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"Ne nous laissons pas prendre en otage par la Turquie"


Jean-Pierre Chevènement était l'invité du matin de RFI, vendredi 11 mars 2016. Il répondait aux questions de Frédéric Rivière.


Verbatim express

La crise migratoire est un problème devant lequel les Européens sont très embarrassés.
Les accords de Schengen n’étaient pas faits pour des circonstances exceptionnelles, je dirais même qu’il y avait dès le départ, en 1985, quelque audace à reculer notre frontière au Pirée et même aux îles grecques.

On savait bien qu’un pays périphérique comme la Grèce n’était pas outillé pour réaliser un contrôle efficace aux frontières. Je vous rappelle que le budget de Frontex c’est 80 millions d’euros, c’est absolument dérisoire, c’est moins que le budget accordé à nos propres services en France. La Grèce n’est pas équipée pour effectuer des contrôles. Le nombre de visas enregistrés est probablement le tiers des gens qui passent. En tout cas il n’y a pas de coopération efficace entre le système Frontex et d’autre part Europol et les polices nationales. On voit que les prises d’empreintes par le sytème Rodac ne sont pas utilisées par la police, donc c’est un système très peu satisfaisant. Les choses se sont beaucoup aggravées à l’été 2015. Il y avait un courant de réfugiés, ce qu’on peut comprendre étant donné la guerre qui sévit en Syrie et en Irak, c’est normal. Mais les déclarations de Mme Merkel à la fin du mois d’août 2015 ont transformé une bourrasque en tempête, c’est ce qu’on appelle un « appel d’air ».

Mme Merkel a manifestement commis une erreur puisqu’elle a unilatéralement annoncé que l’Allemagne allait accueillir plus de 1 million de réfugiés en faisant fi du principe de Dublin, qui fait que c’est dans le pays d’enregistrement que l’asile doit être accordé. C’est donc tout le système européen qui a été déséquilibré. On s’aperçoit que ce n’est pas sans conséquences et même sans conséquences fâcheuses : nous sommes à la veille d’élections allemandes dans les Landers du Sud Ouest et de la Saxe donc Mme Merkel naturellement fait aujourd’hui le contraire de ce qu’elle avait annoncé puisqu’elle vient de conclure directement avec le premier ministre turc un accord de réadmission de tous les réfugiés arrivés en Grèce avec en contrepartie l’accueil d’un nombre de réfugiés syriens équivalent. Nous avons été placés devant le fait accompli.

Cet accord comporte plusieurs volets : d’abord ce principe de réadmission collective sur la pratiquabilité duquel j’émets quelques doutes et d’autre part il y deux volets supplémentaires : l’admission dans l’Union européenne sans visa des ressortissants turcs, qui n’avait jamais été négociée, et enfin l’ouverture de 5 nouveaux chapitres dans les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, or disons qu’i y a quand même un contentieux pendant à Chypre. C’est un problème dont il faut pouvoir délibérer. Je dirai que là il y a un problème de démocratie : où est-ce que ces choses-là ont été délibérées ? Alors tantôt nous avons affaire à des instances extrêmement opaques qui sont les instances européennes, tantôt nous sommes mis devant le fait accompli par les dirigeants allemands. Je ne dis pas qu’il ne faut pas discuter avec eux, il faut le faire bien entendu, mais il faudrait que la réciproque soit vraie et que eux-mêmes acceptent de discuter avec nous, avec la France en particulier, qui ne se met pas aux abonnés absents.

L’Europe ne va pas disparaître, simplement elle doit s’organiser autrement. Le principe de Schengen, moi je ne le conteste pas si on peut effectivement exercer des contrôles à la frontière extérieure en donnant des moyens à Frontex et en faisant en sorte qu’il y ait des bateaux, pas forcément ceux de l’OTAN pour ne pas encourager la Turquie à diriger vers l’Union européenne des flux de migrants qu’elle a par ailleurs suscités parce que la Turquie est intervenue directement en Syrie dès 2011, avec nous encouragements d’ailleurs. En même temps la Turquie a prêté la main au développement de l’Etat islamique, ce n’est un mystère pour personne. Donc il y a quand même une très grande ambivalence de la Turquie et je ne parle pas de ses problèmes intérieurs. L’ennemi numéro 1 de la Turquie paraît bien être les Kurdes. Alors que cela pose un problème à la Turquie, je peux le comprendre et je ne suis pas du tout pour la fragmentation des Etats, c’est un problème qui doit être résolu à l’intérieur des frontières de la Turquie. Mais parlons des choses sérieuses, ne parlons pas en position de faiblesse, ne nous laissons pas prendre en otage par la Turquie car la Turquie ne nous veut pas de bien : elle défend ses intérêts nationaux et j’aimerais que les Européens opposent un front uni, ce n’est pas le cas.

Je vais être pratique maintenant, que va-t-il se passer ? Les réadmissions en Turquie, je doute fort que cela puisse se faire. L’arrivée en Grèce des réfugiés continuera à se produire mais sans doute à un rythme ralenti du fait que les pays des Balkans ont fermé leurs frontières donc la Grèce devient un cul de sac. Mais en même temps, il faut aider les Grecs, et je dirai qu’il faut plutôt aider les Grecs que les Turcs. Les Turcs à qui on avait promis 3 milliards d’euros en demandent 6 maintenant… et la Grèce va recevoir 200 ou 300 millions d’euros. Je pense que c’est la Grèce qu’il faut aider à supporter une conjoncture extrêmement difficile.

(Sur la déchéance de nationalité)
Il y a 3 millions 300 milles binationaux en France et évidemment il ne faut pas donner le sentiment qu’il y a deux sortes de citoyens en France. Le problème des apatrides n’est pas du tout dramatique : ils sont protégés par les conventions de New York et d’Amsterdam, c’est un statut très protecteur et si cette déchéance de nationalité concerne 10 personnes par an au maximum, ce n’est quand même pas grand chose, ça ne mérite pas qu’on en fasse une affaire d’Etat. Simplement il faut que cela se fasse dans le respect de l’égalité de tous les citoyens français quelles que soient leurs origines. Par conséquent je pense que le Sénat a fait une erreur en voulant revenir sur cette affaire de binationalité. Je pense que la question de l’apatridie ne se pose pas réellement et que le texte tel qu’il était adopté par l’Assemblée nationale était finalement beaucoup plus raisonnable. Je demande à mes amis sénateurs de bien vouloir réfléchir à la portée de ce qu’ils font. Cette déchéance de nationalité concernera très peu de monde et moi personnellement je ne vois pas d’inconvénients à ce que des criminels condamnés pour des actes de terrorisme soient déchus de leur nationalité, encore une fois une poignée et s’ils deviennent apatrides, cela n’a rien de dramatique car ils resteront couverts par un certain nombre de protections efficaces.


Rédigé par Chevenement.fr le Vendredi 11 Mars 2016 à 14:33 | Lu 4464 fois



1.Posté par 17 CHB le 11/03/2016 19:45
Monsieur Chevènement, soyons raisonnables. Vous dites qu'il ne faut pas en faire une affaire d'état ? Mais quelques dizaines d'individus méritent-ils qu'on abandonne les principes mêmes de liberté et d'égalité ? Si on les attrape, les criminels seront en prison : leur nationalité et leur droit aux allocs ne feront guère de différence ni pour eux ni pour nous.
Souvenons-nous que le crime de terrorisme, en dehors des dégâts qu'il fait de par le monde, c'est ce qu'on a reproché au Général de Gaulle et à d'autres résistants pour leur retirer leur nationalité. Alors que la fraternité, la démocratie et la République sont détournées, malmenées, violentées chaque jour un peu plus par des menteurs que nous avons élus et les exigences de la finance qu'ils soutiennent contre le peuple, ne préparons pas la voie à un prochain fascisme !

2.Posté par Chantal MIDENET le 11/03/2016 22:21
Il est des histoires de notre pays que l'on aimerait pas revoir ressurgir. Pourtant, elles font bien parti de notre histoire. Mais elles ne sont guère belles et tout le monde préférerait qu'elles restent sous le tapis. N'avons-nous donc rien retenu de l'histoire ? Le passé n'est jamais terminé....... ce n'est pas une porte que l'on ferme définitivement.
Rappelez-vous l'exil espagnol de 1939 - La retirada :
http://www.histoire-immigration.fr/des-dossiers-thematiques-sur-l-histoire-de-l-immigration/la-retirada-ou-l-exil-republicain-espagnol-d-apres-guerre
https://www.youtube.com/watch?v=TBi9o643Pvs
Ni réconfort et soutien de la part des français, une société xénophobe et repliée sur elle-même.... des camps comme nous savons si bien les faire. Que de progrès depuis (je plaisante bien sûr) !
Mais quel est donc l'abruti qui a dit que la France était une terre d'asile ? Que l'on supprime que tous les frontons, les mots "liberté, égalité, fraternité", ce sont des mots vains, sans aucun sens en France ! Ils n'ont pas lieu d'être. La seule liberté qui existe est celle de consommer.
Il est temps de construire autre chose, de changer le cours des choses et de montrer l'exemple.

@ CHB : j'aime beaucoup votre dernière phrase et je vous en remercie.

3.Posté par 17 CHB le 13/03/2016 00:16
Deux autres commentaires sur ce texte important :
1. « Mme Merkel naturellement fait aujourd’hui le contraire de ce qu’elle avait annoncé … Nous avons été placés devant le fait accompli »
Parmi ses égaux dans l'Union, l'Allemagne n'est pas seulement le moteur, le pilote, et le seul état à prendre sagement quelques précautions souveraines contre des décisions européennes (MES !), mais voilà qu'elle décide à la place des 28. C'est ce leadership tyrannique que l'Europe doit « organiser autrement », pour sûr.
2. « la Turquie est intervenue directement en Syrie dès 2011, avec nos encouragements »
Les basses œuvres d'Ankara sont donc responsables - en partie -de la destruction de son voisin et ex-premeir partenaire commercial : indécent et criminel devant l'ONU. N'oublions pas qu'outre les encouragements au presque calife, nous avons soutenu les factieux / terroristes contre un état souverain membre de l'ONU, et même appelé au meurtre du bien sûr ''sanguinaire'' président Assad. Ainsi l'Elysée et le Quai d'Orsay se sont-ils vautrés avidement dans la même indécence, dans les crimes commis, quitte à attirer sur Paris des événements brutaux. Balayons donc devant notre porte, et ensuite nous pourrons être crédible en reprochant à un autre ses turpitudes, sa traîtrise, sa violence etc. à l'égard de sa propre population comme à l'encontre de l'UE et de nos petits milliards.

4.Posté par Valerie Anne le 13/03/2016 15:17
La question n'est pas de balayer devant sa porte ou non mais bien justement de ne pas continuer les mêmes erreurs en aggravant encore la situation. Erdogan n'est pas notre ami, il joue sur les deux tableaux mais il est par essence dans le camp des islamistes. Négocier avec lui c'est exactement continuer dans la voie que vous critiquez. Par ailleurs cette sorte de masochisme culpabilisant qui consiste à dire de façon résigné "on n'est pas mieux, laissons-nous achever" est destructeur. NON au contraire, regardons nos erreurs en face, rectifions-les, levons-nous exprimons-nous, soyons conscient du fait que l'on ne l'a pas assez fait pour dénoncer la politique française il y a 3-4 ans. Est-ce une raison pour continuer à se taire ? Certainement pas, au contraire ! Enfin, et je termine, entre Erdogan et la France il n'y a rien de commun : lui soutient daesh car c'est son intérêt, il ne changera pas de ligne, le gouvernement français c'est par stupidité et incompétence géopolitique et il faut au contraire changer au plus vite.

5.Posté par 17 CHB le 13/03/2016 18:46
@ Valérie Anne
Changer au plus vite, c'est ce que j'appelle de mes voeux en suggérant un coup de balai.
Ne plus laisser Erdogan faire, OK sauf que ce n'est pas à notre portée. Il conviendrait juste de ne plus soutenir des terroristes à travers lui, mais aussi de ne pas fondre sur la Turquie (ou sur la Saoudie, ou... ) à l'occasion d'un prochain revirement de Washington, ou pire d'un revirement supposé d'icelui. La destruction, ça suffit.
Le fait de payer Erdogan comme garde-chiourme en Schengen extraterritorialisé pourrait d'ailleurs lui rappeler le rôle identique dévolu à un ex-ami très cher, en Libye.

Ps : si le turc est "par essence" islamiste, nous le sommes aussi "par pétrole", ou "par contrats" non ?

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