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par Jean-Pierre Chevènement, Le Figaro, 23 mars 2005


Le non ? « Une connerie ! », selon M. Chirac. Pour M. Raffarin : « l’affaissement de la France » ! Et pour les premiers responsables du 21 avril, « un nouveau 21 avril » ! Bref, le oui ou le chaos. Air connu.

Mais, si la victoire du non, à l’inverse, marquait, après les « trente piteuses » (Nicolas Baverez) et l’encalminage, depuis 2001, de la zone euro tout entière dans une stagnation de longue durée, un sursaut salutaire du pays et un nouveau départ pour une construction européenne intelligemment redressée ? La victoire du non en France signifierait simplement que les Français souhaitent que la construction européenne serve la croissance et l’emploi, signifie un progrès social et non une régression, préserve notre tissu industriel plutôt que de le détricoter et permette enfin l’épanouissement de la démocratie républicaine plutôt que son étouffement, au profit d’oligarchies sur lesquelles ils n’ont aucune prise.

Les Français ne souhaitent pas que, par élargissements successifs, le centre de gravité de la construction européenne se perde dans les lointains. Ils ne veulent pas d’un marché ouvert à tous les vents et offert à tous les coups. Ils veulent, à juste titre, la croissance, une monnaie compétitive et une politique propre à retenir le tissu industriel en France et en Europe.

Ces exigences, parfaitement raisonnables, sont incompatibles avec les règles qu’on nous propose de figer dans le marbre de la « Constitution » : dictature de la Commission au nom du primat de la concurrence, pacte de stabilité budgétaire absurde, Banque centrale déconnectée de toute influence du suffrage universel, etc. A l’inverse, l’exigence de redressement correspond à l’intérêt bien compris des peuples européens ; qui ne voit en effet que nos deux principaux voisins, l’Allemagne avec 5,2 millions de chômeurs et l’Italie, confrontée au déclin de son industrie, souffrent des mêmes maux que la France : stagnation du marché intérieur, euro asphyxiant, délocalisations, austérité budgétaire redoublée ?

Les pays nouvellement adhérents, sans parler de nos partenaires au Sud et à l’Est, du Maghreb à la Russie, ont besoin que l’Europe ait un coeur dynamique. Or, ce coeur c’est la zone euro à douze. En son sein, le noyau fondateur des Six représente 75% de la population de l’ensemble, soit 225 millions sur 300. Voilà le coeur du coeur. Il est puissant et relativement homogène. C’est l’architecture de la zone euro qu’il faut donc réformer en priorité, et de fond en comble, ce que n’ont pas vu les pseudo-« constituants » de M. Giscard d’Estaing et que ne pouvaient pas décider les dirigeants de l’Europe à vingt-cinq.

Une victoire du non en France permettrait de mettre sur la table les réformes nécessaires :

révision des statuts de la Banque centrale avec l’objectif assigné de la croissance ;

assouplissement non cosmétique du pacte de stabilité, autorisant notamment la déduction des dépenses de recherche du montant plafonné des déficits : ce serait le meilleur moyen pour l’Europe de relancer son économie sur des bases saines et de combler son retard scientifique et technologique sur les Etats-Unis et le Japon ;

création d’un véritable gouvernement économique à douze, capable de décider à la majorité qualifiée d’une harmonisation fiscale et d’une convergence sociale progressive.

Pour muscler le coeur de l’Europe, il faut rompre avec les critères absurdes et paralysants que les zélotes du oui nous proposent de « constitutionnaliser ».

L’euro est un canard sans tête qui vole dans tous les sens, affaiblit notre compétitivité et ne s’affirme pas comme une nouvelle monnaie de réserve internationale (sa place est grosso modo celle qu’occupait le deutschemark). Il est temps de mettre un pilote dans l’avion et de confier la politique monétaire et de change au « gouvernement économique » autant qu’à la Banque centrale, comme cela se fait dans tous les pays démocratiques normaux (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Japon, etc.).

Au sommet d’Essen, en 1994, une politique de « grands travaux » a été décidée. L’Europe n’est même pas capable d’emprunter et les critères du pacte de stabilité budgétaire ont freiné la réalisation de grandes infrastructures de transport et empêchent toute relance par l’investissement public.

La zone euro, intelligemment redressée et dynamisée, peut et doit être le moteur de toute l’Europe. Ensuite, nous pourrons fixer un « code de bonne conduite » avec les autres pays partenaires, reposant sur des aides régionales substantielles et comportant, en contrepartie, une raisonnable convergence en matière fiscale et sociale.

Dès lors que le coeur de l’Europe battra plus vite, tous les autres problèmes trouveront leur solution.

A l’inverse, la « Constitution », si elle était adoptée, fonctionnerait comme une souricière. Elle nous enfermerait dans des règles absurdes et paralysantes : ce serait la régression et le déclin assurés.

Refuser d’approuver la « Constitution », ce serait retomber dans le calamiteux traité de Nice : c’est que ce que nous disent ceux qui l’ont négocié, de M. Chirac à M. Moscovici. Mais ce traité est loin d’être aussi calamiteux que le projet de « Constitution » qu’ils nous vantent maintenant : d’abord il ne prétend pas être une « Constitution » qu’à vingt-cinq et bientôt à trente on ne pourra plus réformer puisqu’il y faut l’unanimité. C’est un point décisif. Ensuite, le traité de Nice maintient la raisonnable parité qui existe entre la France et l’Allemagne depuis le début de la construction européenne, gage d’un partenariat équilibré dans la durée. C’est sagesse. Sur maints sujets, « l’exception culturelle », par exemple, il est sans ambiguïté, contrairement au projet de « Constitution » qui implique qu’on fasse la preuve d’une atteinte à la « diversité culturelle ». Ses détracteurs nous disent enfin que le traité de Nice rendra plus difficile la mise au pas des nations récalcitrantes. Est-ce un mal ? La démocratie implique que chacun puisse progresser à son rythme. Le traité de Nice conduira naturellement à des « coopérations spécialisées » à géométrie variable, en dehors même du cadre du traité, comme l’a d’ailleurs proposé Edouard Balladur, compte tenu des conditions draconiennes dont il reconnaît qu’elles interdisent de fait, dans la « Constitution », le développement de « coopérations renforcées » (il y faut non seulement le tiers des Etats membres mais l’accord de la Commission, du Parlement et du Conseil européens !).

Nous irons naturellement vers ces « groupes pionniers » qu’a évoqués le président de la République, en janvier 2004, après l’échec du sommet de Rome. La rencontre, il y a quelques jours, à Paris de MM. Schröder, Poutine, Chirac et Zapatero a constitué, en politique étrangère, une heureuse préfiguration d’une « Europe européenne » qui pourrait s’étendre demain à l’Italie, dès lors qu’elle le voudra. Quelle meilleure démonstration, soit dit en passant, de la nécessité de sortir du cadre à vingt-cinq pour conduire une politique indépendante ? Une certaine différenciation interne, elle-même évolutive, est indispensable au progrès de l’Europe. Celle-ci prendra appui sur la démocratie qui vit dans les nations et qui ne doit pas mourir. Evidemment cela signifie la rupture avec la chimère d’une « nation européenne » qui n’existe pas et ne peut pas exister.

L’Europe est d’abord une civilisation. Elle juxtapose une trentaine de nations qu’il s’agit de solidariser et non d’effacer. Pour cela, nous n’avons pas besoin de recréer une nouvelle « prison des peuples » : il suffit de se mettre à leur écoute pour traduire en actions leurs aspirations, ce que sont incapables de faire les oligarchies régnantes, retranchées dans une forteresse d’orthodoxie dont elles veulent encore élever les murs. Nous irons ainsi vers une Europe à plusieurs cercles, avec un coeur dynamique qui entraînera l’ensemble, les treize pays non membres de la zone euro, mais aussi nos partenaires associés de l’Est et du Sud.

La redynamisation de l’économie européenne tout entière favorisera le développement des coopérations scientifiques, technologiques et industrielles à géométrie variable entre les Etats volontaires. L’Europe à vingt-cinq fonctionnera ainsi comme un grand marché avec les correctifs indispensables.

La victoire du non ne mettrait pas un terme au mandat du président de la République qui court jusqu’en 2007. Elle le conduirait à prendre appui sur la volonté populaire pour remettre à plat la construction européenne en provoquant la réunion de deux conférences parallèles, l’une à douze avec les pays membres de la zone euro, l’autre à vingt-cinq. Un non français provoquerait un immense débat dans toute l’Europe. Celle-ci, en définitive, en sortirait redressée et renforcée, comme à l’occasion de toutes les crises du passé. Le Parti socialiste devrait changer de direction politique, au-delà des hommes qui peuvent évoluer. La belle affaire ! Le débat politique en France retrouverait un sens.

Et qui peut croire que, dans le grand jeu européen, les autres pays pourraient ne pas tenir compte de l’avis politique de la France, pays fondateur de l’Europe par excellence, alors que nulle part ailleurs ne s’est déroulé un tel débat ? Dès lors que notre pays avancerait des propositions réellement novatrices et répondant à l’intérêt d’une Europe redressée, nous trouverions partout des alliés. Voilà pourquoi il faut voter non : l’Europe pourrait se recentrer sur l’essentiel et, selon l’heureuse formule d’Hubert Védrine, « laisser les peuples respirer ».
Mots-clés : europe non tce

Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le 23 Mars 2005 à 13:28 | Permalien

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Communiqué de Jean-Pierre Chevènement, 12 novembre 2004


« Yasser Arafat a incarné pendant près d’un demi-siècle la lutte du peuple palestinien pour que lui soient reconnus, une patrie, une terre, un Etat.

Le MRC exprime à sa veuve, à sa famille, et au peuple palestinien tout entier, sa sympathie et sa solidarité.

Le nationalisme palestinien est dans l’épreuve.

Le MRC, solidaire de sa juste lutte, souhaite qu’il surmonte cette épreuve pour maintenir envers et contre tout la perspective d’une Palestine indépendante et laïque, qui est la chance d’une réconciliation véritable et d’une paix définitive avec son voisin israélien. »
Mots-clés : arafat israël palestine

Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le 12 Novembre 2004 à 13:38 | Permalien

par Jean-Pierre Chevènement, Libération, 26 octobre 2004


Le rejet du projet de « constitution européenne » donnerait sa chance à une Europe des nations volontaires, unies sur une projet d’indépendance et de solidarité.

Le débat actuel sur la « Constitution européenne » bute sur une contradiction de taille : d’une part il est assez évident qu’une telle « Constitution » ne permettra pas à l’Europe de relever les défis qui sont devant elle. Mais d’autre part, le rejet par la France d’une telle « Constitution » créerait en Europe un contexte géopolitique nouveau dont il faut éclairer par avance les virtualités.

1. La « Constitution européenne » est un outil inapproprié pour permettre à l’Europe d’enrayer son déclin et de dominer son avenir. Sait-on que la part de l’Union européenne dans les exportations mondiales a régressé de 44,3 % à 37,3 %, soit 7 points entre 1990 et 2001 ? Or, les règles inscrites dans la Constitution ne pourraient qu’accélérer ce déclin : l’indépendance de la Banque centrale empêche toute politique monétaire et de change active face à l’hégémonie du dollar. Le pacte de stabilité budgétaire interdit toute relance. Le principe d’une « concurrence libre et non faussée » est un obstacle pour toute politique industrielle. Toute préférence communautaire, toute restriction à la liberté d’établissement et à la libre circulation des capitaux vis-à-vis de l’extérieur est prohibée. Le projet de traité constitutionnalise le désarmement unilatéral.

L’adoption de la « Constitution européenne » interdirait de surcroît l’émergence d’une politique extérieure réellement autonome, du fait de l’obligation de consultation préalable à toute initiative de politique étrangère (article I-40) et surtout de la compatibilité obligée de la politique de défense commune avec celle arrêtée dans le cadre de l’Otan (art. I-41). On voit déjà en Irak à quoi peut conduire notre participation à l’Otan. Faut-il en rajouter dans la proclamation de notre inféodation ?

Comment par ailleurs le président de la République, qui avait évoqué l’idée de « groupes pionniers », a-t-il pu accepter les dispositions prévues à l’article III-419 qui interdisent de fait les « coopérations renforcées » ? Celles-ci sont soumises à une proposition de la Commission européenne et une approbation du Parlement européen et du Conseil européen statuant ­ qui plus est ­ à l’unanimité, en matière de défense et de sécurité commune !

Ajoutons qu’il ne sera pas possible de s’affranchir de la Constitution, quand elle aura été adoptée, toute révision n’étant possible qu’à l’unanimité.

Un coup d’arrêt est nécessaire. Un abîme s’est déjà creusé entre l’Europe et les peuples (pas seulement le nôtre). En témoigne le taux d’abstention (57 %) aux dernières élections européennes.

2. Il faut pourtant qu’au XXIe siècle puisse s’affirmer à l’échelle mondiale un acteur européen stratégique. Cet acteur ne peut pas être l’Europe à vingt-cinq ou à trente. L’avenir de la construction européenne est clairement dans la géométrie variable. C’est ce qu’un « non » républicain et euroréaliste permettrait mieux qu’un oui de résignation à dévaler encore et toujours plus la pente du déclin.

Voici l’Europe « à la carte » que dans l’intérêt de l’Europe même, il faudrait mettre sur pied :

La zone euro à douze a le mérite d’exister. Son architecture de politique économique et monétaire est en revanche à revoir de fond en comble.

Une défense européenne est aussi souhaitable pour que la paix sur notre continent relève des Européens eux-mêmes. Elle impliquera forcément le petit nombre de pays qui ont fait l’effort de se doter des moyens nécessaires (une demi-douzaine au maximum).

En matière de recherche, la politique de la Commission ne peut remplacer la coopération entre les grands pays scientifiques (une demi-douzaine).

De la même manière, la politique industrielle doit rester de la compétence des Etats, ce qui n’empêche nullement les coopérations technologiques entre les pays avancés bien au contraire, on le voit avec Airbus, Ariane et Eurocopter.

Certains crieront à la dispersion, à l’éclatement, à la fin de l’Europe ! Tout au contraire : ces politiques à géométrie variable puiseront leur force dans la légitimité démocratique des gouvernements qui en feront leur affaire. Et au coeur de ces coopérations, n’est-il pas inévitable, et d’ailleurs éminemment souhaitable, que se retrouvent la France et l’Allemagne ? Ni l’une ni l’autre n’ont en Europe de véritable substitut à leur partenariat ! La Belgique, le Luxembourg et surtout l’Espagne de José Luis Zapatero se retrouvent dans ce début d’« Europe européenne », dont l’élargissement à l’Italie devrait être le prochain objectif.

Selon les partisans du oui, le rejet par la France de la Constitution européenne serait un véritable « saut dans le vide » créant une situation géopolitique immaîtrisable. Chacun sait qu’il n’en est rien. Nous reviendrions au traité de Nice que ceux qui l’ont négocié devraient avoir la pudeur de ne pas trop décrier. Il est certes mauvais, mais il n’est pas pire, loin de là, que la « Constitution » qu’on nous propose. Il a le grand mérite en particulier de maintenir dans les votes au Conseil un raisonnable équilibre entre les deux pays, favorable à la poursuite d’un partenariat de longue durée.

Le traité de Nice complique certes un peu plus les règles de formation d’une majorité qualifiée. Est-ce forcément un mal ? Sur des questions politiques, la loi de la majorité aura de la peine à s’appliquer dans un ensemble constitué de bientôt trente peuples. Ainsi le traité de Nice obligera inévitablement à des coopérations renforcées de facto entre Etats. Dans l’Europe élargie, il y aura ainsi place pour plusieurs cercles. Là encore il faut compter sur les forces d’agrégation qui permettront au noyau initial de « l’Europe européenne » de s’étendre. La biologie montre que les organismes les plus évolués sont des organismes complexes, structurés autour de fonctions distinctes. L’Europe n’échappera pas aux lois de l’évolution.

Les leaders du « oui » au sein du Parti socialiste se réfugient derrière « l’identité » de leur parti. En réalité, ils oublient que la vraie tradition socialiste est celle non de l’européisme mais de l’internationalisme qui conduirait aujourd’hui à privilégier les rapports Nord-Sud. François Hollande était sans doute trop jeune quand le congrès de Bagnolet, en 1973, a défini une synthèse entre tous les socialistes de l’époque qui s’énonçait ainsi : « L’Europe sera socialiste ou ne sera pas. » Cette synthèse tint jusqu’à 1983 quand s’ouvrit, avec « le franc fort » ce que Lionel Jospin appela « la parenthèse libérale ». On peut retrouver sans aucune peine, jusqu’en 1981, des déclarations de François Mitterrand reprenant cette thèse, mot pour mot. Les tenants socialistes du oui confondent « la parenthèse libérale » et l’identité de leur parti. Bref, ils veulent maintenir cette parenthèse ouverte contre ceux qui, vingt et un ans après, pensent qu’il serait temps de la refermer.

Du traité de Maastricht, il reste l’euro et des règles paralysantes : Banque centrale n’ayant pas vocation à soutenir la croissance et l’emploi, pacte de stabilité budgétaire interdisant la déduction du montant des déficits autorisés (3 % du PIB) des dépenses préparant l’avenir (recherche, infrastructures, etc.), démantèlement, au nom de la « concurrence », de la politique industrielle et des services publics, etc. L’adoption de la « Constitution européenne », dont M. Giscard d’Estaing fixait à une cinquantaine d’années la durée de vie, donnerait à toutes ces politiques paralysantes le sceau de l’irréversible. C’est comme si les socialistes, après avoir entériné la remise en cause des conquêtes sociales réalisées par leurs grands-parents, confiaient à leurs arrière-petits-enfants la tâche de pouvoir les restaurer un jour, par une révolution plus que problématique !

L’argument massue des tenants socialistes du oui est qu’un « non français » isolerait notre pays dans la social-démocratie européenne et « ferait le jeu » des Etats-Unis. Je doute que cette « Constitution » désarmante et otano-compatible soit faite pour déplaire aux Etats-Unis. Sinon, M. Blair l’eût-il signée ? Et surtout il serait bon que nous décidions, du point de vue des intérêts de la France et de l’Europe, qui en l’occurrence sont liés. Un « non français » fragiliserait-il durablement la position franco-allemande, comme le suggère M. François Poncet ? Je suis beaucoup plus confiant dans la solidité de la relation franco-allemande. Nos deux pays sont confrontés à des problèmes similaires (chômage, désindustrialisation, exigences excessives de la Commission en matière industrielle, politique de l’euro fort menée par la Banque centrale) et ils ont des intérêts géostratégiques communs.

Dans la construction en Europe d’un acteur stratégique à l’échelle mondiale, on ne peut, sans naïveté ou rouerie, faire l’économie des contradictions et des conflits inévitables. Un « non » français à la Constitution européenne serait non pas un non à l’Europe mais un « non républicain » à l’abandon de la souveraineté populaire et des grands principes de démocratie, de citoyenneté, de laïcité et d’égalité posés par la Révolution française. Il signifierait, après la phase d’expansion libérale vers l’Est, le surgissement à l’Ouest de notre continent d’une volonté démocratiquement exprimée de réorientation de la construction européenne.

Ce serait un coup d’accélérateur donné aux projets qui flottent dans l’air, de gouvernement économique de la zone euro, de révision des statuts de la Banque centrale et du pacte de stabilité budgétaire, de renouveau de la politique industrielle et technologique, projets que l’adoption de la « Constitution » empêcherait juridiquement de mettre en oeuvre.

Un « non » républicain, euroréaliste, donnerait sa chance à une Europe des nations volontaires, unies sur un projet d’indépendance et de solidarité. Certes, ce non républicain impliquerait de la part du peuple français des efforts, mais il ouvrirait la porte d’un avenir maîtrisé, sans lequel il ne peut y avoir pour aucun peuple de démocratie véritable.
Mots-clés : europe referendum tce

Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le 26 Octobre 2004 à 20:27 | Permalien

Défis républicains, Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2004


Défis républicains, Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2004
Défis républicains, Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2004
François Mitterrand

[... ] François Mitterrand en imposait même à ses amis par un mélange de simplicité et de distance. [... ] Avec le temps et surtout avec le pouvoir, la cour spontanée qui, dès que le destin parut l'avoir désigné, s'était formée autour de lui le cerna de plus en plus. Il s'en accommodait sans difficulté. Il se comparait lui-même à la Vierge noire de Czestochowa que chacun veut toucher pour voir réaliser son voeu. Sentant sans doute que les chefs du Ceres n'auraient pas honoré l'invitation, il ne les pria jamais de gravir derrière lui la roche de Solutré, procession rituelle qui nous faisait nous plier de rire. Quelques invitations dans sa « bergerie » de Latche me firent mieux connaître son intimité: il était véritablement royal par la liberté qu'il prenait à l'égard des usages, et qu'il accordait d'ailleurs aux autres. Chacun vivait sa vie. Plantant ses chênes, élevant ses ânes, recevant en bout de table des amis pittoresques, surgis de nulle part et qu'il ne prenait même pas la peine de présenter, on sentait qu'il vivait de plain-pied avec les bêtes comme avec les gens - il les regardait avec la même sympathie amusée. [... ] Jeune homme chrétien, il avait gardé avec la vérité des rapports complexes. La « politique de la vérité» , chère à Mendès France, n'était pas sa tasse de thé. Sans doute, ayant connu bien des traverses, la vérité ne lui paraissait-elle pas toujours évidente. Pain quotidien de tout homme politique, le mensonge par omission, degré bénin du péché, s'élevait à la hauteur d'un art dans sa bouche: Il savait ne retenir dans une argumentation que ce qui était strictement nécessaire à l'effort de conviction. D'où sa réputation de secret: parlant en public à ses proches, on le voyait souvent mettre la main devant sa bouche pour dissimuler au tout-venant le mouvement de ses lèvres. Et pourtant, François Mitterrand savait faire confiance. Dans un monde incertain et rempli de périls, il croyait en la force de l'amitié. Et puis cette rare faculté qu'il avait de se mettre à la place des autres le conduisait à un relativisme dont il ne tombait pas pour autant prisonnier. Le goût de l'histoire, l'acuité du regard, la conscience de sa supériorité lui faisaient survoler les abîmes et les mystères de l'âme humaine. Ce n'est pas tout à fait par hasard que, pour sa photographie officielle, il choisit de se faire représenter sur fond de bibliothèque, comme de Gaulle, mais les Essais de Montaigne à la main. Machiavélien sans doute, machiavélique certainement pas. [... ]. François Mitterrand était devenu socialiste en même temps que premier secrétaire du parti, mais son regard sur les hommes n'en fut en rien modifié. Recréer de la distance avec des gens qui, au départ, prétendaient lui infliger le tutoiement socialiste fut sans doute pour lui une épreuve.

[... ] Quand nous prétendions faire élire un candidat du Ceres à Créteil ou à Romorantin, François Mitterrand maugréait: « Vous ne pensez quand même pas que je vais laisser quelques bougres décider à ma place dans une arrière-salle de café ! » C'était ce qui m'indisposait le plus chez François Mitterrand, car j'avais gardé des sept années passées à la SFIO une certaine idée du parti, enracinée dans la croyance en l'égalité humaine: « Un homme égale une voix. »

[... ] Un jour - c'était en 1974 - qu'au volant de ma poussive Dauphine, je conduisais François Mitterrand en banlieue parisienne à un congrès du Parti socialiste ouvrier espagnol de Felipe Gonzalez, lequel avait à peu près mon âge, il me posa la main sur le genou en me disant: « Vous savez que j'ai beaucoup d'affection pour vous», et, comme je le regardais, légèrement surpris, il ajouta en souriant : « ... En tout bien, tout honneur, naturellement!... Mais enfin, nous avons vingt-trois ans de différence d'âge: votre tour viendra ! Ne soyez pas si pressé ! » Je me récriai que j'avais aussi beaucoup d'affection pour lui, ce qui était parfaitement vrai. Mais je ne compris pas vraiment le message, tant j'étais obsédé par la « construction du parti » et la fidélité jurée aux militants du Ceres. Bref, je n'étais pas assez sensible à la sociologie électorale et à l'équation du candidat.

Le bilan d'un président

[... ] Il était clair pour François Mitterrand que j'accordais trop d'importance à la dynamique du capitalisme multinational et pas assez à la menace soviétique. En politique étrangère, l'idée que nous nous faisions de la France et des marges de liberté qu'autorisait la bipolarité du monde était loin de coïncider. François Mitterrand semblait penser qu'il pouvait, sans remettre en cause le monde de Yalta, et donc l'hégémonie américaine, faire une politique internationale généreuse et inscrire à l'ordre du jour des Grands la priorité à l'emploi et la réduction des inégalités. A moins qu'au fond de lui-même il ne se fût déjà résigné: quelques mois auparavant, à la veille du congrès de Metz, il m'avait déjà glissé, rue de Bièvre, en me raccompagnant: « Une seule chose nous sépare, Jean-Pierre: je ne crois pas qu'à notre époque, hélas, la France puisse faire autre chose que passer à travers les gouttes... »

[... ] Que l'Europe, en l'absence d'un sentiment d'appartenance assez puissant, reste faite de nations a toujours été chez moi de l'ordre de l'évidence. François Mitterrand avait sans doute un point de vue différent. Sa formation barrésienne et l'effondrement de 1940 l'ont conduit à rechercher dans des enracinements plus charnels, ou, au contraire, dans une idée européenne assez floue, mais à ses yeux chargée d'avenir, un substitut à un cadre national défaillant. Quand il fit entrer Jean Monnet au Panthéon, j'éprouvai, dans la tribune officielle où je me tenais, un certain malaise, car je devinais dans le cortège qui l'accompagnait les ombres mêlées de Drieu La Rochelle, de Romain Rolland et d'Aristide Briand. J'avais lu tous leurs livres, non sans émotion souvent, mais aucun ne m'avait vraiment convaincu. J'appartenais à une autre génération, celle où « plus jamais ça ! » voulait dire: « plus jamais 1940 » ! Telle est ma sensibilité. Pourquoi le cacher? J'ai été tenté quelquefois, dans mon for intérieur, d'imputer au détour vichyssois de François Mitterrand - que je ne lui reproche pas, son enracinement étant ce qu'il était, et la captivité son lot dans la défaite - une certaine résignation à voir se terminer avec lui l'histoire de France. Je n'ai jamais aimé « La France est notre patrie, l'Europe est notre avenir» , maxime que j'ai toujours traduite par: « La France est notre passé, l'Europe sera notre patrie » . Et je n'appréciais pas non plus que François Mitterrand se considérât comme « le dernier grand président» par le fait même que, dans l'Europe, la France finirait par s'effacer.

[... ] L'histoire avance par des chemins de traverse. Le premier coup d'arrêt donné à la globalisation sauvage dont les Etats-Unis ont fait leur politique l'a été par la conjonction de la France et de l'Allemagne, sans laquelle le soutien russe ne se serait pas manifesté. Mais, dans la gestion de la mondialisation, l'Europe apparaît fort dépourvue d'outils et surtout de volonté. Elle s'est laissé désarmer. Surtout, ce qu'on appelle « l'Europe » est aujourd'hui un rapport de forces encore loin d'être fixé, un champ de bataille plus que le lieu d'une volonté politique. Le président de la commission, M. Barroso, et le « ministre des Affaires étrangères» , M. Solana, ont fait leurs preuves en matière d'atlantisme. Fallait-il, pour en arriver là, comme l'a écrit Jacques Delors, céder aux « vents dominants » ? Delors a été, à coup sûr, le principal inspirateur de la politique suivie par François Mitterrand, du maintien dans le système monétaire européen en 1983 au traité de Maastricht en 1991, en passant par l'Acte unique en 1985. « Je ne regrette pas d'avoir relancé la construction européenne grâce au grand marché » , écrit Jacques Delors. « Les résultats sont là; nous avons créé 9 mil-lions d'emplois de 1985 à 1991. Je parlais déjà la mondialisation au début des années 70. Or, que fallait-il faire: se calfeutrer? Ignorer les vents dominants ? En contrepartie du grand marché, nous avons pu créer des politiques européennes communes et jeter les bases d'un dialogue social qui s'est développé depuis. Ma conviction est que, si nous n'avions pas relancé l'Europe en profitant de ces vents dominants, elle n'existerait plus aujourd'hui. » J'avoue être moins optimiste sur le bilan d'ensemble. Jacques Delors ne veut pas voir les millions d'emplois que l'Europe n'a pas créés de 1983 à 1988 et surtout de 1991 à 1997, ni ceux qu'elle détruit aujourd'hui par l'effet des délocalisations. Par charité, je ne dirai rien du dialogue social ni des politiques communes, d'inspiration essentiellement libérale (abandon des politiques industrielles et des services publics au nom de la concurrence), ou dictées par l'orthodoxie monétaire de la Banque centrale européenne. Dans un débat récent, à Elie Cohen qui lui demandait: « Vous posez-vous des questions sur le grand tournant opéré [à partir de 1983] ? », Louis Schweitzer, actuel PDG de Renault et ancien directeur de cabinet de Laurent Fabius, a répondu avec franchise: « On a reconnu à ce moment-là, à tort ou à raison, que l'Europe avait avancé assez loin pour qu'il n'y ait pas la possibilité de revenir à un système économique strictement national. Et donc que le seul mouvement possible était vers l'avant. C'est vrai que, quand on a pris cette décision, le point d'arrivée n'était pas clair, ni la date d'arrivée, mais l'orienta-tion l'était: trouver un nouvel ordre économique et social ne peut plus se faire dans le cadre national. Peut-être a-t-on fait des erreurs, est-on allé trop vite dans certains domaines, peut-être trop lentement en d'autres. Je ne le sais pas. Ce que je sais, c'est qu'il n'y avait à mes yeux pas d'autre voie possible. Alors c'est vrai, le système actuel n'est pas satisfaisant. On a beaucoup de problèmes qu'on ne sait pas résoudre aujourd'hui. C'est un constat. On nous a reproché d'être trop modestes, eh bien oui ! » [... ]

Du grand dessein de François Mitterrand - en dehors de l'alternance de 1981 -, il reste incontestablement l'euro. Tel n'était pas le but de l'union de la gauche. Mais qui s'en souviendra ? Le Parti socialiste a épousé le pari pascalien de François Mitterrand: « Credo quia absurdum* » . « Les hommes font l'histoire, a écrit Marx, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font. » L'Europe est aujourd'hui une grande zone de libre-échange comme l'avaient souhaité les Britanniques. Sa dilution croissante rendra-t-elle possible l'exercice politique d'un minimum de leadership franco-allemand ? Sera-t-il possible demain, en réformant l'architecture de l'euro, en nouant des coopérations renforcées allant jusqu'à la Russie, d'en faire autre chose que la banlieue de l'Empire américain ?
* « Je le crois parce que c'est c'est absurde. »


La Corse et la rupture avec Lionel Jospin

En réalité, un lent poison allait commencer à dégrader notre relation [avec Lionel Jospin] [... ]: dès que les choses avaient commencé à mal tourner, après l'incendie de la paillote, la défausse sur le ministère de l'Intérieur, tenu en haute suspicion, était devenue systématique. [... ] Quelles qu'aient été les apparences, sauvegardées jusqu'à l'automne, le dossier corse a ensuite été entièrement « rapatrié » à Matignon. [... ] Le Premier ministre attend encore un mois - jusqu'au 30 novembre - pour annoncer son intention d'engager des discussions sans qu'ait été levé le préalable de la renonciation à la violence. Tout ce temps aura été à mon égard celui de la dissimulation. Sans vouloir être exhaustif, je ne compterai pas pour rien dans le retournement de la politique gouvernementale, celui de l'opinion, qu'il fallait préparer à ce changement de cap. Pour créer un mouvement d'ensemble qui ne fût pas limité au Monde, rien ne valait la parution d'un rapport parlementaire savamment orienté. Ce fut le rôle du rapport de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale dont le président était Raymond Forni et le rapporteur Christophe Caresche, élu du XVIIIe arrondissement de Paris. Ce rapport était fait pour démontrer l'inefficacité de l'action de la police et de la gendarmerie, afin de légitimer l'ouverture des négociations avec les élus - et d'abord avec les indépendantistes. Raymond Forni ne s'est jamais caché de s'être tenu, pour l'élaboration de ce rapport, en étroite relation avec le directeur de cabinet du Premier ministre. Cette proximité flatteuse valait sauf-conduit pour taper sur le ministère de l'Intérieur. Ce rapport biaisé, publié en octobre 1999, créa un climat propice au retournement de la politique gouvernementale. Paradoxalement, le rapport de la commission d'enquête du Sénat jetait lui aussi du petit-bois dans le feu: pour la majorité sénatoriale, il s'agissait avant tout de démontrer l'échec du gouvernement. J'évoquerai plus loin les conversations menées en catimini entre Matignon et la direction du Monde * telles qu'Olivier Schrameckles rapporte, et la désinformation dont je fis l'objet après la commission [pour « acte de commettre » ] en plein jour, à Ajaccio, fin novembre 1999, de deux attentats qui auraient pu tuer. Voici, selon lui, comment Lionel Jospin annonça l'ouverture du « processus de Matignon» devant l'Assemblée nationale: « Le Premier ministre ne dit rien [de son projet d'ouvrir une négociation avec les élus sur l'avenir de la Corse], jusqu'au matin même [30 novembre], à son ministre de l'Intérieur, pour éviter que celui-ci ne parasitât volontairement son initiative. » Cette insinuation, que contredit toute ma pratique de l'Etat, en dit long sur l'état d'esprit qui prévalait alors à mon endroit au cabinet du Premier ministre.

[... ] J'eus cependant l'intense satisfaction de voir arrêter, début février 2000, les auteurs des deux attentats criminels commis en plein jour le 20 novembre 1999 à Ajaccio. Ces deux attentats, on s'en souvient, avaient donné le signal du changement de cap de la politique gouvernementale. Les intéressés se firent interpeller bêtement, suite à une dénonciation liée à une affaire tout à fait privée. Ils se croyaient au faîte de leur gloire, négociaient avec deux représentants du Parti socialiste, rue Cadet, sous les auspices du grand maître du Grand Orient de France, M. Simon Giovannaï. Ils donnaient des interviews en première page du Monde, et voilà qu'ils tombaient comme des « bleus » moins de trois mois après la commission de leur acte ! Je fus très heureux d'annoncer à Lionel Jospin, le 7 mars 2000, les aveux du principal prévenu, Jo Peraldi, beau succès de « l'Etat de droit», même si je me souvenais de sa réaction assez violente quand, quelques semaines auparavant, je lui avais fait part des tractations engagées, rue Cadet, par les mêmes. Le bruit de ces « négociations » m'était venu aux oreilles de trois sources différentes: le Grand Orient, où la réunion s'était déroulée dans l'après-midi de manière quasi officielle; les journalistes avec lesquels les clandestins avaient dîné le soir même à la brasserie La Lorraine; enfin, un rapport détaillé d'un capitaine des Renseignements généraux qui avait assisté à la négociation. Je n'en croyais pas mes oreilles ! Il faut dire qu'ils ne se cachaient guère... Quand j'avais rapporté les informations que je détenais à Lionel Jospin en lui indiquant combien je trouvais fâcheux que deux dirigeants du Parti socialiste se trouvassent associés à ces débats, je crus qu'il allait me mettre dehors: quel soupçon manifestais-je là? Etait-il envisageable que lui, Premier ministre, eût pu couvrir ce genre de tractations, en rupture formelle avec ses engagements de ne négocier qu'à ciel ouvert, avec les élus seulement, et de manière tout à fait transparente ? J'en déduisis sur le moment qu'un cafouillage s'était peut-être produit, comme cela peut arriver au Parti socialiste. Par la suite, pourtant, le principal intéressé, responsable éminent du PS, m'indiqua dans mon bureau qu'il n'avait bien entendu pas participé à cette réunion sans que le premier secrétaire du parti lui eût donné préalablement son accord. Je ne pense pas que François Hollande ait pu le faire sans en avoir référé au préalable au Premier ministre.
* L'auteur publie le compte rendu édifiant d'une réunion avec la direction du Monde.


Campagne présidentielle

L'élimination de Lionel Jospin, suivie de l'annonce de son retrait de la vie politique, m'attrista d'abord. Mais je compris vite que, spontanément ou par facilité, et certainement, le temps passant, pour éviter une autocritique qu'il jugeait inutile et même dangereuse, il préférait m'imputer la responsabilité de son échec. Vision instrumentale qui ne m'a pas outre mesure étonné. J'ai recherché une explication de vive voix. Il ne l'a pas souhaitée. Sans doute n'eût-elle rien apporté, car Lionel Jospin n'est pas homme à faire l'autocritique d'une formule - la gauche plurielle - qu'à défaut de l'avoir inventée il avait reprise à son compte. Il n'a pas su en faire le tremplin d'un projet dans l'absence duquel François Hollande a vu à juste titre, selon moi, la raison de son échec. Sans doute - disons-le à la décharge de Lionel Jospin - était-ce difficile, compte tenu de la profondeur des divergences au sein de la gauche plurielle. Mais à aucun moment ne fut tenté un dépassement par le haut de ses contradictions. La gauche plurielle était dès le départ et resta jusqu'à la fin une combinaison purement tactique. Le premier tour n'était envisagé que comme une formalité par lui-même et ses conseillers. Dès lors qu'il était couru d'avance, à quoi bon chercher une synthèse dynamique dans laquelle la gauche aurait pu se retrouver ? Je n'ai d'abord pas réagi à la campagne lancée contre moi par Lionel Jospin et immédiatement relayée par certains médias comme Le Monde. Cette criminalisation de ma candidature était pourtant un clair déni de la démocratie et une insulte aux 1524 000 électeurs qui avaient voté pour moi, le 21 avril [2002], sur la base des idées que j'avais développées et qui n'étaient pas celles de Lionel Jospin. Le retrait de celui-ci ne le mit pas seulement à l'abri de la critique. Il fit de lui une victime. Il allait désormais pouvoir culpabiliser les électeurs qui n'avaient pas voté pour lui afin de leur apprendre à « voter utile» la prochaine fois, fût-ce pour des idées qu'ils ne partageaient pas. La loi d'airain d'un bipartisme biaisé, secondé par tout le poids du conformisme et de la lâcheté, allait s'y employer: il fallait que je fusse coupable pour que le social-libéralisme, vêtu de probité candide et de lin blanc, pût faire son grand retour

* Défis républicains, Fayard, 633p., 24 € .
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Rédigé par Chevenement.fr le 4 Septembre 2004 à 13:43 | Permalien

Derniers essais



Un essai de Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2004, 648 pages


Défis républicains, Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2004
Défis républicains, Jean-Pierre Chevènement, Fayard, 2004
Présentation de l'éditeur
"J'ai conçu ce livre de témoignage comme un filet marin : des nœuds, autant d'événements auxquels j'ai participé ou de grands dossiers que j'ai portés, mais aussi des fils courant de l'un à l'autre, restituant les problématiques d'ensemble dans lesquelles, pendant plus de trente ans, j'ai cru devoir inscrire mon action. Un récit sans langue de bois autant qu'une interprétation de l'histoire. J'ai choisi de m'exprimer à découvert, avec le souci d'être juste, autant que possible, en tout cas sincère, et dans le seul but de servir la France selon l'idée que je m'en fais... Pour une nouvelle donne mondiale, sa voix reste indispensable afin de faire émerger d'Europe une volonté politique par rapport aux États-Unis, non pas contre eux, mais indépendamment d'eux. Ce projet, aujourd'hui presque indicible, est le seul qui vaille, le seul qui mérite qu'on se batte, le seul qui nous redonne une perspective historique. " Jean-Pierre Chevènement. Ce livre est celui d'un esprit libre, engagé dans l'action. Fourmillant de révélations, de portraits, d'anecdotes, riche d'analyses percutantes, il est aussi l'histoire de la France et du monde de ces dernières décennies. Un livre incontournable : nul essayiste ou historien de ces trente dernières années ne pourra l'ignorer. II éclaire le passé d'un jour sans concession et nous aide à lire beaucoup de notre avenir. Dans un monde politique où la droite et la gauche paraissent également dépourvues de vision, il dessine un projet enthousiasmant pour la France et l'Europe au XXI siècle.

Biographie de l'auteur
Né à Belfort de parents instituteurs, ancien élève de l'ENA, membre du Parti socialiste de 1964 à 1993. Animateur du CERES, député de Belfort, Jean-Pierre Chevènement fut, sous la présidence de François Mitterrand, successivement ministre d'Etat chargé de la Recherche et de la Technologie, puis de l'Industrie, ministre de l'Education nationale, ministre de la Défense. Il crée, en 1992, le Mouvement des Citoyens. Maire de Belfort depuis 1983, il fut ministre de l'Intérieur sous le gouvernement Jospin de juin 1997 à août 2000. Il a été candidat à la présidence de la République en 2002.

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Table des matières

Avant propos - 12

Introduction : Années soixante : à l’Ouest, du nouveau - 13
De Gaulle, l’incompris, 14 -Un retournement de perspectives, 17 – Mai 68 : la civilisation au carrefour, 20

Chapitre 1 : Epinay - 23
La SFIO vaut le détour : création du C.E.R.E.S., 23 – Grandes manœuvres, 28 – Trois journées révolutionnaires, 34 – Dans la poche !, 41

Chapitre 2 : François Mitterrand : il était - 47
Mitterrand intime, 47 – D’Epinay à Metz, Mitterrand et le CERES, 50 – « Le projet socialiste », 55 – 1981 : la prise du pouvoir, 58 – L’éloignement, 61 – Le courage, 62 – Une autre idée de la France, 64 – Maastricht et l’Allemagne, 67 – Vous avez choisi un chemin difficile, 72

Chapitre 3 : A la recherche, pas de temps perdu - 74
Une coquille vide, 75 – Le colloque national sur la Recherche et le développement technologique, 77 – La loi d’orientation et de programmation de la Recherche, 86 – L’application : les programmes mobilisateurs, 89 – Le défi international, 94 – Vingt ans après, 97

Chapitre 4 : Fissures dans le socle du changement - 101
Les nationalisations et l’échec du projet « industrialiste », 102 – La parenthèse libérale, 110 – Le naufrage du G.S.P.U.L.E.N. (grand service public unifié et laïque de l’Education Nationale), 113 – « Les mesures simples et pratiques » et le retour aux choses sérieuses, 115 – Le peuple quitte la scène, 119

Chapitre 5 : L’Ecole ou le détour républicain - 122
L’objectif des 80 %, 126 – L’élitisme républicain, 130 – Repenser le collège unique, 135 – Refonder la formation des maîtres, 138 – Et maintenant l’enseignement supérieur…, 142 – Education civique, laïcité, accès à la citoyenneté, 145

Chapitre 6 : L’enjeu du bicentenaire - 147
La République contre le libéralisme, 148 – La différence contre l’égalité, 153 – Un siècle pour rien ?, 157

Chapitre 7 : L’Europe, pari pascalien de François Mitterrand - 168
Un grand dessein de substitution, 168 – A la racine des choses, la perte de confiance en la nation, 171 – L’Europe libérale, réponse inadaptée au défi de la « globalisation », 172 – L’Europe, réponse à l’unité allemande ?, 176 – L’Europe cheval de Troie de la mondialisation libérale, 181 – Faut-il croire parce que c’est absurde ?, 183

Chapitre 8 : La mère de toutes les batailles (1990-91) - 189
« Irak is only oil », 190 – De la stratégie de contrôle indirect à l’occupation militaire permanente du Moyen-Orient, 195 – Une guerre programmée, 199 – L’instrumentation de l’ONU, 202

Chapitre 9 : L’Union Soviétique et le destin du siècle - 210
Un autre monde, 210 – La perestroïka vue de près, 213 – Du putsch à l’effondrement de l’URSS, 216 – Pourquoi l’URSS ?, 218 – Comment expliquer cette implosion de l’Union Soviétique ?, 220

Chapitre 10 : L’Amérique, destination manifeste ? - 223
Le syndrome du Vietnam et le retour du balancier, 224 – Quand l’histoire de l’Europe et celle de l’Amérique s’écrivent à rebours l’une de l’autre, 229 – L’âne et l’éléphant, 235 – L’Amérique a besoin d’un ennemi, 238 – Les néo-cons’, une pensée de l’Empire en guerre, 239

Chapitre 11 : L’impasse du second septennat - 245
Le congrès de Rennes, 245 – Avènement de la gauche morale, 247 – Le dilemme de Socialisme et République, 249 – Au ministère de la Défense, 250 – Le Congrès de l’Arche : un « bad-godesberg » à la française, 254 – Maastricht, 257 – Création du Mouvement des Citoyens, 263

Chapitre 12 : Le pari de la gauche plurielle (1997-1999) - 267
Une victoire imprévue, 270 – L’élan, 273 – Une révolution culturelle : le retour à la République, 278

Chapitre 13 : Le défi migratoire : métissage accepté, citoyenneté maintenue - 287
Un défi majeur, 287 – La philosophie de la loi « Reseda », 291 – La contestation « sans-papiériste », 295 – Une politique européenne de l’immigration ?, 299

Chapitre 14 : Le défi de la « sûreté » - 308
Réalités de l’insécurité, 308 – Le colloque de Villepinte, 311 – Que peut faire la police ?, 315 – La police de proximité, 319 – La délinquance des mineurs, 324

Chapitre 15 : L’unité de la République au défi - 329
L’unité de l’Etat
Ma conception de la décentralisation, 333 – L’Outre-Mer banc d’essai de la déconstruction républicaine, 336
La Corse
L’application ferme et sereine de la loi, 340 – Radiographie de la crise corse, 342 – L’assassinat du Préfet Erignac et la nomination de Bernard Bonnet, 353 – L’enquête Erignac, « cause sacrée », 356 – La politique d’établissement de l’Etat de droit, 361 – L’affaire de la paillote et ses effets délétères, 366 – La confiance entre Matignon et Beauvau est définitivement compromise, 375 – Fallait-il quatre ans pour reconnaître l’impasse du processus de Matignon ?, 384
L’Islam et la République
Un Islam des caves et des garages, 388 – Un clair rappel des principes républicains, 392 – Un grand et beau défi, 397 – De nouvelles Andalousies, 400
La montée des communautarismes
Nuées d’orage à l’horizon, 403 – Dialogues des religions et laïcisation, 407 – Politique d’abord !, 408 – Fonction médiatrice de la France, 410 – De lourds malentendus, 411 – La République est un bloc, 413

Chapitre 16 : L’échec de la gauche plurielle (1999-2002) - 415
Une lente désagrégation, 415 – Le retour du colonel Chabert, 417 – Insécurité, accès à la citoyenneté : le piétinement, 420 – « Chassons le Chevènement qui est dans notre tête », 423 – L’affaire Alsthom et le triomphe du laisser-faire, 426 – Les apories de la gauche plurielle, 434 – Le retournement de la politique gouvernementale en Corse, 436 – Une crise du sens, 445

Chapitre 17 : La campagne présidentielle - 452
Candidat contre le vide, 452 – « L’homme de la nation », 455 – Les dix propositions du discours de Vincennes, 461 – Le Pôle républicain, 463 – La campagne dans les médias, 468 – Le choc Le Pen, 472 – Quand le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt, 475

Chapitre 18 : La crise de la « globalisation impériale » - 482
Au cœur de la deuxième mondialisation, deux asymétries fondamentales, 482 – Cécité de la gauche européenne devant la globalisation, 489 – La première crise systémique de la globalisation, 495 – Le nécessaire rééquilibrage du monde, 500 – Utiliser en grand les droits de tirage spéciaux (D.T.S.), 503

Chapitre 19 : Une quatrième Guerre mondiale contre le terrorisme ? - 508
Deux intégrismes complices, 509 – Le rôle de la France, 511 – Le droit et la force, 516 – L’enlisement américain, 522 – Deux vainqueurs : le terrorisme et l’islamo-nationalisme, 525 – Retour à l’Iran ?, 528 - L’Irak, nouveau Vietnam ?, 530 – L’Islam et la démocratie, 532

Chapitre 20 : Europe européenne ou Europe américaine ? - 535
Un peu d’histoire …, 535 – L’Europe et la crise de la démocratie, 543 – L’Europe ou l’Empire ?, 550 – Dangers de la « Constitution européenne », 552 – Un axe stratégique : des coopérations renforcées, à partir du couple franco-allemand, 556 – Penser mondial, 559 – Le projet avant le mécano !, 562

Chapitre 21 : Destin de la gauche - 564
La gauche et la République, 564 – Première contradiction : la lutte des classes, 565 – Le fossé de la guerre, 567 – La sape de l’hyperindividualisme libéral, 567 – Avènement de la gauche différentialiste et postmoderne, 568 – Le mythe de l’autorégulation, 569 – Reconquérir l’électorat populaire ?, 570 – Triomphe de la pensée conforme, 572 – Le pari des classes moyennes, 573 – La démocratie prise en otage, 574 – Le sursaut républicain, 577

Chapitre 22 : Destin de la France - 579
La France hors de l’histoire ?, 579 – La « gauche américaine », concept prémonitoire ?, 582 – Retour de la France, 585 – Dialectique de l’indépendance, 588 – Entre les Etats-Unis et la Chine : l’Europe, 592 – Le débat transatlantique, 593


Conclusion - 597
Annexes - 603
Index - 637
Mots-clés : défis républicains

Rédigé par Chevenement2007 le 1 Septembre 2004 à 00:23 | Permalien

par Jean-Pierre Chevènement, Libération, 25 mai 2004.


A moins de sacrifier le volet social, il est temps d’imaginer un grand plan de relance économique à l’échelle européenne, au contraire de ce que prévoit la pseudo-« Constitution » . Les premiers sondages concernant les élections européennes du 13 juin prochain montrent qu’avec le nouveau mode de scrutin régionalisé, où il faut réunir environ 7 % des voix pour obtenir un élu au Parlement de Strasbourg, les forces émergentes ou les petits partis sont impitoyablement laminés, comme ils le sont déjà, à travers la répartition des financements publics et des temps d’antenne à la télévision. C’est ainsi que crédité de 5 % des voix par un sondage récent, le MRC ne pourrait avoir un seul élu. La France sera donc essentiellement représentée par des députés UMP, PS et UDF, tous ardents soutiens du projet dit de « Constitution européenne ». Un brelan de députés lepénistes incarnera l’opposition-repoussoir à l’Europe maastrichtienne, dont 49 % des Français, il y a douze ans, ne voulaient pas. Plus que jamais, le système sera ainsi verrouillé.

De la pseudo-« Constitution européenne » qui, conclue entre vingt-cinq peuples, ne pourra avoir d’autre valeur que celle d’un traité, il sera peu question dans la campagne . Et pour cause ! Elle n’a pas encore été adoptée. Par un subterfuge qui en dit long sur la sorte de « démocratie » qui prévaut en Europe, la date de la conférence intergouvernementale préposée à son adoption a été repoussée au lendemain de l’élection européenne elle-même, les 17 et 18 juin prochains. Or, si ce projet dit de Constitution peut comporter certaines dispositions utiles comme l’institution d’une présidence stable pour l’Union, il constitue, pour l’essentiel, non pas un simple « contenant », qui permettrait ensuite de faire évoluer son « contenu », en pesant de l’intérieur pour une Europe plus sociale, plus autonome, etc., mais une véritable « Constitution libérale » qui prédétermine le contenu des politiques, en les soumettant au « principe d’une économie ouverte où la concurrence est libre », formule déjà employée par le traité de Maastricht et répétée à satiété (articles III 69 et III 70 notamment). C’est sur cette disposition que s’appuient ainsi la Commission européenne et particulièrement M. Monti pour empêcher l’Etat d’assurer le sauvetage d’Alstom. Bruxelles préfère livrer cette entreprise à Siemens et ériger ainsi ú ô paradoxe ! ú un monopole, au nom de « la concurrence » !

Le projet dit de « Constitution européenne » perpétue, par ailleurs, les critères de Maastricht et le pacte de stabilité budgétaire, asphyxiants pour la croissance. Il institutionnalise le pouvoir exorbitant d’une banque centrale indépendante dont la politique monétaire frileuse a contribué à l’immobilité, depuis trois ans, de l’économie européenne. C’est pourquoi il est tout à fait hypocrite de prétendre faire approuver cette Constitution, en brandissant le drapeau de « l’Europe sociale », comme le fait le PS. Michel Rocard sait bien qu’il ne dit pas la vérité quand il écrit : « Il y a des gens qui croient que l’Europe est libérale, parce qu’elle l’a choisi. Mais pas du tout, ce sont nos électeurs dans chaque pays, qui se sont ralliés à cette philosophie folle, selon laquelle on n’a pas besoin d’Etat, de services publics, de Sécurité sociale. » Michel Rocard a-t-il oublié qu’en 1999, douze gouvernements sur quinze au sein de l’Union européenne étaient des gouvernements sociaux-démocrates ? On peut être sûr que le projet de fixation d’un salaire minimum commun, évoqué par François Hollande, se heurtera à de fortes réticences des dix pays nouveaux adhérents (les PECO), qui n’entendent pas perdre leur avantage comparatif principal, qui réside dans le bas niveau de leurs salaires. On n’en finirait plus de compter, hélas, depuis vingt ans, les « chartes sociales » qui ont accompagné la construction d’une Europe fondée sur la concurrence : ces documents n’ont permis aucune avancée sociale. Ils ont même autorisé quelques reculs : ainsi pour le travail de nuit des femmes, au nom du principe d’égalité. On peut être sûr, de la même manière, que l’intégration au traité de la « Charte des droits fondamentaux » conduira à une judiciarisation qui se fera au détriment des Parlements : la jurisprudence européenne se substituera à la volonté des peuples.

Sur tous ces points ú sauf peut-être le dernier ú, le MRC et le PCF partageaient le même point de vue critique. Il est clair cependant que les divergences sur la citoyenneté, comme équilibre de droits et de devoirs, sur la République et sur la nation, et par conséquent sur la construction de l’Europe comme union de nations, le cas échéant à géométrie variable, sur un projet d’indépendance partagée, n’ont pas permis la conclusion d’un accord. La direction du PCF a préféré un mini-arrangement avec la gauche dite « mouvementiste », notamment en Ile-de-France, sur le modèle de la liste « Bouge l’Europe ! » de 1999. La « Charte citoyenne pour une autre Europe » proposée par le PCF juxtapose les voeux pieux mais ne porte aucun projet conséquent de redressement de la construction européenne. Elle s’inscrit dans une logique fédéraliste.

Dans le même temps, le PS qui, de concert avec les Verts, soutient le projet dit de « Constitution européenne », appelle à « voter utile », c’est-à-dire contre le gouvernement, renouvelant la manoeuvre réussie des élections régionales, et contribuant à vider encore un peu plus le débat politique de tout contenu.

Dans ce théâtre d’ombres, on ne s’étonnera pas de voir l’UMP prendre le contre-pied des positions affirmées par le président de la République, pour réclamer un référendum sur la pseudo-« Constitution européenne » et pour refuser l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne.

Pour compléter le tableau, on voit s’affronter, en un combat fratricide, deux listes souverainistes dont les leaders, MM. de Villiers et Pasqua, se sont abstenus de concourir à l’élection directive, la présidentielle.

Dans ces conditions le Mouvement républicain et citoyen refuse de participer à un simulacre, sans nullement renoncer au combat. Il se mobilisera pour obtenir un référendum sur le projet dit de « Constitution européenne ». L’Elysée a fait savoir que le moment n’était pas encore venu de trancher entre la voie parlementaire et la voie référendaire. Mais le chef de l’Etat s’était engagé à recourir au référendum. Il aurait mauvaise grâce à le refuser, alors que pratiquement toutes les formations représentées au Parlement ou non le lui réclament.

Un non au référendum n’aurait pas d’autre conséquence que de nous ramener au traité de Nice. Celui-ci rend plus difficile, paraît-il, la formation de majorités au sein du Conseil. Mais est-ce réellement un inconvénient ? Le système dit de la « pondération démographique », proposé par M. Giscard d’Estaing, crée un déséquilibre bien supérieur au poids relatif de chacun au sein de l’Union, par la combinaison des majorités possibles au sein du Conseil. Cette « idée de polytechnicien » crée un tel déséquilibre entre l’Allemagne et la France (encore une fois bien supérieur au rapport des populations) qu’on peut se demander si le couple franco-allemand, pourtant indispensable, pourrait, à la longue, y résister. Quant à l’adhésion de la Turquie, souhaitable si l’Europe reste une « union de nations », elle ferait, avec ses soixante-quinze millions d’habitants, exploser le système des votes à la majorité qualifiée.

Le retour au traité de Nice ú pour lequel je n’ai pourtant pas voté ú obligerait la construction européenne à se développer à géométrie variable, sur la base de coopérations renforcées dans les domaines essentiels pour l’affirmation d’un acteur stratégique en Europe (monnaie, défense, politique industrielle, recherche, fiscalité). Seule une coopération intergouvernementale « à la carte » peut permettre le contournement d’institutions européennes à la fois pléthoriques et opaques.

Dès maintenant s’impose, au sein de la zone euro, une complète réforme de l’architecture mise en place par le traité de Maastricht. L’assouplissement du pacte de stabilité budgétaire, par la non-prise en compte des dépenses d’investissement (grands travaux d’infrastructure, recherche notamment) doit permettre une relance urgente. Les coupes budgétaires opérées par M. Sarkozy se font à contre-emploi. Il est temps d’imaginer un grand plan de relance à l’échelle européenne, bref de faire le contraire de ce que prévoit la pseudo-« Constitution européenne ». Il n’y aura pas d’« Europe sociale » sans cela.

Les prochaines élections européennes ne permettront en rien le redressement d’un processus qui revêt désormais les apparences de la fatalité. Seuls les enjeux intérieurs compteront, aux yeux du PS, de l’UMP et de l’UDF qui sur le fond, c’est-à-dire la pseudo-« Constitution », sont, pour l’essentiel, d’accord.

C’est pourquoi le « non » au référendum sur le traité dit « constitutionnel » permettra seul d’ouvrir à nouveau l’horizon et de refonder la construction de l’Europe dans la démocratie des nations, à l’aune des défis de la globalisation.

Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le 25 Mai 2004 à 10:51 | Permalien

Je remercie les électrices et les électeurs qui se sont portés sur mon nom pour affirmer la nécessité d’une refondation républicaine pour le renouveau de la France.


Mots-clés : 2002

Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le 21 Avril 2004 à 22:00 | Permalien

Par Jean-Pierre Chevènement, Marianne, 13 octobre 2003
Le débat autour de "la France qui tombe" est pertinent. Il est grand temps que la gauche y réponde par des propositions fortes.


La question du déclin agite la droite française. On voit bien quel en est l'enjeu : au pragmatisme du chef de l'Etat et à un gouvernement taxé d'immobilisme, une droite libérale radicale oppose, non seulement le diagnostic du déclin, mais surtout une ordonnance à la Thatcher. La gauche aurait pourtant tort de ne pas se poser, elle aussi, la question du « déclin français » , guère contestable hélas. Ne serait-ce que pour y apporter ses propres réponses.

Nicolas Baverez, dans La France qui tombe*, dresse un constat clinique du déclin français, aussi bien pour les deux siècles écoulés que pour les « trente piteuses » , les trente dernières années qui les prolongent, après l'entracte des Trente Glorieuses (1945-1974) : épargne confisquée par l'Etat ou se plaçant à l'étranger ; préférence pour la rente ; insuffisance corrélative de l'investissement productif sur le territoire national ; croissance économique ralentie par rapport à nos principaux partenaires ; insuffisance du taux d'emploi de la population active (58% en France contre 75% aux Etats-Unis) ; faiblesse de notre tissu entrepreneurial; base industrielle en voie de liquidation (délocalisations industrielles, plans dits « sociaux » ) ; basculement des centres de décision vers l'étranger (Pechiney n'est qu'un exemple emblématique de la colonisation de notre tissu industriel) avec, à terme, d'inévitables conséquences sur la production et sur l'emploi; corrélation étroite entre un fort taux de chômage et les difficultés d'intégration des jeunes nés de l'immigration ; affaiblissement de notre recherche ; misère de notre enseignement supérieur; anémie graisseuse de l'Etat, de plus en plus incapable de se projeter dans le longterme et d'assurer les « risques systémiques » face auxquels le marché est démuni. Et quand l'Etat s'y essaye, sur le dossier Alstom par exemple, c'est pour encourir les foudres de la Commission de Bruxelles, gardienne de l'orthodoxie libérale. Ces traits ne sont pas seulement ceux de la France d'aujourd'hui. Ils appartiennent à la longue durée du « déclin français » .

Baverez critique, ajuste titre, la politique du franc fort, puis de l'euro fort, politique déflationniste poursuivie aveuglément par tous les gouvernements de gauche et de droite depuis 1983, rendue encore plus néfaste par toutes les mesures incitant au retrait du marché du travail ou à la réduction des heures travaillées. Le malthusianisme est tellement installé dans les têtes françaises, de droite comme de gauche, que notre croissance, depuis plus d'une génération, en a pris un coup. La productivité n'augmente qu'au ralenti. Un chômage de masse s'est installé et s'étend. Oui, la France est menacée de devenir un musée en même temps qu'un simple centre de distribution! Je ne puis non plus donner tort à Nicolas Baverez quand il reprend moult des propositions que j'ai faites pendant la dernière campagne présidentielle : réforme de l'Etat d'abord, conditionnée par une redéfinition de ses missions, desserrement des contraintes maastrichtiennes qui empêchent l'Europe de renouer avec la croissance, rattrapage de notre retard technologique, revalorisation du travail et du « site de production France » .

Cela dit, je ne suis pas d'accord avec les prescriptions essentielles contenues dans l'ordonnance du Dr Baverez. Et d'abord parce que je ne porte pas le même regard sur notre histoire : mon excellent professeur de philosophie, André Vergez, disait qu'on reconnaissait un homme de gauche d'un homme de droite en ce que l'un acceptait 1789, et l'autre pas. Là où Baverez croit discerner la source de tous nos maux depuis deux siècles dans la rupture radicale introduite par la Révolution française, je vois dans l'incomplétude de celle-ci l'explication de nos retards. C'est dans la peur panique de nos classes dirigeantes devant le peuple et le monde ouvrier, et la préférence des classes aisées pour la sécurité qu'il faut rechercher l'origine des politiques malthusiennes privilégiant la terre et la rente sur le travail et l'industrie, et cela du XIXe siècle à nos jours, à la brève exception des Trente Glorieuses.

Dans le modèle « citoyen » que Nicolas Baverez décrit abusivement comme « le face-à-face direct de l'Etat et du citoyen », je vois une force insuffisamment mobilisée, non seulement face aux corporatismes, mais surtout face aux comportements rentiers de nos élites économiques. Seul le renouveau du civisme et du modèle républicain peut permettre à la France de s'arracher au déclin. Le vrai défi est évidemment celui de la mondialisation dite « libérale » . Mieux vaudrait d'ailleurs dire, comme les Anglo-Saxons, le défi de la « globalisation » , car ce sont eux qui en fixent les règles. Depuis 1973, avec le flottement des monnaies, le dollar, monnaie incontestée du monde, jouit d'un privilège exorbitant. Maîtrisant la majorité des sociétés multinationales, les institutions financières internationales (FMI et Banque mondiale), la puissance de coercition militaire à l'échelle planétaire, et plus encore toutes les capacités médiatiques de manipulation de l'opinion publique, les Etats-Unis gèrent habilement un libre-échange désormais étendu à la dimension du monde entier.

Ils peuvent se payer, depuis le début des années 80, une croissance au rythme double de celui de l'Europe et faire financer un déficit abyssal (500 milliards de dollars par an) par le travail et la peine de tous ceux qui, principalement en Asie orientale, acceptent de produire à bas coût et de se faire payer en dollars qu'ils convertiront ensuite en... bons du Trésor américain. Les Etats-Unis drainent 80 % de l'épargne mondiale et leur dette extérieure est le double de celle de tous les pays dits « envoie de développement » . Les dés sont donc pipés et Baverez, tout à sa charge contre le « déclin français » , finit par oublier que les déséquilibres financiers et géopolitiques créés par la politique américaine nous exposent à de graves secousses : récession économique européenne induite par la chute du dollar, fuite en avant dans la guerre au Moyen-Orient.

Dans le même temps, la pression déflationniste qu'exercent les pays à bas salaires et à monnaies sous-évaluées sur nos prix industriels entraîne l'érosion de notre tissu productif. C'est ainsi que ST Microelectronies, fleuron de notre filière électronique, veut quitter Rennes pour Singapour ou Delhi. Or, nous sommes impuissants à enrayer ces délocalisations, dès lors que nous avons accepté, au niveau européen, de faire la course avec deux handicaps, la Banque centrale européenne, toujours en retard d'une baisse des taux d'intérêt, et le pacte de stabilité budgétaire dont M. Prodi, qui le jugeait absurde il y a six mois, se fait aujourd'hui le gardien vigilant. Le PS ne dit rien là-dessus, sinon pour faire surenchère d'orthodoxie libérale et monétaire.

Quand Jacques Chirac a évoqué la nécessité d'assouplir le pacte de stabilité budgétaire, il est dommage qu'un seul socialiste l'ait soutenu... l'Allemand Gerhard Schröder. Il est donc temps que la gauche sache rompre avec l'orthodoxie maastrichtienne pour proposer les voies du redressement : une politique de change qui nous donne de l'air, la réforme des statuts de la Banque centrale européenne, une relance industrielle et technologique à travers la coopération des principaux pays européens, une politique de grands travaux européens financés par l'emprunt, etc. Il faut répondre à Nicolas Baverez par des propositions fortes.

Par rapport aux défis du XXIe siècle, la prétendue constitution européenne met complètement « à côté de la plaque » . On fait du Meccano institutionnel là où il faudrait un dessein stratégique. L'Europe à 25 sera une usine à gaz. On fait comme si la crise irakienne n'avait pas éclairé d'un jour cru la seule question qui vaille : Europe européenne ou Europe américaine ? Si nous voulons rééquilibrer le monde pour amener les Etats-Unis à changer de politique et organiser une « nouvelle donne » à l'échelle mondiale, il faut, évidemment, que l'Europe se donne les moyens d'exister face aux défis du nouveau siècle. Or, curieusement, on n'entend pas la gauche sur ce sujet. Pas davantage d'ailleurs Nicolas Baverez, qui ne semble voir l'avenir qu'à travers l'Amérique.

L'auteur a tort de se laisser aller à noircir le tableau en flétrissant notre diplomatie au prétexte de l'isolement diplomatique (sur l'Irak) et du risque de marginalisation. Il est franchement injuste de parler d' « Azïn court diplomatique » quand il reconnaît lui-même que la tentation impériale des néoconservateurs américains est vouée à l'échec dans la durée. Baverez semble croire qu'il était possible d'opposer au choix américain d'envahir l'Irak une politique alternative raisonnable. C'est se leurrer. Le président de la République a refusé, ajuste titre, d'associer la France à une guerre imbécile et injustifiable. Il faudrait que la gauche ait le courage d'avoir sur Chirac une longueur d'avance plutôt qu'une longueur de retard : qui ne voit, en effet, les risques immenses de fuite en avant que comporte la situation actuelle au Proche et au Moyen-Orient ?

En lisant Nicolas Baverez, je n'ai pas compris comment il pouvait reprendre les arguments du secrétaire d'Etat américain Donald Rumsfeld opposant à la « vieille Europe » (Allemagne et France) une « jeune Europe » (Grande-Bretagne, Italie, Espagne, pays de l'Europe centrale et orientale) ralliée au libéralisme et au panache américain. Vision trop idéologique : économiquement et géographiquement, l'Europe, c'est d'abord la France et l'Allemagne, qui doivent s'appuyer sur la Russie si elles veulent pouvoir peser dans les affaires internationales. Il faut ensuite prendre la mesure du temps. La longue durée seule pourra démontrer le bien-fondé de la position française dans une crise internationale qui n'est pas derrière nous. Cette position a quand même évité que la guerre d'Irak n'apparaisse comme la guerre de l'Occident tout entier contre l'Islam ! Ce n'est pas un petit résultat ! Mais les difficultés restent devant nous. C'est pourquoi la France tout entière, y compris la gauche, doit se mobiliser pour refuser la perspective d'une guerre de civilisations.

La mondialisation des échanges est un défi dont il faut prendre la mesure véritable, qui est politique autant, sinon plus, qu'économique. C'est à en changer les règles que l'Europe peut contribuer. C'est pourquoi la division de l'Europe au moment de la crise irakienne n'a pas à être déplorée : elle est porteuse à terme de profonds changements dans les rapports de forces internationaux. Coller à la Grande-Bretagne n'eût servi à rien. La France doit tracer un autre chemin : celui d'une autre Europe, capable d'agir par elle-même dans les relations internationales. Avec les Etats-Unis, si c'est pour jeter les bases d'un nouveau New Deal à l'échelle planétaire et sortir les pays pauvres de leur misère ; mais aussi avec la Russie et la Chine pour contenir, s'il le faut, les risques du néo-impérialisme.

Il ne suffit pas, comme le fait Nicolas Baverez, de s'en prendre aux « corporatismes » du secteur public pour redresser la France. Nos services publics sont aussi un élément de notre compétitivité. Il faut remettre en cause la prépondérance de la finance et de la rente, redonner à la France le sentiment d'un grand dessein. De toute évidence, nous sommes à la veille d'une profonde crise européenne et mondiale. Les formules anciennes sont usées. Avec la mondialisation et l'élargissement, l'Europe est devenue de fait une grande zone de libre-échange.

Nicolas Baverez parle d'un repositionnement diplomatique et stratégique de notre pays.
C'est d'abord en Europe qu'il faut repositionner politiquement la France. A 25, le fédéralisme est illusoire. Pour que l'Europe puisse tenir dans la compétition mondiale, il faut une stratégie autour du couple France-Allemagne. Or, on nous offre un Meccano institutionnel. Il est temps que les peuples prennent la parole. Le président de la République s'était engagé à soumettre le projet dit de constitution européenne à référendum populaire. Qu'il le fasse ! Quand nous aurons rétabli notre situation politique en Europe, nous pourrons nous repositionner dans le monde, un monde multipolaire qui ne saurait se réduire à l'alliance américaine.

La France a plus besoin d'un Etat stratège appuyé sur la confiance des citoyens et la mobilisation de ses atouts que d'une « thérapie de choc » libérale, dont on a vu ailleurs les résultats peu convaincants. Le déclin de notre pays est réversible, mais le modèle républicain offre plus de ressources pour l'enrayer que le recours, avec vingt ans de retard, à un thatcherisme à la française.

On aimerait entendre, à gauche, des discours argumentes pour répondre aussi bien au diagnostic acéré de Nicolas Baverez qu'à la médecine très critiquable qu'il propose. Mais, pour faire des propositions, encore faudrait-il avoir le courage de rechercher la vérité et de la dire. Il faudrait rompre avec le chemin suivi depuis 1983 ! C'est évidemment très difficile...

* Perrin, 12,50€ .
Mots-clés : baverez déclin

Rédigé par Jean-Pierre Chevènement le 13 Octobre 2003 à 21:13 | Permalien


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