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Conclusion de Jean-Pierre Chevènement au colloque La sécurité du Moyen Orient et le jeu des puissances


La Fondation Res Publica organisait le 20 novembre 2006 un colloque intitulé La sécurité du Moyen Orient et le jeu des puissances. Voici la conclusion de Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation.
Les actes du colloque sont disponibles sur le site de la Fondation Res Publica.


Vous avez tous fait assaut d’esprit de finesse. Vous ne me laissez que l’esprit de géométrie !
Je vais commencer par quelques chiffres : l’aide américaine à Israël s’élève à 3 milliards de dollars par an, la guerre en Irak a coûté, jusqu’à présent, 500 milliards de dollars. Comme vous l’a expliqué Sami Naïr, la production de pétrole en Irak est notablement inférieure à ce qu’elle était avant le début de l’invasion américaine (de 2,5 à 1,5Mbj). Le déficit de la balance des paiements américaine semble durablement fixé à au moins 700 milliards de dollars par an.

Lors du colloque de la Fondation Res Publica consacré à l’avenir du dollar, nous avions constaté que l’endettement net des Etats-Unis croissait maintenant de manière exponentielle. Ceci fait planer une incertitude sur l’avenir du dollar en tant que monnaie mondiale. Jusqu’à présent, les Américains ont cherché la solution du problème dans le contrôle des matières premières, notamment du pétrole et du gaz, et dans le développement d’une puissance militaire sans précédent et sans équivalent. Mais nous approchons du point de rupture et ces deux sujets, la question militaire, avec l’enlisement américain en Irak et celle de l’accès aux matières premières, se cristallisent dans cette région du Moyen-Orient. Il faut ajouter à cela le renchérissement du prix des matières premières lié aux besoins immenses de la Chine, de l’Inde, de l’Europe, des Etats-Unis etc. Nous sommes donc arrivés au point où la rupture ne peut plus être exclue.

Je ne récuse évidemment pas l’esprit de finesse qui est d’autant plus nécessaire que la situation paraît plus inextricable.

Quel est le point d’entrée ? Israël ou la politique américaine ?
Le retrait des forces américaines d’Irak est inscrit dans l’ordre des nécessités quelles que soient les inquiétudes que cette éventualité suscite. Dès mars 2003, j’avais écrit, dans un petit article donné au Monde : « Du jour même de leur entrée à Bagdad se trouve posé le problème du retrait des forces américaines ». Cette intuition est devenue aujourd’hui une évidence. Les Américains peuvent-ils ne pas se retirer d’Irak ? Ils ne le peuvent pas. On a vu le résultat des dernières élections de « mid-term ». Des élections présidentielles auront lieu en 2008. Les Américains vont s’accrocher mais n’ont pas d’autre solution que le retrait, étant donné que celui-ci peut prendre des formes différentes, selon la relation que les Etats-Unis développeront avec l’Iran.

Pour revenir à la question précédente qui en commande beaucoup d’autres, je fais appel à l’esprit de géométrie : vous connaissez la loi de la gravitation universelle de Newton, (à laquelle je me tiens). Cette loi nous apprend que l’attraction qu’un corps exerce sur un autre dépend du volume comparé des deux corps. Le plus gros exerce une attraction plus forte sur le plus petit. Si j’applique la loi de Newton aux Etats-Unis et à Israël, je me dis qu’il faudrait peut-être regarder ce qui se passe aux Etats-Unis plutôt qu’en Israël. En effet, beaucoup de gens pensent que c’est Israël qui commande à la politique américaine, mais les choses sont plus compliquées. Cette vision, selon moi, n’est pas vraiment juste. C’est la politique américaine qui pèse sur Israël plutôt que l’inverse. Le premier grand échec américain dans la région en 1979, avec la perte de l’Iran comme allié stratégique, coïncide avec le durcissement de la politique israélienne. L’instabilité de l’Arabie Saoudite est une des causes majeures des deux guerres de Golfe (attentats de la Mecque en 1980 - attentats du 11 septembre 2001 impliquant des Saoudiens). L’approvisionnement pétrolier est au cœur des calculs géopolitiques américains relatifs à cette région. Du point de vue de l’Establishment conservateur américain, Israël a été aussi un pion de la puissance américaine dans cette région ô combien vitale pour elle Les contradictions de la puissance américaine vont l’amener, peut-être par le biais des conclusions de la commission présidée par Monsieur Baker ou d’autres néo-kissingeriens, à envisager la normalisation de ses rapports avec l’Iran et corollairement une solution durable du problème israélo-palestinien.


Hubert Védrine
Puis-je apporter une précision ? Mon avis est plutôt que les Israéliens commandent à la politique israélienne, je ne pense pas qu’ils commandent à la politique américaine mais que ce qui se passe en Israël n’est pas commandé par la politique américaine.


Jean-Pierre Chevènement
C’est exact.
Néanmoins on a vu se nouer dans les années quatre-vingt-dix une relation très particulière entre les néo-conservateurs américains et le Likoud israélien. Je n’ai pas besoin de citer le rapport d’une fondation néoconservatrice remis à Monsieur Netanyahou, alors Premier ministre israélien « Pour un nouveau siècle américain » qui, en 1996, préconisait l’occupation de la Mésopotamie. Ce rapport a été utilisé aux Etats-Unis pour instrumenter l’orientation, le cours même de la politique américaine après le 11 septembre 2001.
Israël peut-il être conduit à accepter le retrait des colonies de Cisjordanie ? C’est cette question qui est posée.
Israël peut-il être conduit à appliquer la résolution 242 (obligatoire, nous a dit l’ambassadeur Dejammet) qui date de 1967 ?
Les Israéliens peuvent-ils y être conduits par un raisonnement qui donne la priorité à l’insertion réussie d’Israël dans sa région, en dépit de toutes les difficultés que cela impliquerait, compte tenu de l’état de décomposition politique dans les territoires palestiniens actuels. L’opinion publique en Israël me paraît mûre pour cette évolution.
Cela ne passe-t-il pas aussi par la formation, sans doute nécessaire, d’un gouvernement d’union nationale chez les Palestiniens ?

Quant à l’avenir de l’Irak, je ne pense pas qu’on puisse l’imaginer sans l’accord des pays limitrophes : l’Iran, la Syrie, l’Arabie saoudite, et bien sûr, celui des Irakiens eux-mêmes. Je ne désespère pas que l’esprit national irakien ait survécu à la folie des affrontements communautaires mais il est difficile de le savoir vraiment. C’est peut-être aux Etats-Unis que les choses vont bouger. Elles peuvent bouger aussi en Israël pour d’autres raisons, distinctes (et que nous avons d’ailleurs intérêt à distinguer).

J’en viens à la politique française. Il me semble qu’elle mériterait d’être mise à jour.
Un certain nombre des acteurs sur lesquels nous pesions n’existent plus ou existent moins : ces fameux acteurs étatiques dont nous parlait l’ambassadeur Nassif Hitti ; mais nous pouvons peut-être peser pour maintenir ouverte la voie du dialogue avec l’Iran, comme l’a préconisé l’ambassadeur Nicoullaud, et faire entendre aux Etats-Unis, à voix douce et très amicalement, que ce serait le bon sens. L’Iran qui est un grand pays n’ambitionne que d’être reconnu comme une puissance régionale. Puis nous pourrions faire comprendre aux Israéliens - qui disposent de deux cents armes atomiques, autant que nous puissions le savoir - que c’est peut-être dans la voie de ce compromis global, de ce « statut japonais » qu’il faut essayer d’orienter l’Iran. Car la guerre contre l’Iran, avec les frappes qu’elle impliquerait et l’ampleur de ces frappes, serait évidemment ravageuse et provoquerait une montée aux extrêmes déstabilisatrice pour le monde entier.
Il me semble que la politique française pourrait aussi reprendre langue avec tous les acteurs de la région – étatiques ou non. Je pense que ce n’est pas une bonne chose que nous ayons perdu tout contact avec la Syrie. Mais là-dessus les points de vue peuvent diverger. Nous sommes très attachés à la souveraineté et à l’indépendance du Liban mais aussi, ne l’oublions pas, à son amitié. N’y a-t-il pas, malgré tout, une vision d’ensemble à retrouver ? Sur ce point je ne suis pas tout à fait en phase avec la politique officielle (dans laquelle je me suis souvent reconnu, notamment dans les années 2002-2003 où le Président de la République a été, il faut le dire, à son meilleur).

Un mot sur notre rapport avec les Etats-Unis. N’avons-nous pas la possibilité de peser intelligemment sur la politique américaine, d’offrir à Israël une garantie internationale de sécurité et de faire savoir à l’Iran par différents canaux qu’on ne peut pas accepter le langage de son Président, Monsieur Ahmadinejad, niant à Israël le droit à l’existence ? Je sais pour avoir lu le livre de Monsieur Nicoullaud qu’il existe plusieurs niveaux de pouvoir en Iran : le Président élu mais aussi le Président du Conseil de discernement (qui, comme par hasard, est le candidat battu) ; il y a enfin et surtout Monsieur Ali Khamenei, le Guide suprême, qui décide en dernier ressort, dans une démocratie encadrée par la religion.
Le garant suprême en Iran n’est ni le marxisme-léninisme ni le grand capital, contrairement aux démocraties populaires et aux démocraties occidentales, c’est Dieu lui-même, tel que l’interprètent les mollahs, bien sûr. C’est un système assez compliqué. Peut-être pourrions-nous amener l’Iran, non seulement à tenir un autre langage mais en fin de compte à reconnaître le droit à l’existence et à la sécurité d’Israël.
Est-ce un rêve de penser que cela sera un jour possible dans le cadre d’un compromis d’ensemble où Israël sera reconnu comme une puissance nucléaire (puisqu’elle l’est), comme on l’a fait pour l’Inde et le Pakistan et où bien sûr l’Iran verra reconnaître son droit à un plein développement ?
Voilà quelques déductions trop logiques. Je n’ai pas besoin d’insister, Pascal l’a fait avant moi, sur la supériorité de l’esprit de finesse sur l’esprit de géométrie.


Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le Mardi 2 Janvier 2007 à 19:10 | Lu 6847 fois



1.Posté par Claire Strime le 04/01/2007 10:18
Sur la "relation spéciale" entre Israël et les USA, il ya certes eu des frictions sérieuses entre services secrets dans les années 80 et 90, ainsi qu'une concurrence pour la production et la commercialisation de matériel militaire, mais ce temps est bien révolu (l'armement israéelien notamment a montré ses faiblesses l'été dernier).
La relation Israël-USA est donc conjoncturellement plus forte que lors de décennies passées (ce qui est différent de périodes-révolues où Israël trouvait plutôt appui dans les puissances coloniales européennes en déclin, ex Suez en 1956).

Cette force de la relation USA-Israël ne peut à mon avis se résumer à l'influence des néoconservateurs républicains. Les démocrates sont au moins autant pro-israéliens, Israël et les Etats-Unis sont des sociétés très communautarisées, notamment dans l'espace politique. Le vote juif est majoritairement démocrate et cela n'est pas sans influence. D'un autre côté l'entrée de M.Lieberman dans le gouvernement israélien aurait pu amoindrir le soutien recueilli dans l'électorat américain, mais cela reste à voir.

M.Bush a décidé d'envoyer de nouvelles troupes en Irak, contre l'avis de la nouvelle majorité de son Congrès, le retrait ne semble pas proche à moins d'une importante mobilisation de la société américaine.


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