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Remettre l’euro à sa place


par Jean-Pierre Chevènement, Le Figaro, 28 juin 2005
Les Douze de la zone euro doivent s’entendre pour la doter d’un gouvernement économique.


Le 29 mai 2005, le peuple français a rejeté l’idée qui s’était imposée depuis vingt-deux ans que tous nos choix de société résultaient d’une contrainte extérieure vécue comme une sorte de fatalité.

Évidemment le peuple français n’a pas dit « A bas le monde extérieur ! » comme l’a suggéré avec une ironie facile Pascal Bruckner, mais simplement « l’Europe doit être construite avec ses peuples et non pas sans eux ». Le rejet de la Constitution marque l’échec d’une méthode qui, au nom d’un souverain bien européen connu d’une seule minorité éclairée, permettait de placer les peuples devant des faits successivement accomplis : union économique, union monétaire, union politique, etc. Bref, c’est la revanche de la méthode républicaine qui met le débat en amont de la décision sur la méthode de l’acquiescement, dite encore du « consensus ».

C’est le grand vent de la liberté qui s’est remis à souffler : le peuple français, à ses risques et périls, entend à nouveau façonner son destin. Bien entendu, le non français n’est pas dirigé contre l’Europe et plus précisément contre l’idée que les peuples européens ont à organiser ensemble leur destin mais il met en cause une mondialisation subie.

Rien n’est plus symbolique à cet égard d’une hétéronomie qu’il rejette que le statut d’indépendance absolue de la Banque centrale européenne, sans équivalent dans le monde. M. Trichet va partout répétant que l’Europe connaît « des taux d’intérêt historiquement bas » et qu’il ne faut rien faire qui puisse ébranler la sacro-sainte « confiance » (c’est-à-dire le statu quo). M. Trichet ne semble pas s’aviser que la zone euro connaît depuis 2001 une stagnation économique prolongée. Il se réjouit qu’il n’y ait plus à l’intérieur de la zone de dévaluations compétitives, sans s’aviser que le dollar (et les monnaies qui lui sont rattachées, comme le yuan) a opéré depuis cinq ans une dévaluation sauvage de près de 50% devant laquelle la Banque centrale européenne est restée l’arme au pied. C’est faire comme si le niveau de la parité monétaire n’était pas devenu un facteur déterminant, non seulement pour les exportations et les importations mais aussi pour les décisions d’investissement et de localisation des firmes mondialisées.

« Quel est le plus gros problème en Europe ?, écrit Tony Blair. Vingt millions de chômeurs ! » On peut évidemment diverger sur la suite : « Que fait le budget pour cela ? pas grand-chose » : il n’est pas sérieux de prétendre, comme le fait le premier ministre britannique, que le budget européen (environ 1% du PIB global de l’Europe) puisse être un outil déterminant dans une politique de relance keynésienne, à l’échelle de l’Europe.

Le moment est donc venu pour les gouvernements, et d’abord les Douze de la zone euro, de prendre les problèmes à bras le corps. Ce que demandent les peuples, c’est un peu de logique : il n’était pas sérieux, au début des années 90, de vouloir imposer une monnaie unique sans l’assortir d’un gouvernement économique. C’était priver l’Europe de toute capacité d’action conjoncturelle efficace. Formidable régression de la pensée économique qu’ont acceptée solidairement tous les gouvernements qui se sont succédé depuis 1992 !

La véritable explication de cette situation tient aux conditions de la réunification allemande. François Mitterrand entendait corseter l’Allemagne réunifiée dans une monnaie unique européenne. Il a dû accepter pour cela les conditions qu’y a mises Helmut Kohl en 1991 : indépendance absolue de la Banque centrale, exclusivement missionnée pour lutter contre l’hydre inflationniste, dont on sait le rôle qu’elle joue dans le subconscient allemand, critères de convergence astreignants pour le rythme de croissance, etc. Ces critères, imposés en son temps par l’Allemagne, se retournent aujourd’hui contre elle : sa croissance est atone, son chômage massif, ses finances publiques dans le rouge. Le bas niveau de l’inflation allemande la prive de taux d’intérêts réels plus bas que son excédent commercial lui permettrait d’espérer.

Les conditions d’une remise à plat existent objectivement. Il semble que les sociaux-démocrates allemands soient plus prêts à remettre en question les dogmes anciens que les chrétiens démocrates encore tributaires de l’héritage idéologique de Helmut Kohl. Mais quel que soit le résultat des prochaines élections, l’Allemagne, qui trouve dans la zone euro plus de la moitié de ses débouchés, n’a pas intérêt à voir disparaître une telle zone de stabilité, nécessaire à son industrie. L’Italie connaît les mêmes problèmes que l’Allemagne et la France (stagnation économique, chômage, délocalisations). Le moment est donc venu d’une initiative politique débouchant sur une conférence à Douze. Si les douze pays de la zone euro s’entendent pour la doter d’un gouvernement économique, les treize autres, à commencer par la Grande-Bretagne, ne pourront pas s’y opposer : aussi bien le dynamisme retrouvé de la zone euro est-il dans leur intérêt.

Que faut-il faire pour cela ? Rien que de très simple : proposer de calquer les statuts de la Banque centrale européenne sur ceux du Federal Reserve Board américain qui a mission de soutenir la croissance et l’emploi. Parions que la seule adoption de ce projet influerait déjà sur le comportement de l’actuelle BCE. Observons au passage que le non français et néerlandais a permis d’obtenir une légère dévaluation de 10 cents de l’euro par rapport au cours antérieur du dollar, soit environ 8%, ce qui est encore très insuffisant mais mieux que rien. Le cours de la Bourse s’en est ressenti heureusement. Mais il n’est pas normal que nous en soyons réduits à attendre des coups de boutoir de la volonté populaire ce qui devrait procéder d’une politique réfléchie, un taux de un euro pour un dollar égalisant les potentiels de croissance entre l’Europe et les États-Unis.

L’« Eurogroupe » a existé avant même la Constitution. C’est une excellente initiative. Le moment est venu de préciser ses compétences en matière de politique monétaire, y compris de change, budgétaire, fiscale, voire sociale : pourquoi ne pas fixer des critères de convergence progressifs en matière de smic, comme il y a des critères de convergence économiques auxquels sont soumis les pays dits « à dérogation » qui veulent entrer dans la zone euro ?

Après une mise en place difficile, tout au long des années 90, l’euro vit sa première grande crise. Il y a encore le moyen d’en sortir par le hau : en mettant sur pied un gouvernement économique digne de ce nom.

Les républicains peuvent accepter des délégations de compétence, dès lors qu’elles sont ciblées et démocratiquement contrôlées. Ils ne peuvent pas accepter que les peuples soient dépossédés de leur souveraineté, comme c’est aujourd’hui le cas en matière monétaire. Priver le peuple de sa souveraineté c’est encore la meilleure manière de le dissoudre, comme en rêvent périodiquement les gouvernements.

Le 29 mai, le peuple français a clairement manifesté qu’il n’entendait pas rompre avec la souveraineté populaire qui est au coeur de l’héritage de la Révolution de 1789. Si nos élites continuent de faire comme si elles n’avaient rien compris, si elles refusent d’avancer sur la voie logique qui consiste, après avoir fait une monnaie unique, à mettre sur pied le gouvernement économique qui lui donnera son sens, alors ces élites, prisonnières d’intérêts à courte vue, prendront la responsabilité de l’échec de l’euro. Le choix est moins que jamais pour ou contre l’Europe. Il est de faire l’Europe avec les peuples, en se mettant à leur écoute. L’autre voie, celle du repliement des élites sur elles-mêmes, est suicidaire. Naturellement tout cela ne se fera pas en quelques mois. Des élections interviendront dans les deux ans dans les trois principaux pays de la zone euro : Allemagne en 2005, Italie en 2006, France en 2007. Les élections sont aussi des moments de prise de conscience : La gauche française a beaucoup de chemin à faire pour mettre ses idées en ordre et promouvoir l’idée d’une Europe à géométrie variable, avançant avec ses peuples.

Rien, en tout cas, n’interdit aujourd’hui au gouvernement français de prendre les devants. Il y eut d’autres circonstances en 2002-2003 où il n’a rien perdu à s’appuyer sur la volonté populaire : qu’il transforme le non français en atout ! Qu’il se fasse le porte-parole d’une volonté qu’il n’est impossible de déchiffrer que pour ceux qui ne veulent ni voir ni entendre. C’est cela la démocratie ! Il y a un bon usage à en faire !


Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le Mardi 28 Juin 2005 à 18:01 | Lu 5190 fois


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