Carnet de Jean-Pierre Chevènement

Eloge du général Gallois


par Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense, Saint-Louis des Invalides, 5 octobre 2010


Je veux rendre au général Pierre-Marie Gallois qui nous a quitté le 23 août 2010, l’hommage dû à ce grand patriote, stratège éminent auquel la France doit, pour une grande part, d’avoir pu se doter des moyens d’une défense indépendante. Ce fut pour lui une grande épreuve que la vie presque centenaire du général Gallois ait coïncidé avec la crise nationale de longue durée dans laquelle la France est entrée depuis les années 1930.

Le général Pierre-Marie Gallois a vingt-neuf ans quand le foudroie, à Alger, le désastre de juin 1940. Pour le jeune officier de l’armée de l’Air, moderniste et déjà imbu des idées sur le bombardement stratégique du général italien Douhet, le patriotisme va désormais s’énoncer simplement : « Plus jamais ça ! Plus jamais juin 1940 ! »

Exécrant les responsables de la capitulation, il rejoint, en 1943, les Forces Aériennes de la France Libre puis le Bomber Command britannique au sein du groupe « Guyenne ». Engagé sur le front de l’Orne en juillet 1944, il effectuera 27 missions de bombardement lourd sur l’Allemagne et cinq missions de ravitaillement en essence d’Arnhem en Hollande.

De ces missions dangereuses, plus de la moitié des équipages engagés ne revinrent pas, soit le taux de pertes le plus élevé de l’aviation française pendant toute la durée de la guerre. Le général Gallois est cité à l’ordre de l’armée aérienne en 1945 ; il reçoit la Croix de guerre et est fait chevalier de la Légion d’Honneur.

Le général Gallois était aussi un artiste, un inventeur, un pédagogue, car chez lui les dons étaient multiples. Entre deux missions sur la base d’Elvington, il n’était pas rare de le voir brosser quelques grandes fresques, comme celles dont par la suite il orna les murs qui faisaient face à son appartement parisien. Peut-être l’art du trompe l’œil entre-t-il pour quelque chose dans celui de la stratégie ?

Pierre-Marie Gallois s’était initié à la pensée stratégique à Londres au sein des « Cahiers de la France Libre » où il avait exercé ses premiers talents d’écrivain militaire, au contact d’esprits originaux comme le polonais Stacho, émule de Clausewitz, ou André Labarthe, ou encore Raymond Aron. L’influence de la géopolitique, à travers la lecture de Camille Rougeron, des anglo-saxons Mackinder, Liddel Hart et de l’école allemande (Haushoffer, Ratzel) va donner à Pierre-Marie Gallois cette vue englobante des choses que nous lui connaissions bien, ces intuitions pénétrantes, allant à l’essentiel, cette souveraine liberté de l’esprit alliée au caractère indomptable qu’il a montré jusqu’à son dernier souffle.

Patriote épris de modernisme technique, Pierre-Marie Gallois va d’abord se consacrer à l’œuvre de reconstruction d’une aéronautique militaire française dans laquelle il voit le vecteur principal de toute projection de puissance. Affecté au cabinet du général en chef de l’Armée de l’Air en 1948, le général Lechères, il propose le premier plan quinquennal de constructions aéronautiques, rationnel et réaliste, au crédit duquel il faut porter le MD 450 Ouragan, début du règne de Dassault, le Nord-Atlas, le Fouga-Magister, produit à plus de mille exemplaires, l’Alouette II, et enfin la Caravelle. Au milieu des années cinquante, la France est redevenue la troisième puissance aéronautique du monde occidental, talonnant la Grande-Bretagne. Tout cela, me faisait-il observer un jour, sous la IVe République ! La France avait de beaux restes !

Pierre-Marie Gallois était un esprit libre, mais il n’aurait rien pu faire s’il n’avait été aussi un homme d’influence, et avant tout un pragmatique. Il est, en 1950, un collaborateur proche d’André Maroselli, Secrétaire d’Etat à l’Air dans le gouvernement de Georges Bidault où René Pleven est alors ministre de la Défense nationale. N’affichant pas en public d’affinités politiques, même s’il est proche des gaullistes, Pierre-Marie Gallois collabora avec tous les ministres de la Défense de la IVe république. Il développe ses réseaux dans le monde politique et dans la presse. En 1953, sans cesser d’appartenir au cabinet du ministre de la Défense, il est affecté à Rocquencourt, au SHAPE, le grand quartier général des puissances alliées en Europe, où le général américain Lauris Nordstad, chargé des affaires aériennes et nommé commandant suprême en 1956, va devenir pour lui un second père spirituel après le général Lechères.

Le colonel Gallois avait eu, en octobre 1945, la révélation des possibilités offertes à la France par l’atome militaire, à travers un article de l’Amiral Castex paru dans la Revue de la Défense Nationale. Pour la première fois, celui-ci jetait les bases de ce qu’on appellera « la dissuasion du faible au fort ».

D’autres que Pierre-Marie Gallois, les colonels Charles Ailleret, André Beaufre, Lucien Poirier, aperçoivent eux aussi la révolution que peut constituer le nucléaire militaire. Ailleret en particulier crée, à Bourges, le « Centre d’Instruction des Armes spéciales » en 1950. Il deviendra Chef d’Etat Major des Armées en 1962 jusqu’à sa mort en 1968.

Mais c’est Pierre-Marie Gallois, parce qu’il occupe en permanence un poste en cabinet ministériel, qui va convaincre, par sa fougue et son entregent, les hommes politiques responsables - Pleven, Pinay, Mendès-France, Guy Mollet, Bourges-Maunoury, Chaban-Delmas - de la nécessité de l’atome national, ou du moins de ne pas y faire obstacle.

Pierre-Marie Gallois expose publiquement ses vues dès 1954 : « L’arme aérienne est devenue l’arme essentielle à la fois d’une agression et parallèlement du découragement d’une pareille agression. » 1954, apparaît rétrospectivement comme l’année des choix. Cette question était au cœur de l’affaire de la CED. Le 26 décembre 1954, au terme d’un Conseil de Défense houleux, Pierre Mendès-France accepte le lancement d’un programme secret d’études, même s’il renvoie à plus tard, la décision de fabriquer la bombe.

Le 14 mars 1956, le général Gallois rencontre Guy Mollet, en compagnie du ministre de la Défense, Chaban-Delmas. Quoique fort réticent, Guy Mollet accepte la poursuite des études engagées. Le 2 avril 1956, c’est l’entrevue du général de Gaulle et de Pierre-Marie Gallois, à l’Hôtel Lapérouse, entrevue curieusement suggérée par le général Norstad.

Il n’est guère douteux que sans l’effort incessant de Pierre-Marie Gallois, la mise à feu de « Gerboise Bleue » en 1960 n’aurait pas été possible. Certes la décision ultime revint au général de Gaulle, mais celui-ci n’aurait pas pu la prendre sans l’effort de conviction et sans l’action de propagandiste de Pierre-Marie Gallois à laquelle il me paraît juste d’associer Charles Ailleret.

Homme d’influence, Pierre-Marie Gallois était aussi un militant, ou plus exactement un citoyen car il n’avait en vue que l’intérêt national : n’hésitant pas à faire appel à l’opinion publique, il ne se fit pas que des amis. Cela lui valut une retraite précoce en 1957, mais le libéra aussi pour d’autres tâches : la mise au point de notre premier vecteur nucléaire, le Mirage IV, chez Marcel Dassault, et surtout une contribution essentielle à la pensée stratégique française, avec la parution, en 1960, de son œuvre maîtresse Stratégie de l’âge nucléaire, préfacée par Raymond Aron, avec lequel il entrera par la suite en controverse sur le point de savoir si le nucléaire périme ou non les alliances.

Pierre-Marie Gallois évoque, dans son premier chapitre, « les instruments d’une paix forcée » et Raymond Aron opine : « Il vaut mieux préparer une guerre atomique qui ne peut avoir lieu … que de se donner les moyens d’un conflit qui serait possible, parce qu’il serait mené avec des moyens uniquement conventionnels. Problématique toujours actuelle à l’heure où certains évoquent un « monde sans armes nucléaires ».

De la stratégie à l’âge nucléaire, le général Gallois définit précisément les lois : dissuasion, défensive mais active, invulnérabilité des forces de riposte, dissuasion proportionnelle : une échelle de puissances de destruction pourrait être associée à la hiérarchie des peuples telle que la voit l’agresseur potentiel– justification de la dissuasion nationale qui n’a de sens que dans le cas d’une menace d’anéantissement.

Ecrite dans un style clair et convaincant, l’œuvre doctrinale du général Gallois a contribué à la création d’un consensus national entre les principales forces politiques du pays depuis la fin des années 1970. Ce consensus ne s’est pas relâché. En décrivant dans son deuxième chapitre de son livre majeur « les conditions de la sécurité », le général Gallois ne s’est pas trompé : la paix a été maintenue sur notre continent tout au long de la guerre froide, grâce à l’atome militaire.

Le Général Gallois a consacré la deuxième partie de sa vie à l’analyse stratégique pour combattre les dérives doctrinales et les tentations du renoncement. Il a élargi sa vue à l’ensemble des problèmes mondiaux, n’hésitant pas à dire les conséquences ruineuses que ne manqueraient pas d’avoir les « guerres du pétrole » américaines, directes en Irak, ou indirectes en Yougoslavie. Citons encore parmi ses œuvres majeures : Les voies de la puissance et ses mémoires au titre évocateur : Le sablier du siècle. Il se préoccupait aussi, dans les derniers entretiens que j’ai eu avec lui, des conséquences internationales de l’inéluctable montée de la Chine. Citoyen, il l’est resté jusqu’au bout, me faisant l’honneur de défendre à mes côtés, en plusieurs occasions, la souveraineté nationale, sans laquelle il ne peut y avoir de liberté pour la France ni de démocratie.

La France dispose aujourd’hui, en partie grâce à lui, d’une force de dissuasion autonome calibrée selon un concept de stricte suffisance mais qui ne relève que de l’autorité du Président de la République, comme celui-ci l’a rappelé dans son discours de Cherbourg en janvier 2008. C’est un atout majeur que la France conserve pour préserver sa sécurité et contribuer à l’émergence, un jour, d’une « Europe européenne ». Et c’est la condition du maintien d’un précieux « consensus national » sur les conditions de notre Défense.

Le général Gallois a bien mérité de la patrie. C’est ce qu’a reconnu le Président de la République, en l’élevant, le 26 août dernier, à la dignité de Grand Officier de la Légion d’Honneur.

Nous avons perdu un grand Français. C’est grâce à des hommes comme lui que la France vit et ne disparaîtra pas. Bien que tenté quelquefois par le désespoir, il nous a appris, malgré tout, à garder confiance dans le destin de la patrie. Nous n’oublierons pas cet homme magnifique, généreux, son regard clair, son courage, le stoïcisme dont il a fait preuve jusqu’à ses dernier instants. Sa pensée, son action, son exemple, survivront dans notre cœur.

J’assure son fils Philippe, toute sa famille et ses proches qui l’ont accompagné jusqu’au bout de notre émotion et de notre peine.



Rédigé par Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de la Défense le Mardi 5 Octobre 2010 à 13:30 | Lu 6021 fois



1.Posté par Pascal Olivier le 17/10/2010 19:03
Voici un très bel éloge funèbre. Bravo à JPC, et au général Gallois pour l'ensemble de son œuvre !

Dommage que JPC préfère à sa "vue englobante des choses" et à ses "intuitions pénétrantes", sur l'islam par exemple, celles idéalisées pour ne pas dire fantaisistes, du mauvais génie Jacques Berque.

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