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 <title>Chevenement.fr | le blog de Jean-Pierre Chevènement</title>
 <subtitle><![CDATA[Le blog de Jean-Pierre Chevènement, sénateur du Territoire de Belfort, président d'honneur du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) et président de la Fondation Res Publica: agenda, actualités, discours, propositions, vidéos, etc.]]></subtitle>
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 <updated>2026-05-16T03:53:34+02:00</updated>
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   <title>"Quoi qu'il arrive, nous irons de plus en plus vers une "Europe à la carte"</title>
   <updated>2015-03-21T14:37:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Quoi-qu-il-arrive-nous-irons-de-plus-en-plus-vers-une-Europe-a-la-carte_a1697.html</id>
   <category term="Actualités" />
   <published>2015-03-21T14:35:00+01:00</published>
   <author><name></name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Intervention de Jean-Pierre Chevènement à la conférence organisée par l'Association France - Grande-Bretagne, mardi 10 mars 2015.     <div>
      <b>I – Deux nations dont le sort a été longtemps étroitement mêlé.</b>       <br />
              <br />
       1. On ne sait si la France a conquis l’Angleterre en 1066. Certains le croient : ce sont les Français. Pour les Anglais, ce sont les Normands mais ceux-ci s’étaient, après un siècle et demi, complètement francisés (Ces sauvageons avaient construit les abbayes de Jumièges, de St Wandrille et tissé la Tapisserie de Bayeux !        <br />
              <br />
       Les souverains britanniques sont restés longtemps rois de France mais ce sont les Plantagenet qui n’étaient pas normands mais d’Anjou. Grâce à Aliénor d’Aquitaine ils ont pu soutenir, jusqu’au XVe siècle, plus que l’idée : la réalité d’un Royaume unique, que le Channel traversait, comme la Seine traverse Paris.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      2. Une longue rivalité a ensuite opposé nos deux nations pour la conquête de l’hégémonie maritime et mondiale du XVIIe jusqu’au début du XIXe siècle. La France avait des avantages naturels incomparables. Ce fut la raison de sa défaite. L’Angleterre a vaincu par l’artifice, c’est-à-dire par l’intelligence, parce qu’elle est une île.        <br />
              <br />
       Les Anglais n’avaient qu’une obsession : la mer, la marine, le monde et d’abord le continent le plus proche : l’Amérique. Les Français étaient, eux, tiraillés entre plusieurs directions : le continent, le grand large, la Méditerranée, l’Orient. Bref, ne sachant où donner de la tête. Les Français n’ont jamais pu traverser la Manche parce que la Navy veillait. J’ai recensé sur le continent pas moins de quinze coalitions contre la France entre 1668 et 1815, du début du règne de Louis XIV jusqu’à la fin de l’Empire napoléonien. Voilà une politique !       <br />
              <br />
       3. Puis ce fut, avec la modification de la hiérarchie des puissances, le temps de l’Entente Cordiale. 1904 – Edouard VII renonça le premier, à ma connaissance, à être sacré « Roi de France ».       <br />
              <br />
       Les deux conflits mondiaux ont créé entre nos deux peuples des liens profonds qui vivent dans le cœur de chaque Français. De Gaulle-Churchill ont parlé d’une « guerre de Trente Ans » faisant ainsi du second conflit mondial une surenchère du pangermanisme qui n’avait pas admis sa défaite de 1918. C’est un peu réducteur, car Hitler introduisait une discontinuité radicale par rapport aux dirigeants du IIe Reich. Nos deux démocraties ont combattu côte à côte et cela sans discontinuer grâce à De Gaulle,  investi par Churchill d’avoir à incarner la légitimité d’une France debout. Il est vrai que nous étions en avant-garde, isolés et de surcroît divisés contre nous-mêmes comme l’étaient beaucoup d’Européens de l’époque qui voyaient dans l’URSS et le communisme un péril plus grand qu’Hitler. Les Français savent ce qu’ils doivent à Churchill, qui, lui, savait combien la France avait souffert de 1914 à 1918 et combien elle avait été seule en 1940.       <br />
              <br />
       Ces liens profonds ne doivent pas s’effacer. Ils sont un précieux capital pour construire un avenir commun. L’Europe s’est rétrécie. L’hégémonie a passé l’Océan. Certes l’horizon de la Grande-Bretagne a toujours été le monde et d’abord les peuples de langue anglaise, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, la Nouvelle Zélande et les pays du Commonwealth l’Inde, le Pakistan, le Bengladesh le Nigéria, l’Afrique du Sud et l’Afrique anglophone.       <br />
               <br />
       4. Pour autant, dans le monde divers et quelque peu chaotique d’aujourd’hui, les Etats-Unis sont de plus en plus entraînés vers le Pacifique et la Chine. La Grande-Bretagne participe aussi de cette attraction mais rien ne peut faire qu’elle ne demeure d’Europe, à quelques encablures de Calais. Compte tenu des problèmes qui s’y posent, j’avais proposé en 1999 à Jack Straw, alors ministre de l’Intérieur, la rétrocession de la ville au Royaume Uni, seul moyen, à mes yeux, de rendre sensible les Britanniques à leur caractère insoluble …       <br />
              <br />
       Pour mille raisons, la Grande-Bretagne ne peut se désintéresser de l’Europe.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>II – Mais la crise de l’Union européenne est aujourd’hui manifeste.</b>       <br />
              <br />
       1. L’objectif de la création d’une zone de libre-échange a été non seulement acquis mais même dépassé : S’agissant de la circulation des biens, des services, des capitaux, des hommes enfin (bien que la Grande-Bretagne ne soit pas dans Schengen).       <br />
              <br />
       La question est : l’Union européenne, aujourd’hui, est-elle utile ? Elle peut certainement être perfectionnée, comme l’a montré Sir Peter Ricketts, que je remercie à nouveau, à l’occasion du colloque de « Res Publica » sur « Le Royaume Uni et l’Europe ». Elle est un fait politique : il y a une solidarité de destin entre les peuples européens.       <br />
              <br />
       2. Le processus de décision communautaire est sans doute à la fois lent et tracassier. Les institutions de l’Union européenne apparaissent dépassées, sauf le Conseil européen qui incarne la légitimité démocratique. La Commission à 28 a le monopole de la proposition mais peut-elle définir l’intérêt général ?         <br />
       - la BCE est indépendante par définition       <br />
       - la justice européenne, CJUE – CEDH, empiéte sur les prérogatives régaliennes des Etats       <br />
       - Le Parlement européen n’est pas un Parlement. Comme l’a souligné la Cour Constitutionnelle de Karlsruhe,  « Il n’y a pas de peuple européen ». Le Parlement européen est donc « la juxtaposition de la représentation de 28 peuples ».       <br />
              <br />
       3. La Défense est assurée dans le cadre de l’OTAN.       <br />
       La défense européenne est un serpent de mer. Ni les Européens par pacifisme, ni les Américains n’en veulent.       <br />
       L’Union européenne reste ainsi inféodée à un centre de décision extérieur : la politique menée au Proche et Moyen-Orient, la crise ukrainienne et la relation Union européenne/Russie l’illustrent à l’évidence.       <br />
              <br />
       4. La création de la monnaie unique a non seulement fractionné l’Europe en deux parties : les 19 et les 9 (Grande-Bretagne, Danemark, Suède, Hongrie, Pologne, Bulgarie, Croatie, République Tchèque, Roumanie), compliquant ainsi le processus de décision (CE/PE), mais a mis la croissance en panne. Le vice constitutif de l’euro : l’hétérogénéité de la zone euro, la faible mobilité de la main d’œuvre et le refus des transferts massifs qu’impliquerait une organisation fédérale conduisent à une situation où les pays surendettés sont astreints à réduire leur déficit. Le traité budgétaire TSCG (2012) a abouti à une austérité généralisée et à une stagnation de longue durée ; les signes actuels de reprise n’inversent pas la tendance générale.       <br />
              <br />
       Les remèdes mis en œuvre par la BCE (Q.E.) seront, selon moi, peu efficaces :       <br />
       - tardifs       <br />
       - mal ciblés (les Etats, les marchés boursiers)        <br />
       - et n’auront pas d’effets sur la croissance, faute d’une articulation suffisante avec l’appareil productif.       <br />
              <br />
       Une récession américaine probable en 2017 sonnerait le glas d’une reprise européenne insuffisante (limites de la baisse de l’euro = chute des monnaies « émergentes »). Le problème est que la crise de l’euro est contagieuse. Elle concerne aussi « l’autre Europe » (Grande-Bretagne) et les pays qui sont dans l’orbite de l’Union européenne (Afrique – Russie).       <br />
              <br />
              <br />
       <b>III – Il vaudrait mieux revenir à l’idée initiale avancée il y a vingt-cinq ans par la Grande-Bretagne : celle de la monnaie commune, par opposition à la monnaie unique.</b>       <br />
              <br />
       Le péché originel de l’euro monnaie unique est l’hétérogénéité, d’où résulte pour certains pays une  perte de compétitivité, incurable à un horizon raisonnable.       <br />
       La reconquête de la compétitivité de chaque économie serait beaucoup moins douloureuse par la voie d’une correction monétaire que par celle d’une dévaluation interne.       <br />
              <br />
       Le principe de la monnaie commune serait de maintenir un toit européen commun, une devise commune réservée aux échanges internationaux. Cette devise serait elle-même constituée d’un panier de monnaies nationales internes, rassemblées au sein d’un SME bis. Ces monnaies internes seraient fixées à une parité correspondant à la compétitivité réelle  observée depuis 1999, date de création de la monnaie unique. Les parités entre les subdivisions nationales de l’euro, monnaie commune, seraient fixes mais révisables périodiquement.        <br />
              <br />
       Ce mécanisme permettrait un retour à la compétitivité de chaque économie non seulement à l’égard des autres zones monétaires que l’euro mais surtout à l’intérieur de la zone euro elle-même. Les déséquilibres internes – entre la France et l’Allemagne notamment - se réduiraient. Chaque pays pourrait se rapprocher de sa croissance potentielle. Les effets de domination seraient corrigés. L’Europe redeviendrait « vivable ».        <br />
              <br />
       La monnaie commune pourrait agréger d’autres monnaies si les autorités de leurs pays en décidaient ainsi : la livre britannique, la couronne suédoise, le zloty polonais, voire le rouble russe, sans préjudice pour leurs économies. Bien entendu, une telle réforme serait facilitée par une réforme du système monétaire international avec un yuan convertible et un DTS agrégeant les principales monnaies du monde. L’euro pourrait ainsi servir de monnaie de réserve.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>IV – Il ne faut pas renoncer à l’objectif de l’unité européenne.</b>       <br />
              <br />
       1. Cette unité doit se faire dans le prolongement des nations et non en substitution. La montée des « émergents » est une tendance séculaire normale. Il peut y avoir des phases de ralentissements mais le « trend » ne s’inversera pas. Déjà l’envol de la Chine fait apparaître une nouvelle bipolarité dont les Etats-Unis ont tenu compte : Le pivotement de leur politique étrangère et de défense vers le Pacifique.       <br />
              <br />
       2. De nouvelles configurations de forces apparaissent :       <br />
       - les ambitions de l’Inde,       <br />
       - le réveil japonais,       <br />
       - la revendication implicite d’une hégémonie brésilienne sur l’Atlantique Sud.       <br />
       - l’endiguement en pointillé de la Chine par les Etats-Unis en Asie du Sud et de l’Est       <br />
       - la nouvelle question d’Orient       <br />
       - le retour de l’Iran dans la Communauté internationale       <br />
       - l’avenir de la Turquie avec le problème kurde       <br />
       - la question sunnite : l’avenir et la sécurité de l’Arabie Séoudite et de l’Egypte, le remodelage trop souvent évoqué du Proche et du Moyen-Orient       <br />
       - la question russe enfin : le projet de V.Poutine est un projet national, non impérial.        <br />
              <br />
       La question de l’Ukraine ne peut pas être traitée comme si depuis longtemps la Russie et l’Ukraine n’étaient pas déjà économiquement une zone de libre échange, intriquée à tous points de vue. On a voulu enfermer l’Ukraine dans un dilemme impossible : soit vous êtes pro-russes, soit vous êtes pro-européens alors que l’Ukraine est d’abord ukrainienne.       <br />
               <br />
       L’Ukraine fait partie de l’espace postsoviétique (fin de l’URSS en 1991). L’Ukraine est aussi un pays hétérogène : austro-hongrois ou polonais avant 1939 à l’Ouest, russophone et toujours proche de la Russie à l’Est. La proposition d’un accord d’association avec l’Union européenne a été mal négociée. La Russie tenue à l’écart, l’incitation était faible (560 M$).       <br />
              <br />
       Il était prévisible qu’elle fût sinon rejetée du moins reportée par le Président Yanoukovitch.        <br />
              <br />
       Vu dans les médias de l’Ouest Maïdan était une révolution démocratique ; Vu de l’Est, un coup d’Etat.  L’accord du 21/02/2014 a été considéré par la Rada comme un chiffon de papier (éviction de Yanoukovitch + loi interdisant le russe).       <br />
              <br />
       Les Russes ont répondu à ce qu’ils considéraient comme une provocation par un acte similaire.  La crainte de voir remise en cause la concession de la base de Sébastopol jusqu’en 2042 les a conduits à accepter la demande de rattachement de la Crimée à la Russie.       <br />
              <br />
       Je ne reviens pas sur le fond de l’affaire mais la politique des sanctions se révèle extrêmement déstabilisatrice. La troisième tentative de modernisation de la Russie risque d’être un nouvel échec gravissime par ses conséquences.       <br />
       Elle touche à l’ensemble de l’économie : PIB diminuant de 4,8 % en 2015,  le prix du pétrole a été simultanément divisé par deux, la diversification de l’économie russe se trouve enrayée et la Russie rejetée vers l’Asie.       <br />
              <br />
       Est-ce bien raisonnable ?       <br />
       - le peuple russe est un peuple européen       <br />
       - il est affronté aux mêmes défis que les pays occidentaux : la montée de l’islamisme radical ; A long terme l’inévitable montée en puissance de la Chine.       <br />
              <br />
       Nous avons besoin de la Russie       <br />
       - en Asie centrale       <br />
       - dans le Caucase       <br />
       - au Proche et Moyen-Orient : (accord avec l’Iran pour gérer le TNP).       <br />
              <br />
       Faut-il rappeler ce que la culture russe apporte à la culture européenne ?       <br />
              <br />
       La Russie a un problème d’identité avec la parenthèse bolchevique de plus de soixante-dix ans qu’elle doit refermer :       <br />
       - Les chances d’un 3ème « reset » américano-russe ne me paraissent pas nulles. Faut-il les obérer définitivement ?       <br />
       La question que nous devons nous poser : Que voulons-nous ?       <br />
       - une  coopération stratégique ou  un refoulement de la Russie hors d’Europe ?        <br />
       - un changement de régime ? ou un confortement de l’Etat de droit ?       <br />
              <br />
       A toutes ces questions, nous devons répondre ensemble. Pour ma part je ne pense pas qu’il faille construire l’Europe contre la Russie. L’Union européenne et la Russie pourraient coopérer utilement au sauvetage économique de l’Ukraine.       <br />
              <br />
       3. Je ne suis pas de ceux qui souhaitent un Brexit. Quels avantages ?        <br />
       - la révision de la contribution britannique à l’Europe ?       <br />
       - le contrôle des flux migratoires ?       <br />
       - Une Europe à la carte pour satisfaire la démocratie ?       <br />
       Ces objectifs peuvent être atteints par une négociation raisonnable.       <br />
              <br />
       4. Il existe entre nos deux nations une vraie communauté de destin.       <br />
              <br />
       Le principal danger de cette période historique c’est le terrorisme djihadiste        <br />
       - intégration ou modèle multiculturel ? le multiculturalisme est un fait mais la politique d’intégration doit continuer       <br />
       -la coopération industrielle       <br />
       -la défense : deux nations nucléaires qui réalisent la  mise en commun de leurs efforts notamment dans le domaine de la simulation       <br />
              <br />
       Surtout, nous sommes deux vieilles nations : une même conception de l’Europe, confédérale, doit nous réunir.       <br />
              <br />
       Les Etats-Unis sont-ils entre nous un objet de dissentiment ?        <br />
              <br />
       Obama a eu raison de se retirer d’Irak et d’Afghanistan, sauf à la marge (quelques milliers d’hommes), le terrorisme djihadiste c’est d’abord le problème des musulmans, sous réserve d’une révision profonde de la politique occidentale vis-à-vis du monde arabo-musulman.       <br />
              <br />
       Le problème palestinien est une épine dans la relation entre le monde arabe et l’Occident. On a oublié la laïcité (ou la sécularisation) et trop mis l’accent sur ce qui oppose les trois monothéismes : croisés contre musulmans qui seraient tous également fanatiques qui seraient incapables de distinguer la sphère religieuse d’une sphère politique gouvernée par la raison naturelle, alors que des trois monothéismes, l’Islam est celui qui fait le plus appel à la rationalité !       <br />
              <br />
       Les ingérences militaires dans les affaires du monde arabo musulman ont presque toutes été déstabilisatrices :       <br />
       - Mossadegh en Iran en 1954 a donné Khomeiny       <br />
       - Les deux guerres du Golfe ont conduit à Daesh        <br />
       Syrie-Libye sont des contre-exemples sur lesquels je ne m’étendrai pas.       <br />
              <br />
       Il peut y avoir des interventions militaires occidentales à conditions qu’elles soient ciblées et faites sous le chapeau de l’ONU et à la demande des pays concernés : Mali.       <br />
              <br />
       Nous devons aider les Etats-Unis à revoir leur politique dans le monde arabo-musulman.        <br />
              <br />
       Un ancien ambassadeur de Grande-Bretagne me disait que nos politiques pouvaient être complémentaires. En se situant très près des Etats-Unis et parlant à leur oreille, les Britanniques pouvaient leur donner tous les conseils dont ils avaient besoin. De leur côté, les Français en criant très fort pouvaient donner l’alerte et indiquer les zones sensibles où il valait mieux ne pas s’aventurer.       <br />
              <br />
       Il me semble qu’aujourd’hui les rôles sont un peu renversés. L’affaire d’Irak vous a vaccinés, tandis que nous semblons ne rêver que de « frappes conjointes ». Je ne suis pas sûr que cela permette aujourd’hui mieux qu’hier de parler « à l’oreille des Etats-Unis ». Une chose est sûre : si nous harmonisions nos positions et nos actions,  nous aurions un petit peu plus de chances de nous faire entendre.        <br />
              <br />
              <br />
              <br />
              <br />
       <b>Conclusion</b>       <br />
              <br />
       Quoi qu’il arrive, nous irons de plus en plus vers une « Europe à la carte ».        <br />
       Des institutions qu’il faut revoir :        <br />
       - Conseil européen qui a la légitimité mais n’est pas organisé pour être pleinement opérationnel       <br />
       - une Commission ramassée, ramenée au rôle utile d’une Administration chargée de préparer et d’exécuter les décisions du Conseil       <br />
       - un Parlement européen qui gagnerait à être composé de délégations des Parlements nationaux       <br />
       - une Cour de Justice respectueuse des prérogatives régaliennes des Etats.       <br />
       - Une confédération politique européenne, alliée des Etats-Unis mais non vassale.       <br />
              <br />
       Il n’est pas possible en effet de connaître à l’avance la politique des Etats-Unis, celle que fera en 2017 le futur Président des Etats-Unis. Et il serait dommage que nos deux vieilles nations se convainquent qu’elles n’ont plus rien à dire.        <br />
              <br />
       Depuis le XVIIIe siècle, une « pentarchie » gouvernait l’Europe. L’Autriche a fait défaut. L’Allemagne a remplacé la Prusse. Restent la Grande-Bretagne, la France et la Russie. Il y a une dizaine de critères qui définissent une grande puissance (sa population, son PNB, sa puissance financière, son commerce extérieur, le nombre de ses grandes firmes, son rayonnement culturel, l’usage et le rôle international de sa langue, son réseau diplomatique, son appartenance – ou non – au CSNU, sa dissuasion nucléaire, sa capacité de projection militaire, etc.).       <br />
              <br />
       A cette aune, il y a toujours en Europe les mêmes quatre puissances: Grande-Bretagne, France, Allemagne, Russie. Les Etats-Unis boxent dans une catégorie supérieure : celle des très grandes puissances où la Chine aspire un jour à les rejoindre. Cela fait six à quoi il faudra ajouter le Japon, l’Inde, le Brésil. Mais y a-t-il beaucoup de pays émergents qui peuvent venir de surcroît d’ici 2050 en plus de ces neuf là, à l’aune des dix critères mentionnés ? Peut-être la Turquie ? Peut-être l’Iran ?       <br />
              <br />
       Pour continuer à peser de manière à la fois indépendante et rationnelle, la Grande-Bretagne et la France ont intérêt à resserrer leur coopération et à donner vie à celles qu’elles ont conclues à Saint-Malo et à Lancaster House. Ce n’est pas seulement la raison qui le dicte, mais une fréquentation multiséculaire qui a tissé entre la France et la Grande-Bretagne, quelles que soient nos différences, une connaissance mutuelle sans égale, faite à la fois de respect et d’affection.       <br />
              <br />
       ---------------       <br />
       <span style="font-style:italic">Seul le prononcé fait foi. </span>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
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   <title>Modernité de Clemenceau</title>
   <updated>2014-11-25T15:14:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Modernite-de-Clemenceau_a1673.html</id>
   <category term="Actualités" />
   <published>2014-11-25T14:45:00+01:00</published>
   <author><name>Jean Pierre Chevenement</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Intervention de Jean-Pïerre Chevènement au colloque "La pensée politique de Georges Clemenceau", samedi 22 novembre 2014.     <div>
      On m’a demandé de conclure. Or, sur un sujet pareil, il n’est pas possible de conclure. Eu égard d’abord à la qualité de tant d’intervenants prestigieux, infiniment plus savants que moi. Et surtout, parce qu’on ne peut pas conclure sur Clemenceau, tout en jaillissements et saillies, qui surprend toujours, se renouvelle en cinquante ans de vie politique active qui lui font enjamber le siècle, au premier rang de tous les combats majeurs, et pourtant si étonnamment fidèle jusqu’à la mort au jeune homme qu’il a été, républicain romantique dont on peut contempler l’image à sa sortie de prison en 1862, qui m’évoque Courbet, lui aussi emprisonné, dix ans après, au lendemain de la Commune . L’individu Clemenceau séduit. Mais l’homme politique, lui, a-t-il encore quelque chose à nous dire ? C’est la modernité de la pensée de Clemenceau que je veux soutenir à travers trois idées : l’autodétermination des peuples, le dialogue des cultures, et l’individu-citoyen, fondement du républicanisme civique.       <br />
              <br />
       <b>I – L’autodétermination des peuples, d’abord.</b>       <br />
              <br />
       Clemenceau, à cet égard, est le fils de la Révolution française. La liberté des peuples est son programme et il l’accomplit à travers les traités de Versailles comme elle s’est réalisée déjà en Amérique Latine, Yves Saint-Geours l’a excellemment montré.  Et cette idée va triompher à la chute de tous les Empires, coloniaux ou autres.       <br />
              <br />
       C’est une chose incroyable que le « Père la Victoire » de 1918, qui a su, à soixante-seize ans, galvaniser la France, au bord de l’abîme, ait été dans sa jeunesse, soixante ans auparavant, l’ami de Blanqui et que le même homme ait incarné à la fois la recherche de la Vérité dans l’affaire Dreyfus contre l’obstination butée et injuste de l’Etat-Major, et le meilleur soutien de Foch et des chefs militaires, au printemps 1918, quand nos armées ont semblé fléchir devant l’ultime assaut des troupes allemandes. Miracle de la constance et de la longévité conjuguées, Clemenceau, maire de Montmartre en septembre 1870, élu à l’Assemblée Nationale en février 1871, est l’un des trente-six députés protestataires qui, après avoir refusé le 1er mars d’approuver l’armistice proposée par Bismarck, déclarent « tenir pour non avenue l’annexion de l’Alsace et la Lorraine ». Et c’est le même homme qui confie au lendemain du 11 novembre 1918 : « Moi qui attendais cela depuis cinquante ans – c’est long pour le cœur – je n’ai pas su dire un mot, j’ai pris ma tête dans mes mains, je me suis mis à pleurer … à pleurer ». Clemenceau est alors le dernier survivant des députés protestataires de 1871. C’est une tranche de vie !
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      On tendra aujourd’hui à minimiser cet accomplissement : Au nom de l’Europe et d’une réconciliation franco-allemande absolument nécessaire mais pas toujours bien comprise.        <br />
              <br />
       Ce serait une vue superficielle des choses de faire de Clemenceau un vulgaire « revenchard ». Ce serait méconnaître l’enjeu : le caractère fondamental de l’opposition entre deux conceptions de la nation : l’une illustrée, en 1889, par Renan de la nation fondée sur la citoyenneté, « plébiscite de tous les jours », conception héritée de la Révolution française, et l’autre, fondée sur la langue et l’ethnie, héritage de Fichte et du « Volk ». En matière de nationalité, l’Allemagne a d’ailleurs abandonné en 1998 le <span style="font-style:italic">jus sanguinis</span> pour adopter le droit du sol, sous l’impulsion de mon ami, Otto Schily, alors ministre de l’Intérieur de la RFA. Mais la question de l’autodétermination des peuples reste partout d’une brûlante actualité. Ce sera le premier point de ma conclusion visant à établir la modernité de Clemenceau.       <br />
              <br />
       Qui ne voit dans l’Europe d’aujourd’hui la renaissance des ethnismes ? Il a été donné à Clemenceau de faire consacrer par le traité de Versailles le principe républicain de l’autodétermination des peuples, non seulement en Alsace-Lorraine, mais dans toute l’Europe. Clemenceau fut pour cela beaucoup et injustement critiqué. Car y avait-il un autre principe de réorganisation territoriale pour assurer la succession des Empires d’Ancien Régime (austro-hongrois, allemand, russe, etc.) ? L’Histoire, me semble-t-il, a tranché en Europe et depuis lors, dans le monde entier : c’est le principe de l’autodétermination des peuples qui l’a emporté, certes mâtiné du respect des frontières héritées, ainsi en Afrique. Mais il faut accorder aux jeunes nations ce droit à l’Histoire dont ont abondamment usé nos vieilles nations européennes avant que de devenir « postnationalistes », pour reprendre l’expression de l’historien allemand August Winckler.       <br />
              <br />
       Le traité de Versailles comportait deux erreurs. Il n’a pas fixé d’emblée le montant des réparations à un montant et selon un échéancier raisonnable. La seconde erreur est celle de l’article 231 qui impute la responsabilité du conflit à l’Allemagne. Cette formulation est injuste : le peuple allemand n’a pas voulu la guerre, pas plus qu’aucun autre d’ailleurs. Et il faut distinguer, comme l’a bien vu Karl Jaspers en 1946, la responsabilité politique qui incombait aux dirigeants, notamment militaires qui ont choisi de mettre en œuvre le plan Schlieffen et par ailleurs la responsabilité morale qu’on ne pouvait imputer aux Allemands en général. Pour autant, les faiblesses du traité de Versailles tenaient moins au tracé des nouvelles frontières qu’à deux facteurs géopolitiques majeurs : d’abord le refus du Sénat américain de ratifier le traité de Versailles et d’honorer la garantie donnée par Wilson à Clemenceau en cas de nouvelle agression allemande, et ensuite la révolution bolchevique en Russie qui excluait ce grand pays du concert européen traditionnel.        <br />
              <br />
       Le retour à l’isolationnisme américain et la mise hors jeu de l’Union soviétique ont conduit à l’isolement de la France bien avant 1940. Là sont les vraies misères de la Victoire. Clemenceau n’en a pas été responsable.       <br />
              <br />
       Clemenceau, dans le cours des années vingt, flétrissait l’affaissement des caractères ; la doctrine militaire n’était pas en accord avec la diplomatie. Le devoir d’assistance à nos alliés de la petite Entente et la construction de la ligne Maginot étaient deux projets contradictoires. La France n’a pas su se doter de la Force rapide mécanisée préconisée par le Colonel de Gaulle et elle a encore moins su intervenir, en mars 1936, quand Hitler remilitarisa la rive gauche du Rhin, en violation du traité de Versailles. Nos dirigeants ont oublié qu’en cas de péril mortel, un Etat digne de ce nom ne peut compter que sur lui-même plutôt que de s’en remettre à une alliance britannique, alors avant tout soucieuse d’apaisement avec l’Allemagne nazie. On n’oubliera pas que si Churchill, pendant la Seconde Guerre mondiale, a pu jouer le rôle de Clemenceau dans la Première, c’est aussi parce que la Grande-Bretagne, en 1940, a bénéficié du formidable fossé anti-chars naturel que constituait la Manche, et dont la France était privée par la géographie. Cela n’enlève rien à la gloire du Vieux Lion qui, seul pendant près d’un an et demi, tint tête à l’hydre nazie mais cela ne fait que mieux ressortir le caractère d’exception que la venue au pouvoir d’un Clemenceau constitue dans la vie d’un peuple. Il faudra un autre homme d’exception, le général de Gaulle, pour comprendre que non seulement l’honneur mais l’intérêt de la France étaient de poursuivre le combat dans le camp de la Liberté. Ainsi s’exprimait-il le 22 juin 1940, fidèle à l’esprit de Clemenceau qui ne concevait pas la France sans la Liberté.  Dialoguant avec le grand mort, il lui dit le 11 novembre 1941 : « Président Clemenceau, la France vivra … Je vous jure qu’elle sera victorieuse. Alors avec tous les morts dont est pétrie la terre de France, vous pourrez dormir en paix. » C’est à cela aussi, me semble-t-il, qu’on peut juger un homme, à sa vertu d’exemple : Clemenceau, à travers de Gaulle inspirait encore la Résistance.       <br />
              <br />
       Si Clemenceau a été le professeur d’énergie sans lequel la France de 1917 et du printemps 1918 se serait effondrée, sous la pression conjuguée du défaitisme et des offensives ultimes de l’armée allemande, revenue en force sur le front occidental après le traité de Brest-Litovsk, il serait tout à fait faux d’en faire le héraut d’une revanche de la France sur l’Allemagne. Certes, il suffit de relire le discours du 17 septembre 1918 à la Chambre pour comprendre à quel point ce qu’il appelle « la paix germanique » entre 1871 et 1914, lui fut insupportable : « Pas un jour sans une menace de guerre. Pas un jour sans une savante brutalité de tyrannie ». Ces élans vers la victoire qu’il pressent proche ne peuvent faire oublier ses déclarations de 1912 : « De bonne foi, nous voulons la paix … mais si on nous impose la guerre,  on nous trouvera … Nous sommes pacifistes, pacifiques pour dire le mot exact, mais nous ne sommes pas soumis. » Ainsi, Clemenceau, avant 1914, ne souhaitait pas la guerre. Faut-il aussi rappeler qu’il imposa à Foch et à Poincaré non seulement l’armistice du 11 novembre 1918, mais l’abandon d’un projet de dissociation de la rive gauche du Rhin d’avec l’Allemagne, ce qui eût créé une Alsace-Lorraine à l’envers.       <br />
              <br />
       La modernité de Clemenceau est présente même là où on ne l’attend pas, car Clemenceau était non seulement un réaliste mais un homme de principes. Malgré les apparences, il ne méconnaissait pas la grandeur de l’Allemagne. Il était sensible à la noble figure de Goethe. Mais il exprimait avant tout le refus d’abaisser la France en-dessous de ce qu’elle avait été.       <br />
              <br />
       *       <br />
       *   *       <br />
              <br />
       Je veux également souligner la modernité de Clemenceau dans deux autres domaines : d’abord ce que nous appelons « le dialogue des civilisations » ou plus exactement « des cultures », et enfin dans sa véritable conception de l’individu, très éloignée de l’hyperindividualisme actuel, culminant au contraire dans un républicanisme civique.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>II - Le dialogue des cultures</b>       <br />
              <br />
       Son anticolonialisme, à rebours de l’esprit du temps, son rejet de l’idée d’une supériorité de la civilisation occidentale sur les autres, enraciné dans son universalisme républicain et dans sa croyance en l’égalité fondamentale de tous les hommes, son intérêt et même sa fascination pour les civilisations de l’Orient, du Japon, de l’Inde, de la Chine : « Je suis bouddhiste », déclarait-il par boutade. Tout cela fait de Clemenceau un précurseur dans ce qu’on appelle aujourd’hui le dialogue des cultures, en tout cas un homme particulièrement ouvert à l’altérité. Séduit par l’envol du Japon de l’ère Meiji et soucieux, dès avant  1914, de l’intégrer à la vie internationale, Clemenceau en rabattra quelque peu devant les premières manifestations d’un nationalisme nippon plus soucieux d’expansionnisme en Chine que de participation aux responsabilités de la société internationale. Clemenceau ne s’est pas avisé que le mot d’ordre de la Révolution Meiji était « Technologie occidentale, âme japonaise ». Pour autant, fidèle à son « Japon intérieur », Clemenceau n’a jamais cessé de voir dans la capacité de réforme économique et politique du Japon démocratique, la chance d’un « partenariat durable et privilégié pour la France », comme l’a écrit Matthieu Séguéla dans « Clemenceau et la tentation du japon ».        <br />
              <br />
       Clemenceau, loin d’être un nationaliste borné – il était au contraire le seul homme politique de son temps à avoir une vision géopolitique aussi large, étendue jusqu’à l’Extrême-Orient –, ne conçoit le patriotisme français qu’au service de l’idéal humain. On sait combien cette conciliation est difficile. « La patrie sans justice, a-t-il dit, au temps de l’affaire Dreyfus, n’est qu’une geôle ». Clemenceau n’aime pas l’impérialisme de Rome. Il met cent fois au-dessus le miracle grec, avec sa culture de la Beauté, son ouverture à l’esprit de libre examen, son invention de la Démocratie. La fin de l’hellénisme antique devant le christianisme a été pour lui une catastrophe de civilisation. « A la vie pour vivre, écrit-il en 1908 dans « Le Grand Pan », va succéder la vie pour mourir ». Phrase digne de Nietzsche. Il ne s’y résout pas. La Révolution française, héritière des Lumières, a, à ses yeux, ranimé la flamme : le bonheur est redevenu depuis lors « une idée neuve en Europe », selon le mot célère de Saint-Just.        <br />
              <br />
       Il me semble que Clemenceau n’a pas aperçu d’emblée le ressort moral qui procède du christianisme, et cela à son insu même, car qui croyait davantage que lui en cette valeur chrétienne laïcisée qu’est l’égalité de tous les hommes ? Je dis à son insu, mais il semble bien qu’il ait atténué, à la fin de sa vie, sinon son anticléricalisme du moins son antichristianisme.           <br />
              <br />
       A quatre-vingt-cinq ans, Clemenceau entreprend de définir dans « <span style="font-style:italic">Au soir de la pensée</span> » sa position philosophique. En deux tomes ! Combien d’hommes politiques aujourd’hui seraient-ils capables d’une aussi folle ambition que celle de dire, par rapport à l’état actuel des connaissances, ce qui fonde leur action ? Or, pour qui sait lire, c’est bien l’esprit de libre examen, l’exercice du doute méthodique qui fonde le progrès humain aux yeux de Clemenceau. Il fait un cours d’épistémologie. Cite Rutherford à propos de la structure de l’atome, pressent le quark, un « au-delà de l’au-delà » mais se refuse à figer une fois pour toutes notre représentation du monde.       <br />
              <br />
       La Vérité n’est réductible à aucune « loi cosmique », mathématique ou physique. Sa recherche ne peut se confondre avec la vénération d’aucune entité, fût-elle « la déesse Raison ». Clemenceau moque ces républicains de pacotille qui croient à l’idole d’une « déesse au bonnet rouge » : « On avait voulu délivrer le monde. On n’avait pas su se délivrer soi-même des primitives procédures d’intelligence qui avaient immobilisé l’homme dans le culte des entités. »       <br />
              <br />
       Clemenceau est vraiment un homme libre en ce qu’il met la liberté de l’esprit au-dessus de toutes les croyances établies. La modernité de Clemenceau est dans sa pensée d’abord, absolument délivrée des dogmes et des révélations.        <br />
              <br />
              <br />
       <b>III – L’individu-citoyen, fondement du républicanisme civique</b>       <br />
              <br />
       Il y a donc une puissante logique à ce que Clemenceau déclare mettre l’individu au-dessus de tout mais il le fait dans le débat qui l’oppose aux socialistes sur le « collectivisme ». Le « doute investigateur » est « l’agent primordial de toute compréhension », écrit-il dans « <span style="font-style:italic">Au soir de la Pensée</span> » : et encore « C’est une redoutable entreprise que de vivre libre, c’est-à-dire en état de se gouverner soi-même, sans entreprendre sur la liberté d’autrui. » Son éloge de l’individu doit être compris par rapport au « collectivisme » auquel il s’oppose mais il me semble que ce serait se méprendre que de faire de Clemenceau le thuriféraire d’un « hyperindividualisme », un disciple de Stirner .       <br />
              <br />
       Dans le célèbre débat sur le droit de grève qui l’oppose à Jaurès en 1906, à la tribune de la Chambre des députés, il s’exclame : « C’est notre idéal à nous, magnifier l’homme, la réalité plutôt que le rêve, tandis que vous vous enfermez, et tout l’homme avec vous, dans l’étroit domaine d’un absolutisme collectif anonyme. Nous mettons notre idéal dans la beauté de l’individualisme, dans la splendeur de l’épanouissement de l’individu au sein d’une société qui ne le règle que pour le mieux développer »…       <br />
              <br />
       Il poursuit : « Si vous réformez l’individu, si vous vous attachez je ne dis pas uniquement mais principalement à la réforme de la personnalité humaine, l’homme saura trouver de lui-même le cadre d’organisation qui lui convient… »       <br />
              <br />
       Il conclut à l’adresse de Jaurès : « Vous avez le pouvoir magique d’évoquer de votre baguette, des palais de féerie. Je suis l’artisan modeste des cathédrales, qui apporte une pierre, obscurément à l’ensemble de l’œuvre, et ne verra jamais le monument qu’il élève. J’ai l’air de rabaisser mon rôle. Dans ma pensée, je le grandis, car vos palais de féerie s’évanouiront en brouillard, au contact des réalités, tandis qu’un jour la grande cathédrale républicaine lancera sa flèche vers les cieux … Vous prétendez fabriquer directement l’avenir. Nous fabriquons, nous, l’homme qui fabriquera l’avenir, et nous accomplissons un prodige beaucoup plus grand que le vôtre ! »       <br />
              <br />
       Ainsi, Clemenceau met l’accent sur l’éducation. Il nous fait mieux comprendre, avec le recul, le sens du combat républicain pour la Séparation de l’Eglise et de l’Etat, pour la liberté de conscience et pour la laïcité. Clemenceau se méfie tout autant de l’omnipotence de l’Etat que de celle de l’Eglise. Il se prononce ainsi, contre Jaurès, pour la liberté d’enseignement et contre le monopole public.        <br />
              <br />
       Quand Jaurès monte à la tribune pour lui répondre, il se garde bien de tomber dans le piège que Clemenceau lui tend, et d’opposer, de façon binaire, l’individu et la société :  « Toute grande réforme, toute grande œuvre, déclare Jaurès, suppose, en même temps que la foi dans l’individu, la transformation du milieu où il doit agir … Votre doctrine de l’individualisme absolu, votre doctrine qui prétend que la réforme sociale est contenue tout entière dans la réforme morale des individus, c’est laissez moi vous le dire, la négation de tous les vastes mouvements de progrès qui ont déterminé l’Histoire, c’est la négation de la Révolution française elle-même ! »       <br />
              <br />
       Jaurès va sans doute un peu loin en confondant l’action collective dont Clemenceau, aussi peu homme de parti fût-il, ne méconnaissait pas la nécessité, et l’organisation collective, souvent caricaturée par Clemenceau en « collectivisme ». Jaurès glisse malicieusement : « En 1894, M. Clemenceau était formellement opposé, en matière d’assurance sociale, à ce que nous appelons obligation. Il me suffit aujourd’hui de constater sa signature en bas de la déclaration gouvernementale qui s’engage à faire aboutir, au Sénat, le projet de loi sur les retraites ouvrières voté par la Chambre, pour  savoir que par une évolution tout à fait honorable et heureuse, les idées de M. Clemenceau se sont modifiées. Il accepte maintenant ce principe de l’obligation dans l’assurance sociale, qui n’était alors formulé que par une poignée de militants socialistes. »       <br />
              <br />
       Jaurès a raison, en ce qu’il ne prône pas seulement l’action collective mais aussi l’organisation collective au sein de ce qu’on appelle aujourd’hui « l’Etat social ».        <br />
              <br />
       Mais cet « Etat social », fruit des luttes démocratiques et ouvrières du dernier siècle n’est pas le collectivisme, même s’il peut comporter des dérives vers l’assistanat. Pour l’essentiel notre modèle social reste un phare pour le développement de l’Humanité tout entière. Mais ce modèle peut-il survivre aux dérèglements du capitalisme financier mondialisé, si d’une part le citoyen n’est pas conscient de l’équilibre qui doit prévaloir entre les prestations versées et les contributions – cotisations ou impôts – qui les financent et si, d’autre part, un effort de régulation n’est pas mené à l’échelle mondiale pour maîtriser la spéculation ? Il est peu probable qu’un tel effort puisse être mené sans le concours actif des grandes nations et sans la mobilisation consciente des opinions publiques. Clemenceau était trop républicain pour tomber dans le piège de l’idéologie libéral-libertaire qui a frayé le chemin du capitalisme absolu, je veux dire le capitalisme financier mondialisé.  Clemenceau était l’ennemi de tous les absolutismes, qu’il prétendent tenir leur pouvoir de Dieu, de la classe, de la race ou d’un Capital délivré du contrôle des peuples et désormais souverain. Clemenceau n’était évidemment pas contre l’organisation collective mais contre l’idée qu’une entité quelconque, baptisée prolétariat ou même République, puisse avoir toujours raison. Clemenceau reproche aux socialistes d’encourager la classe ouvrière à « croire qu’elle ne peut avoir tort et qu’il lui suffit de retourner contre autrui l’oppression dont elle a souffert … Ceux qui agissent contre la classe ouvrière sont ceux qui retardent son éducation. » ou encore « En ne décourageant pas les violents, vous vous plaindrez plus tard des mœurs que vous aurez faites. »       <br />
              <br />
       Clemenceau était, en fait, pour la conscience. Peu théoricien, il dessinait par son verbe et dans l’action, les contours d’un républicanisme civique. L’individu qu’il mettait au-dessus de tout dans les joutes oratoires qui l’opposaient aux socialistes était, en fait, le citoyen éclairé et conscient de ses devoirs et nullement l’individu égoïste, esclave des modes et de ses passions. « C’est la grande Révolution qui de l’homme gouverné fera peut-être l’homme se gouvernant » écrit-il dans <span style="font-style:italic">Au soir de la pensée</span>. Vous entendez le « peut-être » qui reflète moins le « pessimisme de l’intelligence » que « l’optimisme de la volonté » dont témoigne toute une vie vouée à l’action.        <br />
              <br />
       Clemenceau avait de qui tenir : de son père il disait « son état naturel était l’indignation ». Le docteur Benjamin Clemenceau n’avait pas attendu Stéphane Hessel ! C’est pourquoi je dis qu’il y avait chez son fils Georges, qui a choisi de reposer à ses côtés dans la terre de Vendée, quelque chose qu’il mettait encore au-dessus de l’individu : le citoyen.        <br />
              <br />
       *       <br />
              <br />
       Que dirait aujourd’hui Clemenceau d’une République où le Parlement ne vote plus le budget que s’il s’inscrit dans la trajectoire fixée par une autorité extérieure ? Pierre Mendès-France, autre radical de bonne souche, a dit, sur ce sujet, des choses très fortes dans son discours du 18 janvier 1957: « L’abolition d’une démocratie peut prendre deux formes : soit le recours à une dictature interne, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement une « politique » au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »        <br />
              <br />
       On ne peut faire parler les morts : je doute cependant que Clemenceau soutienne la thèse de « l’acceptation du joug volontaire, seul à même de nous sauver des cataclysmes » (discours du 17 septembre 1918).  Clemenceau ne refuserait sans doute pas l’organisation de l’Europe mais il aurait sans  doute veillé à ce que celle-ci ne se fasse pas « au détriment du droit des peuples à une vie indépendante. »       <br />
              <br />
       Clemenceau était un individu, au sens plein qu’il donnait à ce mot. C’est ce qui faisait et fait encore son charme. Mais il a été aussi et plus que tout un grand citoyen. Et c’est le grand citoyen qu’il fut qui fait l’unité de la vie de Clemenceau. C’est donc cette leçon de citoyenneté active que je retiendrai dans ma conclusion pour établir la modernité de Clemenceau. Il n’y a pas de doctrine ni de politique qui vaille, en effet, sans que le citoyen n’en soit partie prenante par la pensée. Clemenceau dicte aujourd’hui aux hommes politiques le premier le leurs devoirs : convaincre leurs concitoyens, tout faire pour leur faire partager par la raison et pas seulement par le cœur les vues qu’ils croient justes et les plus conformes à l’intérêt public. Car c’est ainsi seulement qu’on peut faire vivre la République. Bref, il faut y croire !       <br />
       
     </div>
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   <title>"L'héritage de Clemenceau, c'est l'universalisme"</title>
   <updated>2014-03-15T18:25:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/L-heritage-de-Clemenceau-c-est-l-universalisme_a1605.html</id>
   <category term="Agenda et médias" />
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   <published>2014-03-15T14:47:00+01:00</published>
   <author><name></name></author>
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    <![CDATA[
Jean-Pierre Chevènement était l'invité de l'émission "Entre les lignes" sur LCP, samedi 15 mars 2014. Il répondait aux questions de Frédéric Haziza.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
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      <span class="u">Verbatim express :</span>       <br />
              <br />
       <ul class="list"><li> Clemenceau est un homme très original. Il est tout à fait contre la colonisation : il considère que l'essentiel se joue en Europe, que la colonisation, c'est du temps perdu. En plus, il est très hostile à l'idée qu'il y a des civilisations supérieures, et d'autres inférieures.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Clemenceau a passé cinq ans aux USA, juste après la guerre de Sécession. Il parlait très bien l'anglais. Il connaissait très bien le monde anglo-saxon. Mais il s'intéressait beaucoup aussi à l'Asie, et au Japon : il est très japonophile, il est en même temps japonisant. Il s'intéresse aux objets d'arts. Ça montre une grande d'ouverture d'esprit. Il s'intéresse aussi à l'histoire des religions. Lui-même est un anticlérical mais il s'intéresse à la manière dont les gens donnent sens à leur vie, à travers Confucius, Boudha, Lao-Tseu, au shintoïsme...        
       </li></ul><ul class="list"><li> Il y a très peu d'hommes politiques qui pourraient écrire le livre que Clemenceau a écrit très vieux : « <span style="font-style:italic">Au soir de la pensée</span> » où il récapitule tout ce qu'il pense sur un tas de sujets extrêmement divers. Ce serait très intéressant d'obliger nos politiques à écrire un « <span style="font-style:italic">Au soir de la pensée</span> », ce serait très instructif !       
       </li></ul><ul class="list"><li> Clemenceau a donné l'idée du titre du « <span style="font-style:italic">J'accuse</span> » à Émile Zola. C'est un républicain : il croît à l'égalité des hommes. Tous les hommes ont un potentiel qu'ils doivent exprimer. Et Clemenceau a multiplié, tout au long de sa vie, des gestes vraiment émouvants.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Je crois, comme Clemenceau, que la règle protège la liberté, et que souvent la liberté laissée à elle-même peut aller à l'oppression. </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <ul class="list"><li> C'est très difficile de prendre pour modèle Clemenceau, car c'est un homme admirable. C'est un des grands hommes de l'histoire de France. Au XXe siècle, c'est lui qui a permis à la France de tenir en 1917, au moment le plus terrible, quand la Russie avait abandonné le combat, les Américains n'étaient pas encore arrivés, nous étions tous seuls face à l'Allemagne qui avait rapatrié ses troupes de l'est à l'ouest. C'est lui qui par son énergie a maintenu la résistance française, et a valu, longtemps après, que la France soit considérée encore comme une grande puissance, et ait sa place au Conseil de sécurité de l'ONU. Sans Clemenceau, ce ne serait pas le cas.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Clemenceau était certainement un universaliste, mais c'était aussi un patriote français.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Si de Gaulle a pu lancer l'appel du 18 juin, s'il y a eu la Résistance, la France libre, on le doit à Clemenceau.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Clemenceau a affirmé que, quand il était jeune, il croyait en la bonté spontanée du suffrage universel, et avec l'âge il a un peu évolué. Pour lui, le Sénat, c'est le temps de la réflexion.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Je crois que c'est très injuste de reprocher le traité de Versailles à Clemenceau. Wilson avait posé le principe de l'auto-détermination des peuples. La grande faiblesse de ce traité, signé par Wilson, c'est que les Américains ne l'ont pas ratifié. Les garanties données par Wilson n'ont pas été honorées. Il y avait donc dès le départ une faiblesse fondamentale : le traité de Versailles ne pouvait tenir que si les États-Unis donnaient leur garantie.        
       </li></ul><ul class="list"><li> L'héritage de Clemenceau, c'est l'universalisme : l'idée que la France est un pont vers les autres cultures. Il est pas du tout occidentaliste, comme on dit aujourd'hui, il essaye toujours de se mettre dans la tête des autres, voir comment ils raisonnent. Et naturellement, l'amour de la France, et l'idée que la République est une idée toujours neuve.        
       </li></ul><ul class="list"><li> Je pense que la France a besoin de repères pour s'en sortir. Et, ça ne peut pas venir de la droite ou de la gauche seulement : la France a besoin de se projeter dans l'avenir pour savoir quel rôle elle peut jouer, en Europe et dans le monde. Et cela demande beaucoup de réflexion, de réalisme, et en même temps de générosité, d'ouverture d'esprit. Je pense que de ce point de vue là, Clemenceau reste un modèe. </li></ul>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/L-heritage-de-Clemenceau-c-est-l-universalisme_a1605.html" />
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   <title>Grandeur</title>
   <updated>2011-03-16T16:13:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Grandeur_a1095.html</id>
   <category term="Carnet de Jean-Pierre Chevènement" />
   <published>2011-03-16T16:12:00+01:00</published>
   <author><name>Jean-Pierre Chevènement</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
     <div>
      Au Japon, ce qui paraissait totalement improbable est devenu réalité. Les constructeurs de centrales nucléaires avaient pris en compte la sismicité de l’archipel : les centrales se sont automatiquement arrêtées au moment du tremblement de terre. Ce qu’ils n’avaient pas prévu, c’est la vague du tsunami – jusqu’à dix-sept mètres de hauteur – qui a noyé les installations dédiées au refroidissement et les groupes électrogènes de secours.       <br />
              <br />
       Avant d’ouvrir un débat dont très peu maîtrisent aujourd’hui les données sur la « sortie du nucléaire » et de céder à l’idéologie technophobe, saluons l’héroïsme des employés de Tepco qui dans les salles de contrôle prennent tous les risques pour le Japon afin de reprendre la maîtrise des réacteurs de Fukushima. Il y a une grandeur émouvante dans la façon dont le peuple japonais fait face.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Grandeur_a1095.html" />
  </entry>
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   <title>L'idée républicaine et l'idée de citoyenneté aujourd'hui</title>
   <updated>2008-12-23T22:04:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/L-idee-republicaine-et-l-idee-de-citoyennete-aujourd-hui_a737.html</id>
   <category term="Actualités" />
   <photo:imgsrc>https://www.chevenement.fr/photo/art/imagette/1157261-1490898.jpg</photo:imgsrc>
   <published>2008-12-23T20:07:00+01:00</published>
   <author><name>Jean-Pierre Chevènement</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Canevas d’intervention de Jean-Pierre Chevènement pour le débat avec le Professeur Higuchi, le 19 décembre 2008 à la Maison franco-japonaise de Tokyo.     <div style="position:relative; float:right; padding-left: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/1157261-1490898.jpg?v=1289480056" alt="L'idée républicaine et l'idée de citoyenneté aujourd'hui" title="L'idée républicaine et l'idée de citoyenneté aujourd'hui" />
     </div>
     <div>
      <b>Introduction : Cinquante ans de Ve République</b>       <br />
              <br />
       La Ve République a cinquante ans mais la République française en a 216. La Ve République a été fondée par le général de Gaulle en réaction aux errements et à l’instabilité du régime d’Assemblée qui avait conduit la IIIe République à sa perte et enlisé la IVe République dans le bourbier des guerres coloniales.       <br />
              <br />
       La Ve République « donne une tête à l’Etat », selon l’expression du général de Gaulle. Le pouvoir du Président de la République n’a cessé de s’y affirmer, notamment depuis l’élection de celui-ci au suffrage universel décidée par référendum en 1962. Depuis lors, tout montre que le peuple français n’entend pas renoncer à cette élection présidentielle au suffrage universel qui est devenue le moment charnière de la vie politique française.       <br />
              <br />
       Au fil des décennies, le fait majoritaire s’est imposé. Il existe aujourd’hui un bipartisme de fait. Ce fait majoritaire a relativisé la nécessité du parlementarisme rationalisé voulu au départ par Michel Debré mais la forme parlementaire du régime demeure, avec la responsabilité devant le Parlement du gouvernement dont le Chef est nommé par le Président de la République. La réforme institutionnelle de juillet 2008 préserve cette responsabilité du gouvernement et donc cette dyarchie du pouvoir exécutif mais elle a élargi sensiblement les pouvoirs du Parlement, tirant ainsi les conséquences des réformes de 2001 (quinquennat) et 2002 (inversion des échéances électorales).
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Plus contestable est l’extension de la saisine, même indirecte, du Conseil Constitutionnel par tous les citoyens, sans parler bien entendu des limitations apportées à l’exercice de la souveraineté nationale par les traités européens et notamment par le traité de Maastricht et par le traité de Lisbonne, non encore ratifié.       <br />
              <br />
       L’évolution de la Ve République est ainsi ambivalente même si la réforme de juillet 2008 marque, du point de vue des pouvoirs du Parlement, une avancée peu contestable.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>Souveraineté populaire, citoyenneté, école.</b>       <br />
              <br />
       Dans la conception républicaine classique, héritée de la Révolution française, la souveraineté populaire repose sur les individus en tant que citoyens, « le peuple en corps » disent les juristes. Le citoyen n’est pas seulement l’individu jouissant de ses droits naturels et pourvu de sensibilité, de désirs divers et bien sûr de besoins, c’est un individu rationnel conscient de devoir de participer à l’élaboration de la volonté générale, c’est-à-dire de la loi, avec les droits et les devoirs qu’elle comporte. Le citoyen c’est une parcelle du « Souverain » (en d’autres termes le Peuple).       <br />
              <br />
       Cette « citoyenneté » s’apprend, et c’est la raison pour laquelle la tradition républicaine, de Condorcet à Jules Ferry, a toujours mis un accent particulier sur le rôle de l’Ecole. Non pas une école qui participerait à une sorte de « bourrage de crânes » et de conditionnement des esprits, mais bien au contraire une Ecole destinée à former le jugement critique du citoyen, bref sa « capacité à penser par lui-même ».       <br />
              <br />
       L’Ecole républicaine éduque à la liberté : elle est naturellement laïque car elle présuppose un espace commun à tous les citoyens en dehors des dogmes révélés : celui de la « raison naturelle », chose du monde la mieux partagée selon Descartes. L’Ecole républicaine porte par ailleurs des valeurs : égalité, fraternité nullement antinomiques avec la première de ses missions : l’éducation à la liberté c’est-à-dire à l’autonomie.       <br />
              <br />
       On fait souvent valoir aujourd’hui que cette école parce qu’elle était l’Ecole de la République a participé à l’exaltation du sentiment national. On confond me semble-t-il deux choses : le patriotisme républicain ouvert à l’universel et le nationalisme de repli. Il me semble que l’Ecole républicaine a toujours enseigné, quand elle l’a enseigné, le patriotisme républicain, socle du civisme, plutôt que le nationalisme. On pourrait même dire que de 1919 à 1940 elle était plutôt ouverte à l’influence du pacifisme. De façon générale cependant, l’école républicaine telle qu’elle avait été conçue par la Révolution et telle que l’a mise en œuvre la IIIe République dite souvent « République enseignante » a plutôt formé des citoyens, leur transmettant une éducation morale et civique respectueuse de la liberté de chacun et qui se voulait universelle.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>I – « L’idée républicaine » et le concept de citoyenneté sont aujourd’hui battue en brèche dans le contexte de la globalisation financière.</b>       <br />
              <br />
       1.	L’individu avant d’être considéré comme un citoyen libre a d’abord été identifié par l’économie politique anglaise à un agent économique soi-disant rationnel : « l’homo oeconomicus »  agissant sur le marché. La conception anglo-saxonne fondée sur la supériorité, en tous domaines, de l’économie de marché (Hayek – Friedman à notre époque) a inspiré les politiques de dérégulation mises en œuvre d’abord aux Etats-Unis dans les années soixante-dix, quatre-vingt du dernier siècle et généralisée plus ou moins au reste de la planète dans les années quatre-vingt-dix, deux mille. Le Président Reagan avait défini le programme dès 1980 : « L’Etat n’est pas la solution à nos problèmes. Il est le problème ».       <br />
              <br />
       2.	La souveraineté populaire a été ainsi confisquée par la souveraineté des marchés et d’abord des marchés financiers. Historiquement il est intéressant d’observer que la « dérégulation financière » (libération des mouvements de capitaux, prééminence de la bourse, effacement du rôle des banques) a précédé la dérégulation commerciale (OMC 1994). Les marchés financiers sont devenus la force directrice de l’économie, provoquant une série de bulles spéculatives qui ont éclaté de 1996-97 à 2000, puis en 2007-2008.       <br />
              <br />
       3.	La dépossession de la souveraineté populaire en Europe notamment s’est souvent camouflée derrière des instances technocratiques.       <br />
       a)	Par exemple les instances européennes : Commission, Banque Centrale, Cour de Justice de l’Union européenne, institutions entièrement déconnectées du suffrage universel avec un Parlement européen alibi car n’exprimant aucune « volonté générale ». L’Europe a ainsi évolué pour l’essentiel vers une zone de libre échange dérégulée.       <br />
       b)	On peut observer une évolution comparable à l’échelle mondiale :       <br />
       -	pratique des sommets restreints aux grands pays industrialisés (G5 puis G8) à partir des années 1970-80 jusqu’à aujourd’hui ;       <br />
       -	rôle du FMI dans les plans d’ajustement structurels appliqués aux pays en voie de développement dans les années quatre-vingt ;       <br />
       -	rôle de l’OMC qui remplace le GATT après 1994 dans le désarmement tarifaire et contingentaire.       <br />
       c)	L’Asie est sans doute un cas spécifique : le libre échange à l’extérieur n’a généralement pas eu son pendant dans l’ordre interne. La croissance est tirée par l’exportation. Le marché intérieur reste souvent protégé (c’est plus ou moins le cas du Japon hisoriquement, de la Corée, de l’ASEAN et maintenant de la Chine). Il faudrait discuter, me semble-t-il, de ce « capitalisme asiatique » dont l’ancien Premier ministre de Singapour, M. Lee Kuan Yew, s’était fait le théoricien.       <br />
              <br />
       4.	La crise financière actuelle illustre les excès du capitalisme financier et met parallèlement en cause le rôle de l’Hyperpuissance américaine dans la genèse et la propagation de la crise.       <br />
              <br />
       Les déséquilibres économiques fondamentaux de l’économie américaine (déficits – endettement) nourrissent une fuite en avant dans la sophistication des produits financiers (« économie virtuelle ») aussi bien que dans l’aventurisme extérieur (contrôle des sources d’approvisionnement en pétrole – guerre d’Irak – conflits autour du pétrole et du gaz de la Caspienne - tracé des oléoducs dans le Caucase – tensions avec la Russie).       <br />
              <br />
       5.	Dans ce contexte, la conception individualiste, républicaine ou encore « citoyenne » de la démocratie est affrontée :       <br />
              <br />
       a)	<span style="font-style:italic">Soit à un mouvement de décomposition interne</span> théorisé en France par Marcel Gauchet : c’est la démocratie des droits revendiqués qui étouffe la démocratie « citoyenne » (la citoyenneté associant les droits et les devoirs). L’hyperindividualisme libéral met la citoyenneté active en vacances.       <br />
              <br />
       b)	<span style="font-style:italic">Soit au retour en force du « holisme »</span> (du grec holos : tribu)  c’est-à-dire des identités dites « naturelles » préconstituées : nationalismes ethniques ou nationalismes de grande puissance (Etats-Unis, Russie, Chine) opposés à la conception républicaine de la nation définie comme « communauté de citoyens », ouverte à l’universel.       <br />
       Louis Dumont a jadis fondé une distinction entre les peuples traditionnellement dits « holistes » (Allemagne, Japon) et les peuples individualistes (France – Etats-Unis), l’Angleterre constituant sans doute une « synthèse » des deux. La France et les Etats-Unis ne sont d’ailleurs pas à l’abri de réactions nationalistes (le « Front National » en France – les néo conservateurs américains). Le retour du « holisme » peut aussi prendre la forme du « communautarisme soit ethnique soit religieux (intégrismes islamiste, juif ou chrétien : on le voit aux Etats-Unis avec la force du fondamentalisme chrétien).       <br />
              <br />
       c)	<span style="font-style:italic">Enfin il faut évoquer la crise de l’Ecole</span> affrontée à la puissance manipulatrice des médias de masse et à la montée de la violence scolaire. Les fractures de la société font irruption dans l’Ecole. L’Ecole est remise en cause par les mouvements libertaires (contestation du « Savoir » et des valeurs de la connaissance et par conséquent de l’autorité des maîtres, autant que par la puissance de l’Argent (ségrégation scolaire) ; « L’effet télé » peut-il être compensé par « l’effet Internet » ? Plus que jamais le redressement de l’Ecole comme service public conditionne l’avenir de la démocratie. Il n’y a pas de République sans Ecole forte et assurée de ses valeurs.       <br />
              <br />
       Au total, la volonté populaire est aujourd’hui prise en otage : un nouveau conformisme s’est installé, fondé sur l’idée que les hommes, collectivement, ne peuvent pas changer le cours d’une Histoire qui les dépasse. Plus subtilement un prétendu « Cercle de la Raison » veut imposer un dogmatisme libéral étouffant.       <br />
              <br />
       Mais ce dogme est profondément remis en cause par la crise économique et financière actuelle. L’élection de Barak Obama a fait lever des espoirs qui, espérons-le, ne seront pas déçus. « Yes, we can », c’est un beau slogan pour une démocratie citoyenne active mais le nouveau Président devra tenir compte du fait que les Etats-Unis doivent aujourd’hui accepter la multipolarité du monde et qu’ils ne peuvent plus dominer seuls la planète, d’autant qu’ils vivent aujourd’hui très au-dessus de leurs moyens. Pourront-ils remettre en cause leur mode de vie dispendieux et revenir à un sain multilatéralisme ? Vis-à-vis de l’Europe, sur le terrain des rapports avec le Moyen-Orient et avec la Russie qui sont tous deux des sujets de contentieux ? Vis-à-vis de l’Asie aussi, et de la Chine en particulier, avec laquelle ils entretiennent un rapport ambigu d’alliance et de rivalité ?       <br />
              <br />
       Quelle place pour le Japon dans ce monde « multipolaire » ? Mais  le mot « multipolarité » n’est-il pas lui-même déjà dépassé ? Le monde, fondamentalement, reste un monde de nations. Celles-ci doivent inventer des formes de coopération nouvelles, particulièrement au plan régional, mais tout en restant sous l’égide de l’ONU qui doit symboliser l’universalité du droit.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>III – Vers une nouvelle donne (un nouveau « New Deal »)</b>       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">A)	Le monde a profondément changé depuis la fin de la guerre froide.</span>       <br />
              <br />
       1.	Le déclin de l’Europe et du Japon mais aussi des Etats-Unis.       <br />
       2.	la montée des pays émergents et le retour de la Russie.       <br />
       3.	La crise du monde musulman.       <br />
       4.	Le Sud délaissé (Afrique, Asie profonde, pays andins).       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">B)	Les axes possibles d’une stratégie destinée à surmonter la crise.</span>       <br />
              <br />
       1.	Dans l’immédiat une relance coordonnée à l’échelle mondiale est nécessaire. Les Etats-Unis ne peuvent pas relancer « en solitaire », comme en 2002-2003, sauf à détériorer encore plus leurs « fondamentaux » et à aller vers une nouvelle crise plus profonde encore que l’actuelle. Les pays excédentaires du point de vue du commerce extérieur et de l’épargne (Chine-Japon-Allemagne) doivent participer à la relance économique mondiale. La garantie des Etats est nécessaire : le retour du politique clôt le cycle de la « globalisation financière ».       <br />
              <br />
       2.	Il faut articuler la relance de l’économie avec la conception d’un nouveau modèle de développement répondant aux besoins de l’humanité et d’une société du XXIe siècle respectueuse des besoins sociaux et de l’environnement.       <br />
              <br />
       Il faut gérer deux transitions        <br />
       a)	celle de l’unipolarité dominée par les Etats-Unis à la multipolarité du monde voire à une certaine bipolarité avec le dépassement vers 2025-2030 des Etats-Unis par la Chine en termes de PNB)       <br />
       b)	deuxième transition : faire que le modèle de développement du Nord puisse évoluer pour devenir transposable au Sud. Trouver un équilibre entre les deux trajectoires économiques et sociales, du Nord qui doit préserver ses équilibres sociaux (problèmes de délocalisations d’activités) et du Sud qui doit trouver un modèle de développement harmonieux, en se fondant aussi sur les besoins de sa population.       <br />
              <br />
       3.	Citons comme axes d’effort et d’investissement principaux :       <br />
       a)	la révolution énergétique (« l’après-pétrole »)       <br />
       b)	la lutte contre le réchauffement climatique et l’émission de gaz à effet de serre : tout cela implique d’énormes investissements ;       <br />
       c)	la préservation des biens rares de l’humanité (eau – air – sols - matières premières, etc.)       <br />
       d)	l’accent mis sur les valeurs d’égalité et sur les besoins sociaux fondamentaux :       <br />
       -	infrastructures dans les pays du Sud (agriculture, eau, hôpitaux, transports) – financées le cas échéant par l’émission de droits de tirage spéciaux (DTS émis par le FMI)       <br />
       -	Education – formation – recherche       <br />
       -	Protection sociale – conciliation entre l’activité professionnelle des femmes et leur épanouissement personnel et familial.       <br />
              <br />
       4.	La reconstruction (ou la construction) d’Etats « républicains » est une tâche majeure des temps à venir :       <br />
       -	fonction d’anticipation, de programmation, de politique industrielle       <br />
       -	reprise en main du crédit par l’Etat       <br />
       -	la notion de service public couplée avec la valeur d’égalité a un grand avenir : il faut penser des Etats modernes avec des services publics performants et justes.       <br />
              <br />
       5.	Cette période de transition (à plusieurs niveaux : géopolitique : entre les Etats-Unis et la Chine – économique et sociale : entre deux modèles de développement et pour l’accès aux matières premières) peut être la source de fortes tensions, voire de guerres :       <br />
       -	dans le monde musulman (conflits israélo-palestinien, Irak-Iran, Golfe, Afghanistan et Pakistan – Pakistan et Inde, Cachemire)       <br />
       -	en Europe (Balkans – Caucase)       <br />
       -	en Asie de l’Est (Taïwan – Corée).       <br />
       La mobilisation pour la paix peut être un puissant vecteur de solidarité à l’échelle mondiale       <br />
               <br />
       6.	La démocratie n’est pas un article d’exportation. Chaque peuple doit trouver son propre chemin, d’où l’importance du « dialogue des cultures ». Néanmoins il faut préserver l’idée de valeurs universelles et améliorer l’ordre juridique international existant : ne pas opposer l’ONU et les organisations régionales. Améliorer la légitimité de l’ONU par une réforme du Conseil de Sécurité.        <br />
              <br />
       L’idée « constitutionnaliste » et « l’idée républicaine » sont des valeurs d’avenir aussi dans le monde extraoccidental. Mais elles ne doivent pas prendre la forme hypocrite d’un impérialisme culturel. Chaque peuple doit trouver sa propre voie pour associer les droits de l’homme et du citoyen car la liberté nationale et la démocratie sont les deux faces d’une même médaille.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/L-idee-republicaine-et-l-idee-de-citoyennete-aujourd-hui_a737.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Quelques réflexions sur le Japon de 2008</title>
   <updated>2008-12-23T19:41:00+01:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Quelques-reflexions-sur-le-Japon-de-2008_a736.html</id>
   <category term="Carnet de Jean-Pierre Chevènement" />
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   <published>2008-12-23T19:35:00+01:00</published>
   <author><name>Jean-Pierre Chevènement</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
S’il est vrai, comme le dit Paul Morand, que pour connaître un pays il faut y passer trente ans ou trois jours, rien ne vaut, quand on effectue un court séjour au Japon que de commencer par la visite du fameux sanctuaire Yasukuni.     <div style="position:relative; text-align : center; padding-bottom: 1em;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/1157221-1490831.jpg?v=1289480054" alt="Quelques réflexions sur le Japon de 2008" title="Quelques réflexions sur le Japon de 2008" />
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      Celui-ci, sorte de musée des guerres menées par le Japon depuis le début de l’ère Meiji, est à la fois un mémorial – les noms de tous les soldats tombés pour le Japon s’y trouvent consignés – et un sanctuaire <span style="font-style:italic">shinto</span>, où l’âme des héros est censée devoir vivre toujours. Le <a class="link" href="http://www.yasukuni.or.jp/english/">sanctuaire Yasukuni</a> est une fondation privée. Il cristallise des passions violentes, depuis qu’y ont été inscrits – une initiative privée, mais on l’imagine, avec l’accord des bonzes – le nom des sept condamnés à mort des procès de Tokyo, au lendemain de la seconde guerre mondiale, à commencer par celui du général Hideki Tojo, Premier ministre au moment de l’attaque de Pearl Harbor et qui déclara alors : <span style="font-style:italic">« Il y a des moments où un homme doit être capable de se jeter dans le vide ». « Un homme oui, mais un peuple ? »</span> interroge le Professeur Yoïchi Higuchi, avec lequel j’aurai à débattre le lendemain. Le propos du général Tojo me fait penser à celui du chancelier allemand Bethmann-Hollweg, le jour où l’Allemagne déclara la guerre à la fois à la Russie et à la France, le 2 août 1914 : <span style="font-style:italic">« Wir springen in das Schwartze »</span> (<span style="font-style:italic">« Nous sautons dans le noir »</span>).       <br />
              <br />
       La visite de l’ancien Premier ministre Koizumi au sanctuaire Yasukuni avait provoqué un tollé en Chine. C’est le dilemme de tous les Premiers ministres japonais : y aller ou pas ?
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     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Yasukuni illustre la profondeur des plaies laissées dans la conscience nationale du peuple japonais et dans celle des autres peuples d’Asie (Chine, Corée notamment) par le souvenir de la <span style="font-style:italic">« grande guerre de l’Asie de l’Est »</span> (1931-45).       <br />
              <br />
       A vrai dire Yasukuni n’est pas qu’une sorte de Musée de l’Armée, comme on en trouve aux Invalides. C’est une revisitation de l’Histoire qui, pour minorer les responsabilités du Japon, prend évidemment le contre-pied de la version officielle. Tout commence avec le Commodore Perry qui avec ses croiseurs cuirassés contraignit le shogunat à ouvrir le Japon, fermé depuis deux siècles à l’Occident. S’ensuivirent la chute de Shogunat, la restauration de l’Empereur et la proclamation de l’« Ere Meiji » : se mettre à l’école de l’Occident, mais pour mieux lui résister, avec un slogan simple <span style="font-style:italic">« Technologie occidentale, âme japonaise »</span> ou encore selon une autre formule <span style="font-style:italic">« Sortir d’Asie, rejoindre l’Occident »</span>. Comment ne pas comprendre ce mouvement de libération nationale, en quelque sorte préventif ?       <br />
              <br />
       Le problème vient qu’à se mettre à l’école de l’Occident, le Japon va lui emprunter le meilleur et le pire. Dès 1895, c’est la première guerre sino-japonaise. Le Japon annexe Taïwan. En 1890, c’est la conquête et l’annexion de la Corée. On nous montre l’armée japonaise débarquant dans la baie d’Inchon, près de Séoul. En 1904-1905, c’est la guerre avec la Russie tsariste : les Japonais emportent Port Arthur (Daïren), puis Moukden. La flotte russe de secours, venue de St-Petersbourg et de Sébastopol en empruntant le chemin du cap de Bonne Espérance, est défaite à son tour par la marine impériale japonaise embossée derrière les îles TsuShima. La paix est bientôt faite à Portsmouth. C’est un triomphe pour le Japon qui, l’ayant emporté sur l’immense Empire russe, s’affirme à l’égal des puissances européennes. On peut dire que le Japon alors, « entre dans la cour des Grands ».       <br />
              <br />
       Le Japon a ainsi emprunté à l’Occident le meilleur : la technologie et même le parlementarisme. La Charte impériale de 1889 reconnaît sous l’autorité divine de l’Empereur le pouvoir de la Diète qui sera élue à partir de 1925 au suffrage universel masculin.        <br />
              <br />
       Mais le Japon a aussi emprunté à l’Occident le moins bon et même le pire : l’impérialisme. Celui-ci va se manifester particulièrement dans la seconde guerre sino-japonaise : celle qui commence par « l’incident » du pont Marco-Polo, en 1931, et par l’invasion de la Mandchourie bientôt devenue « Mandchuku », sous le règne de Pu-Yi, règne évidemment factice, car ce sont les militaires japonais qui tirent les ficelles.       <br />
              <br />
       Yasukuni passe très vite sur « l’incident de Nankin », en fait des massacres de civils présentés comme ceux de soldats en fuite. La guerre de Chine est une première illustration du révisionnisme historique qui a cours dans certains milieux proches du PLD (parti libéral démocrate), au pouvoir depuis cinquante ans. Mais Yasukuni met aussi en scène les efforts répétés de la diplomatie japonaise pour desserrer l’embargo sur le pétrole que les Etats-Unis ont instauré, en mai 1941, à l’encontre du Japon. Yasukuni montre le visage impassible du secrétaire d’Etat américain Cordell Hull devant les négociateurs japonais impuissants.        <br />
              <br />
       On voit par ailleurs l’armée impériale japonaise aux Philippines, en Insulinde, en Birmanie, aux frontières de l’Inde britannique. Le message subliminal est que le Japon bien évidemment a ébranlé de manière décisive la domination occidentale sur l’Asie : une grande carte montre à travers la date des indépendances que l’Asie a précédé d’une bonne quinzaine d’années les indépendances africaines. Yasukuni, bien sûr, est aussi un hommage aux soldats japonais qui de la bataille de Midway (juin 1942) à la capitulation finale en août  1945, vont livrer une héroïque résistance à la progression des forces américaines dans le Pacifique. Mais le message principal n’est évidemment pas là : Yasukuni fait voir comme une montée continue l’histoire du Japon du choix de l’occidentalisation au milieu du XIXe siècle, jusqu’à l’écrasement final moins d’un siècle plus tard.       <br />
              <br />
       Yasukuni fait comprendre à l’inverse le choix des démocrates japonais comme le professeur Hoïchi Higuchi de rompre en visière avec le militarisme japonais et de contrecarrer toute tentation « nationaliste ».       <br />
              <br />
       A vrai dire, la configuration idéologique est paradoxale et le débat du lendemain, 19 décembre 2008, à la maison franco-japonaise le fera bien voir, entre le Professeur Higuchi, éminent spécialiste de droit institutionnel comparé et moi-même, débat arbitré par le Professeur Nobutaka Miura, intellectuel plein d’une grande finesse et lui aussi parfait francophone.        <br />
              <br />
       Le Professeur Higuchi illustre la permanence d’un courant démocrate tourné vers l’Occident qui s’était déjà épanoui au Japon de 1910 à 1925 sous le nom de <span style="font-style:italic">« démocratie taïsho »</span>. Cette démocratie s’appuyait sur la Charte Impériale de 1889 pour imposer la garantie des droits, la séparation des pouvoirs et la responsabilité du gouvernement devant la Diète. Le Professeur Higuchi se présente comme un ferme soutien de la Constitution de 1946 et de sa clause pacifiste de l’article 9, tout en refusant la subordination de la politique étrangère du Japon à celle des Etats-Unis. Paradoxalement les courants nationalistes au Japon qui critiquent la « Constitution américaine » de 1946, imposée par Mac Arthur, sont aussi les principaux soutiens de l’étroite alliance nippo-américaine. Comment y voir clair dans cette controverse ? Le Professeur Higuchi par exemple refuse toute perspective pour le Japon de se doter d’armes nucléaires, même sous la forme gaulliste d’une dissuasion minimale, visant à ne pas faire dépendre le Japon de la protection nucléaire américaine en cas de conflit avec la Chine (les Etats-Unis disposent d’armes nucléaires stationnées au Japon ou dans les ports japonais). Bien entendu, le Japon a signé le traité de non-prolifération nucléaire mais chacun sait qu’il fait partie des puissances qui approchent le seuil critique : il peut, s’il le décide, se doter, en peu de mois, de lanceurs et de têtes nucléaires. Mais une telle décision, outre qu’elle serait illégale du point de vue du droit international – et bien évidemment du point de vue constitutionnel japonais - serait inacceptable pour la Chine, la plupart des pays d’Asie et, j’ajoute, sans doute pour les Etats-Unis.       <br />
              <br />
       Le Professeur Higuchi – et c’est la clé du paradoxe apparent de sa position – ambiguïté qu’il revendique d’ailleurs – tient à ce qu’il considère comme prioritaire une réconciliation de fond avec les peuples de l’Asie et d’abord avec le peuple chinois. Il y a une deuxième raison à ce paradoxe apparent. Le Professeur Higuchi pointe l’insuffisance de la démocratie japonaise, l’absence actuelle de véritable débat entre les citoyens sur les questions de fond. Situation curieuse au moment où la Diète japonaise est elle-même divisée (le parti libéral-démocrate est majoritaire à la Chambre des représentants, mais la majorité est détenue à la Chambre haute (Chambre des Conseillers) par le parti démocrate du Japon.       <br />
              <br />
       Des rencontres que j’ai pu avoir avec les parlementaires des deux partis, il apparaît que les différences programmatiques ne sont pas immédiatement perceptibles. Au fond le discours du parti démocrate se résume simplement : pour la première fois depuis cinquante ans, le peuple japonais va avoir la chance de connaître une véritable alternance (les élections législatives auront lieu au plus tard en septembre 2009, et peut-être avant, si l’actuel Premier ministre, M. Taro Aso, le décide).       <br />
              <br />
       Le parti démocrate entend rompre avec « le pouvoir des hauts-fonctionnaires » (au METI (ministère des finances et de l’industrie) qui a remplacé le MITI (ministère de l’Industrie et du commerce international) et au Ministère des Affaires Etrangères (le <span style="font-style:italic">Gaimusho</span>). Selon le parti démocrate, cette rupture est fondamentale. A ma question sur les inflexions politiques à apporter, la réponse est assez vague : elle tient pour l’essentiel à un surcroît de décentralisation. En fait, ni la relation avec les Etats-Unis ni l’avenir des relations avec la Chine, ni le contenu d’une relance économique chiffrée à 200 milliards de dollars, mais non encore votée par le Parlement, ni la question du chômage qui dépasse à nouveau 5% ne sont au cœur du débat. L’avenir des retraites et leur financement et la prorogation de missions de soutien logistique aux forces de l’OTAN dans l’Océan Indien constituent pour la presse les thèmes principaux de préoccupation d’une opinion publique qui s’exprime jusqu’à présent plus par la voix des sondages que par celle des urnes.       <br />
              <br />
       La question est souvent évoquée d’un « projet national japonais » qui souderait le peuple japonais dans une nouvelle ambition collective, comparable au désir de rattrapage de l’Occident pendant l’ère Meiji ou à la volonté de reconstruction après la deuxième guerre mondiale et pendant toute la période de « haute croissance » (jusqu’en 1990). Faute qu’une réponse claire y soit apportée, la crainte s’exprime, par exemple chez le Professeur Higuchi, que l’emporte encore une fois la tentation du « bon vieux nationalisme ».        <br />
              <br />
       Il y a sans aucun doute d’autres directions à explorer :       <br />
              <br />
       -	D’abord <span style="font-style:italic">l’activation d’une véritable démocratie japonaise</span> enracinée dans les choix de l’individu-citoyen (et non de l’individu consommateur). Il se peut que l’alternance probable en 2009 marque le début de cette activation bien nécessaire selon le Professeur Higuchi qui déplore le poids du conformisme social et politique dans son pays.       <br />
              <br />
       -	Ensuite dans <span style="font-style:italic">le rapprochement du Japon avec la Chine et la Corée</span>, non seulement sur le plan économique (dès aujourd’hui la Chine est le premier client et le premier fournisseur du Japon) mais aussi sur le plan politique, culturel et psychologique. A la différence de l’Europe, l’Asie n’a pas tourné la page de la deuxième guerre mondiale. Défaut de « repentance » de la part du Japon ? Instrumentation par le gouvernement chinois des souvenirs amers de l’occupation  japonaise ? Volonté des Etats-Unis de tenir le couvercle fermé, la relation sino-américaine primant évidemment toutes les autres ? La complémentarité du développement avancé du Japon et du développement en cours de la Chine est évidente. Aucun peuple de l’Asie ne peut souhaiter une guerre qui serait ravageuse, que ce soit à propos de la Corée ou de Taiwan. Reste que le rattrapage des Etats-Unis par la Chine est inscrit à l’horizon des vingt ou trente prochaines années. La question de ces trente années n’ira pas sans tension. Le Japon pourra-t-il contribuer à les atténuer ? et même pourrait-il se tenir à l’écart d’un dérapage ?       <br />
              <br />
       Le Japon a un rôle à jouer vis-à-vis  de toutes les puissances asiatiques hors la Chine (ASEAN, Inde) et vis-à-vis de l’Australie pour créer un contexte favorable à la coopération et à la paix. On souligne souvent la progression des budgets de défense de la Chine (+ 17 % par an). C’est oublier que la Chine part d’assez bas et que son budget de défense n’est sans doute que le dixième de celui des Etats-Unis. Reste que la Chine est une puissance nucléaire et spatiale et que sa marine dispose avec la proximité des côtes chinoises d’un avantage stratégique en mer de Chine, que ne contrebalance que la présence d’une flotte et de forces armées américaines dans les ports du Japon et en Corée.       <br />
              <br />
       Le Japon depuis 1990 (l’éclatement de la bulle immobilière et de la bulle financière) n’a connu qu’une croissance ralentie (1). Au moment où, à partir de 2005-2006 il paraissait en sortir, le voilà à nouveau frappé par la crise. L’économie japonaise en 2008 est entrée en récession. La dette publique japonaise se situe à un niveau record – 170% du PNB- très au-dessus de l’Italie (110 %) et même de l’Allemagne et de la France (un peu en dessous de 70%), mais cette considération doit être tempérée par une autre, tenant au faible endettement des ménages japonais et à l’assainissement de leur système bancaire depuis près de vingt ans. La dette privée (ménages et entreprises) est de 80 % du PNB au Japon contre 170 % aux Etats-Unis.       <br />
              <br />
       Cette situation des finances publiques pourrait faire penser que la « remboursabilité » de la dette publique est un problème soutenable. Ce serait oublier cependant que la Banque du Japon maintient depuis quinze ans un taux d’intérêt extrêmement bas, voire proche de zéro, condition qui en Europe n’est pas et ne peut pas être remplie, compte tenu du statut de la BCE. Les inégalités ont crû au Japon comme ailleurs. Les efforts de réduction du déficit budgétaire ont été contrariés par le déficit croissant des pensions. Le nombre de personnes retraitées qui ont repris un travail ne cesse cependant d’augmenter (2). Il est néanmoins certain que, outre le vieillissement, la diminution de la population pose désormais problème.       <br />
              <br />
       L’économie japonaise est frappée de langueur. Les exportateurs français de produits de luxe constatent la saturation du marché. Dans ces conditions y a-t-il beaucoup à attendre des efforts de relance que s’apprête à faire le gouvernement japonais ? Un facteur positif domine cependant le paysage : le Japon consacre à la recherche et à l’innovation 3,5 % de son produit intérieur brut, et cela, pour l’essentiel, à travers ses grandes et moyennes entreprises privées, dynamisées par le METI. C’est cette recherche industrielle que la France n’a pas su développer malgré le lancement en 1983 de « programmes mobilisateurs » qui ont bien vite tourné court, et malgré l’expérience récente d’une soixantaine de pôles de compétitivité souvent peu ou pas articulés entre eux.        <br />
              <br />
       Je m’étais rendu au Japon en 1981 comme ministre de la Recherche, puis en 1990 comme ministre de la Défense. Je constate en 2008 qu’il y a toujours des leçons à prendre au Japon !       <br />
              <br />
       Je conclurai ces brèves considérations par un retour comparatif sur nos deux démocraties :       <br />
              <br />
       La Constitution de 1946 a, au Japon, un rôle structurant du point de vue de l’identité nationale (comme la loi fondamentale allemande de 1949 en Allemagne). C’est pourquoi le Professeur Higuchi peut parler comme J. Habermas en Allemagne de « patriotisme constitutionnel ». L’exemple de la Constitution américaine de 1787 pourrait être évoqué mais il ne me paraît pas significatif : la Constitution américaine est réellement fondatrice du lien national qu’ont contracté entre elles les treize anciennes colonies britanniques.       <br />
              <br />
       Rien de tel en France : c’est la République qui structure l’identité nationale. Malgré les états de service de la Constitution de la Ve République, elle n’est pas « fondatrice ». La France a une identité républicaine née de la Révolution française. Elle n’a pas d’identité constitutionnelle (malgré l’emploi de cette expression par le Conseil Constitutionnel, en 2003, pour limiter par avance l’emprise de la « Constitution européenne » que le peuple, alors, n’avait pas encore rejetée).        <br />
              <br />
       Et la République, c’est d’abord le débat civique dans un espace commun, soustrait à l’empire des dogmes.        <br />
              <br />
       Pour la curiosité du lecteur, je joins à cette courte note le canevas de l’intervention que j’ai prononcée en partie et développée à la maison franco-japonaise de Tokyo, m’efforçant de dissiper le malentendu qui existe à propos de la nation (entendue comme nation civique (démos) et non comme nation « holiste » (ethnos)), souvent confondue avec le nationalisme qui en est une maladie, alors qu’elle est d’abord le cadre de l’expression démocratique légitime.        <br />
              <br />
       Les récents développements de la crise en Europe l’ont montré abondamment : ce sont les Etats-nationaux qui, parce qu’ils sont démocratiquement légitimes, ont pu imposer des plans de sauvegarde bancaire ou des plans de relance, l’Europe n’ayant fourni que le cadre – plus ou moins cohérent – de leur emboîtage.       <br />
              <br />
       Peut-il exister une « République européenne » ? m’ont demandé mes interlocuteurs japonais. Certainement, leur ai-je répondu, car la République se définit plus à partir de la « Res Publica » - la chose publique - que par opposition à un système monarchique.       <br />
              <br />
       Or, il y a certainement une « res publica » européenne, comme il y a d’ailleurs une « res publica » universelle, et donc potentiellement une « République universelle ». Simplement, il faut partir de la « brique de base » - la nation – qu’il faut rendre consciente d’elle-même civiquement en tant que « communauté de citoyens » et non idolâtrer ou démoniser, au risque de faire le jeu des ennemis de la démocratie.       <br />
              <br />
       -------------       <br />
       1) 4 % de 1980 à 1990 ; 1,64% de 1990 à 1995 ; 1,28 % de 1995 à 2003.       <br />
       2) 21,7 % de la population de plus de 65 ans contre 2,8 % en Allemagne et 1,3 % en France.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
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  <entry>
   <title>Croissance, Budget, déficit, dette : Jean-Pierre Chevènement interpelle le gouvernement</title>
   <updated>2009-07-15T22:40:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Croissance-Budget-deficit-dette-Jean-Pierre-Chevenement-interpelle-le-gouvernement_a723.html</id>
   <category term="Actualités" />
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   <published>2008-11-27T10:14:00+01:00</published>
   <author><name>Jean-Pierre Chevènement</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Intervention de Jean-Pierre Chevènement sur la dette au Sénat, mercredi 26 novembre 2008.     <div style="position:relative; float:right; padding-left: 1ex;">
      <img src="https://www.chevenement.fr/photo/art/default/1124967-1441056.jpg?v=1289480050" alt="Croissance, Budget, déficit, dette : Jean-Pierre Chevènement interpelle le gouvernement" title="Croissance, Budget, déficit, dette : Jean-Pierre Chevènement interpelle le gouvernement" />
     </div>
     <div>
      Le gouvernement nous a fait une présentation quelque peu lénifiante du projet de loi de finances pour 2009. Selon M. Woerth, si le déficit budgétaire va dépasser le seuil de 3 % du PIB en 2009, il ne s’agit que d’une <span style="font-style:italic">« évolution conjoncturelle »</span>, je le cite. Le gouvernement aurait simplement choisi de laisser jouer les <span style="font-style:italic">« stabilisateurs automatiques »</span> : en d’autres termes, il ne change rien aux dépenses en dehors des hypothèses révisées sur la charge d’intérêt et les dépenses indexées. Il prend acte par avance de la baisse anticipée des recettes (7 Milliards) et nous présente un déficit budgétaire à hauteur de 57,6 Milliards d’euros. Dans ces conditions, la dette publique qui atteignait 1.269,3 Milliards d’euros au 30 juin 2008 devrait dépasser 66% du PIB dès 2009. Le gouvernement prétend faire rapidement diminuer la dette pour la ramener à 61,8 % du PIB en 2012. Objectif parfaitement irréaliste !       <br />
              <br />
       En fait vous réussissez ce miracle, M. le Ministre, de nous présenter un budget déflationniste et laxiste à la fois. C’est le contraire d’un budget volontariste face à la crise. Un seul exemple : le gouvernement en affichant une haute priorité pour l’université et la recherche supprime 900 emplois dans l’enseignement supérieur !       <br />
              <br />
       Vous êtes pris à contrepied. Certes, vous renoncez à comprimer davantage les dépenses ou à recourir à des impôts nouveaux et de ce point de vue je ne saurais que vous approuver : il ne faut pas ajouter la crise à la crise.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      Mais quelle frilosité, M. le Ministre, dans votre politique ! Certes M. Sarkozy a annoncé hier à Valenciennes un plan de relance dont on dit qu’il atteindrait 20 milliards d’euros, soit 1 % du PIB. Mais aux Etats-Unis, on parle de 5 à 700 milliards de dollars, soit 5 % du PIB, et M. Obama a annoncé vouloir créer 2,5 millions d’emplois nouveaux d’ici 2011. De même, M. Brown prévoit une relance budgétaire massive en Grande-Bretagne, avec la baisse de 2,5 points de la TVA et un déficit budgétaire qui pourrait atteindre 8 % du PIB. En réalité nous sommes prisonniers au sein de la zone euro, de la frilosité de Mme Merkel. Bien que l’Allemagne dispose d’une marge budgétaire conséquente, puisque son déficit budgétaire ne dépasse pas 0,5 % du PIB, le gouvernement fédéral refuse le rôle de locomotive européenne qui lui incomberait pourtant naturellement. La relance européenne sera insuffisante et elle ne contribuera pas à une stratégie de relance coordonnée à l’échelle mondiale, pourtant affirmée par le G20 à Washington le 15 novembre. Nous attendons donc du gouvernement et de la Présidence française de l’Union européenne beaucoup plus d’audace politique et stratégique.       <br />
              <br />
       En réalité, vous êtes victime de la campagne culpabilisatrice que vous avez vous-même orchestrée sur la base du rapport Pébereau sur la dette de 2006.        <br />
              <br />
       Puisqu’il est question de la dette, parlons-en : il n’est pas difficile de montrer que l’Etat a été depuis trente ans l’artisan de sa propre déshérence financière, pour reprendre l’expression de l’économiste Jean-Luc Gréau.       <br />
              <br />
       De 1974 à 1982 il a vécu sur l’illusion d’un retour rapide à la grande croissance des trente glorieuses. Puis, victime de sa propre politique de désinflation compétitive, il a accepté tout au long des années quatre-vingt, de payer des taux d’intérêt assassins. La dette publique qui était de 21 % en 1980 est passée à 32 % du PIB en 1991, mais le pire est venu quand après avoir signé les accords de Maastricht, le gouvernement français, s’étant rendu prisonnier d’une parité fixe avec le mark allemand pour préparer l’union économique et monétaire, a installé l’économie française dans la récession en 1993, puis dans la stagnation, creusant les déficits et faisant bondir l’endettement public à 58 % du PIB en 1998 : plus vingt-six points d’endettement supplémentaires en sept ans de 1991 à 1998. Enfin, pour les dix dernières années, nous nous sommes installés dans la facilité. Cette situation regrettable n’est devenue dramatique, que parce que vous l’avez dramatisée à souhait, à des fins politiques, pour faire accepter comme une nécessité la politique de rigueur budgétaire. La vérité est que la France n’est pas ruinée : sa position nette vis-à-vis de l’extérieur reste créditrice, même si elle est entamée par la succession des déficits commerciaux, indicateur au moins aussi préoccupant que celui de la dette publique.       <br />
              <br />
       Le Japon a une dette publique supérieure à 150 % de son PIB, mais il dispose des deuxièmes réserves de change du monde. A l’inverse, les Etats-Unis dont l’endettement conjugué des ménages et de l’Etat a gonflé la dette extérieure jusqu’à représenter dix-huit mois d’exportations, sont exposés à une crise de leurs paiements extérieurs et de leur monnaie, qui chacun le sait, est aussi la monnaie mondiale.       <br />
       La France, quant à elle, n’est pas menacée de faillite par la taille de sa dette publique, comparable voire inférieure encore à celle de beaucoup de pays développés (Etats-Unis, Japon, Italie, Belgique). Ce qui la menace, c’est la perte de compétitivité du site de production national, notamment automobile, du fait de la surévaluation de l’euro, de l’atonie de la demande en Allemagne et en Italie, du processus continu de délocalisation au bénéfice des pays à bas coûts salariaux et de l’absence totale de protection du marché européen.       <br />
              <br />
       La dette publique n’est qu’un élément parmi d’autres. Les ménages français sont beaucoup moins endettés que les ménages américains : 60 % de leurs revenus contre 150% aux Etats-Unis, et même que les ménages britanniques ou espagnols. La dette doit être appréciée globalement, quels que soient les agents qui la portent.       <br />
              <br />
       Le grand atout de la France, c’est l’importance de son épargne, et particulièrement de l’épargne des ménages – près de 15 % de leurs revenus alors que l’épargne des ménages américains n’atteint que 0,6 % de ceux-ci. La dette française est soutenable. Elle est aux mains, pour plus de moitié, des résidents, et ceux-ci détiennent une partie de la dette publique étrangère. La France est un pays solvable. Le problème est de faire de notre remarquable capacité d’épargne un véritable levier de développement face à la crise.        <br />
              <br />
       Ainsi le problème de la dette doit être analysé dans la durée. En dehors d’une hypothèse de monétisation de la dette, chose concevable au Japon et même aux Etats-Unis, mais que la Banque Centrale européenne s’interdit, ou d’une hypothèse d’inflation qui diminue objectivement le montant de la dette en euros constants, la gestion de la dette publique doit essentiellement s’inscrire dans le meilleur « trend » de croissance possible pour l’économie française.       <br />
              <br />
       C’est à cela que doit tendre la politique du gouvernement. Partout dans le monde on assiste à un grand retour du politique et n’ayons pas peur du mot, à un grand retour de l’Etat. La vraie question est de savoir comment vous le concevez : soit comme un expédient provisoire, une parenthèse interventionniste qu’on ouvre à regret, avec l’intention de la refermer dès que possible, et c’est bien évidemment la perspective dans laquelle vous vous placez. Vous faites comme si les critères de Maastricht n’étaient que momentanément suspendus, et que les règles européennes, en matière de concurrence et de prohibition des aides d’Etat, devaient à nouveau s’appliquer demain avec toute leur rigueur aveugle. C’est sous-estimer beaucoup l’ampleur de la crise.       <br />
              <br />
       Il faudrait vous placer dans une tout autre perspective, beaucoup plus audacieuse, celle d’un Etat  anticipateur et programmateur, attaché à transformer durablement l’abondante épargne liquide dont nous disposons pour favoriser en France même des investissements de long terme qui garantiront notre croissance ultérieure : famille, éducation, recherche, innovation, infrastructures énergétiques et de transports ferroviaires, logement social, économies d’énergie, hôpital public, voitures propres. Et il faudrait pour cela s’appuyer sur les collectivités locales auxquelles vous tenez la bride trop serrée.       <br />
       Nos possibilités de croissance dans le long terme conditionnent la solvabilité future de la France. La dette publique est un problème intérieur dont je ne conteste pas qu’il faut le gérer avec sérieux. Ce qui est déterminant, c’est la balance extérieure de la France. Bref, il faut renverser l’ordre des facteurs et se préoccuper davantage des institutions publiques ou privées, Caisse des Dépôts ou autres institutions bancaires qui nous permettront de transformer utilement notre épargne dans l’intérêt national, notion trop souvent oubliée au profit de règles de gestion à courte vue.        <br />
              <br />
       C’est  la protection et le développement du site de production France qui nous permettra de maîtriser à long terme le problème de la dette. Encore faut-il que le gouvernement prenne les moyens d’une politique ambitieuse, notamment vis-à-vis des banques, bref qu’il ne se contente pas de mesures palliatives mais inscrive ses choix dans une perspective où l’Etat n’aura pas peur de son ombre en Europe comme en France même. C’est évidemment une toute autre histoire. Encore faudrait-il avoir la volonté d’ouvrir cette page-là …        <br />
              <br />
       ---------       <br />
       Voir aussi les actes du colloques de la Fondation Res Publica, tenu le 24 avril 2006, <a class="link" href="http://www.fondation-res-publica.org/Finances-publiques-et-perennite-de-l-Etat_r21.html">Finances publiques et pérennité de l'Etat</a>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Croissance-Budget-deficit-dette-Jean-Pierre-Chevenement-interpelle-le-gouvernement_a723.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>Un moment politique à saisir pour traiter la crise et «réorienter le système»</title>
   <updated>2009-04-30T23:27:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/Un-moment-politique-a-saisir-pour-traiter-la-crise-et-reorienter-le-systeme_a715.html</id>
   <category term="Carnet de Jean-Pierre Chevènement" />
   <published>2008-11-14T17:10:00+01:00</published>
   <author><name>Jean-Pierre Chevènement</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
D’un voyage récent aux Etats-Unis, voici les impressions que je retiens :     <div>
      1.	<b>Les Etats-Unis ne pourront pas seuls rétablir leurs équilibres fondamentaux,</b> ce qui est décisif, si on veut éviter un nouveau rebond de la crise, sans le concours du « reste du monde ».       <br />
              <br />
       a)	<span class="u">Les Etats-Unis vivent très au-dessus de leurs moyens</span> (déficit commercial supérieur à 700 Milliards de dollars, déficit budgétaire hors de contrôle, endettement des ménages égal à 133% de leurs revenus, épargne des ménages inférieure à 1 % de leurs revenus, endettement net extérieur croissant à une vitesse exponentielle, cours du dollar à la merci des politiques des pays détenteurs de « balances-dollars ». L’économie américaine draine 80 % de l’épargne mondiale. Le monde marche sur la tête !        <br />
       b)	<span class="u">Si les Etats-Unis devaient rétablir seuls leurs équilibres, cela plongerait le monde dans une récession sans précédent</span> (le fléchissement du cours du dollar depuis dix-huit mois n’a entraîné qu’une progression modérée des exportations américaines, étant donné la désindustrialisation du pays. Quant aux importations, elles n’ont baissé tant soit peu que parce que la demande intérieure fléchissait. Il faudrait une chute de la demande beaucoup plus forte pour qu’on se rapproche d’un meilleur équilibre.       <br />
       c)	<span class="u">Si les Etats-Unis relancent seuls leur économie, les fondamentaux d’ici quelques années seront encore plus dégradés. On ira de bulle en bulle et de crise en crise, toujours plus graves.</span>
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      2.	<b>L’aide du reste du monde est l’enjeu principal des principaux sommets en vue (G20 etc.).</b>       <br />
              <br />
       Cette aide doit se traduire par une relance économique coordonnée des principales économies mondiales, à commencer par celles des pays excédentaires tant en ce qui concerne leur épargne que leur excédent commercial (Chine – Allemagne – Japon – pétromonarchies du Golfe).        <br />
              <br />
       a)	<span class="u">Le Japon</span> pratique déjà une politique relativement expansionniste.       <br />
       b)	<span class="u">L’Allemagne</span> devrait y être fortement encouragée (notons qu’elle réalise 75 % de son excédent extérieur sur l’Europe soit 150 Milliards d’euros sur 200 (dont 100 sur la seule zone euro). L’Allemagne devrait être sensible aux pressions en faveur de la relance d’origine intérieure (syndicats) ou d’origine extérieure (Etats-Unis et pourquoi pas autres Européens (France, Italie, Grande-Bretagne, Espagne, etc.). En année électorale, la coalition SPD-CDU-CSU devrait se montrer compréhensive.       <br />
       c)	Le point le plus dur sera certainement <span class="u">la Chine</span>. Celle-ci a un taux d’épargne excessif (près de 40 % de son PIB).  Il est décisif qu’elle augmente sa consommation soit par la voie des salaires soit par le rétablissement et l’extension d’une protection sociale. Sinon il faudra faire pression pour une réévaluation du yuan, sans qu’on puisse exclure des mesures protectionnistes (droit anti-dumping social ou écotaxes). Une initiative américaine dans ce domaine n’est pas à exclure. L’Europe pourrait alors en faire autant.        <br />
       d)	En fait, il faudrait fixer des objectifs de relance régionalisés (par grandes régions du monde), ultérieurement déclinés par pays.       <br />
              <br />
       3.	<b>La question fondamentale est celle de l’inscription de la relance dans une projection à long terme du type de développement.</b>       <br />
              <br />
       <span style="font-style:italic">D’immenses investissements</span> sont nécessaires :       <br />
              <br />
       a)	Dans le secteur de <span class="u">l’énergie</span> pour préparer l’« après pétrole ».       <br />
       b)	Dans <span class="u">la lutte contre l’émission de gaz à effet de serre</span> et contre le réchauffement climatique.       <br />
       c)	Pour <span class="u">la préservation de ressources rares</span> (eau, air, matières premières)       <br />
       d)	Pour <span class="u">l’éducation et la recherche</span>.       <br />
       e)	Pour <span class="u">l’innovation à travers le tissu des PME-PMI</span> qu’il faut encourager en faisant en sorte que l’Etat se porte caution des emprunts qu’elles contractent à cet effet (ne pas aider seulement les banques).       <br />
       f)	Pour <span class="u">la santé et la protection sociale</span> (y compris la politique familiale).       <br />
       g)	Pour <span class="u">le développement</span>, par exemple <span class="u">des infrastructures</span> en Afrique ou dans l’Asie pauvre (BenglaDesh, Laos, Cambodge, etc.) : eau, irrigation, transports, écoles, hôpitaux.       <br />
              <br />
       On ne doit pas selon moi exclure l’utilisation à large échelle des droits de tirage spéciaux (D.T.S.), créés en 1976 par les accords de la Jamaïque en réservant l’émission de ces DTS au FMI. Ces droits de tirage spéciaux n’ont servi qu’une fois à une échelle assez modeste. La seconde fois, les Etats-Unis s’y sont opposés, en vertu du droit de veto de fait, qu’ils détiennent au sein du FMI (17 % des droits de vote ce qui suffit à empêcher le vote à la majorité qualifiée de 85 %). Il faut lever ce veto, soit politiquement, soit en modifianr les quotes-parts au sein du FMI pour empêcher les Etats-Unis de maintenir leur veto (qu’ils justifient par le souci de ne pas dévaloriser le rôle du dollar comme « monnaie mondiale »). Ces DTS pourraient financer l’aide au développement en priorité.       <br />
              <br />
       En réalité, ce qui est en cause c’est le « modèle de développement » de l’humanité, <span class="u">à l’horizon des trente prochaines années</span>. Il existe une « fenêtre d’opportunité » suite à l’élection de Barack Obama et à la profondeur de la crise pour « réorienter le système ».       <br />
              <br />
       4.	<b>En fait la faisabilité d’une telle « relance coordonnée » de l’économie mondiale passe par un « moment politique », celui de la reconnaissance de la multipolarité du monde.</b>       <br />
              <br />
       Les Etats-Unis ne peuvent plus faire comme s’ils pouvaient seuls imposer leur loi et faire comme si « le reste du monde » n’existait pas. Ils ne peuvent procéder à une « relance en solitaire ».       <br />
              <br />
       En même temps, si cette multipolarité est acceptée par les Etats-Unis, en redistribuant par exemple les quotes-parts au sein du FMI et peut-être en donnant aux grands pays émergents (Inde, Brésil) et aux pays financièrement « excédentaires », un statut de membres « semi permanents » (cinq ans sans droit de veto) au Conseil de Sécurité de l’ONU, il est nécessaire que des pays comme la Chine acceptent de réduire leur taux d’épargne et que le Japon et surtout l’Allemagne se rallient à une stratégie coopérative, en relançant leur demande intérieure.       <br />
              <br />
       C’est ce « moment politique » particulier (le passage de l’unipolarité du monde à une multipolarité raisonnable où les Etats-Unis resteront la plus grande puissance mondiale, sans pouvoir prétendre diriger le monde à eux seuls) qu’il faudra savoir gérer. Le rôle de l’Europe et notamment du duo franco-britannique peut être à cet égard déterminant pour infléchir la position de nos principaux partenaires (Allemagne, Etats-Unis) et pour impliquer davantage les pays d’Asie dans le traitement de la crise.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
    ]]>
   </content>
   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/Un-moment-politique-a-saisir-pour-traiter-la-crise-et-reorienter-le-systeme_a715.html" />
  </entry>
  <entry>
   <title>La Chine vue de l'Inde</title>
   <updated>2008-08-27T11:31:00+02:00</updated>
   <id>https://www.chevenement.fr/La-Chine-vue-de-l-Inde_a662.html</id>
   <category term="Actualités" />
   <published>2008-08-27T11:26:00+02:00</published>
   <author><name>Chevenement.fr</name></author>
   <content type="html">
    <![CDATA[
Intervention de Jean-Pierre Chevènement au colloque organisé à Poitiers, le 21 août 2008, par la Fondation « Prospective et Innovation » sous la présidence de M. Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, sur le thème « La Chine vue de l’Inde : Une lecture politique des relations Inde-Chine ».     <div>
      Monsieur le Premier ministre,        <br />
       Messieurs les Ministres,       <br />
       Mesdames, Messieurs,       <br />
              <br />
       Le fait est là : La Chine a creusé l’écart. Depuis 1979 et le tournant opéré par Deng Xioping (« Peu importe qu’un chat soit blanc ou noir, l’important est qu’il attrape des souris »), le PIB de la Chine a été multiplié par sept. Le PIB chinois aux taux de change courants, pèse aujourd’hui 3.100 milliards de dollars et se rapproche de celui du Japon (5.000 milliards de dollars).       <br />
              <br />
       Ce développement a été tiré par les multinationales qui représentent plus de 60 % des exportations chinoises. Il s’inscrit naturellement dans le cadre du rapprochement entre la Chine et les Etats-Unis, entamé dès 1972 par la visite à Pékin du Président Nixon à Mao Tsetoung. Il y a une alliance de fait qui s’exprime par le soutien que la Chine, avec ses réserves libellées en dollar et placées en bons du Trésor américain, apporte au cours du dollar. Les firmes multinationales américaines mais aussi japonaises et européennes captent environ 70 % de la valeur ajoutée par la maîtrise qu’elles conservent encore de la technologie et de la distribution. Cette alliance est naturellement tissée de rivalités.       <br />
              <br />
       Quoi qu’il en soit, la Chine est devenue, vis-à-vis de tous les pays de l’Asie orientale, le premier client et le premier fournisseur, y compris vis-à-vis du Japon. Sa croissance agit comme un formidable moteur pour le développement de toute la région.       <br />
              <br />
       Notons que dans le même temps (les trente dernières années), la croissance du PIB indien a été sensiblement moins rapide que celle de la Chine. Le PIB indien pèse environ trois fois moins que le PIB chinois, même si la croissance indienne, largement tirée par les services aux entreprises, a eu tendance à s’accélérer nettement ces dernières années.
     </div>
     <br style="clear:both;"/>
     <div>
      <b>I – La prospective est un exercice nécessaire mais difficile.</b>       <br />
              <br />
       On peut s’interroger en effet sur la méthode qui consiste à prolonger les tendances observées. Cette méthode fait l’impasse sur les faiblesses respectives et quelquefois communes des économies chinoise et indienne (la dépendance, par exemple, aux importations de matières premières, notamment énergétiques, l’importance de la population active agricole (44 % et 60 %), les faiblesses politiques, etc.).       <br />
              <br />
       La plupart des projectionnistes s’accordent cependant à prévoir que l’économie chinoise, en termes de PIB, rattrapera l’économie américaine vers 2025-2030. La Chine sera alors la première économie mondiale et le PIB de l’Inde pèsera à peu près ce que pèse aujourd’hui le PIB de la Chine. Toutefois la croissance indienne devrait s’accélérer du fait de la croissance de la population active en Inde, relativement au vieillissement prévisible de la population chinoise. Le renversement démographique devrait intervenir entre 2025 et 2030. En 2050, la population active indienne dépassera 900 millions alors que celle de la Chine, du fait de la politique de l’enfant unique, plafonnera autour de 750 millions. Evidemment. L’accélération de la croissance indienne suppose que l’Inde résolve ses problèmes d’investissement, en particulier dans le domaine des infrastructures, de l’éducation et de la santé, et qu’elle puisse développer son industrie grâce notamment aux investissements extérieurs, ce qui implique un environnement politique stable. Notons que dès aujourd’hui, les échanges sino-indiens, qui étaient presque nuls en 1997 (un milliard de dollars), atteignent quarante milliards de dollars. La Chine est devenue le premier fournisseur de l’Inde, avant les Etats-Unis. L’objectif 2010 est de faire passer les échanges sino-indiens à soixante milliards de dollars. L’Inde, en effet, occupe encore une position secondaire dans les échanges intra-asiatiques. Le commerce extérieur chinois atteint deux cents milliards de dollars avec le Japon, cent sept avec l’ASEAN, cent six avec la Corée, le Commerce extérieur entre le Japon et l’ASEAN atteignant cent quarante et un milliards de dollars.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>II – Essayons d’affiner la prospective en évoquant d’abord un scénario de développement pacifique.</b>       <br />
              <br />
       Du fait même de son dynamisme économique et du mouvement centripète que celui-ci exerce sur toute l’Asie orientale, la Chine a, je le crois, intérêt à la paix. Je ne le crois pas seulement parce que je l’ai entendu dans la bouche des dirigeants chinois, mais parce que le temps joue évidemment en faveur de la Chine et jouera aussi, avec un certains temps de décalage, en faveur de l’Inde, surtout si celle-ci sait attirer les investissements étrangers. Les deux grands pays milliardaires pèseront ensemble 30 % de l’économie mondiale en 2030, ce qui correspondra à leur poids relatif dans la population mondiale et traduira un rééquilibrage historique par rapport à la situation qui prévalait dans le monde d’avant la circumnavigation et l’expansion européenne.       <br />
              <br />
       La Chine a intérêt à la paix : en témoignent les voyages multipliés de ses plus hautes Autorités : Hu Jintao à New-Dehli et à Tokyo en 2006, aux visites de réciprocité du Premier ministre indien Manmohan Singh à Pékin en janvier 2007, et des Premiers ministres japonais Abe en 2007 et Fukuda prévue à la fin de 2008. La Chine exercice dès aujourd’hui une sorte d’hégémonie régionale et pas seulement sur le plan économique. Elle ne peut ignorer que la plupart des pays de l’Asie du Sud-Est éprouvent un sentiment d’inquiétude à son sujet du fait de son système politique plus rigide que celui de l’Inde. Celle-ci garde le souvenir de l’humiliation infligée en 1962. Le Japon lui-même est comme tétanisé : il est perdant en cas de tension avec la Chine qui est devenue son premier débouché, tant pour son commerce que pour ses investissements. Mais si le développement actuel se poursuit, il lui faudra maintenir son avance technologique, ce qui sera de plus en plus difficile du fait de son vieillissement et du rattrapage accéléré de la Chine qui, dès aujourd’hui, on l’a rappelé, forme, chaque année, près de 600.000 ingénieurs.       <br />
              <br />
       Il faut sans doute relativiser la puissance militaire actuelle de la Chine dont l’effort de défense, même s’il est rapidement croissant, n’atteint que le dixième du budget militaire américain. Le meilleur argument de la Chine est son développement même qui tire celui de ses voisins. Il est certain qu’une réévaluation du yuan créerait un contexte plus favorable pour les investissements chinois à l’extérieur et surtout pour le développement de la sous-traitance dans les pays à bas coût de la zone (Vietnam, Pakistan, Inde, BenglaDesh, Indonésie, etc.).       <br />
              <br />
              <br />
       <b>III – Mais ce scénario pacifique dépend en dernier ressort de la relation que la Chine et les Etats-Unis sauront ou non maintenir dans les temps à venir.</b>       <br />
              <br />
       Deux crises potentielles obscurcissent l’horizon : la relation de la Chine avec Taïwan, dont on peut imaginer une absorption au moins économique, mais sans solution politique prévisible, et la réunification de la Corée avec l’aval et sous la protection de Pékin.       <br />
              <br />
       Monsieur l’Ambassadeur Kanwal Sibal a évoqué à juste titre ce matin le rôle des Etats-Unis dans la relation sino-indienne et plus généralement dans l’équilibre de sécurité de toute la région. Les Etats-Unis restent, en effet, pour des raisons militaires évidentes, la puissance dominante dans le Pacifique. Ils se sont efforcés de créer un « arc de sécurité » en Asie de l’Est, avec le Japon dont la posture de défense n’a cessé de se renforcer, avec l’Indonésie et surtout l’Australie (même si son Premier ministre travailliste actuel apparaît soucieux de ménager la Chine), et enfin avec l’Inde, en offrant à celle-ci un accord de coopération nucléaire qui vaut partenariat stratégique. Les éléments d’un « containment » vis-àvis de la Chine sont donc dès aujourd’hui bien présents. L’Administration américaine souhaite utiliser l’Inde comme frein aux ambitions chinoises. Dans le « monde postaméricain » décrit par un auteur américano-indien, Fareed Zakaria, les Etats-Unis se voient comme le moyeu d’une roue de bicyclette, chaque rayon figurant la relation qu’ils entretiennent avec chaque pôle de la vie internationale : ils sont une sorte de « hub », d’intermédiaire obligé, partant du principe que chaque pays, là où il est placé, préfère le leadership global de Washington à l’hégémonie de son voisin régional. L’Inde, pour les Etats-Unis, est un contrepoids nécessaire à la Chine. Aussi bien l’Inde a besoin des investissements occidentaux pour une stratégie de rattrapage et de développement à long terme. Un tel resserrement des relations avec l’Inde s’appuie sur des affinités culturelles : un anthropologue ne disait-il pas que « L’Europe s’arrête à l’Inde » (les langues indo-européennes étaient toutes plus ou moins apparentées au sanscrit) ? Un tel scénario de « danse triangulaire » entre la Chine, l’Inde et les Etats-Unis, ceux-ci intervenant comme « maître de ballet » n’est pourtant pas écrit.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>IV – L’Inde a certes besoin des pays occidentaux, mais il est probable qu’elle veuille garder un certain « quant à soi » dans sa relation avec les Etats-Unis.</b>       <br />
              <br />
       Il y a des inconvénients certains à entrer dans une alliance globale et rigide, où l’analyse de la menace est faite par le partenaire principal de manière unilatérale (on le voit aujourd’hui avec le concept de « guerre contre la terreur », trop largement défini puisqu’il ne distingue pas entre le dessein politique d’un nouveau califat appuyé sur le terrorisme (Al Quaïda), et les réactions blessées de sociétés ultratraditionnalistes face à une modernité agressive dont les méthodes tout aussi condamnables s’inscrivent cependant dans une autre perspective).       <br />
              <br />
       Quelle sera l’attitude de l’Inde en cas de conflit dans le détroit de Formose ? Et plus encore en cas de crise au sujet de la Corée ? Les causes de conflits ne manquent pas, qu’il s’agisse de l’accès aux matières premières, de l’impossibilité de reproduire le modèle de développement occidental sans grave crise environnementale, ou de sujets plus localisés        <br />
              <br />
       Il y a aussi, en effet, la question du Pakistan, soutenu à la fois par les Etats-Unis et par la Chine, mais dont les intrications avec l’Afghanistan peuvent donner à réfléchir. Le problème du Cachemire reste pendant. On peut concevoir toutes les raisons conduisant l’Inde à garder ses distances vis-à-vis des puissants protecteurs du Pakistan, tout en renforçant sa posture de dissuasion nucléaire. Le « pouvoir égalisateur de l’atome » a joué jusqu’à présent aussi bien dans la relation sino-indienne que dans la relation indo-pakistanaise. On peut s’interroger cependant sur les risques de prolifération dans la région (l’Iran sans doute, mais aussi le Japon qui est proche du seuil critique et qui peut être tenté par une stratégie d’autonomisation). Reste que jusqu’à présent, l’atome dans la région a plutôt favorisé la paix (y compris entre la Russie et la Chine).       <br />
              <br />
       Pour toutes ces raisons, l’Inde n’a pas intérêt, selon moi, quelque inquiétude qu’elle puisse éprouver à l’égard de la Chine, à se laisser entraîner dans une stratégie d’alliance inégale, au-delà de ses intérêts et de ses possibilités. Bien entendu des scénarios de crise peuvent naître et d’abord pour des raisons économiques : récession aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, qui se répercutera inévitablement sur la croissance chinoise, montée du protectionnisme aux Etats-Unis, crise de la globalisation, tendances à la régionalisation du commerce mondial. La Chine pourrait s’orienter vers un développement, plus autocentré sur elle-même et sur sa région.       <br />
              <br />
       Mais ni la Chine ni l’Inde n’ont intérêt à des scénarios de confrontation extrême, parce qu’à long terme, ces deux grands pays seront les gagnants d’une compétition économique mondiale pacifique, avec un décalage dans le temps qui se réduira d’ailleurs progressivement.       <br />
              <br />
              <br />
       <b>V – Et l’Europe là-dedans ? et j’ajouterai même : et la France ?</b>       <br />
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       Il me semble que nous devrions réévaluer profondément notre attitude vis-à-vis de l’Asie : là-bas en effet sera de plus en plus le centre de gravité du monde. Ce qui vaut pour l’Inde vaut pour l’Europe et pour la France : nous ne devons pas nous laisser impliquer dans des systèmes d’alliance trop rigides qui pourraient nous entraîner au-delà de nos intérêts et de nos possibilités. Tout pays digne de ce nom a un centre de gravité dont il doit être conscient. A cet égard l’idéologie des droits de l’homme, déconnectée des droits du citoyen, nous enchaîne à la stratégie des Etats-Unis qui dominent la sphère de la communication à l’échelle mondiale. Dans le monde multipolaire qui vient, la France et l’Europe doivent avoir leur place. Encore faudrait-il qu’elles se souviennent de la place qu’elles occupent sur la carte du monde. Nous n’avons pas intérêt à nous laisser entraîner dans des conflits où nos intérêts ne sont pas engagés. Il est dangereux d’étendre excessivement l’OTAN vers l’Est. Faut-il rappeler qu’au sommet de Williamsburg, en 1983, le Président Reagan voulait inclure le Japon dans l’OTAN ? Dès aujourd’hui, on voit l’inconvénient de nous laisser impliquer dans une région comme le Caucase, au mépris des vrais intérêts de l’Europe qui ne comptera dans le monde de demain que si elle sait maintenir un partenariat avec la Russie.       <br />
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       Rappelons que la première mondialisation, la mondialisation britannique d’avant 1914, s’est terminée avec la première guerre mondiale, elle-même produite par les conflits d’hégémonie mais aussi par l’enchaînement mécanique d’alliances trop rigides et l’absence d’un véritable lieu de concertation internationale. Il y a intérêt à conserver une certaine plasticité aux relations internationales. L’Europe aussi a intérêt à la paix entre l’Inde et la Chine. Cela dépend certes de la Chine mais aussi peut-être des Etats-Unis. L’Europe doit préserver son indépendance. A la France d’y veiller et de faire qu’au prochain sommet de l’ASEM à Pékin, le 23 octobre prochain, on ne parle pas seulement des sujets qui fâchent mais aussi des coopérations positives qui doivent se développer dans un monde multipolaire et pacifique, régi par le droit et animé par le souci de l’intérêt mutuel.       <br />
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       Voir <a class="link" href="http://www.carnetjpr.com/2008/08/19/la-chine-vue-de-linde/">le programme du colloque</a> « La Chine vue de l’Inde : Une lecture politique des relations Inde-Chine ».
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   <link rel="alternate" href="https://www.chevenement.fr/La-Chine-vue-de-l-Inde_a662.html" />
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