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La monnaie unique a été une erreur, mais il n’est jamais trop tard pour rectifier une erreur


Tribune de Jean-Pierre Chevènement parue dans le quotidien belge Le Soir, jeudi 8 décembre 2011.


La monnaie unique a été une erreur, mais il n’est jamais trop tard pour rectifier une erreur
La crise de l’euro était prévisible. Les vices inhérents à la conception d’une monnaie unique déconnectée des économies et des peuples ne pouvaient conduire à une prospérité commune.

Il était absurde de vouloir imposer à 17 pays très différents par leurs structures économiques et politiques, et par leurs cultures, un mark-bis. La monnaie unique a creusé les écarts de compétitivité en Europe, entre un Nord industriel (essentiellement l’Allemagne) à la balance commerciale fortement excédentaire (entre 150 et 200 milliards d’euros par an) et un Sud déficitaire en voie de désindustrialisation. L’euro est une monnaie surévaluée de 25%, qui écrase la compétitivité de la plupart des pays membres de la zone. La monnaie unique devait réunir les peuples, elle les divise.

Faute d’anticipation, faute d’ambition pour l’avenir, c’est aujourd’hui la débâcle qui menace la zone euro tout entière.

Le Fonds de stabilisation créé pour éteindre l’incendie n’a plus de réserves disponibles qu’à hauteur de 250 milliards d’euros face à des montagnes de dettes : ainsi l’Italie doit lever, à elle seule, près de 300 milliards en 2012. Le Fonds n’a pu bénéficier de l’effet de levier du « véhicule spécial » que les grands Etats émergents ont refusé d’alimenter au sommet du G20 à Cannes. Une cinquantaine de banques sont aujourd’hui en situation de préfaillite. Les taux d’emprunt à dix ans ne cessent de s’élever (près de 7% en Italie, 6% en Espagne, 5% en Belgique). La zone euro manque des instruments monétaires et financiers pour faire face à la crise. Les Etats comme la Banque Centrale interviennent trop peu et trop tard.

Les plans de rigueur impulsés par les institutions européennes conduisent à la récession économique. Comme le rappellent des économistes comme Joseph Stiglitz et Paul Krugman, seule une politique de relance de l’activité pourrait réenclencher un cercle vertueux. L’Europe est la seule zone du monde à s’interdire la relance de l’activité économique : elle ne pourra ni se désendetter ni éviter une stagnation, voire une dépression, de longue durée.

Sur la base de ce constat, quelle est aujourd’hui la sortie de crise possible ?

Le scénario Merkel-Sarkozy de désendettement des Etats dans un contexte de rigueur renforcée est une faute contre le bon sens. La discipline budgétaire qui serait imposée aux Etats membres par des sanctions rapides et automatiques appliquées par la Commission ne pourra conduire, de plan d’austérité en plan d’austérité, qu’à enfoncer les pays un peu plus encore dans la récession. L’Allemagne même ne pourra à terme y échapper.

Il faut trouver, et vite, d’autres solutions. La voie d’un nouveau traité est inadaptée, trop longue, trop juridique, trop tracassière. La crise n’attendra pas : le défaut d’un Etat, la faillite de plusieurs banques ne sont plus des hypothèses théoriques. La solution de bon sens est de donner enfin à la BCE les pouvoirs normaux de toute banque centrale : interventions sur le marché de la dette, pour dissuader la spéculation, et sur le change, pour faire retrouver à l’euro un cours moins surévalué (son cours de lancement était à 1,16 dollars, plus de 20% en dessous du cours actuel), création monétaire aussi, dans une mesure contenue à un niveau raisonnable, seule manière de pouvoir, à travers des avances au FESF et à la BEI, financer un plan de relance. Celui-ci devrait comporter un volet salarial, car c’est la déflation salariale, notamment en Allemagne, qui a creusé depuis le début des années 2000 les écarts de compétitivité. Un plan d’investissement permettrait enfin d’accélérer le développement des infrastructures et de « doper » la recherche et les universités.

Dans le cas où l’Allemagne refuserait soit l’extension des missions de la BCE, soit le lancement d’eurobonds, il faudrait alors préparer une mutation de l’euro si le défaut des Etats et les faillites bancaires devaient se produire. Une approche responsable en cas de défaut d’un grand pays serait d’avoir prévu et organisé par avance le retour à une monnaie commune utilisable dans les transactions internationales, les devises nationales flottant dans une proportion définie au départ et renégociée périodiquement sur la base de la compétitivité relative des différents pays membres de ce SME-bis. Ainsi pourrions-nous préserver l’unité et la cohérence du marché européen, en évitant les « dévaluations compétitives ». Ce système de monnaie commune avait été envisagé à la fin des années 1980. La monnaie unique a été une erreur, mais il n’est jamais trop tard pour rectifier une erreur.

Deux idées devraient ainsi guider les dirigeants européens : on ne peut pas sortir de la crise contre les peuples et l’Europe ne doit pas être la seule zone au monde à s’enfoncer dans la « décroissance ».

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Source : Le Soir


Rédigé par Jean Pierre Chevenement le Jeudi 8 Décembre 2011 à 09:40 | Lu 2366 fois


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