panne. Je ne veux pas critiquer le crédit impôt recherche que j'ai moi-même créé pour les petites entreprises industrielles en 1983, mais le volet de la recherche industrielle manque toujours. Où est l'Etat stratège dans le projet Fillon ?       <br />
              <br />
       <b>Vous plaidez pour une « nouvelle Europe ». L'Europe peut-elle se fonder sur une Europe des Nations basée sur de grands programmes de coopération ?</b>       <br />
       Je ne suis pas devin sur le devenir de l'Europe. J'attends de voir les conséquences de l'arrivée de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, de l'ouverture de la négociation sur le Brexit, et de la normalisation inévitable des relations entre l'Europe et la Russie. Depuis un an je constate un désir des vieilles nations de récupérer le contrôle de leurs affaires, un retour du « self government ». Nous sommes en face d'une revendication démocratique qui ne peut pas être réduite à un simple « populisme ». Ceci dit, je ne suis pas pour tout casser en Europe mais je préconise une pause. Le marché unique doit être préservé. Mais il faut déplacer le centre de gravité du pouvoir en Europe vers le Conseil européen pour ne plus laisser le pouvoir aux fonctionnaires de la Commission. Que le Conseil donne l'impulsion pour créer des géants du numérique, pour définir une politique énergétique commune cohérente, pour des politiques de défense harmonisées. Discutons aussi avec la Russie pour rétablir la confiance dans les rapports intereuropéens.       <br />
              <br />
       <b>Mais les actions de la Russie en Ukraine et au Moyen-Orient ne jouent-elles pas contre le retour de cette confiance ?</b>       <br />
       La Russie pense que l'Europe est venue la provoquer avec le partenariat oriental et l'accord d'association destiné à soustraire l'Ukraine à son influence et avec en perspective l'intégration de l'Ukraine et de la Géorgie dans le système de l'OTAN. Sur l'Ukraine, les responsabilités sont partagées. La réponse de la Russie a été disproportionnée, mais les Européens sont allés la provoquer. Sur le Moyen-Orient, il faut revenir à une appréciation réaliste des forces en présence. Daech et le Front-Al-Nosra (NDLR : branche d'Al Quaïda en Syrie) sont à mettre dans le même sac. Ce sont nos ennemis communs, à l'Europe, à la Russie et aux Etats-Unis.       <br />
              <br />
       <b>Dans votre livre, vous plaidez en faveur d'un « gouvernement de salut public », est-ce une façon pour vous de transcender le clivage gauche/droite ?</b>       <br />
       Je ne crois pas à l'union nationale mais je défends l'idée d'un gouvernement capable, un jour, de redresser le pays. Je ne conteste pas l'idée d'un effort nécessaire pour y parvenir. Ce qui me préoccupe c'est le double risque de l'injustice sociale et de l'inefficacité globale. Il manque surtout une vision pour la France à l'horizon de 30 ou 40 ans. Or, un tel projet donnerait le sentiment aux Français qu'ils peuvent de nouveau parler au reste du monde et qu'il n'y aura pas que les Etats-Unis et la Chine au XXIe siècle. Cela montrerait qu'il y a une place pour une France et une Europe indépendantes, ce qu'avait entrevu le général de Gaulle en son temps quand il évoquait « l'Europe européenne ».       <br />
              <br />
       <b>Avant de renoncer à briguer un second mandat, François Hollande, président de la République, s'était engagé à participer à la primaire des socialistes et de ses alliés. Qu'en pensez-vous ?</b>       <br />
       François Hollande, s'il a envisagé ce projet, n'y a pas donné suite. Sa décision de ne pas solliciter le renouvellement de son mandat a été pleine de dignité. Il a revalorisé à la fois son image et celle de sa fonction.       <br />
              <br />
       (*) <a class="link" href="http://www.chevenement.fr/defi-de-civilisation/">&quot;Un défi de civilisation&quot;</a>, Éditions Fayard; 464 pages. Prix: 20 euros       <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="http://www.latribune.fr/economie/france/j-p-chevenement-en-france-tous-les-elements-d-une-politique-industrielle-ont-disparu-625689.html">La Tribune</a>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/En-France-tous-les-elements-d-une-politique-industrielle-ont-disparu_a1896.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"L’Europe des nations est la seule qui peut renouer avec les peuples"</title>
   <updated>2016-11-07T14:56:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/L-Europe-des-nations-est-la-seule-qui-peut-renouer-avec-les-peuples_a1881.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/10536482-17311069.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2016-11-07T14:56:00+01:00</published>
   <author><name></name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Entretien de Jean-Pierre Chevènement au quotidien suisse Le Temps, lundi 7 novembre 2016.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/10536482-17311069.jpg?v=1478523167" alt=""L’Europe des nations est la seule qui peut renouer avec les peuples"" title=""L’Europe des nations est la seule qui peut renouer avec les peuples"" />
     </div>
     <div>
      <b>Le Temps: Votre intervention, à Genève, sera consacrée à «La Russie et l’Europe». Vos sentiments prorusses sont connus et suscitent la controverse, compte tenu des agissements de Moscou en Syrie et en Ukraine. Cela ne vous perturbe pas?       <br />
       Jean-Pierre Chevènement:</b> L’Europe doit impérativement sortir de cette atmosphère russophobe qui imprègne les relations avec Moscou. Cessons de regarder l’avenir avec les lunettes du passé: la Russie n’est pas l’URSS. Dois-je rappeler que le parti de Vladimir Poutine vient de remporter les élections législatives avec plus de 55% des voix et que cette majorité n’est pas contestée? On ne peut plus continuer à caricaturer notre grand voisin européen de l’Est et à entretenir avec lui une pomme de discorde durable. La Russie demeure une puissance. Et l’Europe ne s’en sortira pas si elle reste prostrée dans cette attitude biaisée à son égard. Va-t-on longtemps continuer d’ignorer le sentiment majoritaire de la population russe? Peut-on rester sans réaction devant la constitution d’une nouvelle bipolarité entre les Etats-Unis et la Chine, ce fameux G2? Mon attachement à la Russie résulte de ma conviction que l’Europe doit absolument s’organiser comme un pôle indépendant, pour répondre à la nouvelle donne stratégique du XXIe siècle. Arrêtons de voir partout l’espionnite russe. Agissons pour préserver nos intérêts face au condominium sino-américain. On ne doit pas être aveugle et ignorer l’arrangement entre les multinationales et le pouvoir chinois depuis plus de trois décennies. Trouver des coopérations avec la Russie est le seul moyen pour l’Europe d’exister encore au XXIe siècle.       <br />
              <br />
       <b>Cette Europe unie, vous l’avez longtemps combattue. Alors?</b>       <br />
       L’Europe doit tirer le bilan de ses échecs si elle veut continuer de peser. Or la méthode communautaire est aujourd’hui en échec. Incapable de dépasser l’économicisme pour développer une identité stratégique, elle nous handicape dans la compétition mondiale. Je crois en l’Europe des nations, de l’Atlantique à la Russie pour paraphraser le général de Gaulle. Elle est la seule qui peut renouer avec les peuples, car seule la nation offre un sentiment d’appartenance assez fort pour permettre l’acceptation du fait majoritaire et, donc, le fonctionnement de la démocratie. Je suis de ce point de vue très admiratif de la Suisse, ce pays que je connais assez bien, y compris sur le plan familial. Ma mère était une Garessus. Sa famille venait de Suisse. Je connais bien les problématiques frontalières. La réalité est que l’Europe communautaire se déconstruit d’elle-même. Le Brexit en est la dernière illustration. Cela ne marche pas. Je suis de l’avis de l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine: nous avons besoin d’une grande conférence refondatrice, qui permettrait de repenser l’Europe au long cours à partir des nations.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <b>Il faut donc tout changer, tout repenser?</b>       <br />
       Je ne propose pas de sortir des institutions communautaires. Je propose d’en déplacer le centre de gravité de la Commission vers le Conseil des chefs d’Etat, lieu de la légitimité démocratique. Pourquoi? Parce que cette Europe communautaire qui ne marche pas aboutit à la résurgence tant redoutée des nationalismes, car elle crée des inégalités de développement génératrices de frustrations. Ne jetons pas le bébé européen. Acceptons juste de tirer les conséquences des changements survenus dans le monde. Le capitalisme a changé. Le terrorisme djihadiste nous menace. La destruction des Etats, au Moyen-Orient, a nourri l’émergence de Daech et du terrorisme. L’Europe doit en tirer les conséquences.       <br />
              <br />
       <b>Vous évoquez la question du terrorisme. Elle pose aussi celle de l’islam radical en Europe. Du côté français, un an après les attentats parisiens du 13 novembre, la Fondation pour l’islam de France que vous présidez peut-elle changer la donne?</b>       <br />
       J’ai été pressenti pour cette tâche. C’est le ministre français de l’Intérieur Bernard Cazeneuve qui m’a sollicité et nous attendons, pour démarrer nos travaux, de réunir notre premier conseil d’administration. J’ai posé une condition: éviter tout financement étranger. On ne transformera pas l’islam de France si l’on continue de s’appuyer sur des capitaux venus d’ailleurs, surtout du Golfe. Ma priorité sera ensuite de mettre très rapidement sur pied des actions en direction de la jeunesse. Cette fondation à but purement profane (éducatif, culturel et social) n’a nullement pour objectif d’interpréter le Coran. Mais elle doit relever le défi de la connaissance de l’islam en France, en particulier à travers la création d’instituts d’islamologie, favorisant une formation profane des imams. La création d’une association culturelle exclusivement animée par des musulmans pourvoira aussi à la construction de mosquées.       <br />
              <br />
       <b>La gauche française est-elle mieux équipée que la droite pour affronter ces défis de l’islam, compte tenu de sa tradition laïque?</b>       <br />
       Nous devons éviter le «choc des civilisations» et la guerre civile que Daech veut précipiter en France et dans le reste de l’Europe. Cette tâche n’est ni de gauche, ni de droite. Bien sûr, la gauche, face à la globalisation aveugle, a une mission particulière à remplir. On sent que le modèle de développement actuel, générateur de tant d’inégalités, est aujourd’hui à bout de souffle. J’en reviens donc à l’Europe des nations, solidement ancrée à un môle franco-allemand. Il faut redonner un contenu réel au traité de l’Elysée. Nous ne pouvons pas devenir une banlieue éloignée de l’empire américain alors que Washington regarde de plus en plus vers le Pacifique. Quand à la laïcité, elle n’est nullement tournée contre les religions. Au contraire, elle est protectrice pour une religion minoritaire comme l’islam.       <br />
              <br />
       <b>Et l’Amérique de Donald Trump, elle vous inquiète?</b>       <br />
       Je répondrai en puisant dans mes souvenirs. Je fus l’un des premiers, au Parti socialiste français, à rencontrer Ronald Reagan alors qu’il n’était pas encore candidat à la présidence des Etats-Unis. J’étais sorti de l’entretien plutôt rassuré. Je préfère évidemment voir Hillary Clinton accéder à la présidence. Mais reconnaissons aussi que Trump a l’avantage de ne pas être interventionniste. L’interventionnisme américain, celui des deux présidents Bush, père et fils, a fait d’énormes dommages au Moyen-Orient. C’est la destruction de l’Irak qui a offert les populations sunnites de l’ouest irakien à Daech. Ne l’oublions pas.       <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="https://www.letemps.ch/monde/2016/11/07/jeanpierre-chevenement-leurope-nations-seule-renouer-peuples">Le Temps</a>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/L-Europe-des-nations-est-la-seule-qui-peut-renouer-avec-les-peuples_a1881.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"Il ne faut pas confondre l'Islam et sa pathologie: le terrorisme djihadiste"</title>
   <updated>2016-10-31T08:29:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Il-ne-faut-pas-confondre-l-Islam-et-sa-pathologie-le-terrorisme-djihadiste_a1877.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/10492204-17221577.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2016-10-31T08:29:00+01:00</published>
   <author><name></name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Jean-Pierre Chevènement était l'invité de Dimanche en politique sur France 3 Franche Comté, dimanche 30 octobre 2016.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <object type="application/x-shockwave-flash" id="" data="https://www.chevenement.fr/v/0568f94fae260776dc57c41a9d468ddcb459e2ec" width="608" height="372">
<param name="movie" value="https://www.chevenement.fr/v/0568f94fae260776dc57c41a9d468ddcb459e2ec">
<param name="quality" value="high" />
</object >
     </div>
     <div>
      
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Il-ne-faut-pas-confondre-l-Islam-et-sa-pathologie-le-terrorisme-djihadiste_a1877.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>"Prenons au sérieux les gens de Daech qui veulent que la France se déchire"</title>
   <updated>2016-10-31T08:33:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Prenons-au-serieux-les-gens-de-Daech-qui-veulent-que-la-France-se-dechire_a1876.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/10489132-17215206.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2016-10-30T14:11:00+01:00</published>
   <author><name></name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Entretien de Jean-Pierre Chevènement à Atlantico, dimanche 30 octobre 2016.     <div style="position:relative; float:left; padding-right: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/10489132-17215206.jpg?v=1477832648" alt=""Prenons au sérieux les gens de Daech qui veulent que la France se déchire"" title=""Prenons au sérieux les gens de Daech qui veulent que la France se déchire"" />
     </div>
     <div>
      <b>Atlantico : On a annoncé récemment votre élection à la présidence de la Fondation pour les œuvres de l'islam de France. Où en êtes-vous ? Comment se passent vos relations avec les différents partenaires ?       <br />
       Jean-Pierre Chevènement :</b> Je n'ai pas encore été élu président pour l'instant, mais les choses avancent bien. Le décret nécessaire pour créer une fondation d'utilité publique n'a pas encore pu être pris. Il faut d'abord dissoudre l'ancienne fondation, celle qu'avait créée Dominique de Villepin et qui n'avait pas marché. Je suis aujourd'hui obligé de suivre le rythme de l'Etat de droit donc je prends tous les contacts nécessaires pour voir sous quel angle je pourrai aborder un problème dont la solution est d'utilité nationale. Il y a en France entre 4 et 5 millions de musulmans. Il faut qu'ils puissent exercer tous leurs droits de citoyen, et que naturellement ils en respectent tous les devoirs.       <br />
              <br />
       L'émergence d'un islam respectueux des principes républicains est certainement une affaire de longue haleine. Je ne prétends pas faire autre chose que débloquer un système qui s'était enrayé. Après, d'autres prendront le relais…       <br />
              <br />
       <b>Votre ouvrage part de la vague d'attentats et de violences subies par la France depuis janvier 2015 pour tenter d'expliquer les racines profondes et de natures diverses des dysfonctionnements de notre société. Vous dénoncez notamment la &quot;culture du déni&quot; qui serait prégnante en France. À quoi correspond-elle et comment se matérialise-t-elle ?</b>       <br />
       La culture du déni consiste à minimiser l'ampleur des difficultés qui sont devant nous. Je ne pense pas que nous en soyons - hélas ! - à la dernière vague d'attentats. Le terrorisme djihadiste est installé dans les têtes. Il l'est pour longtemps. Il repose sur un ressentiment très ancien, dont je cherche à analyser les causes, à percer les origines. Et par ailleurs, il procède de graves faiblesses que nos élites ont laissé s'installer dans la société française, qui touchent particulièrement la jeunesse ; et plus particulièrement la jeunesse des quartiers où sont concentrés les populations immigrées. En cause aussi, une certaine panne de l'intégration dont les raisons sont multiples, la première étant peut-être que la France a cessé de s'aimer elle-même. Et naturellement, ces maux doivent être nommés ; mais avec de bons mots, si nous voulons y remédier.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Il n'est pas question de faire comme si ces maux n'existaient pas : ils sont bien réels. Je suis contre la culture du déni, il faut regarder les choses en face. Et par conséquent, désigner ces maux. Mais il ne faut pas se tromper de mots. Vous connaissez le proverbe chinois : &quot;quand le doigt montre la lune, l'imbécile regarde le doigt&quot;. J'invite à déplacer l'axe de la caméra pour ne pas voir uniquement le terrorisme djihadiste, ni uniquement le développement du fondamentalisme religieux en terre d'islam depuis 1979. J'invite à prendre conscience des réactions que la globalisation a pu avoir dans le monde sur différentes aires culturelles ou géographiques. Il y a des conséquences sur le monde musulman, qui réagit assez négativement parce qu'il est le conservatoire des traditions : il réagit par l'islamisation des mœurs, par l'islamisme politique, par le djihadisme armé. La mondialisation, ou plutôt la globalisation, qui est la mondialisation à laquelle s'ajoutent l'interconnectivité généralisée grâce aux technologies modernes de l'information et la libération totale des mouvements de capitaux, a rebattu les cartes de la géopolitique mondiale.       <br />
              <br />
       Ce système financiarisé à l'excès qui a de plus en plus de ratés - on le voit depuis 2008 - a aussi entraîné un certain nombre de modifications dans la hiérarchie des puissances. On observe la montée de la Chine, des pays émergents, la bipolarité qui s'installe entre les Etats-Unis et la Chine à l'horizon du XXIe siècle ; le basculement opéré par les Etats-Unis de l'Europe vers l'Asie-Pacifique ; et, d'autre part, la disparition de l'Europe d'après 1945, celle de Jean Monnet, qui a laissé place à une Europe dont le centre de gravité économique s'est déplacé vers l'Est, et est dominé par l'Allemagne. Cette Europe est aujourd'hui dans l'impasse, parce qu'on ne peut transférer le modèle ordo-libéral allemand qui dégage un excédent extérieur de 10,5 points de PIB aux autres pays européens et enfin parce que cette Europe n'est pas une entité stratégique. La politique extérieure est définie en dernier ressort par les Etats-Unis. C'est pourquoi je parle d'Euramérique.       <br />
              <br />
       <b>En ce qui concerne la montée du djihadisme en France, vous dites que la théorie de la &quot;radicalisation de l'islam&quot;, développée notamment par Gilles Kepel, n'est pas incompatible avec celle de &quot;l'islamisation de la radicalité&quot;, chère à Olivier Roy. Selon vous, les deux phénomènes sont donc actuellement à l'œuvre en France ?</b>       <br />
       Oui, parce que l'islamisation de la radicalité décrite par Olivier Roy met l'accent sur une violence à l'œuvre dans la société française que personne ne peut nier. Cette violence ne s'exprime pas uniquement par le djihadisme, mais aussi par les mouvements violents organisés par les zadistes, l'agressivité incroyable que manifestent un certain nombre de petites bandes dans les quartiers contre la police et la multiplication des agressions contre les forces de l'ordre. Cette violence est là.       <br />
              <br />
       Alors on peut soutenir que c'est la violence qui est première. Elle découle du chômage des jeunes, des inégalités, de l'absence d'avenir… Toutes ces explications sont bonnes mais ne peuvent servir d'excuses. Bref, il y a un terreau pour le djihadisme.       <br />
              <br />
       Gilles Kepel a quand même mis le doigt sur le développement concret du djihad armé à partir de l'invasion soviétique de l'Afghanistan : c'est alors un djihad afghan, qui après la guerre du Golfe devint un djihad planétaire sous l'impulsion d'Oussama Ben Laden et Al Qaida. Les premiers attentats eurent lieu en 1992, et vinrent évidemment culminer dans la destruction des tours jumelles, le 11 septembre 2001 à New York. La réaction américaine très inappropriée, qui consista à envahir l'Irak et à détruire l'Etat irakien - et qui fut un continuum de l'action entreprise lors de la première guerre du Golfe après laquelle l'Irak avait dû subir un blocus extrêmement dur - a déclenché une terrible guerre civile et surtout offrit sur un plateau les populations sunnites de l'ouest irakien à Al Qaida d'abord puis ensuite à Daech quand les Américains se retirèrent de l'Irak en 2011.       <br />
              <br />
       Il n'est pas douteux que le fondamentalisme religieux ait pris le dessus dans le monde musulman à partir de 1979 sur le courant moderniste de la &quot;Nahda&quot;. L'ayatollah Khomeini, l'occupation des lieux saints de la Mecque par des wahhabites extrémistes et le djihad afghan à travers lequel l'Arabie Saoudite s'est purgée de ces éléments les plus extrémistes sont les manifestations de ce tournant. Les djihadistes revinrent après la guerre du Golfe car ils étaient très mécontents de la présence de troupes américaines sur le territoire du pays protecteur des deux mosquées. Eclata alors ce djihad planétaire suivi du djihad territorialisé de Daech que le théoricien syrien du djihad Al-Suri qualifie de djihad réticulaire, comme l'explique très bien Gilles Kepel. Pour des raisons géopolitiques plus vastes, notamment le basculement du centre de gravité du monde arabe vers les pétromonarchies du Golfe à la suite des chocs pétroliers, on comprend que c'est la version salafiste dérivée du wahhabisme qui a pris le dessus dans la quasi-totalité du monde musulman : il y a beaucoup d'argent qui permet de financer mosquées, madrasas et imams. L'influence des pays du Golfe est devenue sans commune mesure avec ce qu'elle était auparavant. Dans le même temps, l'Arabie Saoudite exporte un salafisme qui peut être quiétiste dans un premier temps mais qui peut aussi servir de terreau au terrorisme djihadiste.       <br />
              <br />
       Je n'oppose donc pas ces deux thèses. Je les complète en les unissant parce que je ne comprends pas très bien pourquoi on en ferait deux grilles de lecture concurrentes. Elles sont complémentaires.       <br />
              <br />
       <b>Les analyses, mais aussi les propositions qui sont portées par les candidats à la présidentielle (et ceux dont la candidature est probable, comme François Hollande) sur ces sujets actuellement vous semblent-ils à la hauteur de ce que vous dénoncez ? Qui vous semble le plus sensé ?</b>       <br />
       Définir l'islam comme l'adversaire principal est une grave erreur. L'islam est la religion de 4 à 5 millions de Français et de 1,8 milliards d'hommes à la surface de la Terre. Il faut parler des vrais maux avec de justes mots : l'adversaire qui nous agresse doit être défini comme étant la pathologie de l'islam qu'est le terrorisme se disant &quot;djihadiste&quot;. Je ne dis pas qu'elle n'a pas de rapport avec l'islam, mais elle contraste fortement avec ce qui est la tradition de l'islam malékite par exemple - qui est celui auquel nous sommes le plus habitués parce qu'il est celui du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. Mais on pourrait en dire autant d'autres écoles de l'islam, car le wahhabisme s'inscrit clairement dans le sillage de l'école hanbalite, du nom d'Ibn Hanbal, qui était un partisan d'une interprétation littéraliste de l'islam, interprétation qui fut encore durcie au XIIIe siècle par Ibn Taymiyya, à l'époque des Croisades et des invasions mongoles. C'est une version extrêmement dure qui a pris aujourd'hui une forme d'empire sur la tradition sunnite et croit redécouvrir une religion originelle, ses disciples prétendant imiter les compagnons du Prophète au VIIème siècle. Mais nous ne sommes plus au VIIème siècle !       <br />
              <br />
       Tous ces faits, il faut les avoir à l'esprit, parce que ce n'est pas dans l'intérêt des pays musulmans en général de s'abandonner à ces courants. Au contraire, ces pays sont les principales victimes du terrorisme djihadiste. Il y a donc là les bases d'une alliance forte entre les éléments raisonnables qui sont l'immense majorité des musulmans et nous-mêmes, pays occidentaux. Et ce, dès lors que nous aurons nous-mêmes une approche plus juste des solutions à apporter aux problèmes du Proche et Moyen-Orient.       <br />
              <br />
       Il faut reconnaître que l'Occident a aggravé les choses, notamment avec les deux interventions en Irak, qui ont été les deux interventions les plus déstabilisatrices. J'avais mis en garde la France il y a très longtemps contre les conséquences de la première guerre du Golfe. Mais les résultats sont là, et nous ne sommes pas sortis de ce bourbier : il faut donc en faire une analyse aussi précise que possible.       <br />
              <br />
       Je ne prétends pas donner la clé à tous ces problèmes, mais connaissant les pays en cause et les analyses des spécialistes de ces questions, j'ai donné dans mon dernier ouvrage [1] une grille de lecture qui correspond d'assez près à la réalité, et qui nous donne un espoir : car la ligne de fracture n'est pas entre l'islam et l'Occident, mais à l'intérieur de ces deux ensembles.       <br />
              <br />
       La bonne approche pour les candidats actuels est de faire une critique de ce qu'a été la politique de la France ces dix dernières années, en Libye et en Syrie. Car nous avons surajouté une guerre par procuration des puissances sunnites contre l'axe chiite à ce qui était au départ une guerre entre le pouvoir de Bachar el-Assad et son opposition - dont on oublie de dire qu'elle est historiquement structurée par les Frères Musulmans. On a sous-estimé en 2011 les appuis dont bénéficiait Bachar el-Assad sur place pour des raisons idéologiques, on a voulu ignorer la politique néo-ottomaniste de la Turquie, on a oublié que l'Arabie Saoudite tente de casser la Syrie par hostilité à l'Iran. Et, par conséquent, la France, désireuse de prendre le train des &quot;printemps arabes&quot;, a, en fait, manqué au rôle de médiation qui aurait dû être le sien.       <br />
              <br />
       Qui, aujourd'hui, fait ce constat ? Il me semble qu'à droite, c'est François Fillon. Il en tire d'ailleurs les conséquences dans notre rapport à la Russie. Il me semble qu'il est le plus perspicace sur ces questions qui touchent à l'indépendance de la France. Alain Juppé me paraît, probablement parce qu'il était ministre des Affaires étrangères quand nous avons rompu nos relations avec la Syrie en mars 2012, quelque peu engoncé dans des schémas d'hier. Je ne parle pas de Nicolas Sarkozy !       <br />
              <br />
       <b>Justement, que pensez-vous de l'envenimement de plus en plus évident des relations entre l'Occident et la Russie aujourd'hui ?</b>       <br />
       C'est une position très déraisonnable que celle que nous avons vis-à-vis de la Russie. La crise ukrainienne n'est pas tombée du ciel. Elle est le produit d'erreurs et de malentendus existant de part et d'autres. Il me semble que beaucoup d'Européens n'ont pas vu qu'avec le partenariat oriental, avec l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et l'Ukraine, on allait fortement indisposer la Russie qui y voit une menace pour ses intérêts - ne serait-ce parce que la Russie et l'Ukraine sont elles aussi dans une situation quasiment de libre-échange. Mais aussi parce que du point de vue de la Russie, un rapprochement avec l'UE laisse entrevoir un rapprochement avec l'Otan. Cela avait d'ailleurs été envisagé lors du sommet de l'Otan de Bucarest en 2008. Cette proposition avait été finalement reportée à la demande de la France et de l'Allemagne. Il y a du coup une méfiance de la Russie, qui a le sentiment que c'est elle qui a renversé le communisme et que l'Occident ne lui a pas renvoyé l'ascenseur. D'autre part, un certain nombre de milieux néo-conservateurs américains considèrent qu'il est bon d'avoir un foyer de discorde entre l'Europe et la Russie : diviser pour régner, c'est une vieille maxime que les Etats-Unis ont repris à leur compte. Est-ce intelligent de repousser la Russie loin de l'Occident et de la jeter dans les bras de la Chine ? Je ne crois pas. Je pense que la vision américaine est sur ce point assez courte, et qu'il vaudrait mieux appliquer les accords de Minsk - auxquels l'Ukraine fait obstacle en refusant la réforme constitutionnelle qui garantirait l'autonomie, ou du moins la forte décentralisation, dont les régions russophones du Donbass ont besoin et qui est légitime.       <br />
              <br />
       Je considère que cette crise est inutile, faisant litière des intérêts communs économiques et politiques que nous avons avec la Russie. N'oublions pas que la Russie est membre permanent du conseil de sécurité de l'Onu, et qu'elle subit de plein fouet le djihadisme. La Russie est souvent victime d'attentats encore plus graves que ceux qui nous ont frappés. Nous avons des intérêts communs et devons donc en parler, afin de ne pas laisser notre politique étrangère devenir l'otage soit d'un hyperatlantisme que j'appelle &quot;occidentalisme&quot;, soit d'une méfiance excessive vis-à-vis de la Russie comme l'éprouvent un certain nombre de pays tels les pays baltes ou la Pologne. Certes, ces derniers ont un contentieux historique avec la Russie, mais ils sont membres de l'Otan, et n'ont donc pas grand-chose à craindre. Le moment est venu de conclure un traité de sécurité européenne, afin que nous ne nous lancions pas inconsidérément dans une nouvelle Guerre froide.       <br />
              <br />
       <b>On célèbre cette semaine les 100 ans de la naissance de François Mitterrand. Dans votre ouvrage, vous dites que vous ne le voyiez &quot;que rarement hésiter&quot;. Pourtant, le maintien du franc dans le SME (Système Monétaire Européen) en 1982-1983 a mis longtemps à se décider. Au regard de ce qu'est devenue aujourd'hui l'Europe et tout particulièrement la zone euro, et de son impact sur l'économie et l'industrie française, diriez-vous que cette décision a été une erreur dans l'histoire économique de la France ?</b>       <br />
       Je pense que cette décision ne peut être comprise que si elle est replacée dans son contexte, c'est-à-dire les suites de l'abandon du <span style="font-style:italic">Gold Exchange Standard</span> (fin de la convertibilité en or du dollar) par les Etats-Unis en 1971, suivi par les accords de la Jamaïque en 1976 qui font du dollar la monnaie mondiale. Nos inspecteurs des Finances ne font alors pas confiance au gouvernement français pour maintenir la stabilité de la monnaie. Ils cherchent alors un point d'ancrage, et décident de choisir le mark. On pourrait l'accrocher souplement à la monnaie allemande : le SME permettait des ajustements si on les souhaitait. Mais la finalité profonde du SME était la monnaie unique, qui, dès ce moment-là, polarisait l'action politique des milieux dirigeants français et plus généralement des milieux &quot;européistes&quot;. Nous nous sommes mis dans un système qui faisait que notre compétitivité allait progressivement se détériorer. Nous avons alors fait des choix qui se révèleront dangereux. Au nom de la concurrence, nous avons abandonné l'Etat-stratège. Nous avons laissé se creuser un différentiel de compétitivité entre la France et l'Allemagne, parce que l'Allemagne avait un taux d'inflation plus faible, et parce qu'elle avait une politique de flexibilité salariale que nous ne pouvions obtenir des syndicats français. Et cette monnaie unique a figé les rapports dans une zone euro où les économies étaient et restent très hétérogènes ; son fonctionnement, en l'absence de tout transfert financier correctif, a abouti à creuser la différence entre les pays fortement industrialisés, qui occupaient le haut de gamme, et les autres. Et parmi les autres, il y a aussi la France.       <br />
              <br />
       Prenons un exemple, pour être concret. En 2008, nous vivons la première crise systémique du capitalisme financier mondialisé, qui se poursuit en crise de la zone euro en 2010. Entre 2008 et 2015, la production industrielle allemande a crû, d'au moins 15%. La nôtre a baissé de 15% dans le même temps. Celle de l'Italie de moins 20%, celle de l'Espagne remonte après une dure chute, au prix d'une dévaluation interne très douloureuse, et d'un taux de chômage global de 20% et de 40% chez les jeunes.       <br />
              <br />
       Quand on regarde le fonctionnement de la zone euro, on voit donc bien qu'elle entraîne un décrochage économique de la France : nos exportations stagnent - autour de 450 milliards d'euros d'exportation. L'Allemagne est à 1200. Mais elle se fait elle-même doubler par la Chine qui est à 2000. Quand je parle de la globalisation, c'est parce qu'il faut prendre du recul pour voir comment se modifient les relations entre les puissances, à l'échelle européenne et mondiale. On constate globalement une marginalisation de l'Europe, et, au sein de celle-ci, une <span style="font-style:italic">cornerisation</span> de la France. Elle est <span style="font-style:italic">cornerisée</span> économiquement en Europe comme elle l'est au Moyen-Orient en matière de politique étrangère.       <br />
              <br />
       <b>Selon l'économiste américain Rawi Abdelal, le combat autour du tournant de la rigueur de 1983 fut &quot;un combat pour l'âme même de la gauche française&quot;. Cette lutte est-elle tranchée aujourd'hui selon vous ? Estimez-vous que ce &quot;combat&quot; s'est ravivé de nos jours avec la prise de distance de plus en plus nette de personnalités comme Emmanuel Macron et Manuel Valls vis-à-vis de la gauche dite &quot;traditionnelle&quot;, et la cohésion de plus en plus friable du PS ?</b>       <br />
       1983 constitue un formidable tête-à-queue dans la politique suivie par la gauche. Le paradigme national était dominant, il a cessé de l'être. On s'est tourné vers l'Europe pour déguiser le ralliement à la globalisation. Le maître mot devint la concurrence, la libération des capitaux en interne, et en externe, en l'absence de toute harmonisation fiscale, les paradis fiscaux, les délocalisations industrielles... Et à la fin, le résultat : un ralentissement très fort de la croissance européenne avec la monnaie unique : la croissance mondiale est de 3,9% contre 1% seulement en Europe.       <br />
              <br />
       1983 est donc à l'origine de la profonde crise de la société française et de la France. On peut toujours accabler François Hollande, mais il n'a fait que gérer les conséquences des décisions erronées qui ont été prises bien avant lui et qu'il a d'ailleurs soutenues. Encore une fois, la réintégration de ce système monétaire européen n'aurait pas eu cette gravité si elle n'avait pas orienté toute la politique économique vers l'Acte unique, grande mesure de dérégulation, et surtout vers la monnaie unique, c'est-à-dire la création d'une monnaie unique pour 19 pays différents les uns des autres.       <br />
              <br />
       La gauche n'a alors plus de projet. Elle substitue une politique de réformes sociétales à sa politique sociale, elle substitue l'immigré au prolétaire comme figure rédemptrice à l'horizon de son action. C'est à cette époque que Jean-Marie Le Pen apparaît dans le paysage politique et que se crée en contrepartie, et à l'impulsion de la gauche, des mouvements comme SOS Racisme. A partir de ce moment, le débat va être déporté d'un terrain à un autre, vers le sociétal et l'européisme. C'est un tournant donc, parce quelque chose de faux va pénétrer le programme de la gauche et transformer le Parti socialiste en un simple parti de système qui profitera alors des institutions de la Ve République pour revenir au pouvoir en mettant à profit la déception que les gouvernements de droite ne manquent pas de créer. C'est ainsi que Mitterrand revient au pouvoir en 1988 du fait de mesures prises par Jacques Chirac. Il en va de même après l'effondrement de 1993, quand Lionel Jospin rebâtit quelque chose qu'il appelle la &quot;gauche plurielle&quot;, une roue de secours qui repose en fait sur un certain nombre d'idées fausses. Ils bâtissent donc une force politique qui est constituée par les Verts censés porter des aspirations nouvelles, tout en s'appuyant sur un Parti communiste déclinant. Edifice bancal.       <br />
              <br />
       Avec cela, on ne va pas très loin. Jospin est écarté, et dix ans se passent sans que la gauche ne fasse la moindre analyse du monde qui a pourtant changé. Elle revient en 2012, et sur la base d'une nouvelle déception incarnée par Nicolas Sarkozy. Elle l'emporte donc avec les résultats que nous connaissons aujourd'hui. Le processus de décomposition du Parti socialiste est arrivé désormais à sa phase ultime. On le voit avec cette prolifération ubuesque de candidatures-leurres : il n'y a plus de grille de lecture du monde, ce à quoi mon livre essaye de remédier. Cela profiterait aux socialistes s'ils avaient le courage de le lire. Mais ils n'ont pas lu le Projet Socialiste, et ils ne liront certainement pas Un défi de civilisation. Je montre dans la partie &quot;Comprendre&quot; comment le monde a changé et comment le capitalisme tel que nous le connaissons aujourd'hui n'a plus rien à voir avec celui que nous connaissions au début des années 1980. Et par conséquent, comment l'Europe n'est plus l'Europe à dominante française, mais une Europe germanocentrée ; comment le monde n'est plus celui de l'affrontement avec l'URSS, car c'est l'Asie et la Chine qui montent à l'horizon. Je montre les déséquilibres qui se créent pour l'avenir, notamment démographiques en Afrique ; ou politiques avec le djihadisme qui porte un ressentiment inextinguible et dont nous ne viendrons pas à bout par des moyens purement militaires.       <br />
              <br />
       <b>Dans ce livre, vous écrivez que &quot;le tsunami de la globalisation a fait que la France a vu sombrer le projet européen que lui avait inspiré Jean Monnet au lendemain de la Seconde Guerre mondiale au profit d'une sorte de Saint-Empire euraméricain&quot;. Selon vous, que peut faire la France pour faire renaître ce projet européen, dans un contexte international marqué par le Brexit, la montée des populismes et la défiance envers l'Union européenne ?</b>       <br />
       Je ne pense pas que l'on puisse faire renaître quelque chose qui a disparu. Dans le projet européen de Jean Monnet, le ver était dans le fruit : c'était la soumission aux Etats-Unis du point de vue de la défense. Par ailleurs, cette Europe, dominée politiquement par la France, l'était du fait de son statut de vainqueur et parce que l'Allemagne était divisée. 70 ans ont passé. Aujourd'hui l'Allemagne est unie, et dominante sur le plan économique et financier. Mais l'Allemagne a ses propres défis, notamment la démographie, avec les problèmes que cela pose en matière de retraite et protection sociale. Elle espère y remédier en accueillant des réfugiés, mais on constate que cela n'est pas aussi simple que cela. Pour la France, il faut désormais regarder vers l'avenir, voir lucidement ce monde, dans lequel l'Europe même occupe une position de plus en plus déclinante. Les Etats-Unis font ce qu'il faut pour ralentir leur déclin, tentant, au travers d'une sorte d'occidentalisme, de resserrer les liens d'inféodation qui unissent à eux un certain nombre de pays - dont le nôtre. L'extraterritorialité du droit américain n'est qu'un privilège exorbitant que l'administration américaine s'est octroyé, celui d'imposer des amendes colossales aux entreprises européennes et indirectement de contrôler notre commerce avec des pays comme la Russie ou l'Iran. Et cela, De Gaulle ni même François Mitterrand ne l'auraient accepté.       <br />
              <br />
       On ne va pas refaire cette Europe-là. Mais il y a selon moi quelques axes d'approfondissement de nos relations avec l'Allemagne. Je suis parti du livre de Peter Sloterdijk Ma France, dont j'ai fait, il me semble, une critique approfondie, pour que soient surmontés les différends entre nos deux pays ; pour qu'enfin ils se rapprochent afin de mettre en place une vision stratégique de l'Europe. Nous ne pourrons le faire que si nous mettons un terme aux sanctions qui frappent la Russie et si nous rétablissons la confiance avec les Russes. C'est indispensable si nous voulons compter dans un XXIè siècle qui sera dominé d'un côté par les Etats-Unis et de l'autre par la Chine. Il faut qu'il y ait un acteur européen fort pour relever le défi de son développement, de sa sécurité et de son rapport au Sud - notamment le terrorisme qui a la capacité d'ébranler la société française. Prenons au sérieux les gens de Daech qui veulent qui la France se déchire. Cette volonté rencontre des analyses trop courtes aujourd'hui, et cela pourrait contribuer à précipiter notre monde dans le &quot;choc des civilisations&quot; évoqué par Huntington en 1994. Cela paraissait très improbable alors, l'horizon s'en est depuis approché.       <br />
              <br />
       Enfin, il faut opérer au sein de l'Europe le déplacement du pouvoir de la Commission au Conseil. Ce dernier est la seule institution légitime, constituée de responsables politiques élus par les peuples. Il faut que cesse l'idée selon laquelle des directives prises sur la base de l'Acte unique dont la philosophie est celle du néolibéralisme peuvent régenter le monde à perpétuité.       <br />
              <br />
       Tout cela est une page qu'il faut tourner. Il faut remettre du politique au poste de commande. Cela passe par une bonne et saine discussion entre la France et l'Allemagne, dont je n'exclus pas les autres pays - je pense surtout à l'Italie et l'Espagne. La Pologne, ce sera plus difficile. Il faut se donner du temps.       <br />
              <br />
       <b>Pourquoi défendre nécessairement un binôme franco-allemand quand dans l'Histoire, le binôme franco-anglais a su porter ses fruits, notamment à la fin du XIXe siècle ? Doit-on suivre les directives des &quot;européistes&quot; qui semblent tous se méfier aujourd'hui de la perfide Albion depuis le Brexit ?</b>       <br />
       Je ne suis pas sur cette ligne. Je considère qu'après une longue période d'hésitation, les Britanniques ont choisi l'anglosphère. Ils ont vu l'inconvénient d'être associé à une construction antidémocratique et opaque. Ils choisissent la liberté de mouvement, se tournant vers le Commonwealth (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande…), et les Etats-Unis, tout en gardant leur force de dissuasion.       <br />
              <br />
       Nous devons maintenir l'Angleterre dans le cercle de famille : on a encore beaucoup d'intérêts communs. Je souhaite que ce Brexit fasse donc le moins de vagues possibles. Bien entendu, il y a un coût d'accès au marché unique que les Anglais devront payer. C'est normal. Mais il ne faut pas pour autant aigrir inutilement nos relations avec la Grande-Bretagne.       <br />
              <br />
       Ce qu'a montré le Brexit, c'est la très grande fragilité des institutions européennes, et le rejet des institutions européennes actuelles par les peuples. Au sein de la société britannique, on a pu observer une fracture sociale, géographique et générationnelle. Et cette fracture existe partout en Europe.       <br />
              <br />
       <b>Vous concluez votre ouvrage en affirmant que &quot;le bateau France a besoin d'un cap&quot;. Au vue de l'offre politique actuelle et des différents candidats, officiellement déclarés ou non, à l'élection présidentielle de 2017, estimez-vous que cette vision d'ensemble puisse être présente lors du prochain quinquennat ?</b>       <br />
       J'aurais aimé donner des conseils qui soient suivis à François Hollande, mais le bilan que je fais est réservé. Encore qu'il ne le soit pas totalement : je pense que sur l'Algérie, le Mali, les choix ont répondu à l'intérêt national. Il n'en va pas de même pour la Russie, la Syrie, et bien d'autres sujets de politique extérieure. J'avais posé à Laurent Fabius, à la tribune du Sénat, la question de savoir s'il ne faisait pas une politique &quot;à l'ouest de l'Ouest&quot;. C'était en 2013 alors que les avions avaient failli frapper Damas, ce qui aurait ouvert la voie aux islamistes en Syrie. J'ai donc certaines réserves.       <br />
              <br />
       Alain Juppé ? Je suis bien obligé de constater que quand il a été ministre des Affaires étrangères, il y a eu l'affaire libyenne, l'affaire syrienne… Je ne pense pas que le mot d'ordre d'&quot;identité heureuse&quot; corresponde à l'état d'esprit des Français. C'est un homme tout à fait présentable, avec des qualités, très certainement. Mais si je lis son livre sur l'école, je constate qu'il n'a pas du tout compris que le problème était celui de la transmission. Il s'inscrit beaucoup trop dans le sillage de François Dubet. Je le trouve, en matière de politique étrangère, un peu trop atlantiste. C'est plus, me semble-t-il, un chiraquien de droite qu'un gaulliste de gauche. Je me souviens d'une tribune libre d'Alain Juppé, Michel Rocard, Paul Quilès et du général Norlain, dans laquelle ils semblaient considérer que la France pouvait se passer de l'arme nucléaire. Or, nous avons des échéances à court terme pour le renouvellement de notre flotte de sous-marins stratégiques… Et je dois dire que je ne suis pas vraiment rassuré ! Alain Juppé a beaucoup de chances de devenir président de la République Française, mais il doit, à mon avis, faire un aggiornamento très profond, même si je ne suis pas en désaccord sur tout ; par exemple quand il évoque la nécessité d'un Etat fort - je propose même un gouvernement de Salut Public, pour faire face aux difficultés que je vois poindre. Ce qui fait que je ne saurais parler d'&quot;identité heureuse&quot;.       <br />
              <br />
       De l'autre côté, à gauche, il y a trois hommes. Manuel Valls, Emmanuel Macron et Arnaud Montebourg. Montebourg a pour lui le mérite de la continuité, de la sincérité. Il a mis l'accent sur le délitement du tissu français depuis longtemps. Il se bat pour le made in France, il est critique à l'égard des institutions européennes : autant de points positifs à mes yeux. Mais il lui reste à devenir un homme d'Etat, et à remonter sa pente.       <br />
              <br />
       Macron est sympathique, mais je ne vois pas très bien ce qu'est son programme. Sa démarche, qui part de la gauche, si j'ai bien compris, et qui vise à rassembler, me paraît correcte. Il a sur ce point rectifié le tir : il se disait à un moment &quot;ni de gauche ni de droite&quot;. Mais je le vois mal devenir candidat si François Hollande choisit de l'être. Et de toute façon, je parle d'expérience, il est très difficile de se lancer dans une campagne à partir de comités de soutien librement constitués, face à deux partis de gouvernement qui bloquent la société française depuis plus de cinquante ans.       <br />
              <br />
       Valls tient un discours qui correspond au besoin que les Français ont d'être protégés. Je pense qu'il ne va pas jusqu'au défi de civilisation. En politique économique, c'est un rocardien, et il est donc évidemment sur la ligne de la globalisation, de la libre concurrence en matière de politique économique. Il devrait revenir à une idée d'Etat-stratège : il a d'ailleurs employé le mot à propos de l'usine de Belfort, et à juste-titre. Car ce n'est pas parce que trois TGV rouleront à 200 km/h au lieu de 300 km/h qu'il aurait fallu sacrifier un potentiel humain et un savoir-faire historique dans une usine qui fabrique des locomotives depuis 1878. C'est là qu'on voit qu'on a perdu les vraies valeurs… Pour revenir à Valls, il lui reste à faire son aggiornamento économique.       <br />
              <br />
       Tous ont des progrès à faire, et tous ont du potentiel.       <br />
              <br />
       [1] Jean-Pierre Chevènement, Un défi de civilisation, Fayard, 2016        <br />
              <br />
       Source : <a class="link" href="http://www.atlantico.fr/decryptage/j-p-chevenement-prenons-au-serieux-gens-daech-qui-veulent-que-france-se-dechire-choc-civilisations-qui-paraissait-tres-2865237.html">Atlantico</a>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Prenons-au-serieux-les-gens-de-Daech-qui-veulent-que-la-France-se-dechire_a1876.html" />
  </entry>
</feed>
