Carnet de Jean-Pierre Chevènement

Un moment politique à saisir pour traiter la crise et «réorienter le système»


D’un voyage récent aux Etats-Unis, voici les impressions que je retiens :


1. Les Etats-Unis ne pourront pas seuls rétablir leurs équilibres fondamentaux, ce qui est décisif, si on veut éviter un nouveau rebond de la crise, sans le concours du « reste du monde ».

a) Les Etats-Unis vivent très au-dessus de leurs moyens (déficit commercial supérieur à 700 Milliards de dollars, déficit budgétaire hors de contrôle, endettement des ménages égal à 133% de leurs revenus, épargne des ménages inférieure à 1 % de leurs revenus, endettement net extérieur croissant à une vitesse exponentielle, cours du dollar à la merci des politiques des pays détenteurs de « balances-dollars ». L’économie américaine draine 80 % de l’épargne mondiale. Le monde marche sur la tête !
b) Si les Etats-Unis devaient rétablir seuls leurs équilibres, cela plongerait le monde dans une récession sans précédent (le fléchissement du cours du dollar depuis dix-huit mois n’a entraîné qu’une progression modérée des exportations américaines, étant donné la désindustrialisation du pays. Quant aux importations, elles n’ont baissé tant soit peu que parce que la demande intérieure fléchissait. Il faudrait une chute de la demande beaucoup plus forte pour qu’on se rapproche d’un meilleur équilibre.
c) Si les Etats-Unis relancent seuls leur économie, les fondamentaux d’ici quelques années seront encore plus dégradés. On ira de bulle en bulle et de crise en crise, toujours plus graves.

2. L’aide du reste du monde est l’enjeu principal des principaux sommets en vue (G20 etc.).

Cette aide doit se traduire par une relance économique coordonnée des principales économies mondiales, à commencer par celles des pays excédentaires tant en ce qui concerne leur épargne que leur excédent commercial (Chine – Allemagne – Japon – pétromonarchies du Golfe).

a) Le Japon pratique déjà une politique relativement expansionniste.
b) L’Allemagne devrait y être fortement encouragée (notons qu’elle réalise 75 % de son excédent extérieur sur l’Europe soit 150 Milliards d’euros sur 200 (dont 100 sur la seule zone euro). L’Allemagne devrait être sensible aux pressions en faveur de la relance d’origine intérieure (syndicats) ou d’origine extérieure (Etats-Unis et pourquoi pas autres Européens (France, Italie, Grande-Bretagne, Espagne, etc.). En année électorale, la coalition SPD-CDU-CSU devrait se montrer compréhensive.
c) Le point le plus dur sera certainement la Chine. Celle-ci a un taux d’épargne excessif (près de 40 % de son PIB). Il est décisif qu’elle augmente sa consommation soit par la voie des salaires soit par le rétablissement et l’extension d’une protection sociale. Sinon il faudra faire pression pour une réévaluation du yuan, sans qu’on puisse exclure des mesures protectionnistes (droit anti-dumping social ou écotaxes). Une initiative américaine dans ce domaine n’est pas à exclure. L’Europe pourrait alors en faire autant.
d) En fait, il faudrait fixer des objectifs de relance régionalisés (par grandes régions du monde), ultérieurement déclinés par pays.

3. La question fondamentale est celle de l’inscription de la relance dans une projection à long terme du type de développement.

D’immenses investissements sont nécessaires :

a) Dans le secteur de l’énergie pour préparer l’« après pétrole ».
b) Dans la lutte contre l’émission de gaz à effet de serre et contre le réchauffement climatique.
c) Pour la préservation de ressources rares (eau, air, matières premières)
d) Pour l’éducation et la recherche.
e) Pour l’innovation à travers le tissu des PME-PMI qu’il faut encourager en faisant en sorte que l’Etat se porte caution des emprunts qu’elles contractent à cet effet (ne pas aider seulement les banques).
f) Pour la santé et la protection sociale (y compris la politique familiale).
g) Pour le développement, par exemple des infrastructures en Afrique ou dans l’Asie pauvre (BenglaDesh, Laos, Cambodge, etc.) : eau, irrigation, transports, écoles, hôpitaux.

On ne doit pas selon moi exclure l’utilisation à large échelle des droits de tirage spéciaux (D.T.S.), créés en 1976 par les accords de la Jamaïque en réservant l’émission de ces DTS au FMI. Ces droits de tirage spéciaux n’ont servi qu’une fois à une échelle assez modeste. La seconde fois, les Etats-Unis s’y sont opposés, en vertu du droit de veto de fait, qu’ils détiennent au sein du FMI (17 % des droits de vote ce qui suffit à empêcher le vote à la majorité qualifiée de 85 %). Il faut lever ce veto, soit politiquement, soit en modifianr les quotes-parts au sein du FMI pour empêcher les Etats-Unis de maintenir leur veto (qu’ils justifient par le souci de ne pas dévaloriser le rôle du dollar comme « monnaie mondiale »). Ces DTS pourraient financer l’aide au développement en priorité.

En réalité, ce qui est en cause c’est le « modèle de développement » de l’humanité, à l’horizon des trente prochaines années. Il existe une « fenêtre d’opportunité » suite à l’élection de Barack Obama et à la profondeur de la crise pour « réorienter le système ».

4. En fait la faisabilité d’une telle « relance coordonnée » de l’économie mondiale passe par un « moment politique », celui de la reconnaissance de la multipolarité du monde.

Les Etats-Unis ne peuvent plus faire comme s’ils pouvaient seuls imposer leur loi et faire comme si « le reste du monde » n’existait pas. Ils ne peuvent procéder à une « relance en solitaire ».

En même temps, si cette multipolarité est acceptée par les Etats-Unis, en redistribuant par exemple les quotes-parts au sein du FMI et peut-être en donnant aux grands pays émergents (Inde, Brésil) et aux pays financièrement « excédentaires », un statut de membres « semi permanents » (cinq ans sans droit de veto) au Conseil de Sécurité de l’ONU, il est nécessaire que des pays comme la Chine acceptent de réduire leur taux d’épargne et que le Japon et surtout l’Allemagne se rallient à une stratégie coopérative, en relançant leur demande intérieure.

C’est ce « moment politique » particulier (le passage de l’unipolarité du monde à une multipolarité raisonnable où les Etats-Unis resteront la plus grande puissance mondiale, sans pouvoir prétendre diriger le monde à eux seuls) qu’il faudra savoir gérer. Le rôle de l’Europe et notamment du duo franco-britannique peut être à cet égard déterminant pour infléchir la position de nos principaux partenaires (Allemagne, Etats-Unis) et pour impliquer davantage les pays d’Asie dans le traitement de la crise.


Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le Vendredi 14 Novembre 2008 à 17:10 | Lu 4651 fois




1.Posté par furaxauboulot le 14/11/2008 21:20
JPC nous apporte une analyse des USA avec la pertinence que personne ne peut lui contester. Je ne trahirai pas de secret en disant qu'il y a quelques années , faute de contact direct avec cette surface du globe , son analyse était certes incontestable mais finalement sans contact in situ. Voila qui est fait. C'est clair , net et précis , bref "du Chevènement." Le nouveau président de ce grand pays reprendra à son compte , je l'espère la tradition d'un dialogue constructif et respectueux en regard de références historiques évidentes qu'il n'y a pas lieu de développer ici .

2.Posté par BA le 15/11/2008 14:38
Les bénéfices du CAC 40 battront encore des records cette année : + 12,09 % de hausse par rapport à 2007.

Les entreprises du CAC 40, c'est-à-dire les quarante plus grandes firmes françaises en termes de capitalisation boursière, devraient finir l'année avec des résultats supérieurs, en moyenne, de 12,09 % par rapport à 2007.

Tel est l'un des constats de l'étude réalisée, vendredi 14 novembre 2008, jour de la publication des derniers résultats trimestriels des entreprises du CAC 40, par le cabinet d'expertise comptable PricewaterhouseCoopers (PWC) pour Le Monde.

Ce taux de croissance est une moyenne pondérée (en fonction de la capitalisation boursière de chaque société) des résultats anticipés par l'ensemble des analystes de la place, "le consensus" dans le langage des spécialistes. Globalement, les 40 firmes devraient donc terminer 2008 avec 2,2 milliards d'euros de bénéfices de plus qu'en 2007, qui avait déjà été une année record.

http://www.lemonde.fr/economie/article/2008/11/15/les-benefices-du-cac-40-seront-encore-record-en-2008_1119084_3234.html

3.Posté par BA le 16/11/2008 08:09
Le parti américaniste est au pouvoir en France. Nous le savions. Le parti américaniste est au pouvoir en République tchèque. Le président de la République tchèque est Vaclav Klaus. Le Premier Ministre est Mirek Topolánek. Lisez cet article :

La présidence tchèque, ou « l’horreur européenne ».

La présidence tchèque, prévue pour prendre en charge la présidence de l’Union Européenne le 1er janvier 2009, s’avère de plus en plus comme un cas d’école « anti-européen ». C’est-à-dire le cas d’école d’une occasion politique absolument faite pour démontrer l’incapacité du système en place en Europe d’assurer une bonne marche des affaires, une vraie politique européenne, une défense des intérêts européens, et ainsi de suite.

Cela est d’autant plus intéressant à observer que la présidence tchèque suivrait la présidence français, extrêmement active, plaidant pour une continuité forte de la direction européenne, d’autant plus nécessaire à l’heure de la crise financière et économique ; cela est d’autant plus intéressant à commenter que le président tchèque Vaclav Klaus vient de se proclamer officiellement « dissident européen »…

D’une part, le gouvernement tchèque est dans l'état d’instabilité chronique qu’on sait, sa majorité parlementaire étant absolument flottante et pouvant se transformer en mise en minorité du jour au lendemain, dans une situation de très grande impopularité, etc. Le cas est connu. Il sert d’arrière-plan au second point, qui est la grande nouvelle en cette circonstance.

En effet, le gouvernement tchèque vient d’informer les instances européennes et ses partenaires des priorités de sa présidence européenne. Dans un temps de crise économique et financière, de nouveau dialogue avec la Russie et ainsi de suite, le programme tchèque vaut le déplacement. Il y a quatre priorités, dans l’ordre comme on l’aura compris :

1- renforcement des relations transatlantiques ;
2- renforcement des relations dans la zone Est jusqu'au Caucase, notamment avec des pays comme la Géorgie, l’Ukraine, etc, et (surtout) Russie non incluse ;
3- sécurité énergétique ;
4- renforcement des relations avec Israël.

Tous ces points, notamment les points 2 et 3, sont à considérer, répétons-le, sans la moindre référence de coopération avec la Russie (« éventuellement contre la Russie ? », ironise, à peine, une source européenne).

Quant au dernier point, il apparaît comme une signature à ciel ouvert ou comme une cerise sur le gâteau, c'est à voir (ou à goûter).

C’est-à-dire que la présidence tchèque, avec ce gouvernement fantoche qui s’affiche comme tel, se présente à la fois comme une provocation du « parti américaniste » proliférant en Europe de l’Est, en même temps que la démonstration de ce qu'on pourrait nommer l’ « horreur européenne »,

- à la fois la faiblesse institutionnelle des démocraties fabriquées pour l’occasion, sans aucune légitimité puisqu’en général complètement acquises à des intérêts extérieurs américains ;

- et le triomphe de ces mêmes intérêts extérieurs à l’Europe, agissant avec un gouvernement tchèque appelé à la présidence de l’Union Européenne, fonctionnant comme une courroie de transmission.

« Dans les circonstances et les tensions actuelles, c’est une dramatique mise à l’épreuve du système européen actuel, dit encore notre source. On peut aisément envisager des circonstances conduisant à des ruptures très graves entre les pays membres, non seulement sur une politique mais sur le fonctionnement même des institutions. » Pour notre cas, nous dirions que c'est un cadeau sans prix, a contrario, aux adversaires du système actuel tant la démonstration de sa perversion est ici évidente.

Le cas français va être effectivement intéressant à suivre, dans son fonctionnement jusqu'à la fin de sa présidence et après, de même que les différentes propositions de changement de formule de « gouvernement européen », au moins pour la durée de la crise.

D’autre part, mais ceci bien entendu en rapport avec cela, on notera qu’on ne reste pas inactif en marge de cette situation, puisqu’on fait état d’entretiens secrets entre Allemands, Anglais et Français sur une formule de renforcement d’une direction européenne, accompagnant le constat chaque jour renforcé de l’impasse du traité de Lisbonne.

Les grandes lignes de la recherche en cours impliquent le renforcement important du statut et du rôle du secrétariat général du Conseil de l’Union européenne (actuellement autour de Javier Solana) et l’orientation vers une marginalisation de la Commission européenne. A noter l’attitude des Britanniques, qui confirment ainsi leur virage et leur actuelle phase.

http://www.dedefensa.org/article-la_presidence_tcheque_ou_l_horreur_europeenne__12_11_2008.html

En clair : en Europe de l’Ouest, le parti américaniste (Angela Merkel, Gordon Brown et Nicolas Sarkozy) travaille au renforcement du secrétaire général du Conseil de l'Union européenne. Aujourd’hui, le secrétaire général du Conseil de l’Union Européenne est Javier Solana. Javier Solana a été secrétaire général de l'OTAN de 1995 à 1999.

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