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"La guerre de 14 s'est terminée en 1945"


Entretien de Jean-Pierre Chevènement au Journal du Dimanche le 10 novembre 2013. Propos recueillis par Laurent Valdiguié.


"La guerre de 14 s'est terminée en 1945"
Le JDD : Vous étiez à l'Élysée jeudi, comment avez-vous trouvé le discours de François Hollande lançant les commémorations de la guerre de 14-18?
Jean-Pierre Chevènement : C'était un discours rassembleur qui se voulait "au-dessus de la mêlée". Le Président a évité les aspérités, en renvoyant aux historiens et aux chercheurs le soin d'interpréter les origines, le déroulement et la portée de la guerre. Cette liberté laissée à la recherche me convient tout à fait.

Certains historiens sont choqués du mélange entre le poilu et le résistant, autrement dit du mélange des commémorations du centenaire de la Grande Guerre avec celles du 70e anniversaire du débarquement de 1944…
Moi non. On doit lier 1914 à 1945. J'estime même qu'on ne peut ni comprendre ni commémorer 1914 si on n'en fait pas le début d'une guerre de trente ans. L'armistice de 1918 n'a été qu'une trêve aux yeux de l'état-major allemand qu'inspirait l'idéologie du pangermanisme. La guerre s'est terminée en 1945 avec la capitulation sans condition de l'Allemagne.

Pourquoi tout commence en 1914?
Il y a une explication fondamentale, celle de la première mondialisation sous hégémonie britannique. Cette mondialisation d'avant 1914 s'est traduite par le remarquable essor de l'économie allemande qui a multiplié sa production par trois tandis que la Grande-Bretagne doublait à peine la sienne. Cette montée de l'Allemagne impériale, dans le domaine des armements navals notamment, a fortement inquiété les élites britanniques. L'erreur des dirigeants du IIe Reich est d'avoir voulu mener une guerre préventive contre la Russie et la France, en envahissant la Belgique dont l'Angleterre garantissait la neutralité. Ma thèse est donc que la Première Guerre mondiale n'est pas d'abord une guerre franco-allemande, mais un conflit d'hégémonie entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne impériale. Chaque fois que je rencontre un dirigeant chinois aujourd'hui, je lui dis : "Vous qui allez dépasser les États-Unis, ne commettez jamais l'erreur des dirigeants du IIe Reich. Rappelez-vous le conseil de Deng Xiaoping : 'Soyez prudents, avant de traverser le fleuve, tâtez les pierres…'"

«Les origines de la guerre de 14 risquent d'être occultées dans les commémorations. Or, les mêmes risques existent aujourd'hui dans la seconde mondialisation.»

Vous rendez les Allemands totalement responsables de l'entrée en guerre, mais sur une série d'erreurs d'appréciation. Vous parlez même dans votre livre * de "bêtise allemande"…
La France n'était nullement une puissance agressive en 1914. Ses dirigeants n'envisageaient plus de faire la guerre pour reconquérir l'Alsace-Lorraine. Le peuple allemand non plus ne voulait pas la guerre, mais ses dirigeants ont donné carte blanche en juillet à l'Autriche-Hongrie pour attaquer la Serbie. Tout est décidé par l'état-major allemand. Il a pris le risque d'un conflit européen parce qu'il croyait en une guerre limitée et courte : les Français devaient être battus en six semaines grâce au plan Schlieffen d'invasion de la Belgique, qui dormait dans ses cartons depuis 1905. Mais la guerre est une boîte de Pandore : quand on l'ouvre, on libère des monstres qu'on ne peut plus rattraper. La bêtise des dirigeants allemands s'est répétée en 1917 avec la guerre sous-marine à outrance, qui a conduit les États-Unis, dont l'opinion était alors isolationniste, à intervenir… Les origines de la guerre de 14 risquent d'être occultées dans les commémorations. Ce serait dommage, car les mêmes risques existent aujourd'hui dans la seconde mondialisation.

Que faut-il commémorer aujourd'hui?
Je crains que ces commémorations ne soient utilisées pour discréditer encore plus les nations européennes qui se seraient prétendument lancées d'elles-mêmes dans cette gigantesque boucherie. Or ce ne sont pas les nations européennes qui ont voulu la guerre, elles étaient toutes pacifiques. Ce sont des dirigeants aveugles qui ont précipité cette catastrophe. J'ai peur qu'on dévalorise encore les nations européennes pour mieux justifier une conception de ­l'Europe qui aujourd'hui prend l'eau parce que justement elle fait litière des nations qui sont le ressort de la démocratie et par conséquent de la volonté politique. Je suis pour l'Europe, mais dans le prolongement des nations ! ­L'Europe "post-nationale" actuelle, où l'on a donné à une Commission européenne composée d'inconnus d'immenses pouvoirs et le monopole de la proposition législative et réglementaire, est à bout de souffle. On n'a plus de politique industrielle, plus de politique monétaire… Nous crevons d'une monnaie surévaluée. C'est cette démission du politique que je n'aimerais pas voir consacrée par les commémorations.

Vous décrivez l'Europe actuelle comme si l'Allemagne avait gagné la guerre de 14 en six semaines…
Non, l'Allemagne a beaucoup souffert des deux guerres mondiales, matériellement et moralement. Mais c'est aujourd'hui une démocratie. Économiquement, elle est aujourd'hui très puissante, mais politiquement elle n'a plus de projet de domination politique. Militairement, elle compte très peu et elle n'a pas de politique extérieure autre qu'économique. L'Allemagne est aujourd'hui prise dans une contradiction : le traité budgétaire européen enferme les pays ­d'Europe du Sud dans une stagnation de longue durée et l'euro devient pour elle un fardeau qui menace sa compétitivité. Or les trois quarts des excédents de l'Allemagne sont réalisés aujourd'hui hors d'Europe. Il serait temps de comprendre que l'euro, surévalué de 20 %, asphyxie notre économie et que l'Europe a besoin d'une autre organisation monétaire pour retrouver la croissance et l'emploi.

Comment Mitterrand aurait-il commémoré 1914 ?
Il aurait réfléchi aux conséquences de la monnaie unique. Il était européen, mais parce qu'il était un patriote français. Il était né en 1916. Il a vécu l'effondrement de la France en 1940, il a été blessé à Verdun et fait prisonnier. L'Europe était pour lui le moyen d'exorciser la guerre. Mais la monnaie unique était une fausse bonne idée. Elle juxtapose des nations économiquement trop hétérogènes. ­François Mitterrand était un réaliste. Il aurait corrigé l'erreur initiale qu'a été le choix de la monnaie unique. Il serait revenu à l'idée d'une monnaie commune réservée aux transactions internationales.

Vous étiez ministre au moment des commémorations du bicentenaire de la Révolution en 1989, vous aviez mis sur pied le comité des historiens. Quel bilan en tirez-vous?
Un bilan mitigé. Le bicentenaire en 1989 n'est pas allé plus loin que le centenaire en 1889, on a fait du surplace. On en est resté à Danton alors qu'on aurait dû réhabiliter Robespierre dans le contexte d'une révolution qui substituait au droit divin les droits de l'homme et du citoyen. Robespierre a sauvé la république qu'il a fondée face à l'invasion étrangère et à la sédition des contre-révolutionnaires. Relisez Jaurès dans l'Histoire socialiste de la Révolution française. Il lui a rendu justice. Une commémoration, c'est l'occasion de porter un regard plus juste, plus équilibré. Le grand homme de la guerre de trente ans, 1914-1945, c'est de Gaulle autant que Clemenceau. Et peut-être même davantage. Il n'a pas désespéré de la patrie et il a sauvé la république. Il faudra, à lui aussi, rendre justice.

Source : Le JDD

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Rédigé par Chevenement.fr le Dimanche 10 Novembre 2013 à 20:52 | Lu 1319 fois


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