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L'Europe face à l'hégémonie américaine


par Jean-Pierre Chevènement, Libération, 6 mars 2003
La sortie de crise n'est possible que par la coopération de tous les acteurs mondiaux, à commencer par des Etats-Unis redécouvrant leurs valeurs fondatrices.


Comment verrons-nous, demain, avec le recul, les événements actuels qui, pour l'Alliance atlantique et pour la construction européenne, constituent une remise en cause sans précédent ?

Tel était l'objet du colloque de République Moderne qui s'est tenu le 1er mars sur le thème : "Les Etats-Unis et le reste du monde." Deux thèses ont été développées : celle des "déclinistes" qui, avec Emmanuel Todd, mettent l'accent sur le déclin américain illustré par l'ampleur du déficit extérieur (500 milliards de dollars par an). La deuxième thèse, exposée par Monsieur l'ambassadeur Bujon de l'Estang et par M. Jean-François Poncet, a mis l'accent, au contraire, sur le dynamisme de la société américaine, son rythme de croissance plus élevé que celui de l'Europe et du Japon, et sur les atouts propres des Etats-Unis : le pilier militaire (40 % de la dépense mondiale en matière de défense), et sur leur domination culturelle (ce que Régis Debray appelle "l'assimilation au maître").

Ces deux thèses sont complémentaires : le déficit extérieur abyssal des Etats-Unis a pour revers la dépendance de l'Europe, du Japon, de la Chine et des pays du Sud pour leurs exportations. Mais ce déficit se traduit aussi par un endettement extérieur colossal : 3 500 milliards de dollars, soit plus du tiers du PNB, source de grande fragilité.
En réalité, les Etats-Unis sont devenus la tête d'un système globalisé dont ils ont assuré la promotion depuis des décennies, à travers une dérégulation généralisée des échanges, grâce au flottement des monnaies depuis 1973, et enfin, par une gestion de plus en plus aventurée de pyramides de dettes toujours croissantes. Tout se passe aujourd'hui comme si la reprise économique mondiale ne pouvait plus venir que des Etats-Unis : le consommateur américain est condamné à consommer beaucoup plus que ses moyens, qui sont pourtant gigantesques. Le surendettement des ménages américains, du fait d'un taux de crédit proche de zéro, est la ligne de fuite de l'économie mondiale. Le Federal Reserve Board fait office de Banque centrale pour le monde entier.

Ce système est évidemment absurde et il est de plus en plus instable. Pour combler leur déficit, les Etats-Unis drainent 80 % de l'épargne mondiale. Leur dette extérieure est le double de celle des pays en voie de développement. Les inégalités explosent. La domination des marchés financiers a imposé à la terre entière, le modèle dit du "gouvernement d'entreprise", c'est-à-dire la dictature de l'actionnariat. La valeur du travail a été remplacée par celle de la propriété.

Ce système "court-termiste" néglige les travailleurs et l'entreprise elle-même (scandale Enron). Il ne connaît pas les exigences de l'aménagement des territoires. Il exerce maintenant un effet déflationniste énorme : l'implosion de la bulle financière depuis l'an 2000 a fait se volatiliser des milliers de milliards de dollars (3 000 pour les seuls fonds de pension américains), phénomène étrangement passé sous silence par les analystes de la situation actuelle. La crise de confiance menace.

C'est pourquoi, comme l'a relevé Immanuel Wallerstein, les faucons américains vont "faire la guerre pour faire la guerre", pour montrer qu'ils sont les plus forts". Ensuite, pensent-ils "le dollar remontera et tout le monde, alors, leur donnera raison". Les gestionnaires de fonds placeront à nouveau leur trésorerie en dollars. Pendant ce temps les géopoliticiens du Pentagone et du Département d'Etat remodèlent le Moyen-Orient comme en 1914 Berthman Hollweg ou Ratheneau remodelaient la carte de l'Europe, en spéculant sur une guerre courte.

La logique belliciste risque demain comme hier de s'enliser. Bien sûr l'argument pétrolier, dans l'esprit des faucons, pèse son poids : le pétrole, dont les réserves sont concentrées pour les deux tiers au fond du Golfe arabo-persique, représente, à lui seul, plus de la moitié du montant en devises du commerce mondial de toutes les matières premières, végétales et minérales : qui tient le pétrole tient l'équilibre financier et géopolitique du monde.

Cette guerre pour la domination repose cependant sur un calcul précaire. Pour les Etats-Unis, le risque d'aventurer, au coeur de l'Eurasie, une armée de 200 000 hommes est énorme. Il n'y a pas d'enfants de choeur au pouvoir dans ces pays. L'administration Bush sous-estime non seulement l'espace, c'est-à-dire l'immensité du monde arabo-musulman, mais aussi le temps, c'est-à-dire le terrorisme, et enfin l'éternité, c'est-à-dire la force du sentiment religieux, pour ne pas dire du fanatisme.

Outre les risques d'enlisement militaires et les aléas économiques (choc pétrolier, récession), nul ne peut écarter aujourd'hui l'hypothèse d'une non-réélection de George W. Bush en 2004. Quoi qu'il arrive, l'ONU redeviendra le cadre international de règlement des problèmes. Mieux vaut qu'elle soit contournée aujourd'hui par les Etats-Unis qu'instrumentée et ridiculisée. C'est l'intérêt de la France aujourd'hui. Dans l'intérêt de l'humanité et des Etats-Unis eux-mêmes, il faut préserver ce cadre irremplaçable, même s'il est imparfait, de la légalité internationale.

Les chances d'éviter la guerre sont aujourd'hui infimes : il faudrait, Outre-Atlantique, une prise de conscience de ce que les pertes risquent d'excéder considérablement les gains. En tout état de cause, il n'est pas trop tôt pour penser l'alternative à la politique impériale.

L'administration Bush a elle-même contribué à vider de sa substance l'ONU et l'Otan : qui sait qu'une partie importante des troupes américaines en Allemagne a déjà quitté, sans doute pour toujours ses cantonnements ? L'hégémonie américaine est contestée en Grande-Bretagne. Elle l'est jusqu'en Turquie et dans d'autres pays considérés comme des bastions sûrs (Allemagne, Corée du Sud, Japon). La réalité de l'Europe, qui est faite de nations réapparaît. La conscience d'une Europe européenne émerge des ruines de Maastricht, face à une Europe américaine "retardataire".

Un monde multipolaire se dessine, et d'abord à partir d'un axe Paris-Berlin-Moscou. Certes, cette coalition est fragile, mais il se pourrait bien qu'elle réponde à un intérêt fondamental : pour peser dans le monde, l'Europe de l'Ouest a besoin de la Russie et inversement. La France et l'Allemagne doivent surmonter durablement leurs contentieux mineurs, en fondant leur politique sur la conscience de leur responsabilité vis-à-vis du monde. C'est la seule chance de l'Europe d'échapper à l'helvétisation. L'Europe a besoin de s'appuyer sur son marché intérieur, comme l'a bien vu Claude Fitoussi, pour sortir de la récession actuelle, bref d'imaginer une "sortie de Maastricht".

Il lui faudra par ailleurs tendre la main à la Russie et à l'Afrique, pour créer une grande zone de coprospérité. Contre toute attente, un consensus mondial de la raison se manifeste pour s'opposer à ce qu'en 1914 on appelait "la fuite en avant" ("Flucht nach vorn"). Comme l'a rappelé Hubert Védrine, tout cela est évidemment fragile, mais dessine la vision d'un monde autre que la guerre des civilisations et la lutte des classes entre le Nord et le Sud.

La sortie de crise à l'échelle mondiale n'est possible que par la coopération de tous les acteurs mondiaux, à commencer bien sûr par une Amérique ayant redécouvert les valeurs de ses pères fondateurs et du new deal. La réforme radicale du système monétaire international et des institutions financières et commerciales mondiales (FMI, Banque mondiale, OMC) doit être mise à l'ordre du jour. Il n'est pas normal que les flux financiers puissent continuer longtemps encore d'aller du Sud vers le nord. Pour relancer l'économie mondiale, il faut renverser cette situation et financer les besoins élémentaires des cinq milliards d'humains, dont Ignacio Ramonet a rappelé qu'ils vivent dans la misère : en matière d'agriculture, d'eau potable, d'infrastructures, de santé et d'éducation. Ils offriront, en retour, des marchés aux pays du Nord.

La garantie de toute la communauté internationale est nécessaire pour fonder une paix durable au Proche et Moyen-Orient, comme l'a rappelé Shlomo Ben Ami. Cela implique que nous restions fidèles, comme nous y a incités George Corm, à l'héritage des valeurs de citoyenneté, de laïcité, et d'égalité, bref à l'héritage des lumières. Pour tout cela, il faut une Europe nouvelle, avec une France qui croit en elle-même et en la République. Et sans doute aussi, à plus long terme, comme Fausto Bertinotti l'a souhaité, une gauche européenne complètement refondée.


Mots-clés : irak
Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le Jeudi 6 Mars 2003 à 21:33 | Lu 7024 fois


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