Carnet de Jean-Pierre Chevènement

Economistes libres contre économistes institutionnels


Emmanuel Todd a justement signalé ce matin dans son exposé à la Conférence sur l'emploi et les revenus l’énorme tabou qui pèse sur la question du libre-échange.


Les économistes institutionnels (ainsi « le Cercle des économistes », dans un petit essai intitulé Politique économique de droite, politique économique de gauche, aux éditions Perrin) nous expliquent savamment qu’il faut « donner leur juste place aux contraintes ».

Ils les citent : l’ouverture croissante aux échanges avec les pays émergeants à coûts salariaux faibles, la concurrence fiscale et la limitation des déficits publics qui imposent de revoir les dépenses publiques, les normes européennes résultant des accords internationaux et du poids des actionnaires étrangers, l’impossibilité de changer le mandat de la Banque Centrale Européenne, etc.

Ce sont ces tabous qu’il faut justement faire sauter si on veut « redonner de l’air » aux économies européennes et particulièrement à la nôtre.

Peut-on le faire ? J’observe à ce stade que nos économistes institutionnels veulent surtout interdire le débat sur ces sujets cruciaux pour l’orienter vers leurs sempiternelles « réformes de structures » (libérales s’entend) qui faisaient déjà les conclusions du sommet de Lisbonne en 2000.

*

Jean-Luc Greau, dans un excellent article de la revue Le Débat (septembre-octobre 2006) intitulé : « Reconstruire l’Europe économique », montre au contraire « la déraison intrinsèque du libre échange dans un monde profondément hétérogène » et ouvre des perspectives qu’on ne s’étonnera pas de voir reprises dans l’accord PS-MRC du 9 décembre 2006 : l’Europe commerciale, la promotion d’« entreprises européennes », l’Europe de l’énergie.


Jean-Luc Greau souligne que « la Commission européenne, aux prises avec des milliers de lobbies, n’a ni la légitimité, ni la liberté d’action quotidienne pour promouvoir des actions d’intérêt général et de vaste portée. Le processus de la reconstruction (ou de la réorientation) de l’Europe appelle un véritable débat politique préalable, impliquant les gouvernements, les parlements nationaux et les opinions ». On ne saurait mieux dire. Enfin un économiste libre qui ne cherche pas à vider l’action politique de son sens !

Jacques Sapir, dans Les économistes contre la démocratie (chez Albin Michel), avait déjà dénoncé la prétention de certains « experts » à se substituer aux citoyens, bref à la République.

Il est temps de briser ce carcan de la pensée libérale mondialisée, profondément hostile à l’idée de la souveraineté populaire, par avance disqualifiée sous l’anathème de « populiste ».

Il faut réintroduire l’Histoire, au sens où le romancier américain Philip Roth la définit : le processus par lequel l’imprévu devient inévitable. Ségolène Royal par exemple.


Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le Jeudi 14 Décembre 2006 à 11:06 | Lu 10419 fois



1.Posté par pierre Chavinier le 14/12/2006 14:10
C'est percutant et éclatant comme d'habitude, bravo.

Mais tout l'art concistera à rendre audible d'une part et compréhensible d'autre part ce message.
Et ensuite et surtout à le mettre en pratique par des actes.

Ségolène cependant ne me parait pas aussi imprévu que cela; sa récente évolution qui constitue pour nous une perspective pleine d'espérance est, elle par contre plus une surprise.

Nous sommes bcp a souhaiter et à espérer que cela devienne innévitable.
Si à chaque fois que Ségolène et Jean-Pierre prennent un thé ensemble cette évolution se poursuit et s'amplifie, je connais bcp de citoyen(ne)s prèts à faire le service, personnellement je suis même disposé à faire la vaiselle.

2.Posté par Gervasio Pola le 14/12/2006 15:47
Le prévisible n'est pas inéluctable !
Rendons grâce à Jean-Pierre Chevènement d'avoir toujours su porter haut le questionnement sur nos institutions, et qui plus est sur celles de l'Europe et même sur le bien fondé de la Banque mondiale et du FMI. Mais je me demande si l'équipe Royal qui se dessine petit à petit autour de la "favorite" du petit peuple de France est capable de prendre mesure de problématiques simples comme l'emploi, la formation professionnelle, le pouvoir d'achat ou l'environnement, dès lors où des signaux d'alarme ont été maintes fois tirés depuis des années par moults spécialistes ou témoignages angoissés de nos citoyens. L'incapacité qu'ont nos politiques, je veux parler de ceux qui ont fait quelques grandes écoles et qui ne goûtent plus que de très loin les jérémiades des citoyens apeurés qui voient leurs espoirs de vie digne ficher le camp année après année, ressemble à un triste tropisme (merci Levi-Strauss).
Savez-vous, par exemple que les demandeurs d'emploi sont de facto des citoyens de seconde zone car n'accédant pas au mêmes panels de formations professionnelles que les salariés en CDI pouvant faire la demande d'un CIF quand ils le souhaitent ? Savez-vous que les établissements bancaires prélèvent des agios exhorbitants sur les comptes desdits demandeurs d'emploi quand ceux-ci ont le mauvais goût d'être dans le rouge (jusqu'à plusieurs centaines d'euros mensuellement) ? Savez-vous que cela fait des années que les citoyens s'indignent de la hausse des prix à la consommation (biens courants) du fait du passage à l'euro ? Savez-vous que les économistes du club de Rome n'étaient pas des "gauchistes illuminés" lorsqu'ils mettaient en garde la planète contre l'hystérie de la croissance comme moteur de la ruine de l'environnement et des ressources naturelles (rapport Meadows) ?
Je passe sur bien d'autres exemples à portée de citoyen qui sont les symptôme du mal capitaliste tel qu'on ose plus le nommer car il faut bien donner un peu aux puissants, groupes industriels et banquiers qui tiennent la planète par les c... (excusez l'expression), et de fait la France car nos intérêts pétroliers existent aussi (Afrique), et industriels avec l'automobile (tient donc...).
Désolé, mais la balle n'est plus dans le camp des politiques, mais dans celui des groupe de citoyens qui s'arment pour assurer leur légitime survie.
Hasta siempre comme disait l'autre...
Gervasio Pola, fondateur du groupe Reprise.

3.Posté par Didier le 14/12/2006 17:01
Milton Fried-man (qui ressemble plus au diable du poète Milton, qu'à un homme de paix), vient de passer l'arme à gauche ! Pour notre plus grand plaisir ! Pinochet auquel il avait envoyé quelques Chicago Boys vient de suivre ! Thatcher dont l'économiste préféré était Hayek devrait emboîter le pas bientôt ! Fini le petit pape austro-hongrois digne fils du minarchiste libertarien Hayek, dont la secte fut consacrée religion économique dès la fin des années soixante à Chicago qui fut Viennne. Voltaire disait des physiocrates "la Secte", Schumpeter disait d'Hayek "gourou de secte" ! Vous dites libéralisme en France, parce que les pré-libéraux physiocrates et des économistes comme Bastiat était naturalistes ! "Laisser-faire", c'est Vincent de Gournay, sous Louis XV ! Et nous sommes sous Louis XV ! Il est moins I au compteur de la France ! Ces minarchistes réactionaires ont éteint l'Ecosse des Lumières, la France des Lumières (Montesquieu, plus grand économiste français pour Keynes en politique monétaire) et l'Allemagne des Lumières ! La plus belle arnaque de ces économistes aura été d'engendrer la confusion entre "libre-échange des marchandises" et "libre-circulation des capitaux". La naturalisme économique, pourfendu par Aron, le libéral keynésien lecteur de Montesquieu, en 69 ! Et que disait Hayek "I'm an old whig". Aron surenchérissait : "Whig dogmatique". Les whigs sont les pré-libéraux écossais avant l'arrivée de David Hume et d'Adam Smith !Le spontanéisme libertarien : Les singes, les singes, aurait dit Jacques Brel !!! San Francisco, c'est Paris ! Un Autrichien dirige la Californie ! Evitez à votre pays qu'un autre Austro-Hongrois la dirige ! Sinon...

4.Posté par Camille Jouffrault le 14/12/2006 17:32
Au premier rang des tabous à briser, il y a celui de l'inflation. Il faut oser dire, contre tous les bien-pensants de droite et de gauche, que l'inflation, à dose raisonnable, est une bonne chose.
D'abord parce que c'est un lubrifiant de l'économie. Comme l'huile dans un moteur, s'il y en a trop, on noie le moteur. Mias s'il n'y en a pas assez, on coule une bielle.
Ensuite parce que l'inflation produit des effets de redistribution des riches vers les pauvres. Ou plutôt des créanciers vers les débiteurs : mais c'est la même chose, car ce sont les riches qui prêtent aux pauvres plus souvent que l'inverse. Et l'inflation pénalise les riches (cest pour ça que M. Trichet la combat), tandis qu'elle soulage les pauvres en allégeant leur dette, sans baisser leur revenu réel, car elle entraîne avec elle tous les minimas sociaux (RMI, SMIC, retraites de base). Du même coup, elle allège aussi la dette de l'Etat, des collectivités locales, des organismes sociaux.
Bien sûr, l'inflation dans un seul pays, ça présente des risques. Il faut préférer un retour de l'inflation (à dose modérée : de l'ordre de 5%) dans l'ensemble de la zone euro. Ce doit être précisément un objectif du gouvernement économique de la zone euro.
Et l'inflation, ce n'est pas la même chose que la vie chère. Car aujourd'hui, nous avons la vie chère par le seul effet de quelques prix qui sont sous-évalués dans les indices (le prix du logement notamment), mais nous n'avons pas l'inflation mesurée par les indices et qui relèverait automatiquement les minimas sociaux.
L'homme ou la femme politique qui le premier aura l'audace de réhabiliter l'inflation déclenchera la bronca, mais on ne pourra pas ne pas l'entendre. Et il y aura quand même, pour partager son opinion, quelques économistes sérieux et médiatiques (Bernard Marys à gauche, Jacques Marseille à droite).

5.Posté par Jorg Schumacher le 14/12/2006 19:01
L'économie et le marché sont des phénomènes découlant du comportement humain. L'expérience prouve que l'initiative libre est plus efficace que la planification et la régulation, mais il ne faut pas pour autant ériger le marché en idéologie et en principe sacro-saint remplaçant la politique.
C'est à la politique de donner une direction, d'influencer et de pousser dans le bon sens, en se servant du mécanisme du marché.
C'est pourquoi on ne peut pas déconnecter la finance et la politique économique, et c'est pourquoi ce n'est pas à Monsieur Trichet de déterminer la politique monétaire et économique, mais bien aux gouvernements nationaux légitimés par le suffrage universel.

6.Posté par justin le 15/12/2006 12:28
bien sur d'accord avec cette analyse. Mais la question que je me pose est toujours de savoir si Royal et le PS sont porteur de cette analyse là. Et si oui ce qu'ils en feront ?
Car comme vous le dites également dans un autre texte. L'echec de l'Europe, c'est finallement celui de l'Europe finançière et libérale.
Or comment des dirigeants politiques "de gauches" peuvent promouvoir Maastricht, l'Euro et le TCE tout en partageant l'analyse faite plus haut ? Pour moi c'est inconcevable. Sauf à mentir sur l'une des deux positions. Et le mensonge se verifie quand ce qui est fait ne ressemble en rien à ce qui est dit. Royal, son staff et les dirigeants du PS me semblent donc mentir quand ils disent partager l'analyse que vous faites par le simple fait de se comporter partout et toujours en fidèles du libéralisme meme quand il est poudré cosmétiquement à dose homéopathique de social.
J'espère me tromper, mais c'était déja ce que Jospin promettait juste avant de tout abandonner en sigant à Amsterdam sans meme une remarque le traité négocié par Juppé. Pensez vous Royal capable d'ouvrir la nécéssaire crise politique européenne deja posée de fait par les citoyens eux-memes (non hollandais et français et oui timoré d'un paradis fiscal !) mais dont tout l'establishment financier, patronal et politiqiue veut refermer le couvercle ?

7.Posté par jean le 16/12/2006 07:37
Une dose de protectionnisme, pourquoi pas ? Mais comment le rendre "légalement" sélectif ?
Car vous conviendrez qu'acheter (ou délocaliser) dans des pays à très bas salaires imposés par la répression anti-syndicale, ce n'est pas la même chose qu'acheter (ou investir) dans des pays émergents avec une ambition sociale.
Je serais personnellement choqué d'une égalité de traitement entre la Chine et et le Venezuela.

8.Posté par Elie Arié le 16/12/2006 17:49
Aucun des candidats n'évoque l'absence de moyens de l'Etat, dans un contexte de compétition mondiale accrue, pour financer le social.

À la question de savoir comment réduire les déficits publics, tous les candidats ont inscrit une économie: la fin du financement des éxonérations des charges patronales liées aux 35 heures et à l'emploi: 20 à 25 milliards d' Euros d'économies: pas mal, non?

Mais qui va subir les conséquences de cette économie? La Sécurité Sociale, pardi! À moins que l'on supprime les 35 heures et autres dispositifs d'emploi, et qu'on rétablisse les cotisations d'antan.

En réalité, personne ne défend la Sécurité Sociale, qui, une fois de plus, va servir de vache à lait ou de déversoir de l'impuissance des politiques face au libéralisme de l' Union Européenne.

Le social est mal parti!

Ne dites pas à vos enfants que nos prétendants à l' Elysée sont candidats, ils les croient animateurs socio-éducatifs dans un centre de loisirs...Le réveil risque d'être sévère.

9.Posté par Levante le 17/12/2006 12:53
Les propositions et remarquesprécédentes sont toutes intéressantes dans l'énorme puzzle du "marché", qui est notre entourage intime quotidien, et qui devient de plus en plus sauvage, socialement pour nous, avec son ouverture follement incontrôlée. A ce propos j'aimerais citer quelque chose qui n'a été dit que voici cent cinquante ans :
A la fin des années 1860, le général Grant devenu président des Etats Unis affirma :"Pendant des siècles l'Angleterre a pratiqué le protectionnisme, elle l'a poussé à l'extrême et en a obtenu des résultats satisfaisants. Il ne fait pas de doutes qu'elle doit sa force actuelle à ce système. Depuis deux siècles elle a jugé profitable d'adopter le libre-échange, car elle pense que le protectionnisme ne peut plus rien lui apporter. Alors très bien, Messieurs ; la connaissance que j'ai de mon pays me porte à croire que dans deux cents ans, lorsque l'Amérique aura tiré du protectionnisme tout ce qu'il peut en offrir, elle adoptera également le libre-échange."
(Cité par André G.Franck "Capitalism and Underdevelopment in Latin America).
Le pauvre général se sera trompé sur la longueur du temps !

10.Posté par Gilbert Sorbier le 28/12/2006 17:15
Une dose de protectionniste bien sûr, les USA ne se gênent pas.
Les dernier sondages montrent que l’exaspération du peuple français à encore monté d’un cran depuis 2004 et à fortiori 2002. Le Pen à 25% et la gauche du PS à plus de 20% ne sont plus des scores à exclure.
Incroyable, alors que je pensais que la sauvegarde de l’emploi, le renouveau de l’économie française et la défense du monde du travail allait être le cheval de bataille de Mme ROYAL, c’est Borloo qui est le premier à nous en parler :

Pour Borloo : « Le financement de la protection sociale sur le travail était adapté au temps des trente glorieuses, période de plein emploi et d’économie protégée. Aujourd’hui l’ouverture de l’économie dans une compétition mondiale exacerbée et la persistance d’un chômage de masse imposent de rapprocher le salaire brut du salaire net et, donc, de trouver d’autres sources de financement pour la protection sociale. Cela aurait l’avantage non seulement d’améliorer la compétitivité de l’économie à l’exportation en abaissant le coût du travail, mais aussi de relancer l’augmentation des salaires. Selon Borloo, le fait qu’une partie importante du salaire versé soient mangée par les charges, n’incite pas les entreprises à consentir à des augmentations. Les propositions de la droite classique, et notamment celles de Sarkozy, visent à réduire le poids des cotisations, et donc le niveau des prestations. Pour Borloo, il n’est pas question de remettre en cause notre modèle social. La réforme doit se faire à périmètre constant. Il propose donc de transférer la moitié des charges (environs 300 milliards) vers d’autres assiettes, telles que les droits de successions, les droits de mutations, la TVA, une fiscalité écologique du type taxe carbone, ou l’IRPP ».

Il est urgent, si Mme Royal veut éviter que le monde de travail ne vote à droite ou à l’extrême gauche, qu’elle s’empare des idées de Mr Borloo, en y ajoutant une répartition plus solidaire et plus progressives du solde des prélèvements et une augmentation des impôts sur les bénéfices.
Pour le pays, faites que ce plan de sauvegarde de l’économie française soit un « PLAN ROYAL » avant que cela ne devienne un plan Borloo !
Nationalement Vôtre


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